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CHAPITRE VII

Les Amis de la constitution d'Aix appartenaient à la petite et moyenne bourgeoisie. Les vénérables Frères Anti-politiques étaient peuple ; ils formaient une secte qui présentait un singulier mélange d'irréflexion, de docilité, d'aveuglement, de passion et de fanatisme.

Ils eurent bientôt dépassé la société patriotique.

Remplis d'une sainte indignation par l'inoffensif interrogatoire que la municipalité avait fait subir à Pascalis, le mardi 16 novembre, sur les sept heures du soir, presque à huis clos, ils la sommèrent d'ordonner son arrestation et son renvoi devant la Constituante. Ils la requirent, en outre, de demander pour le peuple, à l'Assemblée nationale, le pouvoir de destituer et de remplacer par des élections sans intrigue les quatre juges du district, dans lesquels ils poursuivaient les anciens officiers de l'Hôtel de ville, coupables, à leurs yeux, d'avoir voulu sauver cet orateur incendiaire.

L'abbé Rive, qui avait inspiré ou plutôt dicté cette adresse et les Anti-politiques qui l'avaient envoyée à la maison commune par des commissaires, le jeudi 18, comptaient qu'elle produirait une grande impression sur le corps municipal par l'énergie du style (i). Les membres de ce

(1) Archives départementales, séances de la Société des Anti-politiques, La, 247, p. 12.

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corps se fâchèrent et se moquèrent tout à la fois. Ils voulurent lire ce morceau d'éloquence sur un ton de comédie. Le vice-maire Emeric David demanda aux députés qui l'avaient apporté , s'ils le comprenaient bien , et s'ils ne désiraient pas qu'il le leur traduisit en provençal (1).

De là, des colères qui redoublèrent l'acharnement de l'abbé Rive contre Pascalis et enveloppèrent la municipalité et le tribunal de district. Le conseil du département ne devait pas être épargné lui-même ; quelques-uns de ses administrateurs allaient être invités à donner leur démission (2).

A la tête de son club qui siégeait dans l'église, aujourd'hui démolie, des Bernardines, l'abbé Rive tranchait du maître, du dictateur.

Pendant ce temps , les passions s'échauffaient dans la ville, et l'emportement naturel du langage méridional semblait en attiser encore l'ardeur. Tel ouvrier révolutionnaire, comme l'arquebusier Badin, parlait d'exterminer les nobles et les aristocrates (3). Par contre, le royaliste coiffeur pour dames, Eyssautier, disait que s'il y avait seulement deux cents hommes comme lui, ils saccageraient tout (4). Propos de matamore, moins grave assurément que celui du gantier Coppet, qui traitait les députés de voleurs et les accucusait de vouloir détruire la religion (5).

C'était le sentiment catholique qui se révoltait à l'approche de la mise en œuvre de la constitution civile du clergé;

(1) Archives départementales, L*, 247 : lettre au président du département, p. 18.

(2) Id.y ibid., pp. 17 et 18. — Lettre des vénérables Frères Anti-politiques, c'est-à-dire des liommes vrais, justes et utiles à la patrie, à M. le Président du département des Douches-du-Rhône, appelé Martin, fils d'André, antérieure à l incarcération du scélérat Pascalis, suivie d'un post-scriptum qui a été écrit après celle incarcération, pp. 4, 6 et 10.

(3) Procédure prise par le tribunal du district d'Aix sur les plaintes rendues par M. l'accusateur public, querellant en sédition, voies de fait, et contre révolution, d'après les événements arrivés dans ladite ville, le 12 décembre 1190 : interrogatoire et réponses du sieur Coppet à la suite de la procédure prise, p. 28.

(4) Procédure, etc. : déposition d'Antoine Masscillo fils, serrurier, p. 203.

(5) Procédure, etc. : déposition de Joseph Badin, fourbisseur, p. 100.

oOO MinADIÎAlJ ET LA PnOVENOE.

mais la crise économique, aggravée de jour en jour, loucliait bien plus les artisans d'Aix (1).

On était sur de trouver de l'écho dans une [)artie assez considérable de la classe laborieuse, en lui [)arlant de tranquillité, d'ordre, de ti-avail, de retour des nobles (2).

Ces mots résumaient le programme apparent du nouveau club que les royalistes eurent l'idée de fonder au commencement de décembre.

Les nobles avaient déjà leur cercle : le cercle Guion à l'angle du Cours et de la rue des Grands-Carmes. Les habitants attachés au monde de l'ex-parlcment se réunissaient au café Casati, qui ouvrait sur le même côté de cette promenade, deux maisons plus bas (3).

Les uns et les autres résolurent de fusionner pour former une grande société dans laquelle ils appelleraient les gens du peuple mécontents. L'ouverture fut fixée au dimanche 12 décembre. II y eut plus de cinq cents adhésions (4).

Les fondateurs étaient strictement dans leur droit ; ils ne négligèrent pas de remplir les formalités légales. Le samedi 11 décembre, dans la matinée, cinq d'entre eux, le chevalier de Guiramand, directeur de l'académie d'équitation d'Aix, établie près delà porte Saint-Jean, Pons, maître d'armes, Blanc, commis, d'Arbaud, procureur au ci-devant parlement, Coppet, le marchand gantier, allèrent prévenir la municipalité de leur dessein ; ils l'informèrent du lieu de leurs séances, comme du nom qu'ils se proposaient de

(1) Procédure, etc. : déposition de Nicolas Gabclin , maître cordonnier, p. 61.

(2) Procédure, etc. : déposition de Joseph-Antoine Cars, fils de Pierre, cordier de cette ville, p. 73.

(3) Archives départementales des Bouches-du-Rhône , district d'Aix, liasse intitulée : Troubles d'Aix, brouillon du procès-verbal du malheureux événement du 13 (['2) décembre et des jours suivants, dressé au nom de l'administration départementale. — Roux-AIphéran, Les rues d'Aix, t. II, pp. 155 et 157.

(4) Procédure, etc. : déposition de Pierre Noyére, ménager et maire résidant à Beaurecueil, p. 59.

LES TROIS JOUUNÉES DK UÉCICMBRE A AIX. 391

prendre, et qui était celui d'Amis de l'ordre et de la paiœ ; ils lui soumettraient Icîurs statuts dès qu'ils seraient dressés (1).

Cette communication donna à penser à la municipalité. Les commissaires qui en avaient été chargés étaient connus par leurs principes opposés à la révolution. Cœur exalté, tète un peu fêlée, le vieux chevalier de Guiramand s'était répandu en propos inconsidérés, refusant de reconnaître la constitution, traitant les députés à l'Assemblée nationale de canaille^ le roi de nigaud et de j-f. (2)!... « Prends la » cocarde blanche, » avait-il dit à plusieurs mendiants ; « on » te donnera de l'argent (3). » Lui-même portait à son chapeau, en guise de cocarde, un bouton blanc défendu par trois pointes de métal. Pressé par M. Chansaud fils, avocat, de déposer cet emblème, il lui répondait qu'il n'avait pas la force de l'ôter lui-même, mais que sa famille avertie pourrait le lui arracher (4). — C'était bien de l'extravagance avec un mélange de courage, il faut le reconnaître. « J'ai peu de temps à vivre; quand on me tuerait, c'est égal (5), » disait M. de Guiramand.

Evidemment, il n'avait pas le mot du parti. C'eût été folie de le confier à ce vieil écervelé qui l'aurait jeté à tous les vents de l'air. Ses intempérances de langage ne furent pas moins recueillies comme des révélations.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790 : lettre de MM. les maire et officiers municipaux de la ville d'Aix [VI décembre 1790), p. 184. — Revue de la Révolution, 5 mai 1887 : rapport des commissaires envoyés par le roi dans la ville d'Aix, p. 409. — Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre, f" 75; registre des délibérations, etc., commencé le 19 avril 1791 : relation des troubles arrivés à Aix les 12, \li et 14 décembre, f" 24'2. — Premier registre de correspondance : lettre à Bouche, p. 208. — Procédure, etc. : déposition de Joseph Hcyriès, capitaine de la 23" compagnie, p. 123.

(2) Procédure, cic. : dépositions du sieur François Péna, p. 43, et Jean- François Gastaud, sculpteur en plâtre, pp. 49-50.

(3) Procédure , etc. : dépositions du mendiant Rocan, p. 23, et de Marie- Angéli(iuc Gauticr-Mazouillcr, fleuriste, p. 194.

(4) Procédure , de. : déposition du sieur Chansaud fils, avocat, pp. 52-53. [h] Procédure, etc. : déposition d'Anne Gilly-Mazouillcr, jardinière, p. 197.

392 MIRABEAU FT I.A PllOVKNCE.

Dans leur ckMiaiu'O, les oiïiciors municipaux ne lisaient pas seulement entre les lignes, mais sous les ratures; ils n'apprenaient pas sans ombrage que dans un premier projet, les membres du club aristocrate avaient dû s'appeler les Amis de la religion et du Hoi.

L'émoi des deux sociétés patriotiques d'Aix était bien autrement vif.

Les Anti-politiques avaient juré et juraient de ne souffrir d'autres associations que celles qui tendraient au bonheur public (1). Si cette malheureuse société royaliste réussissait à se former, ils demanderaient contre elle le drapeau rouge, c'est-à-dire la proclamation de la loi martiale (2).

Moins violents, les Amis de la constitution voyaient dans le nouveau club une coalition criminelle capable d'exciter le fanatisme et la guerre civile. Leur premier mouvement fut de se concerter avec les corps administratifs pour conjurer ce double péril. Ils envoyèrent une députation donner l'alarme au département et à la municipalité. Ils auraient voulu que celle-ci refusât aux Amis de l'ordre et de la paix la permission de se réunir. La municipalité ne s'en crut pas le droit . mais prit en considération l'avis que la nouvelle assemblée devait arborer la cocarde blanche et que des cocardes de cette couleur avaient été commandées à différentes modistes (3).

Il était dix heures heures du soir. Sur la réquisition de la municipalité, le colonel de la garde nationale, M. Perrin aîné, part en guerre et va faire une descente chez les modistes dénoncées. Une seule, M''^ Arnoux, avoue qu'elle a

(1) Lettre des vénérables Frères Anti-politiques à M. le Président du département des Bourhes-du-Rhône, p. 8.

(2) Idem, p. 9.

(3) Archives départementales, LUI, 2 : procès-verbaux de rassemblée générale et da conseil de l'administration du département des Bouchcs-du- Rhône, p. 405 (Inventaire des archives départementales postérieures à 1189, etc., p. 45). — Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790 : séance du corps municipal à 9 heures du soir (11 décembre), f°> 75-76; relation des troubles, f° 242.

reçu des demandes de cocardes blanches mais les a refusées. Le jour suivant, elle reviendra sur cet aveu (1).

La soirée est assez houleuse. La matinée du lendemain dimanche, i^ décembre, ne l'est- pas moins. Les patriotes de la garde nationale et des deux clubs populaires se montrent avec des sabres en bandoulière, portent des pistolets ou cherchent à en acheter. La difficulté qu'ils ont à s'en procurer, les réponses de deux armuriers qui déclarent en avoir beaucoup vendu, les persuadent que les aristocrates préparent une insurrection (2).

Ils forment des groupes assez nombreux sur le Cours entre les rues de la Miséricorde et des Carmes, aux abords du café Casati et du cercle Guion.

Vers dix heures du matin, M. de Guiramand se promène devant la porte de ce cercle dans une attitude qui semble braver le peuple-. Un de ses amis vient l'avertir que sa présence excite de la fermentation et le prie de se retirer ; il feint de céder, entre un instant dans le café Casati, mais ne tarde pas à reprendre son poste (3).

