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CHAPITRE VIII

La catastrophe du 14 décembre, qui répandit une si violente panique parmi les riches habitants de Marseille, détermina le départ j)our l'exil ou plutôt l'émigration d'un personnage qui avait joué dans cette ville un rôle considérable depuis le commencement de la révolution : Jean- François-Lieutaud.

C'est une originale figure historique. On dirait une sorte de Dumouriez de second ordre.

Lieutaud naquit à Marseille le 3 mars 1754, rue des Quatre-Pàtissiers, dans la paroisse de Saint-Martin (1).

Son père, Barthélémy Lieutaud, était un honnête marchand quincaillier ; sa mère, Marie Beaussier, ne savait pas signer (2). Lui-même eut une jeunesse aventureuse dont les écarts auraient singulièrement ressemblé à des escroqueries, si l'on admet des témoignages peu bienveillants à son égard (3). Ses ennemis ne devaient cesser de

(1) Registre de l'état civil de la mairie de Marseille, acte de baptême de Jean-François Lieutaud : « Paroisse Saint-Martin, collégiale, église démolie en 1887 pour l'ouverture de la rue Colbcrt. » 0. Teissier, Les anciennes familles marseillaises, p. 152.

(2) Registre de l'état civil, etc., paroisse Saint-Martin : mariage de Jean- François Lieutaud.

(3) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale, DeK, 47G7, t. III, pièce xliii, p. 2: lettre de M. Barbaroux, en réponse à celle de M. Esménard, insérée dans le 48° numéro des Révolutions de France et de Brabant, t. IV, pp. 426 à 435; t. IV, pièce xvm : Mémoire en réclamation contre le sieur Jean-François Lieutaud par la veuve Marrot, pp. 2-3.

lui reprocher sa passion pour le jeu et sa faiblesse pour les joueurs; mais il avait de l'activité, de l'énergie, un véritable talent pour l'organisation et le commandement.

A l'âge de trente-trois ans, c'est-à-dire le 13 novembre 1787, il épousa Françoise-Charlotte Aune. Fille mineure du peintre Charles-Marcel Aune qui venait de mourir directeur de l'école d'Aix (1), Françoise-Charlotte résidait avec sa mère dans une des paroisses de cette ville, celle de Marie-Madeleine (2).

Sur son contrat de mariage, Lieutaud est encore qualifié de marchand. Il ne tarda pas à quitter cette qualité pour prendre celle de bourgeois qui sonnait mieux. La rue des Quatre-Pàtissiers sentait un peu sa roture boutiquière. Lieutaud alla s'établir sur le Cours d'abord, puis à la rue de Rome (3), sans doute dans le désir de plaire à sa jeune femme pour laquelle il eut toujours une faiblesse extrême (4), et qui lui rendit une affection pleine de tendresse et de dévouement.

Lorsque la Révolution éclata à Marseille , il fut un des chefs de ces volontaires qui s'armèrent pour sauver la ville du désordre et du pillage, tout en partageant la colère du peuple contre les hommes et les choses de l'ancien régime. Après le licenciement de cette première garde, les conseils, sinon les ordres de M. de Caraman, l'exilèrent à Paris avec les cinq patriotes les plus compromis. M™" Lieutaud, que Chompré accusait « de manquer de précaution, » l'accompagnait.

Le 30 juillet, le conseil municipal renforcé de Marseille déclara que ces exilés n'avaient pas quitté leur patrie sous

(1) Etienne Parrocel, Histoire documentaire de l'Académie de peinture et de sculpture de Marseille, t. II, p. 235.

(2) Registre de l'état civil de Marseille, paroisse de Saint-Martin : mariage de Jean-François Lieutaud

(3) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 28 : interrogatoire du sieur Bourrillon.

(4) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, p. 523.

le coup d'une poursuite légale. Ce serait leur faire injure que d'ordonner leur rappel (1).

Lieutaud ne se hâta point de reprendre le chemin de son pays.

Sans imiter l'étourderie de Brémond-Julien qui, à force de se divertir, finit par n'avoir plus le sou (2), ni la vanité de Chompré, qui entendait ne retourner à Marseille que placé (3), il noua des relations étroites avec La Fayette et Mirabeau. Un jour le bruit, faux d'ailleurs, courut qu'il était muni d'un brevet d'aide de camp du premier (4). Il cultiva la protection du second et crut sa fortune assurée par la faveur 'du puissant orateur. A écouter cette mauvaise langue de Chompré, il était tout simplement sa dupe et risquait fort de passer pour a sa vache à lait (5). »

C'était pourtant un vrai sentiment d'estime et de sympathie que Lieutaud avait inspiré à Mirabeau. Il n'entre pas d'ordinaire autant d'affection dans les relations politiques que l'intérêt trop souvent fait et défait à son gré.

L'ami et le protégé de Mirabeau ne pouvait guère être bien vu du grand prévôt.

M. de Bournissac commençait ses procédures au moment même où Lieutaud revenait à Marseille.

C'était le 16 septembre (6). Vingt jours plus tard, les élections ordonnées par les commissaires du roi l'envoyèrent siéger dans le conseil municipal de transition qui succéda, le 8 octobre, à l'ancien conseil renforcé.

(1) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Délibérations du conseil municipal, DeK, 4768, t. I, p. 194.

(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX , 58 : Fragments des lettres du sieur Chompré écrites à sa femme ; lettres du 17 juin et du 3 septembre.

(3) Id., ibid. : lettre du 16 juin 1789.

(4) Id., ibid. : lettre du 11 septembre.

(5) Id., ibid. : lettre du 18 juin.

(6) Mézières, ancien officier au corps royal d'artillerie. L'Echo marseillais suivi d'un précis historique des priyicii'jaux événements qui se sont passés à Marseille depuis le 23 inars 1189 jusqu'en septembre 1190, p. 38.

JEAN-FRANÇOIS LIEUÏAUD. 433

Son attitude eut un caractère bien marqué d'opposition dirigée surtout contre M. de Bournissac.

Elle ne lui attira pas les mêmes rigueurs qu'à Brémond- Julien et à Chompré.

Un décret fut, dit-on, dressé contre lui, mais il ne vit pas le jour (1).

Sa popularité ne souffrit pas de ce défaut de persécution.

En février 1790 il fut élu conseiller municipal.

Il était alors en plein dans le courant révolutionnaire. La société patriotique des Amis de la constitution n'eut pas de plus zélé protecteur.

Quelques collègues de Lieutaud faisaient des difficultés pour l'autoriser ; il apposa le premier sa signature au bas de l'arrêté qui en permettait l'ouverture (2). Le 30 avril, il était à Notre-Dame de la Garde pour prendre possession de ce fort (3). Le 2 mai, il se faisait, en qualité de commissaire de la municipalité, remettre par M. de La Roque les armes renfermées dans les magasins de la citadelle Saint-Nicolas. Le peuple menaçait M. de La Roque. Lieutaud le protégea avec autant de courage que de bonheur (4).

Deux jours plus tard les districts ou sections l'appelaient à remplacer le chevalier Greling à la tète de la garde nationale (5).

Son élection sembla combler de joie les officiers municipaux; ils insistèrent auprès des députés de Marseille à

(1) Mézières, etc., p. 38.

(2) Bibliothèque publique de Marseille, recueil DeK, 47G7, t. IV, pièce xix : nouvelle adresse de Jean-François Lieutaud à ses concitoyens, p. 10.

(3) Mézières, etc., p. 47. — Monileui; n° du 13 mai 1790 : lettre de M. Doinet, mécanicien. — Bibliothèque Mcjancs, recueil 313'24, t. IV, pièce xxxm : Marseille sauvée, extrait du Courrier de Marseille, p. 5.

(4) Archives municipales de Marseille , registre des délibérations du conseil général de la commune, du 13 février au 19 juillet 1790, p. 04; recueil DeK, 4767, t. III, pièce xi : lettre de Jean-François Lieutaud à M. Blain, pp. 5-0. — Mézières, etc., p. 49.

(o) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du H septembre 1789 au 4 juin 1790 : lettres à MM. de l'Assemblée nationale (11 mai 1790), f" 164; à M. le comte de Mirabeau (11 mai 1790), f" 164-5. — Mézières, p. 51.

434 MinABEAU lîT I,A PnOVENCE.

l'Assemblée luilioiuile pour obtenir du comité de constitution que l'exercice de cette haute charge ne les privât pas d'un aussi digne collègue (l). Le comité ne répondit pas à leur demande ; ils prirent ce silence pour une approbation tacite de leur vœu ; et Lieutaud put continuer de siéger à l'Hôtel de ville tout en commandant la garde nationale (2).

Le discours par lequel il inaugura ce commandement indique bien l'esprit de fermeté et d'apaisement dont il comptait s'inspirer.

« Le grade auquel vous avez bien voulu m'élever » dit-il le 7 mai à l'assemblée générale des districts, « est un n témoignage d'honneur qui m'impose de grands devoirs.

» Il est beau de voir toutes les haines s'éteindre, toutes » les passions s'assoupir, tous les intérêts faire place à l'in- » térét public. Le passé ne doit se présenter à votre sou- » venir que pour vous inviter à faire disparaître jusqu'aux » traces des maux que nous avons soufferts (3). »

C'était là un noble langage. Les sentiments qu'il traduisait auraient pu prévenir bien des malheurs, s'ils avaient été plus répandus.

Lieutaud connaissait trop bien son temps et avait un sens trop pratique pour croire que les intérêts, les passions, les haines allaient capituler devant cette éloquente adjuration; il comprenait que la tranquillité de la ville et la sécurité des citoyens dépendaient de l'existence d'une force publique bien organisée et bien disciplinée.

Quoiqu'elle comptât parmi ses chefs de bataillon de puissants armateurs, comme le futur président de l'assemblée du département des Bouches-du-Rhône, M. Martin, fils

(1) Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites , etc^ ,

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : lettre à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (26 août 1790), f" 23-24.

(3) Recueil DeK, 47G7, t. II, pièce xii : discours prononcé par Jean- François Lieutaud à l'assemblée générale des districts, p. 4.

d'André (1), la garde nationale de Marseille était alors l'effroi des classes riches (2). Elle renfermait dans ses rangs des hommes dangereux, de l'aveu de la municipalité (3), et ne se faisait point scrupule de violer, sans mandat légal, le domicile des citoyens (4). Comme elle avait proscrit l'uniforme et que les officiers municipaux n'osaient pas lui parler de revenir sur cette proscription, des individus malintentionnés empruntaient le signe distinctif de cette milice, le pouf aux trois couleurs, pour se glisser dans ses compagnies sans lui appartenir et pour la déshonorer par leurs excès (5). Elle nuisait elle-même à son prestige et compromettait sa force militaire et morale par l'anarchie dont elle offrait l'image. Ici c'étaient des chefs qui accusaient leurs soldats; là c'étaient des soldats qui méconnaissaient leurs chefs (6).

Lieutaud se mit activement à combattre ces abus. Le 11 mai, il commençait par rappeler à ses volontaires que le domicile de tout citoyen est un asile sacré, et leur défendait, aussi bien qu'à leurs officiers, d'y pénétrer sans un ordre écrit signé de sa main (7). Il s'appliqua à organiser d'une manière solide le commandement, institua un état-major complet (8) et invita tous les bataillons à nommer des députés pour élaborer, de concert avec lui, des

(1) Recueil DeK, 4767, t. II, pièce viii, manuscrite et intitulée la Garde nationale, district de Saint-Ferréol : M. Martin, fils d'André, négociant, chef de bataillon.

(2) Revue de la Fiévolulion , 5 janvier 1887 : lettre du marquis de Miran , sans doute au comte de Saint-Priest, p. 16.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille et à ceux de la commune, f" 162 : « Le corps est bien composé, mais nous ne pou- » vons nous dissimuler qu'il s'y trouve des individus dangereux. »

(4) Recueil DeK, 4767, t. II, pièce xvi : proclamation de Lieutaud , du 11 mai 17'J0.

(5) Id., ibid., pièce xxvni : adresse de Jean-François Lieutaud à ses concitoyens, p. 3.

(6) Id., ibid., pièce xxi : lettre du commandant général à MM, les volontaires de la garde nationale de Marseille (3 juin 1790).

(7) Id., ihid., etc. : proclamation du 11 mai 1790.

(8) Id., ibid., pièce xxxiv : extrait de la délibération du conseil général de la garde nationale, p. 1.

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ri'gleiiieiils qui pourraient assurer le maintien de la discipline (1). Les actes d'insubordination furent punis avec éclat. Deux sergents s'en étaient rendus coupables ; ils furent cassés et dégradés publiquement en pleines allées de Meilhan (2). Enlin le général ne craignit pas de braver rirapopularité attachée à l'uniforme pour en montrer la nécessite dans une ville où « le commerce, » disait-il, « assemble de toutes parts des étrangers dont beaucoup sont comme la sentine dans un navire (3). »

Cette population flottante, nomade, irrégulière et turbulente prit un effrayant accroissement pendant le mois de juin. Des soldats déserteurs de divers régiments affluaient à Marseille. Des agents de désordre et des fauteurs de trouble répétaient dans les cafés, dans les rues, sur les places publiques des discours qui excitaient l'inquiétude des bons citoyens.

Le moment était venu d'en finir avec cette agitation. « Les mouvements de la nation, suite inséparable des » élans d'un peuple opprimé vers la liberté, doivent avoir » un terme, » écrivait Lieutaud aux membres de l'Assemblée nationale. « Il est temps, « ajoutait-il, « que la sûreté » des personnes et des propriétés réside sous l'égide de » la liberté. »

11 demandait assistance à la Constituante. Jusqu'ici, ses soins et ceux de la municipalité avaient eu le succès qu'il désirait; « mais, » faisait-il observer, « il esta craindre que » des ennemis secrets que l'on ne peut méconnaître et » qui soudoient des malfaiteurs, ne triomphent enfin de la » vigilance qu'on leur oppose. »

Si l'Assemblée s'est, jusqu'à cette heure surtout, occupée

(1) Recueil, DeK, 4767, t. II, pièce xx : proclamation du commandant général de la garde nationale aux Marseillais, p. 3.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille et à ceux de la commune (20 juin 1790), p. 162.