Pour le moment, il ne lui arrive rien de fâcheux.

La matinée s'achève sans incident sérieux. C'est vraisemblablement dans l'après-midi ou dans la soirée que doit avoir lieu la première séance des Amis de l'ordre et de la paix.

Elle ne se tiendra pas soit parce que le local sur lequel comptait le nouveau cercle lui est refusé (4), soit parce que les événements vont l'empêcher de se réunir. En revanche les deux clubs du collège Bourbon et des Bernardines se rassemblent.

(1) Archives municipales d'Aix , registre des délibérations, commencé le 5 octobre 1790, f° 75; relation des troubles, etc., f" 242.

(2) Recueil de la Mcjanes, 31324, t. VII, pièce XLiv : RécAl historique des faits qui ont précédé et suivi la découverte d'un projet de contre révolution imprimé par ordre de la société des Amis de la constitution, p. 2.

(3) Relation des troubles, etc., f° 242. Procédure, etc. : déposition d'Anne Gilly-Ma/,()uiller, [>. 197.

(4) Relation, etc., f" 242.

304 MIIIAIIKAIJ KT I.A l'aOVICNCi:.

A (jualrc licures du soir une députaliuii du cercle piilriotique arrive chez les Anli-[)oliliquos. L'orateur, M. Polycarpc Conslans. les invile à s'unir aux Amis de la constitution. « C'est, » leur dit-il, « dans les moments où la » patrie est en danger, que les bons citoyens doivent res- » serrer les liens de cette sainte fraternité qui fait leur » force commune et le désespoir des gens malintention- » nés. »

Ces paroles sont reçues avec transport. On se jure une invariable union. On s'embrasse. Des larmes d'attendrissement coulent de tous les yeux. Les Anti-politiques décident d'aller en corps reconduire leurs bons amis de la société patriotique (1). Les uns et les autres se mettent en marche aux cris de « vive la nation ». Ils remontent le Courset sont bientôt à la hauteur du café Casati. Soudain un coup de sifflet part du côté de cet établissement; on l'attribue à un garçon. Des huées contre les aristocrates répondent à cette imprudente provocation ; elles n'ont pas de suite pour le moment, malgré l'exaltation des patriotes (2 .

Cette exaltation se donne libre carrière au collège Bourbon. Là se reproduit, mais sur une plus large échelle, la scène dont l'église des Bernardines a été témoin. Après plusieurs discours, peu différents de ton et d'allure, les deux sociétés se promettent, au milieu d'une atïluence énorme, concorde et fraternité. Elles envoient immédiatement des députés aux corps administratifs pour les exhorter à redoubler de vigilance et de fermeté; elles décident que d'autres délégués se rendront auprès de l'abbé Rive pour faire à l'ange tutélaire hommage de leur union (3).

(1) Archives départementales, séances de la société des Anti-politiques, L2, 247, p. 32.

(2) Revue de la. Révolution , 5 mai 1887 : rapport des commissaires, etc., p. 410. — Procédure, etc. : dépositions de Gui-Vauccl , horloger, p. 6; de Michel Ollivier, garçon boulanger, p. 12: de Jean-Etienne Ferrant, jardinier, p. 1G6. — Mémoire des officiers de Lyonnais à la suite de la procédure, p. 6.

(3) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, Bibliothèque Méjancs, manuscrits de Roux Alphéran, LIX, p. 13.

Il faut en même temps, par une manifestation imposante, rassurer les patriotes et épouvanter les adversaires de la Révolution.

Sous prétexte de rendre leur politesse aux Frères Antipolitiques, les Amis de la constitution vont défiler avec eux sur le Cours.

La nuit est venue; il est environ cinq heures et demie du soir.

Précédés par quelques gardes nationaux, les deux clubs dessinent une longue colonne en tête de laquelle s'avancent le président et le bureau de la société patriotique. Une foule innombrable de spectateurs et de curieux se presse autour du cortège et l'accompagne de ses applaudissements.

Aux approches du cercle Guion et du café Casati, les cris de vive la nation et le chant du ça ira se mêlent à un tumulte discordant de huées plus violentes que celles de tout à l'heure, d'exclamations confuses où l'on distingue les mots d'aristocrates et de lanterne, accompagnés de sons ou de hurlements à moitié inarticulés et pourtant très significatifs, tels que ouff ouf! (1).

Une douzaine d'officiers du régiment de Lyonnais sont dans les salons du cercle avec des magistrats, des gentilshommes, le directeur de la poste M. Coye de Castelet, le lieutenant de la maréchaussée Chambon, l'officier du génie Tuffet et le chevalier de Guiramand (2). Ils jouent tranquillement. Deux de leurs camarades se tiennent devant la maison. L'un de ces derniers, M. de Guirand, se promène de long en large, les bras croisés sur la poitrine, l'épée dans le fourreau et au ceinturon. Le peuple qui s'attroupe

{\) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur J.-B. Valeix, capitaine au régiment de Lyonnais, p. 2; dépositions d'Antoine Blanc, voituricr, p. 158; de Lazare Girard, fabricant de tapisserie de papier, p. 134.

— Rapport des trois commissaires, etc., p. 410. — Relation, etc., f° 243.

— Récit historique, p. 3.

(2) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur J.-B. Valeix, pp. 2 et 3.

3î)6 MiHAnKAi; et la phovkncf.

devant le cercle (Uiion lui trouve une alliUule provocante, l'entend ou croit l'entendre dire : « Uej^ardez cette canaille, comme elle se diverlil ! » On renluurc. on le jjrcssc, on lui enlève son arme. M. de Guirand la réclame en vain; il déclare qu'il va porter plainte à la municipalité (1), et se rend à l'Hôtel de ville. L'oliicier qui était avec lui dégaine et son geste excite encore plus les esprits (2). On racontera plus tard qu'il a menacé un jeune garçon de le transpercer si ce dernier continuait ses vociférations séditieuses. « A la garde! Au secours! A l'assassin! » crient les gens de l'attroupement. Ils veulent saisir l'officier qui, l'épée à la main, se rejette dans le vestibule en appelant aux armes (3). M. de Guiramand l'a bientôt rejoint.

L'héroïque et fol écuyer ne tenait pas en place dans l'intérieur du cercle. Entendant les huées, il a dit qu'on venait le chercher. Quelques personnes l'ont invité à rester tranquille (4). Sa vue allait exaspérer la foule et sa sortie pouvait provoquer un attentat (5). Il n'a eu garde de déférer à ce conseil de prudence. Il s'avance vers la porte. Apercevant la queue du cortège des deux clubs , « Où va cette canaille? » demande-t-il. « La canaille est sur la porte, » lui répond le garçon menuisier Sébastien Laurent. — « Laissez passer cette canaille , » continue M. de Guiramand, sans prendre garde à l'interlocuteur qui l'insulte ; « je brûlerai la cervelle au premier qui se retournera. » — « Vous n'en auriez pas le cœur », riposte Sébastien Laurent (6).

(1) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur Guirand, officier du régiment de Lyonnais, pp. 75-77; dépositions de Louis André, p. 117; de Joseph Nicolas, balancier, p. 138.

(2) Procédure, etc. : déposition de Joseph Barrai, marchand, pp. 11 et 12.

(3) Rapport, etc., p. 410. — Procédure, etc. : déposition de Pierre Molin , portier, pp. 78-79.

(4) Procédure, etc. : déposition de Pierre-Joseph-Fortuné Bonnaud, petit-fils, ci-devant la Galinière, p. 213.

(5) Procédure, etc. : déposition de Jeanne Matheron, pp. 212-213.

(6) Procédure, etc. : déposition de F. -Sébastien Laurent, garçon menuisier, pp. 38-39. — Archives départementales, district d'Aix, liasse intitulée :

Le bruit de cette altercation est couvert par les cris de la foule qui ont redoublé à l'aspect du chevalier (1).

Exaspéré par les menaces et les outrages dont il est l'objet, croyant peut-être sa vie en danger, M. de Guiramand décharge ses deux pistolets sur le peuple (2). Le peuple devient furieux et dit en provençal : foou toutei leis esgourgea (il faut tous les égorger) (3). Les vitres du cercle sont brisées avec un bruit épouvantable. Entendant crier au guet-apens et aux armes , les gardes nationaux qui se sont mêlés à la clientèle habituelle du café Casati et l'ont peut-être remplacée , accourent avec des sabres , des pistolets , des fusils. Ils font feu dans le vestibule (4).

Troubles d'Aix : brouillon du procès-verbal du malheureux événement du 12 décembre, etc., dressé au nom de l'administration départementale.

(1) Procédure, etc. : déposition de Pierre Molin, etc., p. 79.

(2) Procédure, etc. : dépositions de Gui Vaucel , p. 7 ; de Louis Vitalis orfèvre, pp. 20-21; de Sébastien Laurent, pp. 38-39; de Martin Bernard, plâtrier, p, 66; de Jean Impcrairc , garçon du cercle Guion, p. 76; de Pierre Molin, pp. 78-79; de François Sibilot, ménager, p. 101 ; d'Eime Carrier, travailleur, p. 126; de Jean-B'" Raffel, voiturier de cette ville, p. 154. Cette déposition est celle qui rend le mieux compte de cette phase ou, si l'on aime mieux, de ce moment précis des troubles du dimanche 12. Raffel vit deux personnes qui étaient dans le vestibule du cercle... Il « aperçut très distinctement que les coups de pistolet, au nombre de deux, furent tirés par l'une desdites personnes ayant une faquine grise (Guiramand), » tandis que l'autre portait l'uniforme du régiment de Lyonnais , avec la culotte et les bas noirs.

Les données de ces dépositions sont résumées et complétées par la relation des troubles, p. 243, par le rapport des trois commissaires, pp. 410-411 par les procès-verbaux de l'assemblée générale du conseil de l'administration du département des Bouches-du-Rhône (43° séance) (Archives départementales, LIIP, pp. 410-411), enfin par le procès-verbal du malheureux événement du 12 décembre, dressé au nom de l'administration départementale.

M. de Ribbe raconte [Pascalis, p. 26G) que le premier coup de feu fut tiré par les patriotes, et que M. de Guiramand n'usa de ses deux pistolets qu'après avoir été blessé à la cuisse. Les nombreuses dépositions et les interrogatoires détaillés que nous avons lus à plusieurs reprises ne nous paraissent pas se prêter à cette interprétation. La grande majorité des témoins parle de deux coups de pistolet tirés sur le peuple. Quelques-uns nomment ou désignent M. de Guiramand ; peu d'entre eux ont entendu tirer trois coups de feu. Ils affirment, d'ailleurs, que tous étaient partis du cercle.

(3) Procédure, etc. : déposition de Bonnaud, ci-devant la Galiniéro, p. 214.

(4) Procédure, etc. : dépositions de Gui Vaucel, pp. 7-8; d'Augustin Rey,

■J98 MIltAniCAU l'T LA PKOVKNCL".

M. de (iiiiraniaïul loiiibe blessé. On lu relève (1). « Mes- » sieurs, prenez donc ^arde, nous sommes attaqués; c'est » aux officiers que l'on en veut! » s'écrie-t-il d'une voix si altérée par l'émotion et la colère qu'on ne la reconnaît pas (2). Il rentre presqu'aussilôt dans le salon de jeu en poussant le cri : Aux armes/ (3). — « Comment f. .., vous ne voulez pas que je le rende ? » ajoute-t-il sous le coup d'une vive excitation ; et montrant sa blessure , « je l'ai là! (4) » dit-il.