(3) Recueil DeK, 4767, t. II, pièce xxviii : adresse de Jean-François Lieutaud à ses concitoyens, p. 3.

de la liberté, elle doit maintenant s'attacher au rétablissement de la tranquillité publique.

Dans cette seconde et grande partie de son œuvre , il faut qu'elle fixe son attention sur Marseille.

Marseille est la porte de la France ; son port et ses magasins sont remplis de richesses que la foi des nations lui confie. Son lazaret est la sauvegarde du royaume contre la peste. Il y a plus d'un lien de solidarité entre sa prospérité et celle de la France (1).

Les vues de Lieulaud étaient larges et justes : la tâche dont il voulait poursuivre l'accomplissement, de concert et en collaboration avec l'Assemblée nationale , dépassait l'horizon municipal de Marseille.

Elle était difûcile et périlleuse. Lieutaud pouvait s'attendre à une violente opposition ; elle ne lui manqua pas plus que la calomnie. On l'accusa de n'avoir recherché le commandement que pour ajouter six mille livres à ses revenus. Il répondit qu'avant d'accepter ses fonctions, il en avait expressément stipulé la gratuité absolue (2). Mais ses détracteurs et ses ennemis n'empêchaient pas qu'il ne fût, de la part de tous , des grands comme des petits , l'objet d'une confiance enthousiaste (3).

Tandis que Lieutaud justifiait par son intelligence et son courage cette popularité de bon aloi, il reconnaissait qu'il était merveilleusement secondé par le régiment d'Ernest. Plein de respect pour la Constitution , ce régiment avait toujours conservé une discipline admirable et un dévouement parfait aux ordres de la municipalité (4).

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 56 : Jean- François Lieutaud, commandant général et officier municipal aux députés à rAsscmbléc nationale (lettre reçue le 12 juillet 1790).

(2) Recueil DeK, 47(j7, t. II, pièce xvi : adresse du commandant général de la garde nationale de Marseille à tous ses concitoyens, pp. 5-6.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille et à ceux de la commune, p. 162.

(4) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 56 : lettre de J.-F. Lieutaud aux députés à l'Assemblée nationale.

Par un dv ces conlrastes qui ne sont pas une eontradictioii ou plutôt [lar une de ces contradictions qui sont une loi de riiistoire , la uuinicipalité marseillaise, qui avait eu pour les inspirations et les exigences révolutionnaires une complaisance voisine de la complicité, s'inquiétait sincèrement du maintien de l'ordre. Son administration surchargée d'aJCTaires et pleine de responsabilité était pour elle une salutaire école. Elle avouait ses regrets d'avoir rompu avec M. de Saint-Priest (1).

On a prétendu à tort qu'elle voulait s'opposer au départ du régiment de Vexin envoyé par le ministre de la guerre à Antibes et à Monaco (2). Elle l'apprit au contraire avec une satisfaction réelle; elle allait être délivrée de l'inquiétude que lui causait l'indiscipline de ce régiment (3).

Dans ces dispositions,, elle fut, pendant quelques mois, heureuse de savoir sa garde nationale sous les ordres d'un homme tel que Lieutaud. Ses lettres ne tarissent pas d'éloges sur l'activité de ce commandant-général , sur le zèle qu'il déploie , sur la sécurité qu'il rend à la ville débarrassée des malfaiteurs et des vagabonds qui l'infestaient (4). Le 5 août, lorsque avec la Provence entière, elle s'émeut des armements du roi de Sardaigne, elle rend hommage à la peine que ce commandant se donne pour exercer ses soldats-citoyens aux évolutions militaires (5).

Lieutaud ne se contente pas de faire instruire ses vo-

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 25 février au 4 août 1790 : à MM. les députés de Marseille et à ceux de la commune (22 juin), p. 169.

(2) Le général Suzanne, Histoire de l'infanterie française, t. IV, p. 408.

(3) Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblôe nationale (13 août 1790), p. 32.

(4) Idem, registre des lettres écrites du 25 février au 4 août 1790 : lettre à MM. les députés ilc Marseille et delà Commune (20 juin), p. 162; à MM. les députés de la Commune (21 juillet 1790), p. 227; recueil DeK, 4767, t. III, pièce V : La conlre-révolutiop. éventée, pp. 8-9.

(.5) Archives municipales de Marseille, recueil des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à M. Lieutaud (6 août), p. 12.

lontaires ; il voudrait compléter l'effectif de la garde nationale.

Dans la crise que traverse le royaume, il regarde comme indispensable de renouveler à ses concitoyens, et particulièrement à la bourgeoisie, l'invitation qu'il leur a souvent adressée , de s'enrôler dans cette milice et de veiller au salut et à la tranquillité du pays. Les décrets de la Constituante et les malheurs des temps leur en imposent l'obligation ; nul ne peut se refuser à remplir ce devoir sans trahir ce qu'il doit à l'honneur, à la patrie , à la loi (1).

Ces appels pressants trouvent malheureusement peu d'écho. L'indifférence civique est à l'ordre du jour dans Marseille. Il s'agit de nommer un substitut du procureur de la commune. Le scrutin ouvert le 9 août ne peut pas encore être fermé le 25. Les électeurs ne se présentent pas ; les assemblées primaires restent désertes (2). Même tiédeur, même défaut de zèle pour le service militaire dans la milice nationale. Les postes sont abandonnés; un petit nombre de citoyens se harassent pour remplacer ceux qui se retirent avant même d'être arrivés de la parade aux corps de garde (3).

Découragé, malade , Lieutaud songe à sa démission. Le directoire du district l'en dissuade ; mais sa situation va devenir de plus en plus difficile et pénible.

Les délateurs qui l'entourent épient jusqu'aux repas qu'il donne et ceux auxquels il est invité. Ils incriminent tel mets de son menu, tel convive assis à sa table (4).

(1) Recueil DeK, 4767, t. II, pièce xia'i : proclamation de J.-F. Lieutaud, 5 août 1790.

(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre : lettres du 9 août à MM. les députes de Marseille, p. 19; du 2.5 août aux mêmes, p. 07.

(3) Recueil DcK, 4767, t. II, p. XLViii : lettre de J. F. Lieutaud, commandant général de la garde nationale aux bataillons qui composent l'armée de cette ville, p. 3.

(4) On lui fait un grief de ses dîners aristocratiques avec les officiers de Vexin et d'Ernest. Recueil DeK, 4767, t. II, pièce XLiii : lettre du sieur Angles aux Marseillais, p. 2.

440 MinAREATI lîT LA PnOVENCK.

En ifit^ine temps, ses rapports avec la municipalité eomcent à s'altérer.

Cette altération est sensible dans une lettre, (Micore élogieuse , qu'il reçoit le 5 août de l'IInlel de ville. Les officiers municipaux lui font indirectement la leçon en lui rappelant que c'est sur l'union de tous les pouvoirs que repose en ce moment le salut de la patrie (1).

Ils se plaignent que Lieutaud s'éloigne d'eux, ne prenne plus leurs ordres qu'indirectement et agisse souvent à leur insu. Il a donné une garde au président du département et fait afficher une proclamation sans les avertir au préalable (2). L'adresse qu'il a envoyée à l'Assemblée nationale pour demander un décret imposant l'obligation de l'uniforme aux soldats-citoyens n'était pas de sa compétence (3). Il reconnaît le principe qui le subordonne à la municipalité, mais il le viole dans la pratique (4).

Le maire est vivement affecté des griefs plus ou moins fondés que ses collègues et lui-même ont contre le commandant-général. L'irritation qu'il ressent ne peut qu'aggraver l'état de souffrance et de fatigue qui l'a obligé d'aller chercher du repos dans sa maison de campagne, à deux lieues de Marseille (5).

Il était déjà absent le 10 août (6). Cette absence, qui se

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : à M. Lieutaud, commandant général (6 août), p. 12.

(2) Sans doute, celle du 5 août 1790 (recueil DeK, 4767, t. II, pièce xlvi).

(3) Il est ici assurément question de l'adresse rédigée à la suite de la délibération du conseil général de la garde nationale (recueil DeK, 4767, t. II, pièce xxxiv).

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 10 février au 9 septembre 1790 : lettre de M. Martin, maire de Marseille (14 août), p. 275.

(5) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, etc., ul supra : lettre de M. Martin (14 août), p 274; registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (10 août), p. 22.

(6) Archives de la chambre de commerce de Marseille, registre de correspondance commencé le 13 mars 1789 et fini le 28 septembre 1790, BB, art. 71 : lettre à M. Martin, maire, le 10 août 1790, f" 131.

prolongera pendant près de deux mois , ne cache pas une pensée de retraite. Plus que jamais M. Etienne Martin est jaloux de conserver une place à laquelle l'attachent la confiance et l'estime de ses concitoyens ; mais ni luimême, ni les officiers municipaux ne devraient oublier que le commandant-général de la garde nationale a également conquis et mérité cette estime et cette confiance. Il faudrait éviter d'alarmer sa susceptibilité.

Or, le 10 août, les fédérés marseillais de la milice nationale et de la troupe de ligne font dans la ville une entrée triomphale. Le général Lieutaud est allé à leur rencontre avec douze cents gardes nationaux pris dans toute l'armée civique, à raison de cinquante par bataillon. Les commandants, l'état-major, des députations de bas officiers et soldats de Vexin et d'Ernest , des volontaires de la marine marchande s'avancent dans le cortège, aux sons des trois musiques de la garde nationale et des deux régiments. C'est un défilé vraiment patriotique. Les fédérés de l'armée citoyenne , tous en uniforme , ont fiére mine. La foule les acclame. Ils arrivent à l'Hôtel de ville ; mais les magistrats municipaux les attendent dans la grande salle du Conseil; ils ne descendent pas eux-mêmes sur la porte de l'Hôtel de ville ; il n'envoient aucun des leurs au-devant de ces fédérés et du général qui les accompagne.

Lieutaud est blessé de cet accueil ou plutôt de ce manque d'accueil qu'il regarde comme un affront. Cet affront lui est d'autant plus sensible qu'il le reçoit sous les yeux des députés et des chefs de la troupe réglée.

Au bout de quelques instants d'attente , il s'éloigne sans être monté vers la municipalité (1).

Celle-ci, abusée par un sentiment exagéré de sa dignité, a montré une raideur maladroite. Elle pardonnera d'autant

(1) Beaugeard, Journal de Provence, t. XXVIII, supplément, p. 69. Mézièrcs, L'écho du peuple marseillais, pp. 53-4.

442 MinABKAU RT LA PROVENCE.

moins à Lieiilaud qu'cUe-iiirnic a sa part de torts (1). Le premier ollicier municipal <pii la pr(''sidait en l'absence du maire, M. Merle, est un exccllciil (iloyen, plein d'intégrité , d'honneur et de probité. Il a été mal inspiré. M. Etienne Martin ne cache pas à ses collcj^ues que , présent, il leur aurait proposé d'agir d'une tout autre manière, soit de descendre en masse, au-devant des fédérés, sans écharpe, sans étiquette, avec un élan tout paternel, soit de les attendre en déléguant vers eux deux membres de leur corps (2).

Malgré ce blâme ou tout au moins ce regret pour la maladresse de la municipalité , le maire est, comme elle, offensé par l'attitude que Lieutaud a prise le 10 août. Il est bien près de voir en lui un dictateur. Encouragé par les protestations de dévouement de quarante cinq capitaines (3) , il médite de lui retirer le commandement par une mesure qui, en apparence, n'aura rien de personnel. « C'est, » écrit-il dès le 14 août, « une vérité incontesta- » ble que , dans une armée de volontaires , la nomination » aux grades doit être souvent renouvelée. Le comman- » dément général ne peut longtemps être confié à un seul, » sans danger pour la constitution. Le terme ne doit pas » excéder six mois ; il n'est que de trois à Aix (4). » Une fois ce principe reconnu par les officiers municipaux, il ne sera pas difficile de le faire ériger en loi par le vœu général des districts.

Pour déterminer leur vote, M. Etienne Martin compte sur l'influence des Amis de la constitution avec lesquels

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : à M. Mirabeau l'aîné (8 septembre 1790), p. 99.

(2) Idem , registre des lettres reçues du 10 février au 9 septembre 1790 : lettre de M. Martin, maire de Marseille (14 août 1790), p. 276.

(3) Idem, registre des lettres écrites du 10 février au 9 septembre 1790, pp. 74-76. La copie de la lettre parle de 15 capitaines formant plus que la majorité d'une assemblée de 68. La copie est évidemment fautive, et nous croyons-qu'il faut lire 45.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1700 : lettre do M. Etienne Martin, p. 76.

ses collègues et lui-même ont l'iiabitude de marcher la main dans la main (1).

Lieutaud , au contraire, estime peu et redoute fort, comme un foyer d'anarchie , le club de la rue Thubaneau , dont le caractère a bien changé depuis sa fondation. Les citoyens les plus instruits et les patriotes les plus recommandables figurent encore officiellement sur sa liste ; mais soit indifférence, soit dégoût, le plus grand nombre s'abstient d'assister aux séances (2) dominées par quelques orateurs exaltés , tribuns dangereux , dont le zèle « ne » cherche qu'à égarer notre raison, en feignant d'échauffer » notre patriotisme (3) , » dit Lieutaud.

Les sentiments qu'il éprouve pour cette société deviendront de l'inimitié , lorsqu'il la surprendra conspirant avec la municipalité contre ses desseins et son autorité.

Or, le 16 août , elle applaudit une motion relative au renouvellement trimestriel de tous les officiers de la garde nationale y compris le commandant en chef. Cent cinquante citoyens actifs, membres de l'assemblée, rédigent, séance tenante , une pétition qu'ils doivent présenter , le lendemain, à l'Hôtel de ville. Ils demandent que tous les bataillons soient immédiatement convoqués pour procéder à ce renouvellement proclamé d'ores et déjà loi de la cité et de la milice civique (4).

(1) Les maire et officiers municipaux de Marseille écrivent, le 7 août 1790, à ceux de Brignoles : « Les clubs patriotiques sont utiles, surtout dans un » moment où, la constitution n'étant pas encore parfaitement assise, ils entre- » tiennent le feu sacré de la liberté et la soumission aux décrets de l'Assem- » blée nationale; mais il faut les contenir dans de justes bornes, et ne point » leur permettre de s'ingérer dans Vadministraiion municipale. » Sage restriction qui restera trop dans le domaine de la pure théorie! (Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 5 août, et terminé le 22 octobre 1790, p. 7 : à MM, les maire et officiers municipaux de Brignoles).