Les officiers laissent leur partie interrompue et l'argent des mises sur la table. Ils prennent leurs épées et se postent à l'entrée du premier salon. Après un court engagement, ils refoulent les assaillants qui ont envahi le vestibule (5) ; mais les coups de pierre, de pistolet et de fusil redoublent. Une pierre blesse grièvement au genou un officier, M. de Lamberty (6).

On ferme les fenêtres et les portes (7) , tandis qu'au dehors des femmes et des enfants s'enfuient en répétant que l'on tue tout le monde sur le Cours (8). Quelques

menuisier, pp. 15-16; de Barthélémy Guien, bourgeois, p. 22; de Jacques Beneoni, garçon cafetier, p. 82-83 ; de Lazare Girard, fabricant de tapisseries de papier, pp. 133-134; d'Henri Bourdon, aubergiste, pp IGO-lGl; de Pierre- François Bonet}', ci-devant trésorier de la noblesse, p. 204.

(1) Procédure, etc. : déposition de Sébastien Laurent, p. 39.

(2) Procédure, etc. : interrogatoires et réponses du sieur Jean-Bapiiste Valeix, etc., p. 2; du sieur Latour, officier du régiment de Lyonnais, p. 13; du sieur Lamberty, officier, etc., p. 67. — Mémoire des officiers du régiment de Lyonnais, p. 8.

(3) Idem : déposition de Drollamveaux, élève commissaire des guerres, pp. 171-172.

(4) Idem : déposition de Jean Espérât du Veyrier, officier garde-côte de cette ville, p. 141 ; — interrogatoires du sieur Duveyrier fils, p. 45.

{b) Idem : dépositions de Henri Bourdon, etc., pp. lGO-1 ; de Bonnaud , ci-devant la Galiniérc, p. 214 ; — interrogatoires et réponses du sieur Corvisart , officier du régiment de Lj'onnais , p. 47; du sieur Lamberty, etc., p. 67.

(6) Idem : interrogatoire et réponses du sieur Lamberty, etc., p. 68.

(7) Idem : interrogatoire et réponses de J.-B. Valeix, p. 2. — Rapport des commissaires, p. 411.

{S) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur Taponat, officier du régiment de Lyonnais, p. 60.

LES TROIS JOURNÉKS DR DÉCiEMBKI': A AIX. 399

membres du cercle ne sont pas moins effrayés ; il en est qui se sauvent par les toits. M. Bonnaud de la Galiniére , ci-devant conseiller à la Cour des comptes, se réfugie, une queue de billard à la main , dans l'appartement que M. Guion, chirurgien, occupe au troisième étage de la maison (1).

Le danger s'aggrave ; les pierres et les balles continuent de faire rage contre la porte et les fenêtres. Les officiers et M. de Guiramand ne veulent pas se laisser fusiller dans les appartements ; ils se forment en peloton, l'épée à la main. La grande porte s'ouvre devant eux. Leur contenance assurée impose à la foule; elle leur livre passage; mais des tirailleurs embusqués derrière les baraques et les arbres leur font courir les hasards d'une galerie de feu ; plusieurs sont blessés (2).

Ils gagnent, au pas de course, la plupart sans chapeau, le poste des Carmélites ; de là enfilent la rue Saint-Jean (aujourd'hui rue d'Italie), dont les maisons se ferment précipitamment (3).

Au moment où ils arrivent à la caserne, la retraite vient d'être battue.

(1) Procédure, etc. : dépositions de Jean-Louis Guion, chirurgien de cette ville , p. 211 ; de Bonnaud, p. 214'. — Relation , etc., f° 243. — Rapport des commissaires, etc., p. 411.

(2) Idem .-dépositions de Jean-Baptiste Raffcl,p. 154, et de Joseph La Volvene , major dans le régiment de Lyonnais, p. 178; — interrogatoires et réponses du sieur J.-B. Valeix , pp. 2-3; du sieur Latour,pp. 13-14; du sieur Corvisart, pp. 47-49 ; du sieur Lamberty , p. 68. — Mémoire des officiers de Lyonnaiis, pp. 8-9. — Relation, p. 243. — Rapport, p. 411.

La relation de la municipalité représente les officiers sortant du cercle, l'épée d'une main et le pistolet de l'autre. Les officiers n'avaient que leur épée, au dire de leurs camarades, MM. de Latour (p. 13), Corvisart (p. 51), et du major de la Volvène (copie de la lettre écrite par M. de la Volvène à MM. les commissaires du roi [Tarascon, 30 février 1791], p. 65, Pièces justificatives à la suite du mémoire des officiers). Dans leur Mémoire, p. 27, les officiers déclarent qu'aucun d'eux n'avait de pistolet en ce moment. La même assertion se trouve dans la réquisition de M. le commissaire du roi, en admission et preuve des faits justificatifs , proposés par les officiers du régiment de Lyonnais, pp. 4-5.

(3) Procédure, etc. : déposition de Marthe Chaix, etc., p. 135; — interrogatoire et réponses du sieur Latour, p. 14.

400 MIHAUIiAU ET U\ PHOVKNCE.

Les soldats sont bien lût sous les armes et le régiment rangé dans la cour du quartier. Le major M. delà Volvène n'est pas encore là. Le plus ancien capitaine, M. de Valeix, prend le commandement en son absence. « Par le flanc droit, » crie-t-il au régiment; « marche! » Les tambours s'ébranlent ; ils ont déjà franchi la |)orte de la caserne ; mais la comjjagnie des grenadiers reste immobile ; elle ne veut pas marcher sans une réquisition de la municipalité. Deux autres compagnies l'imitent. Le lieutenant de grenadiers, M. Ferréol, qui a déjà cin(iuante ans et deviendra général, approuve cette désobéissance civique (1).

Cependant les portes de la ville sont déjà fermées. Un officier, M. de Saint-Fragaire , est obligé, pour gagner la caserne, d'escalader le rempart du côté de la Plateforme (2). Le majoi' ne songe pas à suivre cette voie; il parlemente dans un cabaret avec le capitaine de la garde nationale qui a les clefs de la porte Saint-Jean et réussit , non sans peine , à se la faire ouvrir (3).

A vingt-cinq pas de la caserne, il rencontre le lieutenant Ferréol qui vient à lui accompagné d'un sergent. Apercevant les tambours, il demande ce que signifie ce mouvement commencé. M. de Valeix lui expose qu'il s'agissait seulement de porter le régiment sur la chaussée de Toulon en attendant la réquisition de la municipalité qui ne peut tarder. On a entendu de la porte Saint-Jean les trompettes de la ville. C'était sans doute la proclamation de la loi martiale. Mais n'y eût-il pas de réquisition , plusieurs jeunes officiers sont d'avis qu'il faut aller dégager leurs camarades et les

(1) Procédure, etc. : dépositions de François Ferréol, sous-lieutenant des grenadiers au régiment de Lyonnais, p. 34-5 ; de François Troussard , sergent-major des grenadiers de Lyonnais, p. G7; de Jean-Baptiste Bruny, caporal, etc., pp. 104-5; de Jean Gonet, grenadier, p. 106-7; de Jean Ardonnieu, grenadier, etc., pp. 168-9. — Boisson de La Salle, Mémoires (manuscrits) pour servir à l'histoire de la. Révolution , Bibliothèque Méjanes, 358-360, t. II, p. 187.

(2) Idem : interrogatoire et réponses du sieur Brossard , oflBcier du régiment de Lyonnais, p. 29.

(3) Idem : interrogatoire et réponses du sieur Dipre, officier, etc., pp. 37-8.

soldats restés dans l'intérieur d'Aix et exposés à de grands dangers. Ils parlent tous à la fois, très émus : « Voulezvous que je me perde? » répond M. de la Volvène à leurs instances. Le lieutenant Ferréol intervient et déclare que la compagnie des grenadiers refuse de sortir. « Eh bien, Messieurs, » dit le major à ses interlocuteurs, « vous entendez! » — « Qui m'aime, me suive! » crie l'un des officiers, M. Brossard. Huit ou dix soldats sortent des rangs mais pour y rentrer aussitôt. Le major envoie le quartiermaître Leclerc prévenir la municipalité que le régiment attend ses ordres (i).

La municipalité est entourée d'une foule armée ou sans armes qui remplit la place , la cour , l'escalier et les salles de ^l'Hôtel de ville. Cette foule crie vengeance et veut qu'on batte la générale ; une attaque du régiment est imminente ; mais en déférant à cette sommation , la municipalité craindrait d'augmenter l'effarement de la population. Elle commande au colonel Perrin de se porter luimême sur le Cours et d'y ranger en bataille tous les gardes nationaux qu'il trouvera sous les armes, fait, à son de trompe, ;inviter les citoyens qui ne servent pas dans cette milice, à se retirer chez eux, ordonne que la ville soit éclairée toute la nuit et envoie à M. de la Volvène une réquisition qui lui enjoint de consigner tout le régiment à la caserne et l'appelle lui-même à la maison commune (2).

Elle montre du sang-froid et de la fermeté. Le directoire du district et le département vont venir à son aide et former avec elle une sorte de comité ou d'assemblée plénière des trois corps administratifs.

Le premier est amené auprès d'elle par un mouvement

(1) Procédure, etc. : dépositions de François Ferréol, pp. 35-36; de Jean- Louis Leclerc, quartier-maître, dans le régiment de Lyonnais, pp. 40-1 ; do Joseph La Volvène, major, etc., p. 179-180; de David Prévôt, grenadier, etc., pp. 145-6; interrogatoires et réponses du sieur Latour, etc., pp. 15-19; du sieur Brossard, etc., p. 28; du sieur Dipre, p. 38.

(2) Relation, etc., f" 243. — Archives départementales, Procès-verbal du malheureux événement du 12 décembre.

402 MIHABEAU KT (,A IMtOVENCIÎ.

spoiitaiio de zèle (1) ; le second répoiidni d'autant mio.nx à sa demande et à ses représentations qu'il comprend la nécessité d'éviter, dans ces heures périlleuses, la lenteur officielle des communications par écrit (2).

Aux premières nouvelles de l'échauffourée du Cours , il s'est ému et a chargé trois de ses membres, MM. Bounieu, Venlure et Verdet d'aller recueillir dos informations (3).

Ces commissaires arrivent à point nommé auprès des officiers municipaux pour les aider à sortir d'embarras et même de danger.

M. de Guirand les priait de vouloir bien ordonner qu'on lui rendît son épée et souffrir qu'il allât où son devoir le réclamait , c'est-à-dire à l'appel du soir. Mais les gens armés qui l'entourent crient que si l'on remet ce particulier en liberté, il n'échappera pas à leur justice. Ils s'en prendront à tous les administrateurs de leur négligence à punir des attentats dirigés contre le peuple entier. MM. de Verdet, Venture et Bounieu s'offrent pour répondre de M. de Guirand et , sur la prière des officiers municipaux , le peuple consent à ce qu'ils l'emmènent. Deux d'entre eux le conduisent sous leurs bras dans la salle où leur assemblée générale est en séance. Pour sa sûreté , M. de Guirand ne doit pas quitter cette salle de toute la nuit. Il ne sortira de l'Hôtel de ville que le lendemain soir à six heures (4).

D'autres officiers de Lyonnais, des étrangers, des ci-

(1) Relation, etc., î" 244.

(2) Relation, etc., f" 244. — Archives départementales. Procès-verbal du malheurPAix événement dit 12 décembre.