(2) Recueil DeK, 47G7, t. III, pièce xLii : Adresse aux citoyens de Marseille, par Esménard , pp. 4-5. — Archives départementales, registre des délibérations du district de Marseille, L*, n° 1, pp. 13-14.

(3) Recueil DcK . 47G7, t. II, pièce xxviii : Adresse de Jean-François Lieutaud à ses concitoyens (1" juillet 1790), p. 5.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du

Lieiitaud et son ctat-mujor suiil dans un vif émoi à la nouvelle de cette pétition.

Le 17, à deux heures de raprcs-niidi , quatre-vingts capitaines réunis à la taverne Arquier entendent l'un d'eux, Arnaud, du 51" bataillon, prononcer un discours violent contre les Amis de la Constitution. Arnaud est l'ancien chef des portefaix, un des héros des journées de mars 1789. Son éloquence ou sa rhétorique véhémente est, dit-on, le fait d'un des secrétaires de Lieutaud (1).

Si le général excite ses officiers indirectement et sous main , il les contient en même temps. Dans un bataillon a surgi l'idée d'aller, sur-le-champ, murer la porte de l'ancien jeu de paume, où siègent les Jacobins de Marseille. Ce serait une sorte de coup d'état militaire. Lieutaud le condamne (2). Une sédition populaire contre la société patriotique le servira mieux. En temps de révolution et d'anarchie , on pardonne à l'émeute pour sévir contre ceux qu'elle a menacés ou lésés.

Or, on a proposé, au club, non seulement de renouveler les grades , mais de supprimer le commerce intérieur des grains, d'établir un comité des recherches et d'emprisonner le consul des Deux-Siciles (3). Ces motions imprudentes ne sont pas, sans doute, de celles qui révoltent le peuple ; elles ne peuvent pas provoquer une insurrection ; elles serviront de prétexte pour en faire une.

Lieutaud a, parmi ses aides de camp, un homme qui réunit des conditions exceptionnellement favorables pour réussir dans cette besogne quelque peu machiavélique.

5 août au Tl octobre 1790 : à MM. les députés de Marseille (20 août), p. 51.

(1) Recueil DeK, 47G7. t. III, pièce xliii : lettre de M. Barbaroux, en réponse à celle de M. Esménard, insérée dans le 48' numéro de Camille Desmoulins, p. 6,

(2) /cf., ibid. , pièce xii : adresse à MM. les maire et oflBciers municipaux de la ville de Marseille, par J.- Joseph Arnaud, capitaine de la 3* compagnie du 21* bataillon de la garde nationale de cette ville, p. 5.

(3) Id., ibid., pièce xlii : Adresse aux citoyens de Marseille, par Esménard, p. 4.

C'est l'italien Lambarine, originaire de Finale, dans la rivière de Gènes. Les Génois et les Piémontais , ces étrangers prompts aux coups de main , ne peuvent que l'écouter volontiers. Le métier de peseur de charbon l'a mis , pendant quinze ans, en relations avec une foule de malheureux et en rapports avec d'importantes associations de bienfaisance et de charité. On l'appelle le père des pauvres (1). Servi par des agents et des afïidés, comme les charbonniers Chalier , Oscur et autres , il est , en outre , franc-maçon (2).

Avec ces moyens d'action étendus , Lambarine possède un tempérament, un caractère, un tour d'esprit propres à les mettre en œuvre. Fils d'un fabricant , pris à sept ans par les Turcs, il a mené une existence fort traversée et se trouve dans une situation relativement belle qu'il entretient et améliore par une grande puissance de travail. Jeune encore, courageux, intelligent, il ne se laisserait peut-être pas arrêter aisément par ses scrupules. Il semble appartenir à ce monde un peu interlope d'étrangers et d'aventuriers que les villes cosmopolites, comme Marseille, attirent et qui parviennent quelquefois à s'y faire une grande place (3).

Il s'est vaillamment dévoué à la cause et à la personne de Lieutaud.

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 28 : interrogatoire et réponses prises par Pierre-Barthélémy Grosson ; interrogatoire de Lambarine; interrogatoire et réponses prises par Gabriel-Antoine Richard; interrogatoire de Chalier; interrogatoire et réponses prises par Jean Lejourdan, président du tribunal du district de Marseille ; interrogatoire d'Oscur.

Le maire s'est bien douté, après coup, du rôle joué par Lambarine. Le 8 septembre 1790 , il écrit aux officiers municipaux : « Vous avez comi> mencé une information ; n'en négligez pas la poursuite et la remise au » palais. Ne perdez pas de vue les peseurs de la paille, du foin et du » charbon. » (Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 9 septembre 1790 au 20 mai 1791 : lettre de M, Etienne Martin, p. 7.)

(2) Archives nationales, DXXIX^ 28 : interrogatoire de Lambarine.

(3) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIXb, 28 : interrogatoire de Lambarine.

446 MIRAHKAU KT LA PHOVHNCE.

Dès le 17 aoùl au malin, ses agents ou ceux du général ont parcouru , à ce que l'on prétend , la ville et surtout les anciens (juarliers. Dans l'après-midi , la municipalité est informée que les Amis de la constitution doivent être insultés au siège môme de leurs séances. Entre trois et quatre heures, elle requiert Lieutaud de les jirotéger. Lieutaud ne s'émeut pas; pour donner lui-même des ordres, il semble vouloir attendre que le danger dénoncé apparaisse dans sa réalité. Il est malade et ne sort pas de chez lui.

Deux heures plus tard, des gens du plus bas étage, matelots étrangers, Piémontais, manœuvres recrutés dans les chantiers , s'attroupent aux abords du cercle patriotique et poussent contre lui des cris pleins d'injures et de menaces.

L'Hôtel de ville adresse aussitôt à Lieutaud une réquisition plus pressante que la première (1). Le général envoie en diligence chercher quelques officiers. Un de ses aides de camp ne tarde pas à revenir avec l'orateur de la taverne Arquier, Arnaud, que, par un étrange hasard, il a rencontré tout d'abord. Le général ordonne à ce capitaine de se transporter, avec sa compagnie, à la rue Thubaneau, pour y maintenir l'ordre. M. Gimon cadet, chef du troisième bataillon, arrive , peu de temps après , chez le commandant ; il reçoit de lui un ordre analogue (2).

Cependant l'assemblée patriotique est envahie ; mais « la bande effrénée de brigands stipendiés et d'assassins dont elle va faire grand bruit, d ne commet pas de bien graves méfaits. Elle laisse plus de six cents Amis de la constitution.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre : lettre à MM. les députés de Marseille (20 août 1790), p. 51; registre DeK, 1767, t. III, pièce vi : adresse de M. Blanc-Gilly, administrateur du département des Bouches-du-Rhône, à MM. les maire et officiers municipaux de Marseille, pp. 7-8; t. IV, pièce xix : nouvelle adresse de J.-F. Lieutaud à ses concitoj^ens , p. 3. — Archives départementales, registre des délibérations du district de Marseille, L*, n° 1, pp. 13-14 : lettre du directoire du district aux officiers municipaux.

(2) Recueil DcK, 4767, t. IV, pièce xix : nouvelle adresse de M. J.-François Lieutaud à ses concitoyens, p. 3.

JEAN-FRANÇOIS LIIiUTAUD. 447

c'est-à-dire tous ceux qui assistaient à la séance, échapper au carnage et se retirer paisiblement (1). Le sang ne coule point et il ne se produit même pas de bousculade un peu sérieuse. Les officiers municipaux accourus en écharpe avec une escorte de gardes nationaux , n'ont pas l'occasion de proclamer la loi martiale (2).

Cette émeute , assez anodine , obtient une satisfaction momentanée. Le club est provisoirement fermé. Il pourra, par exception, se réunir le lundi 30 août, à neuf heures du matin, mais seulement pour nommer des commissaires chargés de défendre ses droits avec ses intérêts et de fournir les renseignements nécessaires à l'enquête des officiers municipaux sur les troubles du 17 (3).

Comprenant que cette enquête est surtout dirigée contre lui , Lieutaud veut la contre-miner par un procès de tendance qu'il intente aux Amis de la constitution devant les directoires du département et du district de Marseille. Il accuse leur violence tumultueuse qui étouffe la liberté de la discussion sous des huées et des cris , l'emportement déclamatoire de leurs orateurs privilégiés qui s'arrogent le monopole de la tribune, leurs motions contraires aux décrets de la Constituante sur les grains, les gardes nationales, etc. (4).

Le directoire du district accueille cette plainte avec une

(1) Lettre de la société des Amis de la constitution de Marseille, apud G. Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant , t. IV, n° 47, p. 378.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre : à MM. les députes de Marseille à l'Assemblée nationale (20 août), pp. 51 et suiv. ; recueil DeK, 4767, t. IV, pièce xix : nouvelle adresse de Jean-François Lieutaud à ses concitoyens, p. 3.

(3) Archives départementales , registre des délibérations du district de Marseille, L*, n° 1, p. 28. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre 1790 : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (29 août), p. 76; registre des délibérations du corps municipal, du 28 juillet 1790 au 22 février 1792, séance du 27 août, p. 19.

(4) Lourde, t. I, pièces justificatives : M. Lieutaud aux membres de l'administration départementale, pp. 435-8. — Archives départementales des Bouchcs-du-Rhône, registre des délibérations du district de Marseille, L*, n- 1, pp. 13-14.

448 MIHAUIIAU KT I-A PHOVIÎNCË.

bieiivoilhuict! uiarqiicc ^1)- H ileimuiclo à la luuiiicipalilc des renseignements précis et la communication des registres, statuts et papiers de la socitHé [)atriotiqne. La muiiici[)alité n'a garde de déférer à cette réquisition, la tient pour non-avenue et se laisse tranquillement rappeler à l'ordre ou aux principes constitutionnels (2).

A son tour, le directoire du département intervient; il appuie celui du district et prétend prononcer lui-même en dernier ressort (3). Comme pour se jouer de cette tentative d'évocation, le corps municipal rend, le 12 septembre, à l'assemblée patriotique, la liberté de rouvrir ses séances. Il aura le dernier mot (4).

Pendant ce conflit , peu violent d'ailleurs , la rupture s'est aggravée entre Lieutaud et ses anciens collègues de l'Hôtel de ville.

Il n'a pas tenu à lui d'en arrêter les progrès.

Les officiers de la garde nationale, qni essayaient de le réconcilier avec les chefs de la commune, l'ont trouvé empressé à seconder leur tentative.

Le 21 août, il apprend que M. Merle , l'auteur du fâcheux incident du 10 août , a donné sa démission. Il engage les administrateurs du directoire du district à l'accompagner chez ce magistrat. Tous ensemble le prient de renoncer à sa détermination ; elle est malheureusement irrévocable. Le même jour , on décide que deux députations , l'une du directoire, l'autre de la municipalité iront, avec le général , trouver le maire à sa maison de campagne; elles le presseront de venir en ville dissiper, par sa présence , les bruits répandus sur son mécontentement.

(1) Archives départementales, etc., registre des délibérations du district de Marseille, L*, n° 1 : lettre du directoire à M. Lieutaud, pp. 14-15.

(2) Id., ibid. : séance du 1" septembre 1790, pp. 27-9.

(3) Idem, procès-verbaux des séances du district du département, depuis le 22 juillet jusqu'au 2 novembre 1790, L', f° 103.

(4) Archives municipales de Marseille, registre dos délibérations du corps municipal, du 28 juillet 1790 au 22 octobre 1792 : séance du 12 septembre,

Fort sensible à cette démarche , M. Etienne Martin promet d'être à Marseille, le 24. Il y arrive à neuf heures du matin. Le district, la municipalité, le commandant et les officiers de la garde nationale lui rendent successivement visite. Tous se réunissent ensuite à l'hôtel Beauvau. Le maire assiste à cette conférence où l'on s'applique à ménager un accord entre Lieutaud et lui-même, en réglant leurs prétentions respectives. Un traité de paix est dressé sur les propositions du directoire du district. M. Etienne Martin et le général semblent oublier leurs griefs réciproques.

Un dîner va sceller cette réconciliation; la gaieté la plus cordiale y préside. Un aide de camp de Lieutaud, quelque peu poète , l'égaie par des couplets de circonstance.

Le soir, les convives se montrent ensemble au théâtre des Variétés où l'on jouait , à la demande du public , une pièce intitulée La Fédération marseillaise (1).

M. Etienne Martin parait croire à la sincérité de cette réconciliation. Sa santé en a bientôt ressenti l'heureux effet (2) ; mais dans la lettre même où il se félicite de la paix qui semble renaître , il prépare le renouvellement de la guerre. Il insiste pour que le capitaine Arnaud soit exclu sinon du service, du moins des grades dans la garde nationale (3).

Cette paix plâtrée n'a pas eu la durée d'une trêve.

Soufflée à distance par le maire qui lui suggère du fond de sa retraite les idées les plus dangereuses pour Lieutaud (4) , la municipalité est dirigée pendant tout le mois de septembre par celui de ses officiers qui représentera de

(1) Beaugeard, Journal de Provence, t. XXVIII, p. 429. — Archives municipales, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre 1790 : à MM. les députés de l'Assemblée nationale (1" septembre 1790), p. 70.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790 : lettre de M. Martin, maire de cette ville (26 août 1790), pp. 279-280.

(3) Id., ibid., p. 279.

(4) Id., ibid. : lettre de M. Etienne Martin (14 août 1790), p. 276; registre des lettres reçues, du 9 septembre au 20 mai 1791 : lettre de M. Etienne Martin (8 septembre), pp. 5-7.

450 MIKABEAU KT LA PHOVENCE.

plus en plus ;ï Marseille la révolution violente et terroriste, le Iroi) fameux Mourraille (1).

Les hostilités sont incessantes. Le conseil général de la commune se rassemble presque tous les jours , au point que la lassitude gagne la plupart de ses membres. Plusieurs séances doivent être ajournées à cause du nombre insuiiisant des officiers municipaux et des notables présents (2).

Rien de ce qui peut dégoûter, abaisser, diminuer Lieutau d , en attendant de le perdre, n'est négligé.

Ce sont d'abord de véritables coups d'épingle.

A l'instigation de Mourraille. la municipalité refuse de payer au général le traitement de son secrétaire particulier et laisse à sa charge les salaires des dix-sept musiciens de la garde nationale (3). Elle l'atteint d'une manière plus grave lorsque, sous prétexte de ne pas rester privée d'un membre actif, elle le met dans l'obligation d'opter entre son commandement et ses fonctions d'officier municipal. Lieutaud renonce à l'écharpe (4).

Il cesse d'appartenir à la municipalité qui n'en est que plus à l'aise pour miner son autorité et restreindre son pouvoir.

Tandis qu'il lui adressait cette sommation, le conseil général décidait à l'unanimité que le commandant n'avait pas le droit de faire des proclamations (5). Six jours plus

(1) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune, du 20 juin 1790 au 11 mai 1791 : séance du 4 septembre, p. 36. — Mourraille avait remplacé, à la tète du corps municipal, M. Merle, définitivement démissionnaire.

(2) Id., ibid., séances du 22 et du 27 septembre, pp. 83, 84 et 89.

(3) Id., ibid., pp. 33-4.

(4) Archives municipales, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à MM. les députés de l'Assemblée nationale (4 sept. 1790), pp. 89-90; registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790 : lettre d'option de Lieutaud (5 septembre), pp. 285-286: registre des délibérations du conseil général de la commune, etc., séances du 4 et du 6 septembre, pp. 37 et 41.

(5) Archives municipales de Marseille , registre des délibérations du conseil général de la commune, séance du 4 septembre, p. 37.

tard, il lui dénie celui de convoquer une assemblée délibérante et môme de réunir les bataillons de la garde nationale, sans l'agrément de la municipalité (1).

Celle-ci empiète sur les droits du général , qui sent déjà ses soldats beaucoup moins sous sa main!

Le 6 septembre , elle veut envoyer au-devant du maire qui revient de la campagne , une escorte d'honneur de quatre bataillons. Elle remet à leurs chefs les réquisitions nécessaires. Ces officiers les présentent à leur commandant. Lieutaud y défère ; mais au lieu de quatre bataillons, il y en a six ou sept qui marchent. D'autres murmurent de n'avoir pas été convoqués. Il en résulte presque une insurrection. Fait plus grave encore ! Des capitaines se rassemblent à l'insu de leur général et sur les billets de convocation se lisent ces mots : par permission de MM. les maire et officiers municipaux.

Lieutaud se plaint au directoire du département. Il déclare qu'avec une armée qui agit sans ses ordres ou sur d'autres ordres que les siens, il ne saurait répondre de la tranquillité publique (2).

Ce directoire demande son avis à celui du district de Marseille et c'est tout.

Les deux assemblées administratives ne peuvent rien et ne feront rien pour Lieutaud. Les honnêtes gens sont avec le général ; mais ils ne lui seront que d'un faible secours : ils ne votent pas, ne portent pas de fusil, ne montent pas la garde.

Contre lui, le commandant a tout ce qui représente les forces vives de la révolution : la municipalité, le club, même la milice nationale dont il a froissé les instincts d'insubordination et qui ne suivra pas un chef entaché ou suspect de tendances aristocratiques.

(1) Archives municipales de Marseille, etc., conseil général, p. 52, séance du 10 septembre.

(2) Archives départementales, procès-verbaux des séances du directoire du département, depuis le 23 juillet jusqu'au 2 novembre 1790, L', pp. 104-5.

452 MiiiAriKAti i;t t,A provenck.

II finira par succomber ; mais il résiste et se défend.

De jeunes et vaillants puhlicistes, comme Esménard, son secrétaire particulier , Sarrazin de Montferrier, Brémond- Julien , lui pnMont le secours de leur talent.

Mirabeau intervient dans le conflit. Il regrette les petites passions et les petits intérêts auxquels la municipalité a obéi; il s'étonne du changement rapide, inattendu qui s'est produit dans ses sentiments à l'égard de Lieutaud : il la taxe de versatilité.

La municipalité répond par un éloge emphatique d'ellemême et de longues récriminations contre le général.

Elle lui reproche , entre autres griefs , de faire gémir la presse plusieurs fois le jour et d'agiter le peuple par une profusion d'écrits sans mesure et sans justice (1).

Cette apologie vague et cette accusation dans laquelle on sent les pointilleries et les rancunes de la vanité blessée ne satisfont pas l'esprit ferme et précis de Mirabeau qui se plaît à voir les choses de haut et à les serrer de près : « La distinction des pouvoirs , » demande-t-il au maire et aux officiers municipaux, « a-t-elle été violée ? Le corps mu- » nicipal a-t-il requis sans être obéi ? Le corps subordonné » veut-il soumettre celui dont il doit recevoir les lois? » Accusez , nommez le coupable ; je serai son dénoncia- » teur; je suis déjà son ennemi (2). »

Chacune de ces questions semble destinée à faire réfléchir la municipalité marseillaise ; mais , sourde à ces appels, elle se livre tout entière à ses préventions contre Lieutaud que d'imprudents amis, comme le chef de bataillon Latour, compromettent maladroite-

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites commencé le 5 août 1790 et fini le 22 octobre 1790 : lettre à M. Mirabeau l'aîné (8 septembre 1790), pp. 98-100. Nous n'avons pu découvrir la lettre de Mirabeau. La réponse de la municipalité permet d'en retrouver à peu près le sens et l'esprit.

(2) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce x : lettre de M. Mirabeau l'aîné à MM. les maire et oflBciers municipaux (citée dans la Lettre {de M. Blain) à M. Blajic Gilly en réponse à son adresse à MM. les maires et officiers municipaux, p. 1).

ment (1). Le 24 septembre elle l'assigne pour être oui sur l'affaire du 17 août. Lieutaud décline cette assignation et, sans même y faire allusion , écrit avec un laconisme hautain à ceux qui la lui ont adressée : « J'ai l'honneur de » vous prévenir que je vais rassembler tous les bataillons » de l'armée pour des objets relatifs à la police intérieure » de la garde nationale (2). » Les officiers municipaux ripostent avec non moins de brièveté et de hauteur : « Nous » avons l'honneur de vous prévenir que nous défendons » expressément toute convocation des bataillons, vous » rendant personnellement responsable de toute désobéis- » sance à cet ordre précis (3). »

Lieutaud leur répond le lendemain 25 septembre; mais son ton a beaucoup baissé. Son langage digne, modeste, absolument correct , exprime un respect scrupuleux de la légalité.

« Je n'ai pas, » dit-il, « appris sans étonnement et sans » douleur quelle était l'interprétation donnée à ma lettre de » hier au soir et qui m'a attiré la défense précise et formelle » d'assembler les bataillons. Comment a-t-on pu croire que » j'avais le projet de convoquer à la fois toute l'armée et » que le mouvement que je me proposais de lui faire faire » pouvait compromettre la tranquillité publique? L'amour » de l'ordre et de la tranquillité que j'ai manifesté dans » toutes les occasions , aurait dû peut-être me préserver » de cette inculpation. Quoi qu'il en soit, j'aime à vous » déclarer que mon but était d'assembler successivement » tous les bataillons de l'armée et de soumettre à leurs » délibérations les objets suivants. » Là-dessus il déroule

(1) Lourde, Histoire de la. Révolution à Marseille, t. I, pièces justificatives, p. 443.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 9 septembre 171X) au 20 mars 1791 : lettre de M. Lieutaud, commandant la garde nationale de Marseille (24 septembre 1790).

(3) Idem, registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à M. Lieutaud , commandant la garde nationale de Marseille (24 septembre 1790).

454 MIHABEAU F.T LA PROVKNCE.

son ovdvo (lu jour, dont les quatre premiers artieles ne louchenl que des questions de service. Seul le ciiuiuième et dernier se rapporte aux calomnies que ses ennemis répandent chaque jour sur son compte; et dont il voulait faire justice.

Pour mieux protester contre l'intention qu'on lui a prêtée, il renonce à son pouvoir discrétionnaire d'assembler les bataillons. Il n'usera désormais du droit qu'il a de le faire , qu'avec l'approbation des corps administratifs ou le consentement de la municipalité (1).

C'est presque une capitulation ; c'est tout au moins l'aveu d'une défaite.

La veille, Lieutaud a subi un échec grave.

Les vingt -quatre sections ou districts de Marseille s'étaient réunis pour protester contre une assertion du ministre de la guerre , injurieuse à leur égard . et relative au départ du régiment de Vexin. On a glissé , comme par surprise, dans la suite de leurs délibérations, la motion du renouvellement des grades. Vingt-deux sections sur vingtquatre se sont prononcées pour ce renouvellement. Le conseil général de la commune ne croit pas pouvoir se refuser à ce vœu presque unanime. Il convoque une seconde fois les sections pour le 30, à l'effet de procéder aux élections. Les officiers en charge seront rééligibles (2).

Une vive agitation règne dans Marseille le 28 et le 29 septembre. Les partisans de Lieutaud tiennent des meetings à la taverne Arquier et aux Carmes (3).

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 9 septembre 1790 au 2U mars 1791 : lettre de M. Lieutaud, commandant général de la garde nationale (25 septembre 1790), pp. 34, 35.

(2) Archives municipales de Marseille, registre dos lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à MM. les présidents des sections de la ville et du terroir (23 septembre 1790), p. 166; à MM. les députés de l'Assemblée nationale (25 septembre 1790), p. 173-4; aux mêmes (29 sept. 1790), p. 191; à M. Lieutaud (25 septembre), p. 172; à MM. les capitaines de la garde nationale et de quartiers, p. 187-8.

(3) Recueil DcK, 4767, t. III, pièce xxvi, dénonciation du sieur J.-F. Lieutaud par les citoyens actifs de la section de Saint-Martin, p. 2 : adresse

L'émotion de cette courte période électorale fait encore mieux ressortir le calme de la journée du 30.(1).

Les ofFiciers municipaux triomphent de cette tranquillité publique comme des 3,200 citoyens actifs qui ont pris part au vote.

Après les affligeantes abstentions du mois d'août dernier , ils peuvent bien trouver ce chiffre relativement beau; mais ils oublient d'ajouter que, par une interprétation logique de l'article 6 du décret du 2 février 1790 (2), signalé à leur attention par le maire (3), et sous prétexte d'augmenter autant que possible le nombre des coopérateurs du bien public , ils ont conféré l'activité à tous les citoyens remplissant avec les conditions de la naissance, de l'âge et du domicile , celle de tenir une ferme ou d'exercer un métier (4). Ce nouveau ban d'électeurs a usé avec empressement de son droit et n'a pas voté pour Lieutaud, que des calomnies répétées lui représentaient comme l'homme de la réaction et de l'aristocratie (5). Le général n'obtient que 98 voix. Son concurrent, M. Cabrol-

aux citoyens de Marseille par Esménard , pièce XLii , pp. 5-6. — Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1700 : lettre à MM. les députés de l'Assemblée nationale (29 sept. 1790), p. 192. Archives départementales des Bouches-du-Rhône : procès-verbaux des séances du directoire du département depuis le 22 juillet jusqu'au 2 novembre 1790, f" 159; séance du 30 septembre matin : « M. le président a » donné communication à l'Assemblée des dépêches arrivées dans l'instant » par un courrier extraordinaire contenant les lettres de l'administration » du district de Marseille qui annonce que la tranquillité publique est gra- » vemcnt troublée à Marseille. <>

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, etc. : lettre à MM. les députés de l'Assemblée nationale (1" octobre 1790), p. 201.

(2) Arcltivcs parlementaires, t. XI, p. 418.

(.3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 29 septembre au 20 mars 1791 : lettre de M. Etienne Martin (8 septembre 1790), pp. 0, 7.

(4) Archives municipales de Marseille, délibérations du conseil général de la commune, commencé le 20 juillet 1790 et terminé le 11 mai 1792 ; séance et proclamation du 10 septembre, pp. 46-9. — Lourde, Histoire de la Révolution A Marseille, t. I, pièce justificative; Observations envoyées au département sur les derniers événements arrivés à Marseille, p. 447-8.

(5) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce XLii : adresse aux citoyens de Marseille par Esménard, p. 5.

Monlcoussoii, néfîocianl languedocien et {)rotestanl , riche, honnèle, forl considéré, mais tout à l'ait inipr(»[ire au commandement militaire, en recueille plus de 3,000 (1).

Malgré le calme au milieu duquel a été rendu ce verdict populaire, quelques jeunes amis de Lieulaud se montent la tête, prennent trop au sérieux un avertissement donné à leur chef et craignent que sa vie ne soit menacée. Ils passent en armes dans son salon la nuit du 30 septembre au l*"" octobre, prêts à le défendre s'il en est besoin.

La maison de Lieutaud n'est pas attaquée, mais elle reçoit, vers minuit, la visite assez indiscrète du lieutenant de la garde nationale , qui commande le poste de la porte de Rome. La présence de gens armés dans cette maison a excité son attention et sa défiance. 11 les fait surveiller par des sentinelles auxquelles il donne la consigne de ne laisser entrer ni sortir personne (2).

Au moment même où il se jvoyait traité comme un simple suspect, Lieutaud était encore, au moins de nom, commandant général.

Ce n'est que le 2 octobre que le maire et les officiers municipaux lui annoncent la nomination de M. Cabrol- Montcoussou et le remercient lui-même de son zèle et des sacrifices qu'il a faits à la chose publique (3;.

Les administrations du département et du district n'ont pas cru devoir le protéger; elles ont rejeté toutes les pétitions de la minorité (4), que Barbaroux va tout à l'heure

(1) Lourde, loco citato.

(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 9 septembre 1790 et fini le 20 mars 1791 : lettre de M. Lieutaud , commandant de la garde nationale de Marseille (l"' octobre 1790), p. 66-67. Recueil DeK, 4767, t. III, pièce xxxiii : plainte et réclamation adressées à MM. les maires et officiers municipaux contre le S' Jean-François Lieutaud, avec le procès-verbal de J.-B. Martin, lieutenant de la i" compagnie du bataillon n° 11.