(3) Archives départementales, LUI, 2 : Procès-verbaux de l'assemblée générale et du conseil de l'administration du département des Bouches-du- Rhône, p. 410. Inventaire, etc., p. 40. — Il ne faut pas confondre ces trois administrateurs avec les trois commissaires Duquesnay, Pellicot et Millot (procés-verbaux, etc., p. 411) que le département délégua un peu plus tard pour participer aux délibérations de la municipalité.

(4) Archives départementales : procès-verbaux de l'assemblée générale et du conseil du département des Bouches-du-Rhône, p. 410. — Inventaire, etc., p. 45. — Procès-verbal du malheureux événement du 12 décembre. — Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur de Guirand, p. 78.

toyens sont, sur ces entrefaites , amenés prisonniers à la maison commune (1) où M. de la Volvène ne tarde pas à paraître. Il est salué par des cris d'accusation et de menace. Le vice-maire se place à côté de lui et annonce à l'assistance que le major est venu assurer la municipalité de l'obéissance rendue à sa réquisition. Le régiment est consigné et M. de la Volvène se porte garant de sa bonne conduite (2).

Ces paroles n'apaisent pas la colère populaire autant que le laisserait croire la relation des magistrats municipaux. Deux d'entre eux sont obligés d'arracher un malheureux à des forcenés qui le traînaient par les cheveux et voulaient lui couper la tête (3). La foule entoure en grondant la pièce où M. de la Volvène et quelques-uns de ses officiers sont retenus sous la sauvegarde de la municipalité (4).

Celle-ci ne protège qu'avec peine ses hôtes forcés ; elle ne rétablit un peu d'ordre dans la rue qu'en donnant à la vengeance et à l'irritation du peuple de promptes satisfactions et des gages assurés.

De concert avec le département et le directoire du district, elle arrête que les portes et les fenêtres du cercle Guion seront murées. Quelques-uns de ses officiers vont, en écharpe , présider à l'exécution de cet arrêté (5).

Les trois corps administratifs réunis prennent à l'unanimité une résolution plus grave : ils décident l'éloignement du régiment de Lyonnais qui partira le lendemain de grand matin. Un bataillon est envoyé à Lambesc; l'autre à

(1) Archives nationales , papiers du comité des recherches . DXXIX'', 41 : récit des faits qui se rapportent aux trois officiers municipaux dont on a forcé la signature, le 14 décembre 1790.

(2) Relation, etc., p. 244.

(3) Ce malheureux pourrait bien être Drollamveaux , élève commissaire des guerres. — Procédure, etc. : déposition de Drollamveaux, p. 172 : « A mesure qu'il allait entrer dans la maison commune, il reçut un coup de sabre sur la tête d'un homme qu'il ne connaît pas. »

(4) Archives nationales, DXXIX^ 41 : Récit des faits, etc.

(5) Procédure, etc. : relation, etc., p. 244; rapport des commissaires, p. 412.

404 MIHABEAU KT LA PHOVKNCK.

Aiiriol et à Roquevairc. Pour les remplacer et au besoin pour les contraindre à l'obéissance, on convient (1<! requérir 'lOO hommes du régiment d'Ernest et ^lOO gardes nationaux de Marseille. Le département veut que cette réquisition soit exécutée sans retard. 11 l'adresse directement aux deux chefs de corps par le courrier chargé de la présenter à la municipalité qu'elle concerne (1).

Celle d'Aix ne borne pas son initiative à ces délibérations. Pour déférer au cri public, elle fait avertir les juges du district. A une heure après minuit la procédure est déjà ouverte. Quinze témoins sont aussitôt produits. Sur leurs dépositions, le tribunal décrète de prise de corps M. de Guiramand et six officiers du régiment de Lyonnais, sans désigner d'ailleurs aucun d'eux par leur nom (2).

Ces officiers et leurs camarades semblent peu justifier ce déploiement de rigueur et de sévérité (3). — Ils se sont imposé la loi de se tenir en dehors de la politique militante pour se consacrer entièrement à leurs devoirs professionnels. — Tout récemment, ils viennent de refuser leurs signatures et leur adhésion aux A^nis de l'ordre et de la paix.

Ils songeaient si peu à conspirer que, le samedi il décembre, neuf d'entre eux sont allés en permission à Marseille assister à la représentation du médiocre opéra de Grétry, Raoul Barbe-bleue (4).

Le peuple, les patriotes et peut-être la municipalité ellemême, ne les considèrent pas moins comme les complices

(1) Procédure , etc. : mémoire des oflBciers, p. 12; relation, etc., f° 344; rapport des trois commissaires, pp. 412-413. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790, p. 187 : réquisition de MM. de l'assemblée générale du département des Bouches-du- Rhône.

(2) Procédure, etc. : pp. 25-6. Le rapport des trois commissaires (p. 412) parle de sept officiers; le texte officiel n'en compte que six. — Relation, etc., f» 246.

(3) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur Latour, p. 24; mémoire des officiers, p. 5.

(4) Procédure, etc. : interrogatoire et réponses du sieur Brossard , pp. 33-4. — Revue de la Révolution , 5 septembre 1887 : La musique et les musiciens français pendant la Révolution , par Augustin Bernard , p. 208.

d'une conjuration dont la journée du 12 a commencé de révéler la trame criminelle et qui devait aboutir au massacre des trois corps administratifs, dans la ville d'Aix mise à feu et à sang. On rattache ce complot aux menées de Nice. On prétend que, pour en seconder le succès, le vicomte de Mirabeau, Mirabeau-Tonneau accompagné de ci-devant nobles se cache dans une bastide près de Puyricard. Il a eu des conférences secrètes avec cinq officiers du régiment (1). Mais le conspirateur qui semble le plus dangereux, c'est Pascalis. Si le 27 septembre il a prédit la contre-révolution avec tant d'assurance, c'est qu'il avait connaissance de la trame qui s'ourdissait. La tranquillité même avec laquelle il reste à une lieue d'Aix prouve qu'il sent derrière lui un parti puissant. Son ami Dubreuil n'a-t-il pas dit au magistrat municipal Gautier, que « si quelqu'un attentait à sa personne, il se répandrait du sang ? » Dans sa retraite il reçoit des visites suspectes d'officiers de la garnison (2).

Le salut public exige son arrestation.

L'abbé Rive n'eut pas de peine à le démontrer aux vingt délégués qui allèrent le trouver dans la soirée du 12 au nom des Amis de la constitution et des vénérables Frères Anti-politiques.

A onze heures, répondant à ses excitations furibondes et triomphantes, quatre-vingts gardes nationaux partirent, — on répète ici les propres expressions de l'abbé Rive , — pour la campagne enragée où cet incendiaire s'était retiré. Le

(1) Recueil de la Méjancs, 313'24, t. VII : récit historique, etc., p. 4. — BibliolliiMiuo publique de Marseille, carton Ffc, in-8°, VIII, Pièces sur la Révolution française, détail des événements arrivés à Aix : lettre écrite à MM. les citoyens de l'assemblée patriotique de Marseille, par M. Blanc- Gilly, administrateur du département des Bouches-du-Rhônc, p. 4. — Procédure, etc. : troisième plainte de l'accusateur public, p. 31; interrogatoire et réponses du sieur Latour, p. 23. — Lettre des vénérables frères Anti-politiques, etc., à M. le président du département des Bouchas-du-Rhône, etc., p. 12. — Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 16.

(2) Relation, etc., f° 240. — Procédure , etc. : déposition de Nicolas Gautier, officier municipal de cotte ville, pp. 167-8.

406 MinABEAU ET LA PHOVKNCE.

cai)itaino de la vingt-deuxième compagnio et le président de la société patriotique, h) marchand droguiste Emeric, élaient à leur tôte. Ils n'avaient aucun mandat, mais se croyaient les exécuteurs de la volont('i du peuple.

L'abbé Rive prétend que cinquante paysans gardaient Pascalis ; c'est un impudent mensonge.

Sa capture ne coûta aucune peine aux gardes nationaux et ne les exposa à aucun danger.

A quatre heures du matin Pascalis était prisonnier à la mairie; il y fut bientôt rejoint par M. Morellet de la Roquette (1).

Rien n'indiquait que ce dernier eût conspiré. Il n'avait ni adhéré à la société des Amis de l'ordre et de la paix, ni paru au cercle Guion, le dimanche 12. De toute la soirée il n'était pas sorti de chez lui. Malheureusement, — l'équité ne permet pas de l'oublier, — en 1780 il cassait la tête à un jeune homme de Marseille qui chassait sur ses terres. Cette affaire lui coûta 30,000 livres par accomodement. En 1786, à l'entrée d'Aix, il écrasait un jeune enfant avec son carrosse et se refusait à tout arrangement. Il était condamné à 12,000 livres de dommages intérêts, et son cocher contumax, pendu en effigie (2). Enfin, tout récemment, il s'était laissé actionner par ses vassaux pour le rachat de ses droits féodaux. Impopulaire à tous ces titres, il devait payer cher son impopularité. Il reposait tranquillement , lorsqu'une bande qui n'avait pas d'abord songé à lui se porta sur son hôtel, rue Nazareth, enfonça sa porte, l'arracha brutalement de son lit et le conduisit, sous mille outrages, à la maison commune (3).

(1) Récit historique, etc., p. 10. L'abbé Rive à Camille Desmoulins, p. .35 (appendice à la lettre des vénérables frères Anti-politiques et de l'abbé Rive présentée à MM. les commissaires du roi dans le département des Bouchesdu-Rhône, 13 janvier 1791). — Relation, etc., f° 246. — Rapport, etc., p. 412.

(2) Note manuscrite (sans doute de la main du sous-bibliothécaire Jacques Gibelin) au bas de la page 122 du t. III de Vllistoire héroïque et universelle de la noblesse de Provence^ par Artefeuille.

(3) De Ribbe, Pascalis, p. 271 à 272. — Relation, etc., f" 246. — Rapport,

LES TROIS JOUHNÉKS DE DÉGEMBHE A AIX. 407

Presque au moment où il eu franchissait le seuil, les officiers de Lyonnais, qui avaient dû y passer la nuit, étaient, à l'exception de M. de Guirand, rendus à la liberté. Quelques membres du corps municipal les accompagnèrent pour les garantir de tout danger (1).

Le régiment faisait paisiblement ses apprêts de départ. A six heures du matin il quitta la ville avec la plus grande tranquillité.

Le peuple aurait dû être rassuré et calmé. Il ne l'était pas. La violence de son effarement et de sa fureur rendit singulièrement difficile et périlleux le transfert de Pascalis et de M. de Morellet aux prisons royales, comprises alors dans l'enceinte des casernes du cours Sainte- Â.nne. Des officiers municipaux se placèrent avec eux au milieu de l'escorte de gardes nationaux qui les protégeait ; un de leurs collègues fermait la marche. Le vice-maire, M. Emeric David et le colonel Perrin s'avançaient en tête du détachement et fendaient les premiers la foule. A chaque réverbère que l'on rencontrait, cette foule serrait ses rangs, compacte et menaçante. Il fallait, à force de remontrances, de sollicitations, de prières lui disputer la vie des prisonniers. Ce court trajet fut pour ces malheureux une longue agonie. Ils atteignirent enfin les prisons, sains et saufs (2).