(3) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce : lettres de MM. les maire et oflBciers municipaux, pp. 3 et 4.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille, le 6 octobre 1790, p. 233.

qualifier de délirante (1); mais les vainqueurs du 30 septembre sont inquiétés par le blâme peu ménagé qu'inflige à leur conduite une lettre signée Mirabeau.

Adressée à l'officier municipal Bertrand , ami du grand orateur, elle est imprimée et répandue dans le public.

Elle contient de rudes vérités pour l'Hôtel de ville.

« Vous persistez, » écrit Mirabeau à son correspondant, « à me dire que Lieutaud a toujours des prétentions chi- » mériques; mais la municipalité elle-même n'en for- » me-t-elle que de parfaitement légales? Celui qui ralliera » toujours autour d'elle le respect et la confiance ne » saurait lui être suspect. Eh bien! la municipalité se » trompe lorsqu'elle croit pouvoir donner des ordres di- » rects. Elle est dans l'erreur , lorsqu'elle requiert que » telle section de l'armée marche plutôt que telle autre ; » elle n'a pas le droit de défendre au commandant de la » garde nationale de rassembler les bataillons; elle ne » doit pas ordonner un rassemblement de troupes sans » nécessité; elle n'agit pas dans l'esprit des décrets de » l'Assemblée nationale lorsqu'elle n'invite pas à prendre » l'uniforme. Voilà pourtant les seuls objets importants de » vos débats; car, pour tout le reste, mon cher ami, quoi que » vous en pensiez, quoi que vous disiez, le ressentiment » pour quelques torts de Lieutaud l'a certainement em- » porté sur votre modération naturelle et sur la justice » qu'un autre commandant aurait obtenue. »

Après son jugement personnel, d'une sévérité peu mitigée, Mirabeau fait pressentir à son correspondant l'opinion de l'Assemblée et celle du pays sur la conduite de la municipalité marseillaise : « Que penserait-on, » dit-il, « de » votre activité à verbaliser contre le commandant de la » garde nationale, à faire des procédures, lorsqu'elles peu- » vent le compromettre , à attaquer même la liberté de la

(1) Recueil DeK, 4767, pièce XLiii : lettre de M. Barbaroux en réponse à celle de M, Esménard, etc., p. 1.

458 MIUABKAU ET LA l'UOVKNC.K.

» presse lorsqu'il s'en sert pour se justifier, à défendre les » rassemblements de la garde nationale , lorsqu'il reçoit » des encouragements ou des marques d'all'eclion , à l'ac- » cuser d'avoir placé un corps de garde sans votre aveu, » lorsqu'il s'agit de donner une garde au président du » déjiartement plusieurs fois menacé dans ses foyers? Ai-je » besoin de vous l'apprendre? On dirait que l'esprit de » parti ne règne pas seulement dans la municipalité; on » dirait que l'esprit de corps est le plus redoutable ennemi » de la sagesse (1). »

Alarmé d'une critique qui circule dans la ville avec l'autorité redoutable du nom de Mirabeau , le corps municipal essaie d'abord d'éveiller des doutes sur l'authenticité de cette lettre. M. Bertrand déclare devant ses collègues qu'il n'a rien reçu de semblable ('2) ; mais une nouvelle édition est bientôt lancée dans le public; elle est accompagnée d'une note de Lieutaud.

« J'atteste, » affirme ce dernier, « que la lettre ci-dessus » m'a été envoyée par copie , avec le billet dont la teneur » suit : »

« Voici, mon cher Lieutaud, la copie de ce que j'écris » par ce courrier à Bertrand ; je vous ïenvois (sic) pour » que vous soyez toujours plus au courant , que vous » comptiez plus sur moi, mais que vous sachiez aussi sur » quel point il faut céder. Songez, mon ami, que cette » communication est purement de confiance et ne doit pas » être divulguée (21 septembre 1790;. »

« Ce billet, » reprend Lieutaud, « est entièrement écrit » de la main de M. de Mirabeau. Je garantis cette vérité » sur ma tête (3). »

A l'Hôtel de ville, le désarroi et l'inquiétude grandis-

(1) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce xxiv : lettre de M. de Mirabeau à M. Bertrand, officier municipal.

(2) Id., ibid., pièce xxv , dépend de la délibération du conseil municipal du 1" octobre 1790.

(3) Recueil DeK, 4765, t. III, pièce xxx.

sent. Que penser de cet imprimé qui est en si complète contradiction avec la lettre adressée par Mirabeau au maire de Marseille? Celle qui excite l'inquiétude de la population doit être l'œuvre d'un secrétaire de mauvaise foi, si elle n'a pas été défigurée par quelque main infidèle. Mirabeau ne saurait croire à quel point l'opinion publique est tourmentée par la publication de cet écrit et combien ses ennemis s'en servent « pour répandre sur le premier )) défenseur de la cité les calomnies les plus atroces. » Au nom de sa propre gloire , au nom de Marseille qui le chérit, les officiers municipaux le conjurent de leur donner une explication qui fixe leurs idées trop agitées (1).

Bientôt ces doutes font place à une irrésistible évidence. Mirabeau avoue sa lettre à M. Bertrand (2).

La municipalité n'a garde de se plaindre trop haut. La politique , à défaut de la reconnaissance , lui prescrit de respectueux égards pour celui qu'elle ne cessera point d'appeler VAmi de Marseille (3).

Au moment même où il est protégé et vengé avec éclat

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris du 1" juin 1790 au 27 octobre 17!)1. A M. do Mirabeau l'aîné (4 octobre 1790), f" To.

(2) Nous n'avons pas pu découvrir le texte même de la lettre de Mirabeau, qui contient cet aveu; mais la réponse de la municipalité (archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 5 août au 22 octobre 1790 : IcUre à M. de Mirabeau l'aîné, 19 octobre 1790, pp. 378-9) permet d'en ressaisir au moins la pensée. L'on voit que Mirabeau , non content d'avouer la lettre écrite à M. Bertrand , va jusqu'à en justifier l'impression faite contrairement à sa recommandation. Cette recommandation n'auraitelle pas été bien sérieuse? Quoi qu'il en soit, voici une partie de cette réponse de la municipalité :

« Un article de votre lettre paraît vouloir justifier l'impression de la let- » tre envoyée par copie à M. Lieutaud par l'impression de celle que vous » avez écrite à la municipalité ; mais les circonstances sont bien différentes. » Les lettres qu'on écrit à une municipalité sont consignées sur les regis- » très publics , ne sont jamais confidentielles ; celle de M. Bertrand l'était. » Vous l'annoncez vous-même à M. Lieutaud dans votre post-scriptum. Ce » dernier a donc trahi votre confiance. »

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 22 octobre au 31 décembre 1790 : lettre à M. Mirabeau (13 novembre 1790), p. 100.

460 MinABRAU ET l,A PIIOVKNCE.

{);ir Mirabeau , Lieulaud semble s'eU'on'.er d'éteiiHb-c b> l)niit qui vient de se faire autour de sou nom.

Il croit qu'en se retirant à la camiia^^iic, il aidera au rétablissement de la paix et de la Iraiiquillilc 11 clioisit , à cause de son éloiij;nement, le quartier de Chàteau-Gombert (1), et avec M'"" Lieutaud se réfugie dans un asile qu'une amitié dévouée met à leur disposition. La milice nationale de l'endroit lui fait otTrir une garde d'bonneur de quarante-cinq hommes. Lieutaud remercie et n'accepte pas.

Après neuf jours passés à Chàteau-Gombert , il se rapproche de Marseille et s'établit dans sa propre villa (2). Quelques affidés viennent l'y visiter ; ils ne lui cachent pas que les méchants cherchent à exciter le peuple contre lui. j

Le meilleur moyen de déconcerter cette malveillance " haineuse est peut-être de ne pas s'en effrayer. Lieutaud, comptant sur la bonté et la justice du peuple marseillais, retourne à la ville. Il y continue l'existence qu'il a menée à la campagne (3); mais sa retraite n'est ni la solitude, ni l'abandon. S'il a perdu sa popularité, sa maison reste toujours le rendez-vous d'écrivains, de publicistes, de gardes nationaux, de politiciens tels que Lambarine, Brémond l'américain, le parent de Brémond-Julien et autres; ils viennent s'entretenir, dîner avec lui (4).

Ils ne conspiraient pas mais observaient sans doute attentivement avec l'ex-général l'état des esprits et la marche des événements. J

Leur espoir et leur but semblaient être de faire rendre

(1) Le quartier de Chàteau-Gombert est ainsi appelé du village de ce nom, situé au N.-E. de Marseille, à peu près à égale distance de cette ville (8,900 mètres) et du Pilon-du-Roi (Saurel, Dictionnaire des villes, villages et hameaux du départeinenl des Bouches-du-Rhône, pp. G5 et suiv.).

(2) Elle était située au quartier d'Arenc.

(3) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce LVi : adresse de J.-F. Lieutaud à ses concitoyens, p. 4-5.

(4) Archives nationales, papiers du comité dos recherches, DXXIX^ 28 : déposition de François Perdigon, natif de Pcrtuis, domestique de Lieutaud.

.IKAN-FRANÇOIS LIEUTAIID. 4G1

son commandement à Lieutaud , de résister à l'anarchie , de garder le serment de iîdélité qu'ils avaient prêté ù la nation, à la loi, au roi, de travailler au maintien ou au rétablissement de l'ordre public (1).

Autant qu'on peut l'entrevoir à travers les réponses diffuses et médiocrement intelligentes de leurs agents traduits en justice , leur programme ne différait pas sensiblement de celui que se proposaient Mirabeau, Lafayette et d'André.

Les moyens employés par Lieutaud ou par ses fidèles n'étaient pas sans rapport avec ceux dont Mirabeau recommandait l'usage à la cour. Ils distribuaient de l'argent , entretenaient une police dont les agents devaient leur recruter des adhérents, courir les tavernes, noter ce qu'on y disait de l'ancien général , pénétrer et épier les intentions de la municipalité à son égard (2). Barbaroux était le secrétaire de cette municipalité. Il prétend dans ses mémoires que son propre secrétaire fut suborné (3) ; mais son témoignage, plein de haine et de fiel, est suspect.

A côté de ces menées plus ou moins souterraines , il y avait pour les partisans de Lieutaud la lutte au grand jour. Ils soutenaient, à coups de brochures, une polémique à laquelle les journaux de la capitale ne restèrent pas étrangers. Le quarante-huitième numéro des Révolutions de Fraiice et de Brabant publia une apologie de l'ancien commandant écrite, sous forme de lettre, par Esménard, l'un des ex-

(1) Archives nationales, DXXIX*", 28 : interrogatoire et réponse d'Antoine Chalier. Le sieur Lambarine lui dit que nous avions tous juré d'être fidèles à la nation, à la loi, au roi, qu'il fallait soutenir ce serment tout de suite; ledit sieur Lambarine lui ajouta qu'il fallait faire des hommes pour tâcher de faire nommer le sieur Lieutaud à la place de général à la nouvelle nomination. Interrogatoire de Raymond Fontaine : réponse à peu près analogue. Interrogatoire do Lambarine. Il avait dit qu'il fallait se rappeler le serment du 14 juillet. Nous avions trop besoin de la paix, sans laquelle les ouvriers ne pouvaient pas vivre, pour ne pas sentir que, si elle était troublée par des dissensions intestines, il nous serait encore plus difficile de vivre.

(2) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 28 : interrogatoires de Chalier, de Camoin, de Raymond Fontane.

(3) Mémoires de Barbaroux, édition Barrière, p. 9.

462 MIIIAIII'.AIJ ET I.A ITIOVKNCK.

rédacteurs de l'Observateur marseillais (1). Les Révolutions de Paris insérèrent contre la municipalité un article que celle-ci qualifia de diatribe. Elle voulut en connaître l'auteur même au prix d'une enquête presque officielle (2). Ses soupçons se portaient sur les délégués du parti de Lieutaud : Fournier, Esménard et Brémond-Julien. Soussecrétaire du discrict, Esménard avait obtenu un congé du président, M. Michel Roussier (3), et quitté Marseille dès le mois d'octobre. Procureur-syndic du même district, Brémond-Julien était parti sans congé ni mission dans la première quinzaine de novembre (4). La municipalité se préoccupait de l'influence que ces trois hommes jeunes et ardents pouvaient exercer sur les députés de l'Assemblée nationale ou sur les journalistes parisiens ; elle tenait à mettre les écrivains patriotes en garde contre leur partialité (5).

Au milieu de l'agitation dont il était l'objet, Lieutaud affectait de s'effacer. Il a même dit plus tard, dans un interrogatoire, que s'il eût été nommé de nouveau, il n'aurait pas accepté le commandement (6). Peut-être serait-il imprudent de prendre cette parole trop à la lettre et de lui donner un effet rétroactif.

Si Lieutaud n'agissait pas , il laissait agir. Ses ennemis confondirent les menées de ses partisans avec celles des

(1) Barbaroux , pp. 8-9. — Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, t. IV, 48° numéro. Errata sur V affaire de Marseille, pp. 426-435.

(2) Elle la demanda à la commune de Paris. Archives municipales de Marseille, lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : lettre à MM. Castellanet et Peloux (19 novembre 1790), f° 31. Révolutions de Paris, t. VI, n° 69, pp. 183-189.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 5 août au 22 octobre 1790 : lettre à MM. les députés de Marseille (18 octobre), p. 272.

(4) Idem, registre des lettres écrites, du 22 octobre au 30 décembre 1790 : aux députés de Marseille (6 novembre 1790), p. 68.

(5) Idem, lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : lettre à MM. Castellanet et Peloux (19 novembre 1790), f" 31.

(6) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX"", 28 : interrogatoire et réponses prises par nous, J.-V. Arbaud ; interrogatoire de Lieutaud.

contre-révolutionnaires et des émigrés. Lui-môme était entouré d'espions et de délateurs ; pour répéter sa propre expression, on faisait journellement courir sur son compte « des bruits atroces (1). » Dans les tavernes on parlait de lui et de son ancien aide de camp Lambarine comme de deux coquins (2).

Le 14 décembre, sous le coup de la terreur que les événements d'Aix causèrent à Marseille, nombre de personnes avertirent Lieutaud que sa tête serait promenée dans les rues à côté de celle de Pascalis. M™" Lieutaud était dans une anxiété que son état rendait vraiment dangereuse (3). Sur les sept heures du soir un jeune homme inconnu lui remet un billet pour son mari ; elle le décacheté et lit ces mots : « Je vous donne avis, mon cher ami, que l'on doit, » cette nuit, aller chez vous, sous prétexte de faire une » visite pour vérifier vos papiers, mais que le véritable » motif est de vous assassiner. Croyez moi : fuyez !.. »

M™" Lieutaud entre en poussant de grands cris dans le salon où l'ex-général se trouvait avec ses amis Lambarine, Beyres, le lieutenant Fabre et le chirurgien Paul. Elle lui tend le billet ; il en fait la lecture à haute voix. M""' Lieutaud le conjure à mains jointes de partir. Ses amis unissent leurs instances à celles de sa femme. Où aller? Lambarine propose la maison de son père à Finale. Son offre est acceptée ; mais il faudra un peu de temps pour préparer le voyage.

En attendant, il importe de dérober Lieutaud aux assassins qui semblent le menacer.

Lambarine l'emmène à la faveur de la nuit.

Il logeait rue de Beaumont, en dehors de l'enceinte de la ville qui ne dépassait pas, de ce côté, l'extrémité supé-

(1) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce lvi : adresse de J.-F. Lieutaud à ses concitoyens, p. 5.

(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX'', 28 : interrogatoire d'Antoine Chalier.

(3) Elle était dans son septième mois de grossesse.

rieure de la rue de Noailles. Pour voisin il avait un 11quoriste, originaire do Lausanne, et qui faisait surtout le commerce du kirsch, Bourrillon. Avec des mœurs irrégulières et un caractère violent, brutal mcme, Bourrillon était bon, généreux, se plaisait à obliger. Lambarine l'avait connu à l'occasion d'un baptême où sa sœur tint un enfant avec cet étranger. Leurs relations se resserrèrent, lorsqu'il découvrit en lui les sentiments d'un vrai franc-maçon.

Le mardi, 14 décembre, Bourrillon, souffrant de violentes douleurs de tête et fort contrarié de n'avoir [)u aller à la comédie, se chauffait tranquillement avec sa gouvernante et la mère de Lambarine, lorsque ce dernier survient, prie le maître de céans de passer avec lui dans une pièce voisine et lui demande s'il veut faire une bonne action. « Oui», répond Bourrillon. « Il s'agit », reprend Lambarine, de sauver la vie à un honnête homme, à un franc-maçon qui est en danger de la perdre. « Quel est cet homme? » dit Bourrillon. « Il importe peu,'» réplique Lambarine ; « vous » allez le connaître. — Que faut-il faire? — Le recevoir » pour cette nuit. — Amenez-le quand vous voudrez. » Lambarine sort et revient bientôt après avec Lieutaud. A l'aspect du général, Bourrillon est désagréablement surpris ; mais il est lié par sa parole. On se met à table. Lambarine a prévu que le menu pourrait bien être court; il est allé prendre deux pièces de volaille rôties.

Le repas fini, Lieutaud s'installe pour la nuit avec Lambarine sur des chaises devant le feu. Le lendemain matin, il ne peut songer à prendre congé de son hôte qui le verrait s'éloigner avec un certain soulagement ; il restera trois jours chez Bourrillon.

Cependant, Lambarine traite avec un pêcheur catalan du nom de Bila. né à Barcelone et âgé de 37 ans (1). Pour la somme de 625 livres, Bila s'engage à conduire Lieutaud,

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 28 : interrogatoire et réponses prises par Barthélémy Grosson; interrogatoire de Joseph Bila.

JEAN-FRANÇOIS LIKUTAUD. 465

sa femme et son ancien aide de camp sur une barque dont il formera tout l'équipage avec quatre matelots (1).

Le jeudi 16, à l'entrée de la nuit, l'ex-général, instruit de ces arrangements, trouve les exigences de Bila un peu élevées, mais ne revient pas sur le marché déjà conclu (2). Il soupe ce jour-là avec M™' Lieutaud à la table de Bourrillon, la charge défaire parvenir vingt-deux louis à Lambarine et lui indique le moment du départ. Bourrillon ira la prendre le lendemain pour l'accompagner aux Catalans, près des vieilles infirmeries (3), où l'on doit s'embarquer.

A six heures du soir, le vendredi 17, Lieutaud quitte avec Lambarine la maison qui a momentanément abrité sa disgrâce et gagne la plaine Saint-Michel où il a donné rendez-vous à quelques amis.

Bourrillon, qui l'a d'abord accompagné, s'éloigne par discrétion et se dirige vers la maison de la rue de Rome où il va remplir auprès de M™^ Lieutaud sa mission de confiance. Lieutaud s'achemine vers les Catalans, escorté par les amis qui l'ont rejoint. Causant avec le plus ancien et le plus fidèle de tous, le clerc de procureur Fornier, ex-secrétaire adjoint de la mairie, il lui exprime de mélancoliques réflexions sur la situation où il se trouve. Il a été un des premiers fauteurs de la Révolution à Marseille. Après avoir sacrifié son temps, sa fortune et sa santé à sa patrie, il est bien douloureux d'être traité de conspirateur et réduit à fuir pour sauver ses jours.

M""* Lieutaud, qui veut partager son exil, est toute prête, lorsque Bourrillon se présente chez elle.

Avant de sortir, elle appelle son domestique, François Perdigon. « Tu nous précéderas d'une vingtaine de pas, » lui dit-elle, « et si tu t'aperçois que nous soyons suivis,

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790 et fini le 20 mars 1791 : lettre des officiers municipaux de Toulon (21 décembre 1790) : « Le patron catalan et les quatre matelots de son équipage sont aux fers. »

(2) Il donne trois louis d'arrhes.

(3) Fabre, Les rues de Marseille, t. I, p. 408; t. V, p. 344.

itit'i MIllMIKAll Kl' l,A rilOVKNCK.

» lu nous avertiras. » Personne n'epie et ne trouble leur marclie. Ils franchissent sans obsta<^le la porte Saint- Victor ; malhoureusenienl , Bourrillon connaît mal ces parages. Il dépasse avec sa com[)agne l'enclos des Catalans et les voilà tous deux au bord de la mer, sur des rochers d'où ils ne voient personne et n'ajjerçoivent aucune barque. Il faut revenir sur ses pas. M'"" Lieutaud s'y refuse, pleure, se désole. Bourrillon réussit à la calmer, la ramène vers la guérite des Catalans , entre avec elle dans l'enclos, lui fait servir et boit lui-même un verre de vin sous la tonnelle dé[)Ouillée d'une guinguette.

Bientôt après un homme vient, de la part de Lieutaud, les avertir qu'on les attend ; il les guide jusqu'à la barque. Elle' est encore à sec sur le rivage, comme un navire antique.

Lieutaud prend sa femme entre ses bras pour la déposer dans cette barque où Lambarine monte à son tour. Quelques instants plus tard l'on est en mer (1).

Le temps était mauvais. A peine les fugitifs eurent-ils laissé derrière eux Saint-Michel d'eau douce (2) qu'ils furent assaillis par une violente tempête. Ils souffraient cruellement.

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 28 : interrogatoire (par la municipalité, 24 décembre) d'Isaac Bourrillon ; interrogatoire et réponses prises par nous, Gabriel-Antoine Richard, juge au tribunal de district do Marseille (.3 janvier 1791); interrogatoire d'Antoine Chalier; interrogatoire et réponses prises par nous, Grosson, juge au tribunal de district de Marseille (31 janvier 1791); interrogatoire de Beyres; interrogatoire et réponses prises par nous, Paul-Joseph Gourme, juge au tribunal de district de Marseille : interrogatoire de Fornier ; interrogatoire et réponses prises par nous, Pierre-Barthélémy Grosson (10 février 1791) : interrogatoire de Lambarine; interrogatoire et réponses prises par nous, J. -Victor-Alphonse Arbaud (17 février) : interrogatoire de Lieutaud; déposition de François Perdigon, domestique de Lieutaud (26 décembre). — Lieutaud et Lambarine à Brémond- Julien, Esménard et Fournier (aux prisons royales de Toulon, 28 décembre 1790). — Mémoire de J.-F. Lieutaud, contenant la cause de son départ de Marseille. — Recueil DeK, 4767 : Adresse de J.-F. Lieutaud à ses concitoyens, pièce LVi, pp. 6-8.

(2) Saint-Michel d'eau douce est une grotte située au-dessus de l'anse de Calelongue, au nord-est du promontoire Croisette. Cette grotte ou baume était un ancien ermitage (Albert Saurel, Dictionnaire des villes, villages et hameaux du département des Bouches-du-Rhône, t. II, pp. 43 et suiv.

Bien qu'il eût navigué , Lieutaud était si éprouvé par le mal de mer qu'il pria le patron de les mettre à terre. Bila les débarqua comme des corps privés de vie, au cap Alon, sur le territoire de la Cadière.

Lambarine, le plus vaillant des trois passagers, on pourrait aussi bien dire des trois naufragés, s'occupa avec sollicitude des deux autres. Il s'enquit d'un asile. Un paysan vint à passer; il dit que Bandol n'était qu'à trois quarts de lieue et indiqua tout prés une maison de campagne où l'on pourrait se réfugier.

Une série d'indiscrétions , commencée par la fille même de l'hôte qui avait reçu les voyageurs, donna l'éveil à la municipalité de Bandol.

Le 18 décembre, Lieutaud vit venir de loin une troupe de paysans armés. A leurs poufs, il reconnut un détachement de garde nationale.

Il l'attendit de pied ferme.

Un officier municipal marchait en tète. Il demanda leurs passe-ports aux émigrants ; ils n'en avaient pas. On les emmena à Bandol.

M™® Lieutaud resta dans cette ville ; un officier municipal eut l'humanité de la garder provisoirement chez lui. Le surlendemain, 20 décembre, Lieutaud et Lambarine furent conduits à Toulon.

Les bruits de plus en plus intenses de contre-révolution et la nouvelle des événements d'Aix, mal connus ou défigurés , avaient exaspéré les populations.

Lambarine et Lieutaud furent, à leur arrivée, salués par les cris redoublés : à la lanterne ! Heureusement la garde nationale et la troupe de ligne étaient sous les armes ; elles protégèrent les deux prisonniers. On les traduisit tour à tour devant le tribunal du district et le directoire du département. Après un interrogatoire sommaire , les administrateurs de ce directoire les consignèrent dans l'auberge du Chariot d'or jusqu'à la réponse des dépêches qui allaient être expédiées.

A peine Lieulaud eL Lainbariiie lurent-ils dans cette auberge, sous la garde de (]uatre fusiliers, ((ue le peuple s'attroupa à l'enlour.

Les prisons du [);dais devaient (Mre un asile plus sur. Les administrateurs ordonnèrent d'y transférer Lambarine et Lieutaud. Pendant le trajet, ce dernier faillit recevoir d'un sapeur de la garde nationale un coup de sabre sur la tête. Il ne fut sauvé que par l'intervention du major de cette milice , M. Raymond et par l'adresse d'un généreux citoyen qui arrêta le bras du sapeur.

Lorsque les portes du palais se furent refermées sur Lieutaud et son compagnon d'infortune, la populace les assiégea quelque temps encore ; mais la nuit qui approchait et la ferme contenance de la garde nationale la dispersèrent (1).

Le même jour, 20 décembre, le directoire du département du Var avait officiellement avisé la municipalité de Marseille de cette double arrestation ; il la priait de lui envoyer sur les deux prisonniers des renseignements d'après lesquels il déciderait soit de leur rendre la liberté, soit de les livrer aux tribunaux.

De son côté, Lieutaud conjurait le maire Etienne Martin d'adresser à ce directoire sur son compte un témoignage favorable , qui mit fin à sa détention et aux angoisses de sa femme. « J'espère ce bon office de vos bontés, » disait-il en terminant ; « je l'attends avec confiance (2). »

Cette confiance, un peu naïve, devait être cruellement trompée.

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX"", 28 : Lieutaud et Lambarine à MM. Brémond-Julien , Esménard et Fournier; Mémoire de Jean-François Lieutaud sur la cause de sa fuite. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 5 septembre 1790 jusqu'au 20 mars 1791 : lettres de MM. les administrateurs composant le directoire du département du Var (20 décembre), p. 201 ; des officiers municipaux de Toulon (21 décembre), p. 202.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, ut supra : lettre de M. J.-F. Lieutaud (Toulon, 20 décembre), p. 194.

JEAN-FHANÇOIS LIEUTAUD. 469

Bien loin de faciliter l'élargissement de Lieutaud, la municipalité de Marseille s'appliquait à faire resserrer sa captivité (1).

Elle avait sur lui les soupçons les plus graves.

Quatre individus, signalés comme les agents de Lambarine, Chalier, Obscur (2), Fontane, le prêtre Amphoux, étaient en prison. Un autre ecclésiastique, l'abbé Lévézy, et l'étudiant en droit Camoin allaient bientôt les y rejoindre. Amphoux était un patriote , il avait été à Marseille le premier prêtre qui eût arboré la cocarde tricolore , le septième qui se fût enrôlé dans la garde nationale (3). On ne pouvait guère espérer de lui ni palinodie, ni accusation mensongère ; mais Chalier, Obscur, Fontane étaient de pauvres diables. Arrêtés brutalement, exposés aux insultes des vagabonds et des ivrognes dans la prison municipale (4), laissés sans nourriture vingt-quatre et même trente-six heures (5), menacés des traitements les plus cruels par des gens du peuple qui se faisaient un jeu de leur frayeur et de leur désespoir (6), ils altérèrent la vérité devant les commissaires de la commune, sauf à accuser ensuite leur faiblesse, leur poltronnerie même (7).

(1) Archives municipales do Marseille, registre des lettres écrites, du 22 octobre 1790 au 31 décembre de la même année : lettre à MM. les maire et oflRciers municipaux de Toulon, p. 249.

(2) Obscur ou Oscur.

(3) Archives nationales, papiers du comité des rapports DXXIX, 2 : verbal de vérification des plaintes portées par le sieur Jean-Jacques Amphoux, prêtre.

(4) Id., ibid. : verbal de vérification des plaintes portées par Raymond Fontane.