La fermentation était à son comble. On avait peur des deux malheureux prisonniers, que l'on tenait sous clef, du club royaliste qui n'avait pas pu se réunir, des officiers de Lyonnais qui avaient si docilement obéi à l'ordre de leur départ ou de leur exil. On se croyait au moment d'une Saint-Barthélémy. Les citoyens qui avaient plus de sangfroid et de bon sens n'osaient pas essayer de faire entendre

etc., p. 413. — Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 19 : lettre de M""" de Castellane-d'Esparron-Mourette, qui demande vengeance de la mort de son fils.

(1) Archives nationales, DXXIX'', 41 : récit des faits qui se rapportent aux liuit officiers municipaux dont on a forcé la signature.

(2) Relation , etc. , f» 246. — Archives nationales, DXXIX'', 41 : récit des faits, etc.

raison h cette panique furieuse. Il leur paraissait plus sûr d'en feindre l'exagéralion (1).

Le peuple affolé s'emparait des canons el des boulets qu'il trouvait à la caserne et les amenait à la barrière du Cours.

Précaution bien inutile! Il ne devait arriver que des auxiliaires aux patriotes d'Aix.

Malgré les préventions et l'émoi qu'elle partageait avec eux, la municipalité, dont la double arrestation de Pascalis et de M. de la Roquette augmentait la responsabilité, reconnaissait que, pour le moment, un attentat révolutionnaire était bien plus à redouter qu'une conspiration royaliste. Elle s'alarmait à la pensée de voir reparaître, avec les gardes nationaux de Marseille, les bandes irrégulières de gens sans aveu qui les avaient accompagnés le 26 mai dernier. A cinq heures du matin, M. Emeric David alla réveiller le président du département et lui dit : « MM. Pascalis » et^Morellet sont arrêtés. Si la garde nationale de Mar- » seille vient ici , elle entraînera infailliblement après elle » une grande multitude de peuple ; les esprits s'exalteront » mutuellement et nous ne répondons pas de la vie de » Pascalis. Le régiment va partir ; nous n'avons plus rien » à craindre. Si vous êtes de notre avis, nous enverrons » sur-le-champ un courrier à Marseille pour contremander » la garde nationale. »

M. Martin, flls d'André, ne crut pas pouvoir prendre cette résolution sur lui (2). Il ne fallait pas que les formes fussent violées. On aurait dit le pharisaïsme de la légalité.

A 9 heures du matin, la séance du département s'ouvrit. La municipalité avait résumé, dans une lettre officielle, les représentations de M. Emeric-David à M. Martin. Celui-ci communiqua cette lettre au conseil. Le procureur syndic

(1) Relation, etc., f° 247. — Archives nationales, DXXIX^ 41 : récit des faits, etc.

(2) Relation, etc., f» 246.

donna ses conclusions et l'assemblée décida d'expédier un courrier au devant des troupes qui venaient de Marseille (1).

Certes tout s'était passé admirablement dans les règles. Seulement le courrier partait trop tard. Il rencontra gardes nationaux et soldats d'Ernest trop près d'Aix pour que les premiers pussent consentir à rétrograder. Ils prétextèrent la fatigue qui ne leur permettait pas, disaient-ils, de retourner chez eux le même jour (2).

La municipalité marseillaise avait reçu dans la nuit la réquisition du département. Les forces dont on lui demandait le secours s'étaient mises aussitôt en marche (3).

A deux heures de l'après-midi, le détachement d'Ernest fit son entrée à Aix; celui de la garde nationale qui appartenait au 10" bataillon, le suivait de près.

Jusqu'à dix heures du soir on vit arriver des pelotons d'hommes armés. Tous les soldats et gardes nationaux de Marseille, réguliers ou irréguliers, qui se présentèrent à la maison commune, furent logés par billets soit dans des auberges, soit chez les habitants (4).

C'étaient autant d'auxiliaires ou d'instruments pour l'abbé Rive.

Triomphant de l'arrestation de Pascalis, Tabbé méditait-il d'ores et déjà de le livrer à l'horreur d'une exécution populaire?

Cette pensée souriait évidemment à sa haine. Dans une lettre qu'il adressait, le 13 décembre, au président du département, mais dont la rédaction était antérieure au 12, il

(1) Relation, etc., f" 246. — Archives départementales, LUI*, procésverbaux de l'assemblée générale et du conseil de l'administration du département des Bouchcs-du-Rhonc, p. 414 : 44" séance, 13 décembre, à 9 heures du matin (Inventaire, etc., pp. 45-46).

(2) Relation, etc., f" 246. — Archives départementales : Procès-verbal du mallieureux événement, etc.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 22 octobre, et terminé lo 30 décembre 1790 : à MM. les députés de Marseille (13 décembre 1790), pp. 215-6.

(4) Relation, etc., f" 248.

410 MUIABEAU liT LA PROVENCE.

avail dicté cette phrase dont le sens n'était (|ue troj) clair : « Il n'y a à conserver dans le nouvel empire français que » de vrais citoyens et d'excellents })atriotes.

» Tout homme, ipiel qu'il soit, jiar quehjues grands tra- » vaux (ju'il puisse s'être distinf^ué, s'il devient un jour )) l'ennemi de la patrie, il {sic) doit lui l'aire le sacrifice de » sa tète sous une lanterne (1). »

Malgré cette évocation funèbre de la lanterne, l'abbé Rive semblait tenir encore un peu à sauver les apparences en n'abandonnant pas l'idée de renvoyer Pascalis devant l'Assemblée nationale.

Les vénérables frères avertissaient, par sa plume, M. Martin, fils d'André, que le peuple n'entendait pas difi'érer le départ de V infernal Pascalis au delà de vendredi ou de samedi prochain : il fallait préparer pour cette expédition six mille livres et un carabas (2) où le prévenu serait assis entre dix gardes nationaux et dix délégués des deux sociétés populaires (3).

Mais déjà les Anti-politiques, chauffés à blanc depuis plus d'un mois par l'Ange tutélaire et peut-être, en ce moment même, excités secrètement par lui, ne voulaient plus de ces délais et de ce transfert. Leur séance du 13 fut des plus bruyantes et des plus tumultueuses. On n'entendait que les mots : «à la lanterne! à la lanterne! » On se disposait déjà» pour le lendemain, à aller briser les portes de la prison et plusieurs se disputaient l'honneur de l'entreprise (4).

Le bureau fit valoir les lois de l'humanité, les droits de

(1) Lettre des vénérables frères Anli-poliliques, c'est-à-dire des hommes vrais, justes et utiles à la patrie, à il. le président du département des Douches-du-Rhône, etc., p. 6.

(2) Le carabas était un fourgon qui pouvait contenir vingt personnes clans une espèce de longue cage d'osier. On y montait par un escalier de fer à larges degrés. Un carabas attelé de huit chevaux faisait le service entre Paris et Versailles (Mercier, cité par Gaston Maugras, Journal d'un étudiant, p. 146).

(3) Lettre des vénérables frères Anti-politiques, etc., p. 12.

(4) Archives départementales, L*, 247 : séance des frères Anti-politiques, p. 34, ' *

l'homme ; enfin on rallia l'assemblée à la motion suivante : Pascalis ne sortirait pas d'Aix, mais serait jugé parle tribunal du district avec la plus grande sévérité possible, de manière que les deux mille Marseillais, attirés dans la ville par un juste désir de vengeance, pussent rapporter à leurs concitoyens les châtiments qu'encourent les traîtres à la patrie et les ennemis couverts de la constitution (1).

Au fond c'était la mort de Pascalis qui était votée ; mais ce n'était pas la mort sans phrases. Comme la justice des juges n'avait pas encore pris les allures révolutionnaires que supposait un tel vœu, c'était assurément celle du peuple qui s'exercerait.

Cette motion fut apportée aux Amis de la constitution.

Depuis 9 heures du matin, ils étaient en séance et ne devaient se séparer qu'à 2 heures après minuit. L'affaire de Pascalis avec ses nombreuses ramifications les avait surtout occupés. Dans l'après-midi, les Marseillais à plusieurs reprises envahirent l'enceinte de la salle pour demander que Pascalis fut pendu. Le président, les rappelant au respect des lois, leur arracha la promesse de ne se porter à aucun excès (2).

Au milieu de cette effervescence tragique, la note comique fut donnée par le père doctrinaire Vincent ; il proposa de faire examiner s'il n'existait point d'aqueduc souterrain qui pût tout d'un coup , comme une mine , amener les ennemis du bien public au cœur du cercle patriotique. Hâtons-nous d'ajouter que l'on ne rit point et que la proposition fut prise très au sérieux.

Aussitôt après entra la députation des frères Anti-politiques. Leur délibération sur le jugement de Pascalis obtint l'adhésion de l'assemblée reconnaissante de ce qu'ils avaient, comme elle, arrêté des motions trop violentes contre ce prisonnier (3).

(1) Archives départementales, L', 247 p. 34.

(2) Second livre des délibérations dos Amis de la constitution, p. 15.

(3) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution, p. IG.

412 MIRABEAU ET I,A PIlOVENCE.

Dans son naïf optimisme, clic jugeait mal l'obstination féroce de ceux qui les avaient formées.

La municipalité ne partageait pas cette illusion. Un de ses officiers, M. Miollis-Verdollin lui dénonçait des propos inquiétants qui n'étaient que trop commentés par une première tentative faite dans l'aprés-midi contre les prisons. Le geôlier était venu lui exprimer ses craintes pour la nuit, et demander un ordre écrit de retenir Pascalis. Elle le lui avait refusé, ajoutant qu'il devait connaître ses devoirs et s'adresser aux juges; elle ne prit pas moins avec le département et le directoire du district des précautions pour prévenir les désordres et l'attentat qu'on pouvait redouter.

Le colonel de la garde nationale d'Aix, le commandant du 10® bataillon et celui du détachement d'Ernest furent mandés au département. Le président leur remit une réquisition écrite de concourir à la garde des prisons, en les avertissant qu'il y avait lieu de craindre les attaques du dehors et les complots du dedans. Le commandant du 10* bataillon fit observer qu'un second officier du même grade et de la même milice était venu avec ses hommes. Il semblait prévoir les excès auxquels pourrait se porter cette troupe de volontaires et cherchait d'avance à dégager sa responsabilité; mais le président, devinant sa pensée, lui rappela que, chef des gardes nationaux requis, il l'était également des autres (1).

Ce court dialogue n'était sans doute pas nécessaire pour démontrer aux trois administrations réunies le danger de compter, en pareille circonstance, sur les soldats-citoyens. Aussi chargèrent-elles tout le détachement d'Ernest de veiller sur les prisons et ne demandèrent-elles, pour la forme, que cinquante hommes à la garde nationale d'Aix et autant à celle de Marseille. Cette dernière surtout exci-

(1) Archives départepientales , district d'Aix, liasse intitulée : Troubles d'Aix, Procès-verbal du malheureux événement, etc.

tait une vive défiance. Avant de se séparer, on décida qu'elle partirait le lendemain à la pointe du jour. En attendant, tous les postes furent renforcés; toutes les patrouilles doublées et cinq officiers municipaux restèrent en permanence à l'Hôtel de ville avec des administrateurs du directoire et du département (1).

La nuit fut assez tranquille.

Le mardi 14, entre sept et huit heures du matin, les quatre cents Marseillais du 10'' bataillon se rassemblaient sur le Cours. Quelques administrateurs et officiers municipaux surveillaient leurs apprêts de départ. Deux cents gardes nationaux d'Aix allaient les escorter. Les volontaires et gens sans aveu qui les avaient accompagnés se pressaient autour d'eux mêlés au peuple de la ville. On s'ébranle ; mais, dans la cohue qui déborde le bataillon, on entend des murmures menaçants. — Pourquoi partir sans que justice soit faite? On se rappelle la motion votée la veille par les deux clubs (2).

Faut-il s'éloigner au moment où, à la faveur du jour de marché, des bandes armées affluent de la campagne, des villages et des bourgs du voisinage? Le bruit de la prétendue tentative contre-révolutionnaire de dimanche dernier a produit dans tous les environs d'Aix comme une levée en masse de l'émeute; elle vient grossir les pelotons qui parcourent déjà les rues en poussant de sinistres vociférations (3).

Les Marseillais sont à peine parvenus à trois cents pas de la Rotonde, vaste esplanade située à l'extrémité occidentale du Cours. Soudain, quelques voix s'écrient : « Où allez-vous? Ce n'est pas le chemin de Marseille qu'il faut prendre. Aux casernes! Aux prisons! » Par les dehors de la ville, un terrible flot d'hommes du peuple et de gardes

(1) Relation, etc., f" 248. — Rapport, etc., p. 414. — Archives nationales, DXXIX^ 41 : récit des faits, etc.

(2) Relation, etc., f° 248.

(3) Id., i' 249.

'(Il mihahkau et la pnovENCii.

nationaux confondus se j)récii)ile vers le cours Sainte- Anne, tandis qu'une jiartie du 10" bataillon reste en bon ordre et en place. La foule envahit la cour de la caserne sans rencontrer de résistance. La sentinelle, postée près de la prison, n'empêche pas d'en approcher; on s'apprête î\ enfoncer à coups de hache la première i)orte (1).

11 n'est que trop facile de prévoir le hideux attentat qui se prépare. Des citoyens, amis de l'ordre, s'épouvantent d'une violation des lois à laquelle ils n'ont ni le pouvoir, ni peut-être le courage de s'opposer. D'autres couvrent, sous un des plus odieux sophismes révolutionnaires, leur consentement ou plutôt leur complicité morale ; ils disent que le salut public est la suprême loi et qu'il faut au peuple une vengeance éclatante. Les administrateurs se mêlent à ce peuple pour lui représenter que rien n'est plus contraire à la justice que les voies de fait. On ne les écoute pas (2).

Devant l'Hôtel de ville , un gros attroupement armé réclame, avec force cris et menaces, la tête de Pascalis.

Il n'y a dans ce moment à la maison commune que quatre officiers municipaux ; ils font de vains efforts pour calmer ces furieux.

Tout d'un coup quelques citoyens épouvantés , dépassant, ou plutôt devançant la vérité, annoncent que les prisons sont forcées et que Pascalis est aux mains de ceux qui veulent sa mort.

Aussitôt la foule s'éloigne dans la direction des casernes.

Les quatre officiers municipaux ne semblent pas songer à proclamer la loi martiale. Sans doute ils ne se croient pas en nombre suffisant pour assumer la responsabilité d'une semblable résolution.

Leur parti est bientôt pris; ils se partagent les rôles.

(1) Relation, etc., f° 249.

(2) Archives départementales, district d'Aix, etc. : Procès-verbal du malheureux événement du 12 décembre, etc.

L'un d'eux reste à l'Hôtel de ville ; les trois autres se rendent aux prisons, précédés d'un trompette et d'un garde de police. Ils sont revêtus de leurs écharpes et en font porter d'autres pour ceux de leurs collègues qu'ils comptent trouver aux casernes.

Leurs noms ont longtemps échappé à l'histoire. On sait aujourd'hui que deux d'entre eux étaient MM. Miollis- Verdollin et Simon ; le premier avocat, homme de loi ; le second, marchand-cirier, ex-colonel de la garde natiodale (1). Il n'y avait pas un mois qu'ils avaient été élus (2). Le dimanche 28 novembre , ils prêtaient serment en tête de liste (3).

Le troisième ofScier municipal, qui marchait avec eux , était un ancien en fonction depuis le mois de février dernier. Jusqu'à présent, c'est tout ce qu'on a pu savoir de lui (4).

Une même pensée de dévouement et de sacrifice animait ces trois magistrats.

Dès la rue Saint-Jean, ils ont de la peine à se frayer un passage à travers la foule. La porte de la ville franchie, ils croisent le colonel et quelques officiers de la garde nationale qui leur apprennent que la fermentation est à son comble et qu'ils vont s'exposer inutilement. « On me mé- )) connaît, » ajoute le colonel ; « je n'ai plus à ma disposi-

(1) Ces deux noms nous sont donnés par un document conservé dans les papiers du comité des recherches, DXXIX*", 41, intitulé : Récit des faits qui se rafiportent aux trois officiers municipaux dont on a forcé la signature, le l't décembre 1100. Nous avons déjà plus d'une fois cité, au bas de nos pages, ce document qui n'avait pas échappé aux savantes investigations de M. Sciout (La conslitulion civile du clergé, t. I, p. 389).

(2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790, etc., f° 51. — MM. Miollis et Simon avaient été élus le 19 novembre 1790.

(3) Id., ibid., f" 60. — Les deux premiers officiers municipaux nouvellement élus, MM. Perrin et Goirand, étant l'un colonel, l'autre major de la garde nationale, leur installation avait été différée.

(4) Tout ce qu'on a droit d'avancer, c'est que cet officier municipal inconnu était M. Gautier, tonnelier, M, Emerigon, procureur, ou M. Guiet, ménager. C'étaient en ce moment les trois seuls membres anciens du corps municipal qui prissent part à l'administration de la cité.

» tion que les (luultiues olliciers qui m'entourent. » — « Nous allons à notre devoir , « lui répondent les magistrats.

Les hommes de l'émeute qui, le fusil en main, gardaient la porte extérieure des casernes , les laissent passer.

Le tableau le plus alarmant s'offre à leurs regards. La foule est maîtresse de la cour qu'elle remplit de ses clameurs. Les soldats d'Ernest se mêlent à cette foule, pelotonnés en désordre , ou bien se tiennent tranquillement sans armes , aux portes et aux fenêtres du quartier. Leur major, M. de Diesbach et ses principaux officiers sont allés demander de nouvelles instructions au président du département. La réquisition de la veille ne leur paraissait plus suffisante. Pour l'exécuter, il fallait engager un véritable combat. Suivant toute apparence , les Suisses bien armés, bien disciplinés, bien conduits, auraient eu facilement raison de cette cohue qu'enivrait la fureur de la vengeance et de l'assassinat. Mais tirer sur la populace, que les préjugés de l'époque confondaient si complaisamment avec la nation souveraine, sans être couvert par un ordre formel ou par la proclamation de la loi martiale, c'était grave! Les hommes les plus courageux, qui auraient affronté la mort sans pâlir, s'effrayaient alors d'une responsabilité périlleuse.

Si la démarche de M. de Diesbach et de son état-major ne peut pas se justifier, elle s'explique du moins.

Pendant qu'ils l'accomplissaient, les émeutiers préparaient l'assaut de la prison. Les uns allaient chercher des échelles à l'église voisine de Saint-Pierre; les autres, armés de pics, voulaient ouvrir une brèche dans la muraille extérieure ; la porte gémissait sous les coups de hache.

Les officiers municipaux se dirigent vers cette porte pour y faire une barrière de leurs corps ou plutôt ils y sont poussés par les hommes armés qui les enveloppent. On leur crie : « Nous voulons la mort de Pascalis. Il est

» coupable. Il voulait nous faire périr, il faut qu'il périsse » sur le champ! » Quelques voix ajoutent : « Il ne fallut » que quarante-huit heures en mars (1789) pour pendre un » innocent ! » Allusion au supplice du boucher André qui a déjà retenti dans l'émeute à Aix comme un cri de représaille et de guerre!

En vain les officiers municipaux exhortent le peuple au respect de la loi. L'un d'eux, monté sur une fontaine, peint, avec les couleurs les plus noires, l'attentat que l'on médite. Exhortations, prières, larmes, tout est impuissant. « Vous soutenez les coquins , » riposte le peuple ; « vous serez les premières victimes. »

Ils sauraient mourir ; on ébranlera leur courage en insistant sur les conséquences funestes de leur résistance. On leur dit que la colère populaire va se déchaîner sur une foule de maisons et que déjà le sang ruisselle. On les accuse de vouloir faire égorger les citoyens.

Sur ces entrefaites, le major de Diesbach et les officiers qui l'avaient accompagné, reviennent. Leur démarche a été inutile. Le procureur-syndic du département, Jaubert, qui a réussi à pénétrer dans la cour de la caserne , les interpelle et leur reproche d'avoir négligé la réquisition qu'ils ont reçue. Ils devaient empêcher les prisons d'être violées ; elles sont sur le point de l'être ! « Que voulez-vous que nous fassions? » répond le major. — « Il me semble, » reprend le procureur-syndic, « que votre troupe devrait » être en bataille aux ordres des officiers municipaux qui » sont arrivés avant vous. »

Se tournant alors vers ses soldats, le major leur adresse quelques mots en allemand.

Le peuple s'imagine qu'il s'agit d'un ordre donné contre lui et s'apprête à faire un mauvais parti au procureur-syndic. Celui-ci court le risque de la vie. On lui porte un coup de sabre ; il a le bonheur de l'éviter. On l'enferme sous bonne garde dans la cantine.

Cependant le major de Diesbach s'est rapproché des offi-

41 s MIIUDEAU ET I.A PHOVKNCE.

ciers municipaux et leur deinaiulc leurs ordres. Ils lui répondent qu'ils n'en ont pas à lui donner. Est-ce humanité, faiblesse ou pusillanimité (1) ?

Le danger qu'ils courent s'aggrave de moment en moment. On les sépare avec injures et menaces. Pour la troisième fois on leur présente le papier et la plume que le geôlier leur a tendus par une fenêtre. Il faut écrire et signer l'ordre de livrer Pascalis. S'ils refusent , c'en est fait de leur vie. Déjà les armes sont brandies au-dessus de leur tête. L'un d'eux reçoit un violent coup de crosse dans les reins. « Il faut les tuer, » rugit l'émeute.

On saisit l'ex-colonel Simon au collet ; nombre de mains crispées l'étreignent et le serrent ; autour de lui un cercle de baïonnettes et de sabres nus. Sur sa gorge, il sent le tranchant d'un coutelas. « Il est dans l'attitude d'un mouton qu'on saigne à la boucherie, » écrira M. Miollis-Verdollin (2). Lui-même n'est pas moins maltraité. Quelques furieux l'assaillent et le pressent si fortement qu'il est

(1) La relation des troubles , etc., rédigée officiellement par les soins de la municipalité, et le récit des faits, etc., affirment que les trois officiers municipaux n'ont vu ceux du bataillon suisse qu'après avoir signé l'ordre de livrer Pascalis. Mais il faut observer que ces deux documents , dont la rédaction est de trois mois postérieure aux événements de décembre (a), sont, l'un et l'autre, un plaidoyer inspiré par une même pensée apologétique en faveur de la municipalité d'Aix et de ses représentants mêlés à cette horrible scène. Leur autorité ne peut pas prévaloir, nous semble-t-il, sur celle du rapport des commissaires du roi, qui nous paraît présenter un plus grand caractère d'impartialité et qui, sur ce point particulier, est confirmé, dans. une certaine mesure, par une relation émanée de la municipalité de Marseille, et datée du 15 décembre 1790. On lit dans cette relation (Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites par la municipalité de cette ville, du 22 octobre 1790 au 31 décembre 1790, p. 227) : « Il ne fut fait aucune réquisition ni aux suisses ni au bataillon n" 10. »

(2) Plusieurs indices nous permettent de conclure que le récit des faits (Archives nationales, DXXIX'', 41) est l'œuvre de M. Miollis-Verdollin. Il s'y désigne lui-même comme le rédacteur, tantôt par son nom , tantôt par une périphrase plus longue, mais aussi claire.