(5) Id., ibid. : verbaux de vérification des plaintes portées par Chalier et Raymond Fontane.

(G) Id., ibid. : verbal do vérification des plaintes portées par Obscur : « Ledit Obscur ne sait pas ce qu'il a souffert dans les prisons municipales, » attendu qu'il était dans le délire... Il nous a requis de consigner, dans le M procès-verbal, qu'on lui a fait des menaces à travers le trou de la serrure, » en lui disant : Va, f...,. coquin, on a pendu l'abbé Amphoux; demain » matin tu seras pondu, à ton tour, à une lanterne! Que quand il serait » pendu, il recevrait cent coups de nerf do bœuf, que sa tête serait tranchée, » etc.; ce qui le porta à un tel désespoir qu'il se donna sept coups de )) couteau à la gorge et un à l 'estomac. »

(7) Id., ibid. : verbal de vérification des plaintes portées par Chalier.

Ni les rt'>[)onses de ces mallieureux qui devaient les démentir cLix-uuuues, ni les oui-dire incohérents ra[)porlés par les quatre témoins que la municipalité avait entendus (1), ne lui fournissaient de jtrcuves contre Lieutaud. Elle avait lieu de le croire le chef du complot royaliste dans Marseille, mais ce n'était là qu'une opinion, tout au plus une conviction morale, que les aveux de Lambarine, serré de près, justifieraient sans doute !

En attendant ces aveux , une proclamation affichée au coin de toutes les rues et que les curés devaient lire au prône, comme un monitoire, encourageait les délateurs. Des récompenses variant , suivant l'importance des témoignages , entre 200 et 2,400 livres étaient promises à ceux qui voudraient déposer. On garantissait l'impunité aux coupables qui avoueraient leurs crimes et dénonceraient leurs complices. Cette proclamation produisit peu d'effet. La municipalité n'eut guère à l'appui de ses accusations, que la lettre anonyme venue de Nice et dont nous avons déjà parlé à propos de Pascalis. Malgré une certaine précision de détails , la teneur et l'origine de cette lettre devaient paraître suspectes à un juge sans parti-pris (2).

A défaut de preuves, la municipalité se crut armée de présomptions assez graves pour crier bien haut que Marseille venait de sauver une seconde fois la France et pour lancer, le 2 1 décembre , deux décrets d'arrestation contre Lieutaud et Lambarine (3) ; elle envoya à Toulon, sous le commande-

Attendu qu'il (c'est-à-dire lui, Chalier) est extrêmement peureux, il a signé à la commune ce qu'il n'aurait pas dit, s'il avait eu plus de force d'âme et d'esprit.

(1) Le perruquier François Maigret, le cordonnier Jean-Antoine Montbrun, le fabricant de cotonnade, Jean-Jacques Caillol, et la veuve Trabuc.

(2) Archives nationales, papiers du comité des recherches DXXIX*", 28 : Mémoire de J.-F. Lieutaud, contenant la cause de son départ de Marseille. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 22 octobre au 30 décembre 1790 : à MM. les administrateurs du district de Toulon f22 décembre 1790), p. 251.

(3) Archives nationales, papiers du comité des rapports DXXIX, 55 : lettre de Charlotte Lieutaud au président de l'Assemblée nationale (Marseille, 8 janvier 1791).

JEAN-PnANÇOlS LiEUTAUD. 471

ment d'un de ses ofïiciers, M. Boulouard, une tartane remplie de gardes nationaux avec deux huissiers pour saisir les prévenus (1). Boulouard arriva le 27 décembre au matin, mais le directoire du département du Var lui signifia qu'il ne laisserait pas exécuter les décrets; il les regardait comme entachés d'illégalité. La municipalité, en les décernant, avait outrepassé ses droits et encouru même une condamnation sévère en dommages et intérêts.

Le directoire l'engageait à s'adresser sans retard au tribunal du district de Marseille; il ne pouvait prolonger la détention de MM. Lambarine et Lieutaud, sur les seuls soupçons qu'avait éveillés leur fuite sans passeport. Les officiers municipaux de Toulon parlèrent dans le même sens à M. Boulouard (2).

Celui-ci fit aussitôt partir un exprés pour Marseille.

Dans la nuit suivante , celle du 27 au 28 décembre , le tribunal de district de cette ville se rassembla sur l'invitation de la municipalité, cassa comme illégaux les deux décrets de prise de corps et en rendit lui-même neuf contre Lieutaud, Lambarine, Camoin, Obscur, Chalier, Fontane , les curés Amphoux, Lévézy et le patron catalan Bila.

Dés cinq heures du matin , la municipalité put expédier à Toulon une estafette chargée de l'extrait de ces décrets. Elle fut si touchée de ce qu'elle appelait la célérité et le

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX"*, 28 : Lieutaud, Lambarine à Brcmond-Julien, Fournier et Esménard. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 22 octobre au 30 décembre 1790 : à MM. les administrateurs composant le directoire du département du Var, p. 257. — Les décrets de prise de corps sont annoncés dans une lettre de la municipalité de Marseille, à laquelle les administrateurs du département du Var répondent, le 22 décembre (Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 9 septembre 1790 au 20 mars 1791, p. 203). Recueil DeK, 4767, t. IV, pièce ix : requête en élargissement provisoire, e'c, pp. 4-5 : « Le commissaire du roi fit casser l'ordonnance rendue le 21 décembre. »

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, etc. : Ipttros df MM. Ic^i ndnn'nistrntours composant le directoire du département du Var (27 déceiiiljre), p. 210; de M. Boulouard, officier municipal, p. 211.

palriolisnie des juges qu'elle cliurgea son niaire d'aller les remercier en grande pompe (1).

Dès lors, rien ne s'opposait plus a l'exlradilioii de Lieulaud; lui-même s'y attendait (2). Les amis qui soutenaient à Paris ses intérêts et sa cause, Esménard, Sarrazin de Montferrier , Brémond-Julien auraient voulu la lui épargner. Ils sollicitèrent du comité des recherches de l'Assemhlée nationale « un ordre qui conservât, » disaient-ils, (( aux citoyens arrêtés les moyens de faire connaître leur innocence. » Cet ordre aurait évoqué au comité même les pièces du procès tandis que le département du Var eût été autorisé à retenir provisoirement Lieutaud et Lambarine à Toulon sous la sauvegarde de la nation et de la loi (3). Mais au moment où Brémond-Julien et ses amis présentaient leur requête , Lambarine et Lieutaud^étaient depuis neuf jours dans les prisons de Marseille.

Les événements avaient marché vite. Sous l'empire d'un véritable effarement, la municipalité marseillaise avait rétabli le cabinet noir. A l'exemple des trois corps administratifs qui siégeaient dans la ville d'Aix (4), elle exigeait que l'ouverture et le dépouillement des paquets apportés par les différents courriers se fissent sous les yeux de ses officiers ou d'un de ses capitaines de quartier, assistés de gardes nationaux. Le secret des correspondances cessait d'être respecté. Plus de quatre-vingt-cinq lettres, sur un seul courrier, dont quelques-unes chargées, étaient détournées de leur destination, confisquées, mises sous le scellé. Il en résultait de grandes complications

(1) Archives nationales, DXXIX'', 28 : Mémoire de J.-F. Lieutaud, contenant la cause de son départ de Marseille.

(2) Id., ibid. : Lieutaud et Larabaritic à MM, Brémond-Julien, Esménard et Fournier.

(3) îd., ibid. : démarche d'Esménard, Sarrazin de Montferrier, Brémond- Julien auprès du comité des recherches.

(4) Archives nationales, DXXIX*", 16 : rapport du directeur général du bureau des postes d'Aix, en date du 16 décembre 1790; procès-verbal des commissaires, etc., même date.

dans le service des postes et beaucoup de fatigue pour les employés. Le conseiller d'Etat Richard , dont ce service relevait pour la Provence , écrivait qu'il allait devenir impossible (1).

Ces mesures arbitraires étaient dirigées contre Lieutaud et ses prétendus complices.

Personne, à Marseille, ne songeait à les défendre. Seule, au milieu de cet abandon général, M™^ Lieutaud déploya autant de courage que de dévouement.

La mère et la sœur de son mari craignaient beaucoup pour elle les suites de son émotion; mais, se raidissant contre sa souffrance, elle sembla emprunter à sa douleur même un redoublement de force et d'énergie.

L'asile que lui avait donné l'ofïîcier municipal de Bandol ne ressemblait pas assez à une prison. Le directoire du département du Var ordonna son transfert à Toulon dans l'hôpital général de la marine (2). Lorsqu'elle y fut arrivée, on lui déclara qu'elle était libre.

Elle retourna aussitôt à Marseille et courut à l'Hôtel de ville s'informer du motif de l'arrestation de Lieutaud. Le maire Etienne Martin lui répondit que les fautes du mari

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXX1X^ 16 : procès-verbal dressé par M. Desbordeliers, contrôleur des postes, à Marseille , faisant les fonctions de directeur, en l'absence de M"" Navarre, etc. Quelques-uns des gardes nationaux qui assistent et participent à la visite des correspondances sont si illettrés qu'ils ne savent point signer. La réquisition adressée au sujet de cette visite à M. Desbordeliers cesse le 31 décembre (Déclaration des maire et officiers municipaux de Marseille). Autorisation à M. Fabre, capitaine de quartier, d'assister à l'ouverture de la malle, 28 décembre. Procès-verbal dressé par M. Desbordeliers, contrôleur, 23 décembre : « Nous, etc., déclarons avoir été requis par MM. Toussaint, Pascal et Alléon, officiers municipaux, de leur remettre les lettres et papiers publics ci-après dénommés , pour être portés par eux à la commune. » Lettre de M. Desbordeliers à... M. Richard? Marseille, 27 décembre : lettre de M. Richard, conseiller d'Etat, chargé du département de la Provence. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790, et fini le 20 mars 1791 : lettre de M. Desbordeliers, faisant fonction de directeur de la poste à Marseille (22 décembre 1790), p. 201.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790 : lettre des officiers municipaux de Toulon, du 21 décembre 1790, p. 202.

474 MIUABEAU RT LA PUOVRNCE.

riaient pcrsoniiL'Ues et no rejaillissaient pas sur sa leuiinc Du reste cette aii'aire ne le regardait pas. M'"" Lieutaud devait s'adresser au directoire du département des Bouches-du-Hliône ou au Irihuiial du dislricl de Marseille. Hepoussée par les administrateurs du département, elle fut contrainte d'implorer le i)résident du tribunal, M. Lejourdan , qu'elle supposait animé contre Lieutaud d'une haine implacable. Elle se présenta chez lui si.x fois de suite sans être reçue, finit par obtenir une audience, mais ce fut pour s'entendre dire que des charges fort graves pesaient sur son mari.

Bientôt après, apprenant qu'il allait être ramené à Marseille, elle repartit pour le revoir avant qu'il ne quittât Toulon. Elle précipitait son voyage ; un accident brisa sa voiture à Cuges. Lorsqu'elle atteignit Toulon, la ville était en émoi. La foule se pressait vers le quai du port pour assister à l'embarquement de Lieutaud et de Lambarine. Déjà les deux prisonniers étaient conduits en canot à la tartane. L'ex-commandant aperçut tout d'un coup un autre canot qui se dirigeait vers le sien à force de rames ; c'était celui de M™^ Lieutaud. Elle et lui restèrent quelques instants en présence, trop émus pour s'adresser un mot et ne se parlant que par leurs regards. Puis ils se séparèrent ou plutôt on les sépara.

Dans la nuit du 29 au 30 décembre , Lieutaud débarquait à Marseille en face de l'Hôtel de ville. Il fut conduit de là aux prisons du palais avec Lambarine (1).

Peu éloigné de l'Hôtel de ville , cet ancien palais dont les bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'école de médecine , avait été reconstruit et agrandi vers le milieu du siècle (1743-7) , mais il restait encore insuffisant pour les divers besoins du service auquel il était destinéi'2). « Le

(1) Recueil DeK, 4767, t. III, pièce LVr, p. 12 et 13, et Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 28 : Mémoire de J.-F. Lieutaud, contenant les causes de son départ de Marseille.

(2) Augustin Fabrc, Les rues de Marseille, t. II, p. 211-13.

local des prisons est horrible, » écrivait le commissaire du roi, Chéry (1). Lieutaud et ses amis étaient encore les moins mal logés. On leur avait donné l'appartement réservé habituellement aux femmes détenues. Lieutaud lui-même déclarait qu'il n'avait à se plaindre d'aucune incommodité ; il demandait seulement un peu plus d'espace pour se promener (2).

En franchissant le seuil de ce palais, il n'avait pas perdu toute espérance. Si les passions locales étaient violentes, il ne leur était pas abandonné sans défense.

Les événements de Marseille que nous venons de retracer et surtout ceux d'Aix pendant les journées des 12 , 13 et 14 décembre avaient trop de gravité et tenaient par un lien trop étroit à la situation générale du royaume pour ne pas attirer l'attention de l'Assemblée nationale.

Dès le 6 octobre , M. d'André lui dénonçait la destitution de Lieutaud (3) comme contraire au décret du 30 avril 1790, qui interdisait jusqu'à nouvel ordre toute innovation dans le régime des gardes nationales (4).

Le débat sur les troubles d'Aix eut plus d'importance et d'intérêt.

Ce fut Mirabeau qui mit la question à l'ordre du jour.

A l'ouverture de la séance du samedi soir 18 décembre, il dit : « La dépu talion des Bouches-du-Rhône a reçu des » nouvelles affligeantes qui exigent une détermination pro- » visoire de l'Assemblée; elles sont contenues dans une » lettre officielle, adressée par le président de l'administra- » tion du département au président de l'Assemblée natio- » nale et datée du 14 décembre (5). »

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 2 : lettre écrite au ministre de la justice, par M. Chéry, commissaire du roi, à Marseille.

(2) Id., ihid. : visite à Lieutaud dans son appartement.

(3) Archives parlemenlaires, t. XIX, pp. 471-472, et 492.

(4) Idem, t. XV, p. 340.

(5) Idem, t. XXI, pp. .o50-l.