(a) Roux Alphéran (Bues d'Aix, t. II, p. 166) indique cette date pour la relation. Le yédaoteur du récit des faits la donne lui-même à son tour pour ce dernier document. « A peine, après trois mois, ont-ils (les trois officiers municipaux) pu recueillir leurs forces pour tracer

presque sans respiration. On demande une corde pour le pendre. Des misérables montrent celle du réverbère. On prend alors à partie le troisième officier municipal. « Voyez, » lui dit-on, « comme on tient vos collègues, si vous ne signez » pas l'ordre, ils seront tués et vous le serez après eux ! » On lui représente et on fait entendre aux deux autres officiers que cent cinquante prisonniers vont être lâchés dans la ville. Quelques notables les conjurent de ne pas s'opiniâtrer et leur citent l'exemple de Bailly et de La Fayette qui , ne pouvant sauver Foulon, l'ont livré pour éviter de plus grands malheurs.

Ils ne sont pas convaincus; mais effarés, hors d'eux-mêmes , ils tombent dans cet état de trouble où une faiblesse est tout autant une erreur de l'esprit qu'une défaillance du caractère.

On prend la main du plus ancien officier municipal, celui dont nous ignorons le nom; on serre la plume entre ses doigts et on lui fait écrire sur le papier fatal : « permis de donner Pascalis. » Il signe. M. Simon ne signe, à son tour, que quelques moments après ; il a le courage d'ajouter que c'est contraint et forcé. M. Miollis-Verdollin résiste plus énergiquement , oublie son propre danger , ne songe môme plus à sa jeune femme qu'il aime tendrement et qui va le rendre père (i). Il veut mourir; on l'assure que son courage perdra sa patrie. Il frémit et, fondant en larmes, appose sa signature ; il la fait précéder de ces mots : contraint et troublé. Son écriture, comme celle des deux autres officiers municipaux , est si tremblée , que l'on aura de la peine à reconnaître les noms des signataires.

En ce moment, ces trois malheureux magistrats aperçoi-

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790, f° 102 (séance du corps municipal du Il janvier 1791). Désigné la veille pour être adjf)int aux trois commissaires du roi, Gay, Debonrge et Lafisse, M Miollis-Verdollin déclare « qu'il ne peut accepter cette place vu l'état de son épouse qui est sur le point d'accoucher. »

4i!0 MIIIAUKAH KT I-A PltOVKNCK.

vent les Suisses rangés en bulailli!. Les yardes nationaux du 10" bataillon marseillais qui ne s'étaient pas débandés, viennent aussi d'entrer en bon ordre dans la cour de la caserne. 11 y a là de six à sept cents bomnies l'arme au pied. Faudra-t-il qu'ils laissent tranquillement les assassins de Pascalis l'emmener au supplice? Liés par la capitulation qu'ils ont signée, MM. Miollis-Verdollin, Simon et leur collègue ne se croient plus le droit de requérir l'intervention de ces soldats et de ces gardes nationaux ; mais par l'organe de M. MioUis, ils protestent contre la désobéissance du peuple devant les officiers des Suisses. Ils conjurent ceux du 10* bataillon d'empêcher le crime horrible que l'on va commettre. Cette protestation, ces prières ne sont pas une réquisition. Suisses et Marseillais restent immobiles. Le peuple ne s'irrite pas moins de cet impuissante et suprême tentative pour sauver Pascalis. Il insulte de nouveau les officiers municipaux, les arrête à la porte du quartier et les envoie rejoindre le procureur-syndic dans les appartements du cantinier. En arrivant, Miollis s'évanouit. Les deux autres officiers et M. Jaubert prient les bons citoyens qui sont avec eux d'intercéder auprès du peuple pour qu'il traduise Pascalis devant les juges. Ils apprennent que M. de la Roquette vient d'être livré à la populace en même temps que l'ancien assesseur. On les entraîne tous deux vers le Cours. Le même capitaine de la garde nationale aixoise qui a procédé à l'arrestation de Pascalis, le conduit en lui donnant le bras (1).

Sur le parcours de ce lugubre cortège qu'annoncent d'épouvantables hurlements, tous les honnêtes gens s'enfuient consternés. La plus grande partie de la garde nationale

(1) Relation, etc., f" 249-252. — Rapport des commissaires, etc., pp. 415- 416. — Archives nationales, papiers du comité des recherches , DXXIX*", 41 : récit des faits, etc. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites par la municipalité de cette ville, du 22 octobre au 31 décembre 1790 : lettre du 15 décembre 1790 à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale , pp. 226-228. — Archives départementales des Bouches-du-Rhône : Procés-verbal du malheureux événement, etc.

s'éloigne elle-même comme pour ne pas autoriser par sa présence un attentat qu'elle n'a pas essayé de prévenir.

An milieu de cette terreur générale, une dame, raconte M. de Ribbe, prend Pascalis dans ses bras et s'écrie : « Non, vous ne mourrez pas! » L'escorte la repousse. « Le sang de l'innocent va couler! » ajoute-t-elle. On aurait dit la protestation de la conscience et de la pitié.

Peu d'instants auparavant, un garde de police rapportant à l'Hôtel de ville les écharpes qui n'avaient été que trop inutiles devant la prison , rencontrait le vice-maire qui se dirigeait à son tour vers les casernes avec un de ses collègues. « Vous pouvez vous en retourner, » leur dit-il, « tout est fini ! »

Malgré cet avis sinistre, le corps municipal et le directoire du district ne semblent pas se douter que les minutes, que les secondes même sont comptées. Réunis presque aussitôt, ils discourent, parlent de la loi martiale, mais reconnaissent que la proclamation en serait impossible, inefficace, dangereuse même. Ils se rendent au département oîi la délibération reprend de plus belle, lorsque tout d'un coup quelqu'un survient et crie : « Pascalis est entre les mains du peuple ; on le mène devant les juges! » A ces mots, chacun de se lever comme en sursaut et les membres des trois administrations, de descendre ensemble vers le Cours, d'où ils entendent monter le bruit de la foule. En chemin, on les avertit que Pascalis et M. de la Roquette y sont déjà, et qu'eux-mêmes se pressent en vain. Ils doublent le pas. Us arrivent... trop tard! Pascalis et M. de la Roquette étaient pendus à des cordes de réverbères devant leurs demeures respectives. M. de la Roquette achevait d'expirer sous les yeux de sa mère et de ses sœurs. A cet affreux spectacle, le vice-maire dit à l'officier municipal qui marchait à ses côtés : « Peut-être ils ne sont pas morts. Ne devrions-nous pas les faire descendre? — « Oui » s'écrie avec joie un jeune homme qui porte le costume de garde national et montre le corps de Pascalis, « faites

» le descendre ; nous couperons sa trie et nous la porte- » rons à Marseille! » — « Retirez-vous, monslre, » lui répond le vice-maire en le repoussant ; « que je ne vous connaisse pas ! (1) »

Le jeune homme s'enfuit. Il se fait un profond silence. Tout d'un coup le peuple qui entourait les administrateurs du département, du district et de la cité, s'écarte et se disperse en proie à une panique. Les administrateurs regardent. Tous les canons des fusils sont braqués contre eux. Bien qu'ils ne veuillent voir dans cette menace qu'une erreur et un apprêt de légitime défense, ils s'empressent de regagner l'Hôtel de ville où ils rentrent consternés (2).

Dans la même matinée, M. de Guiramand, décrété de prise de corps par le tribunal du district, était arrêté à la bastide de Valbrillant, sur le territoire de Meyreuil, par les officiers municipaux et par plusieurs ménagers de cette commune. Bien qu'il fût seul, il opposa une résistance assez vive aux hommes qui mirent la main sur lui. « Vous êtes bien heureux de m'avoir surpris, » dit-il à l'un d'eux; « car je vous aurais fait boire doux. » En parlant ainsi, il montrait la paire de pistolets qu'on venait de saisir sur lui (3).

On se hcâta d'annoncer sa capture à Aix (4) et on l'achemina sur cette ville.

Il était en charrette ; la garde nationale de Meyreuil l'escortait. Plein de confiance ou d'illusion, il disait au ménager Guillaume Bonnet qui avait prêté main-forte à

(1) Relation, etc., f° 251-2. — Rapport , etc., p. 415-16. — Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 41 : lettre de M"" de Castellane-d'Esparron-Mourette, qui demande vengeance de la mort et assassinat de son fils. — Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux-Alphéran, XI (37), p. 221. Sur MM. Pascalis, Maurellct et de Guiramand. — De Ribbe, Pascalis, p. 281-4.

(2) Relation, etc., f» 252.

(3) Procédure , etc. : dépositions de Jean Bourrely, oflBcier municipal du lieu de Meyreuil, pp. 45-4G; de Pierre Seignon , ménager, du même lieu, p. 48; d'André Rcynier, voituricr, également de Meyreuil, p. 47.

(4) Relation, etc., f" 252. — Archives départementales : Procès-verbal du malheureux événement, etc.

son arrestation : « J'aurai du secours en arrivant à Aix ; » on me reconnaitra au signe que je porte au chapeau (1). »

Le malheureux ne vit venir au-devant de hii que la compagnie et le capitaine de la garde nationale qui étaient allés à la Mignarde enlever Pascalis.

Une foule immense attendait M. de Guiramand aux environs de la prison. En l'apercevant, elle cria qu'on le fît passer sur le Cours ; sa volonté fut accomplie. Alors elle demanda la mort du prisonnier. On ne pouvait pas espérer que le capitaine qui avait conduit Pascalis au supplice ferait de grands efforts pour disputer cette nouvelle victime à la fureur du peuple. Il essaya pourtant de sauver M. de Guiramand, mais à sa manière. S'approchant de la charrette sur laquelle était monté ce malheureux, il l'invita à révéler tout le complot qui lui était imputé et à dénoncer tous ses complices; « autrement, » ajouta-t-il, « vous êtes perdu.» — « Faut-il » répondit M. de Guiramand, « que je meure » pour avoir formé un cercle? » Le capitaine insista, mais ne put pas obtenir d'autre réponse. Il se rejeta alors sur le bouton blanc que M. de Guiramand avait à son chapeau.

Fortement pressé, le malheureux écuyer finit par répliquer avec vivacité : « Eh bien, c'était le signe de la « contrerévolution. » Après une dernière question restée sans réponse, le capitaine l'abandonna au peuple. M. de Guiramand fut attaché à l'une des branches de l'arbre auquel, le 28 mars 1789, le boucher André avait été pendu par arrêt du parlement.

La municipalité n'apprit ce nouveau crime que lorsqu'il fut consommé. Rassurée par les mesures de précaution qu'elle avait prises et comptant sur les nombreuses patrouilles qui parcouraient les rues, elle se fiait aux promesses que M. Perrin avait reçues de ses gardes nationaux et croyait l'ordre bien rétabli (2)..

(1) Procédure , etc. : dépositions d'André Reynier, p. 47; de Guillaume Bonnet, ménager, du lieu de Meyreuil, pp. 48-9. (^) Procédure , etc. : déposition de Josepli Heyriés , capitaine de la com-

Celle de Marseille était, à son tour, assez préoccupée de l'avis que lui avait apporté un officier d'Ernest et que venait de confirmer une lettre signée des membres composant le directoire du département des Bouches-du-Rhône. Une des bandes parties sans son ordre retournait à Marseille avec la tète de Pascalis au bout d'une pique. Ce spectacle pouvait causer des troubles dans la ville. Un ordre fut immédiatement envoyé au chef du 10" bataillon de faire enterrer cette tête. Cet ordre était déjà exécuté. Rejoints à Bouc-le-Pin par les bandits qui escortaient ce hideux trophée, les hommes du bataillon les avaient sommés de l'inhumer. Et comme en même temps ils les couchaient en joue, les misérables avaient compris et obéi.

L'effroi fut grand dans Marseille. Bien des gens quittèrent la ville et se réfugièrent à la campagne (1).

Au contraire les patriotes d'Aix triomphaient et se félicitaient comme s'ils venaient d'échapper à une grande catastrophe. Le colonel de la garde nationale allait porter ses remerciements aux frères Anti-politiques et leur déclarer que c'était à leur vigilance que la ville avait dû son salut (2). A la société patriotique, un membre proposa de faire chanter un Te Deum; mais l'assemblée jugea ces actions de grâce prématurées et décida de les renvoyer à la fin du mois. Elle n'était pas assez sûre d'être définitivement sauvée. On entendait des bruits sourds dans différents quartiers. On visi-

pagnie 22 de la garde nationale de cette ville, pp. 122-4. — Bibliothèque Méjanes, recueil 31324, t. VII, pièce xliv : récit historique des faits qui ont précédé et suivi la découverte d'un projet de contre révolution médité dans Aix, p. 6.

(1) Bibliothèque publique de Marseille, premier carton in-8°, DeK, Ile, pièces sur la révolution : Relation des troubles d'Aix, p. 7. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 22 octobre au 30 décembre 1790 : lettre aux députés de Marseille à l'Assemblée nationale (15 décembre), p. 228 ; registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790 : lettre de MM. les administrateurs composant le directoire du département des Bouches-du-Rhône (Aix, 14 décembre 1790) , p. 186. — Archives municipales d'Aix, relation, etc., f" 252.

(2) Archives départementales, séance de la société des Antipolitiques, L*, 247, p. 41.

tait avec soin les aqueducs de la ville, les tombeaux même (1).

Cet effarement peut bien être invoqué comme une circonstance atténuante ; mais on ne doit pas en exagérer la portée. Les Amis de la constitution semblaient avouer je ne sais quel trouble de conscience par leur empressement à rassembler contre Pascalis des preuves de culpabilité.

A notre avis, ces preuves n'existent pas ou ne se présentent qu'entourées d'objections sérieuses. Vraiment solides, la municipalité n'eût pas manqué d'en triompher dans sa relation des trois journées de décembre.

Elles consistent d'abord en plusieurs lettres suspectes saisies chez Pascalis, directement apportées aux Amis de la constitution, qui s'empressèrent de les déférer au département (2).

Nous avons encore aujourd'hui ces lettres et pouvons en apprécier les témoignages.

Il faut d'abord remarquer qu'aucune n'émane de Pascalis. Toutes lui sont adressées par des correspondants tels que les députés Pochet et d'André , les avocats Barlet d'Aix et Cyprien Granet de Toulon, enfin le frère de l'abbé Eymard(3).

Avec des nuances et à des degrés divers, ces correspondants louent et admirent Pascalis, lui promettent leur as-

(1) Second livre des délibérations des Amis de la constitution, p. 20. — Relation, f° 254.

(2) Deuxième livre des délibérations, etc., p. 14. — Archives départementales , LUI, 2, procès-verbaux de l'assemblée générale et du conseil d'administration du département des Bouches-du-Rhône : 45' séance, 13 décembre, p. 425 ^Inventaire des archives départementales postérieures à 1789, p. 46). — Bibliothèque publique de Marseille, carton in-S", Ile, 10 -.lettre écrite à MM. les citoyens de l'assemblée patriotique de Marseille, par M. Blanc-Gilly , administrateur du département des Bouches-du-Rhône , pp. 3 et 4.

(3) Archives nationales , papiers du comité des recherches, DXXIX*", 28 : lettres de Pochet et du frère de l'abbé Eymard (a); DXXIX"", 42 : lettre de Barlet. — Archives parlementaires, t. XXI, p. 562 : lettre de M. d'André.

(a) Le second livre des délibérations des Amis de la constitution mentionne l'abbé Eymard lui-même parmi les correspondants de Pascalis. Ses lettres seraient-elles perdues, ou bien le rédacteur du journal des séances a-t-il confondu les deux frères?

4vG MlHAUlvAlI ET LA l'UOVRNCR.

sislaiicu cl juf^t'iii avec sùvérilù ses adversaires ; mais il n'y a dans leur lani::ago rien qui trahisse chez eux ou permette d'imputer à Tascalis une arrière-pensée de conspiration. Leur ton est tout au plus celui de frondeurs réactionnaires. Le plus agressif et le plus imj)rudent, en face de la révolution, est le jeune et fougueux Cyprien Granet. Sa dernière lettre à Pascalis le préoccupe et l'inquiète depuis qu'il a appris la catastrophe de son ami. « Je ne te cache pas » écrit-il à l'avocat Grégoire « que cette lettre, quoique » non signée et innocente, me pèse dans des circonstances » aussi farouches. Rends-moi le service signalé de la reti- » rer des mains de ceux qui l'avaient reçue. Dis-moi si l'on )) s'est emparé des lettres à son adresse depuis sa déten- » tion. De grâce, mon cher, n'aie de repos que lorsque tu » l'auras brûlée (1). »

Cette anxiété a quelque chose d'un peu accusateur, mais tout ce que la lettre de Granet à Pascalis laisse percer, c'est l'intérêt avec lequel l'un et l'autre recueillent les bruits et observent les présages d'une contre-révolution prochaine. Ils la désirent; ils l'espèrent; ils ne la préparent point ; ils ne sont pas initiés aux plans des conspirateurs, ne les connaissent et n'en parlent que d'après les journaux. Pascalis mande à Granet qu'il ne sait rien de positif, mais fonde sur la misère du peuple, sur le retard dans le payement des impositions, sur le désordre général, les conjectures qui lui font prévoir un changement peu éloigné aux affaires actuelles (2).

Ainsi, de cette correspondance , il ressort que si Pascalis n'avait pas foi en la révolution et ne l'aimait point, il

(1) Archives nationales, DXXIX*", 28 : lettre de Cyprien Granet (a).

^2) Archives nationales, DXXIX'', 28 : lettre à Grégoire; interrogatoire de Granet par le lieutenant particulier criminel de Toulon; Récit historique des faits, etc. : lettre de Granet à Pascalis, pp. 10-11.

(a) Le destinataire de cette lettre n'est pas indiqué ; mais les réponses de Granet, dans Tinterrogatoire qu'il subit devant le lieutenant criminel de Toulon, désignent Grégoire, avocat à Aix.

ne conspirait pas contre elle (1). Ajoutons , pour être tout à fait exact et impartial, que, sur la nouvelle de sa mort, Granet crut devoir brûler les lettres qu'il avait reçues de lui (2). Sans admettre, comme le prétend cet enthousiaste correspondant, que Pascalis se bornait à lui rappeler une commission d'achat de figues (3), on ne doit pas tirer trop vite une conclusion grave de cette destruction prudente accomplie sous l'empire d'une terreur bien facile à expliquer.

Il reste encore à notre connaissance deux témoignages à charge. Essayons d'en mesurer la valeur.

Ce sont deux lettres. L'une aurait été trouvée sur Pascalis par l'exécuteur des hautes œuvres ; elle n'est pas signée et porte la suscription suivante : à M. Henry, musicien (4) ; l'autre, anonyme, comme la précédente , timbrée de Nice et adressée à M. Lejourdan, président du tribunal du district de Marseille, sous le couvert de M. Perrin , ancien avocat et juge du district d'Aix-en-Provence. La première offre un tour mystérieux et figuré qui sent la conspiration (5) ; mais n'a-t-elle pas été fabriquée après coup par ceux qui avaient intérêt à justifier le meurtre de Pascalis? La municipalité d'Aix n'écarte pas absolument cette explication (6), et, en tout cas, il y a quelque chose d'étrange dans la manière dont cette pièce est parvenue sur

(1) L'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire de îa Révolution, conservés à la Bibliothèque Méjanes (manuscrits 358-360), Boisson de la Salle, affirme pourtant les relations de Pascalis avec les princes. Il écrit, t. II, p. 186 : « Depuis ce discours (du 27 septembre) , les princes avaient entre- » tenu des intelligences avec l'avocat Pascalis, persuadés qu'ils employe- » raient utilement un homme d'un esprit ardent qui avait manifesté si » ouvertement ses sentiments. »

(2) Archives nationales, DXXIX"", 28 : interrogatoire de Granet par les membres du comité des trois corps administratifs de Toulon.

(3) /d., ibid. : interrogatoire de Granet par le lieutenant particulier criminel.

(4) Il importe peu, mais il est curieux de remarquer que le musicien Henry n'est pas un être fictif.

(5) Recueil de la Méjanes, 31324 : Récit historique, etc., p. 9,

(6) Relation, etc., f 253,

le bureau de la société patriotique par l'intermédiaire du concierge de la salle (1). Quant h la seconde lettre, elle renferme une accusation précise contre Pascalis. Après avoir dénoncé Lieutaud, le général de la garde nationale de Marseille dont nous nous occuperons dans le chapitre suivant, elle ajoute : « Le célèbre avocat Pascalis est encore un des » grands conjurés; il est pour la partie d'Aix où il a des » intelligences très secrètes; mais son agent et correspon- » dant très particulier envers les princes est le chevalier » du Vernègues , qui a été, ces jours passés, de Nice en » Provence. » Le correspondant inconnu termine par le conseil de s'assurer de ce coquin de Lieutaud et d'en faire autant de ce fourbe de Pascalis. A l'en croire, le temps presse (2).

Sans doute cette déposition est formelle ; mais ce témoin qui se cache et se dérobe n'inspire qu'une médiocre confiance. Il faudrait qu'il justifiât son dire ; il se contente d'affirmer.

Lieutaud croit découvrir derrière ces accusations une odieuse supercherie.

Il remarque que la lettre adressée à M. Lejourdan est jointe sous une enveloppe commune à un billet pour M. Perrin portant ces mots : « Profitez de l'avis donné et » faites passer bien vite à Marseille par un exprès; l'on » doit se défier de la dame Navarre (la directrice des pos- » tes). » Or ce paquet est d'un poids tel, que, venant de Nice , il aurait dû payer douze sols ; il n'en a coûté que sept ; donc il n'arrive pas de Nice. Bien probablement il a été mis à la poste à Marseille (3).

Quand même on n'admettrait pas toutes ces réserves sur la portée de ces témoignages à charge contre Pascalis ,

(1) Deuxième livre des délibérations, etc., p. 17. — Récit historique, etc.,

(2) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*"*, 28 : texte de la lettre mystérieuse arrivée de Nice et cotée 7 sols.

(3) Idem, DXXIX', 28.

impliqué dans les complots de l'émigration, sa mort, avec celle de MM. de Morellet et de Guiramand, n'en resterait'pas moins un attentat contre la loi, la justice et l'humanité. Au milieu de l'horrible drame qui vient d'être retracé , on a cru assister à la dissolution de la société. Armée , gardes nationales , municipalité , administrations du département et du district, tout a été. faible, impuissant devant la fureur brutale et devant le crime.

Cette journée inexpiable a été mauvaise pour la liberté et pour la Révolution.

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