476 MIII.MIICAU KT I.A PltOVKNCK.

Miralieau lit cette lettre (1) et inimédiatemeiit après j)i'Opos<' il l'Assemblée : 1" de renvoyer aux eoniités réunis des rcclierches et des rapports « la connaissance des événements qui se sont passés à Aix » pour (ju'il lui en soit rendu compte le plus tôt [)Ossible ; 2" d'ordonner (|ue « les dé- » pûtes des Bouches-du-RliAne , du Var et des Basses-Al- )) pes se retireront sur-le-champ pour former un projet d(; » décret provisoire sur les mesures les plus propres à ré- » tablir l'ordre dans la ville d'Aix (2). »

Cette proposition est aussitôt votée.

Tandis que ce comité improvisé des députés de Provence délibère, Mirabeau dit confidentiellement à M. de La Marck ce qu'il pense du triple meurtre du 14 décembre.

« Quelle horrible affaire que celle d'Aix! » lui écrit son ami. — « L'affaire d'Aix est plus horrible encore qu'on ne » suppose , » répond Mirabeau (3).

Du haut de la tribune, il croit inutile, inopportun, peutêtre même dangereux de rien témoigner de son indignation. C'est avec une réserve extrême que, le 20 décembre, il propose à l'Assemblée le projet de décret auquel la députation de Provence s'est arrêtée.

Ce projet est ainsi formulé : « Ouï la lecture de la lettre

(1) Cette lettre ne donne pas une idée toujours exacte des événements. L'extrait que le Moniteur en a publié, dans son compte rendu de la séance du 18 décembre (a), et auquel MM. Bûchez et Roux (b) d'abord, Louis Blanc ensuite (c), ont accordé une préférence exclusive, altère non seule-, ment la vérité, mais le texte même, pour dire, par exemple, que les députés des deux clubs, passant devant le café (lisez le cercle Guyon), ont été hués. On lit dans la lettre : « Des députations de ces doux clubs réunis, passant » devant un café oîi se trouvaient nombre d'officiers du régiment de Lj'on- » nais et de personnes désignées pour être recrues du club des Amis du » roi et du clergé, il y eut beaucoup de huées [d). »

(2) Archives parlementaires. 1" série, t. XXI, p. 551.

(3) Correspondance entre le comte de Mirabeau el le comte de La March, t. II, pp. 409 et 410.

(a) Moniteur, 2' semestre de 1790, p. U60. (é) Histoire parlementaire, t. VIII, p. 267.

(c) Histoire de la Révolution française, édition de 1878, t. VI, pp. 78-7'J.

(d) Archives parlementaires, t. XXI, p. 550.

» du président du département des Bouches-du-Rhône et )) de celle des corps administratifs en date du 14 de ce >•> mois , l'Assemblée nationale décrète que le roi sera prié » de faire passer à Aix et dans le département des Bou- » ches-du-Rhône un nombre de troupes de ligne suffisant )) pour rétablir la tranquillité publique et d'envoyer dans » cette ville trois commissaires civils qui seront, jusqu'à » nouvel ordre, chargés exclusivement de la réquisition » de la force publique (1). »

Ce qu'on pourrait appeler la lacune morale de ce décret est aussitôt signalé par l'abbé Maury.

« Puisque vous avez fait souvent des préambules inuti- » les , » dit-il , « je demande un préambule très énergique » contre ces insurrections , contre ces crimes qui désho- » norent la nation. Il faut que le peuple sache que vous )) avez été pénétrés d'horreur. Il faut manifester que vous » ne regardez plus comme des citoyens des individus qui » sont descendus de ce rang à celui de bourreau. Dans un » moment où plusieurs provinces sont dans l'insurrection, )) pourrons-nous balancer à dire à des assassins qu'ils sont » des scélérats, qu'ils sont criminels de lèse-nation, que )) la nation les désavoue , qu'elle gémit de ne pouvoir les » livrer à la justice? Les crimes ont été commis en pré- » sence des administrateurs ; leur devoir était de périr... »

La droite applaudit avec transport , et plusieurs membres crient à la gauche : « Applaudissez donc! »

Telles sont les misères de la politique que souvent les intérêts de parti étouffent le cri de la conscience et compriment l'élan du cœur. La gauche accueille avec froideur et défiance les paroles éloquentes de l'orateur. Elle le soupçonne de triompher des attentats d'Aix avec et pour l'aristocratie.

L'abbé Maury proteste contre cette interprétation de sa pensée.

(1) Archives parlemenlaires, t. XXI, p. 596.

478 MinAnKvii rt i-a puovence.

« Je crois, » s'écrie-t-il , « ne heurter l'opinion de per- » sonne ; j'estime assez les membres de cette assemblée » pour me croire leur interprèle quand j'exprime l'horreur » que m'inspirent des crimes qui déshonorent la nation. » Après quelques considérations inutiles à rappeler, il leimine par une péroraison qui enlève la gauche elle-même, tant elle a des accents justes et vrais. « Soyez persuadés » que l'ordre ne se rétablira que par de grands exemples. » (La partie gauche applaudit.) J'entends des exemples de » justice consommés par la loi (les applaudissements de la » partie gauche redoublent) , et non ces exécutions qui » seraient des crimes quand bien même la colère du peu- » pie serait juste (1). »

Au fond, Mirabeau pense et sent dans cette circonstance comme l'abbé Maury; mais s'il est la fougue même, il a la puissance de résister, quand il lui pl^it, à tous les entraînements. Il ne veut pas laisser son grand adversaire dans l'éclat de sa victoire et les administrateurs des Bouchesdu-Rhône sous le coup d'un blâme qui pourrait bien rejaillir sur les magistrats et les institutions du nouvel ordre de choses.

Ses premiers mots semblent presque à l'unisson avec les derniers qu'a prononcés l'abbé Maury. « Les crimes commis » à Aix, » dit-il, « sont trop grands, trop déplorables pour » avoir besoin d'être exagérés. » Mais peu à peu le désaccord entre les deux orateurs va s'accentuant. « On fait aisément, « ajoute Mirabeau, « une phrase redondante, en disant que » les administrateurs devaient périr; l'ont-ils pu, ces hom- » mes qui avaient la confiance du peuple, lorsque, dans » ces mouvements excités par des causes qu'on connaîtra, » par des agressions déjà connues , il leur a été impossi- » ble de rassembler la garde nationale et la force publi- » que? Ont-ils pu être immolés quand ils le voulaient? Je » ne crois pas que, dans une aussi malheureuse circons-

(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 597.

JKAN-FRANÇOIS LIEUTAUD. 479

» tance . la chaleur , les mouvements oratoires soient di- » gnes de votre affliction. Etait-elle nécessaire cette élo- » quence qu'on vous a étalée quand les faits parlaient à » votre cœur? Je ne répondrai donc à tout ce discours » qu'en lisant la lettre du président du département. On » verra qu'il est plus difficile de jeter de l'odieux sur une » conduite irréprochable que de surprendre quelques ap- )) plaudissements. »

Il est assez étrange que Mirabeau renouvelle à deux jours d'intervalle la lecture de la même lettre. Le 18 décembre , il la produit à titre de renseignement ; le 20 , il s'en sert comme d'une riposte à l'abbé Maury (1),

Même appuyée sur ce document officiel , cette défense des officiers municipaux et des administrateurs d'Aix ne parait point irréfutable. Il n'est pas jusqu'au décret proposé par la députation provençale qui ne les accuse.

Mirabeau atténue cette accusation avec beaucoup d'habileté. Si l'on envoie des commissaires, c'est pour répondre au cri de détresse du président du département qui vient d'écrire : « Tous les moyens nous échappent. » Cette manière de présenter le décret est fort ingénieuse ; elle n'empêche pas qu'en leur donnant des auxiliaires, l'Assemblée ne juge ces administrateurs et ces officiers inférieurs à leur tâche.

Au fond Mirabeau ne s'inscrit pas en faux contre ce jugement ; mais il veut sauver les apparences; il y réussit et l'Assemblée le seconde même en introduisant dans le projet de décret un amendement qui charge trois membres choisis dans les trois corps administratifs d'Aix, de la réquisition de la force armée concurremment avec les commissaires (2).

M. d'André disait volontiers son mot sur les affaires de Provence. Cette fois il s'est tenu dans une réserve qu'ex-

(1) Archives parlementaires, 1" série, t. XXI, p. 597.

(2) Id., ibid., p. 598.

480 MIIUUKAI) KT LA IMIOVKNCK.

pliqiHMit ses rapports avec MM. Pascalis et Mignard. Gendre du second qui s'est enfui d'Aix , le lundi 13 décembre , comme pour jusliGer les soupçons formés contre lui, uni au premier par les liens d'une sincère affection, il se sent personnellement en cause. Sa lettre à Pascalis, que nous avons citée plus haut, vient d'être retrouvée dans les papiers de l'ancien assesseur ; il en circule des copies. Aux yeux de plus d'un patriote, elle peut incriminer d'André. Celui-ci ne croit devoir rompre le silence que pour prononcer, le 19 décembre, deux paroles qui sont deux actes.de courage. Il avoue la responsabilité de cette lettre et appelle bien haut, en face de la Constituante, Pascalis so?i ami (1).

En France, la franchise et le courage nuisent rarement. Le 22 décembre , d'André était élu à la présidence de la Constituante. Son influence dans le comité des recherches excita les ombrages des Amis de la constitution d'Aix. Ils auraient voulu que l'accès de ce comité lui fût interdit comme député et qu'il ne pût s'y présenter qu'en suppliant. Un pareil vœu ne méritait pas d'être pris en considération ; il resta à l'état de lettre morte (2).

Avec cette grande situation dans l'Assemblée, d'André dut être consulté par les ministres, comme Mirabeau le fut certainement (3) , pour le choix des commissaires à envoyer en Provence.

On les prit dans la municipalité et la garde nationale parisiennes (4). Ce furent les docteurs en médecine Lafîsse et Debourge, tous deux officiers municipaux, et M. Gay , capitaine du bataillon des Filles-Saint-Tho-

(1) Archives parlementaires, t. XXI, pp. 561 et 3.

{2) Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux-Alphéran, XLIX ; 2° Livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 81.

(3) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. II, p. 413.

(4) Archives parlementaires, t. XI, pp. 329-330 : Par décret du 26 janvier 1790, l'Assemblée nationale avait déclaré qu'aucun de ses membres ne pourrait accepter du gouvernement, pendant la durée de cette session , aucune place, don, pension, traitement ou emploi même en donnant sa démission.

mas (1). Les deux premiers avaient été déjà commissaires de la ville de Paris pour présider aux apprêts de la fête de la Fédération (2).

Malgré leur empressement à s'acquitter de leur mandat, MM. Gay, Debourge et Lafisse n'arrivèrent à Aix que le 8 janvier 1791 (3). lisse plaignirent bientôt de l'incertitude où on les laissait sur la marche à suivre.

La plus grande partie de leur correspondance a été publiée par M. Taine dans la Revue de la Révolution de M. Gustave Bord.

Nous nous contenterons de signaler leurs rapports, leurs réflexions et leurs vœux sur le double procès politique et criminel qui se déroulait ou plutôt se traînait devant les tribunaux de district de Marseille et d'Aix. Les accusés étaient, à Aix, onze officiers du régiment de Lyonnais, quelques amis de Pascalis et plusieurs membres du cercle projeté des Amis de Vordre et de la paix ; à Marseille , Lieutaud et ses prétendus complices.

Les commissaires ne tardèrent pas à être frappés de la partialité avec laquelle les juges d'Aix s'acharnaient sur le problématique complot du 12 décembre, tandis que l'accusateur public laissait les instigateurs des assassinats commis le 14, jouir d^ la plus scandaleuse impunité (4). Ils reprochaient le même vice, non de forme, mais d'esprit, à la procédure poursuivie contre Lieutaud. « Ses ennemis, » ajoutaient-ils, « avaient résolu de le faire périr, à quel prix que ce fût (5). »

(1) Archives départementales, registre des délibérations du district d'Aix (L, 1), p. 139 : « extrait des commissions données par le roi à notre cher et bien-aimé Lafisse, docteur en médecine, officier municipal de Paris; Gay, capitaine du bataillon des filles de Saint-Thomas; Debourge, officier municipal de Paris.

(2) Archives parlementaires, t. XVI, pp. 698 et 699.

(3) Revue de la Révolution (G. Bord), 5 avril 1887 : Taine, la Provence en 1790 et 1791. Lettre des trois commissaires au minisire, p. 293.

(4) Revue de la Révolution, 5 mai 1887 : Taine, etc., pp. 422-3 et 5 avril 1887, p. 235.

(5) Idem., 5 juin 1887 : Taine, etc., pp. 467-8.

Toujours courageuse et dévouée , Charlotte Lieutaud avait adressé uu premier mémoire à M. d'Audré , alors président de l'Assemblée nationale. Elle lui fit parvenir une copie de celui qu'elle envoyait à son successeur ; elle écrivit à Mirabeau et pria Brémond-Julien, Fournier, Esménard, Sarrazin de Montferrier de le voir, de réchaufler son ancienne amitié pour Lieutaud.

Le but de toutes ces démarches et sollicitations était d'obtenir d'autres juges pour son mari. Elle afhrmait qu'il y allait pour lui de la vie. Le président Lejourdan ne se rappelait que trop leurs dissentiments. Les juges étaient tellement menacés par le peuple et si fort dominés par la terreur, que, pour sauver leur tête, ils condamneraient Lieutaud. Les hommes de loi n'étaient pas moins affolés d'épouvante. Tels d'entre eux ne se contentaient pas de refuser leur ministère àM""* Lieutaud; ils lui recommandaient fortement de ne plus paraître à leur cabinet. « Comment, » concluait la malheureuse femme, « Lieutaud pourra-t-il se défen- » dre , ne trouvant point de défenseur , ayant à récuser » ses juges , à révéler tout ce que la municipalité de Mar- » seille s'est permis, lorsque tous les témoins, les accusés » sont sous le joug d'une servitude qui ne se conçoit pas » ou plutôt qui ne se conçoit que trop bien. »

Elle ne demandait pas grâce pour son mari , elle ne réclamait que justice. Lui-même voulait être jugé avec la plus grande sévérité , prêt à porter sa tête sur un échafaud, s'il était coupable (1).

Il est possible que l'imagination de M""^ Lieutaud exagérât un peu les dangers de l'ex-général ; mais ces dangers étaient réels. Les prisons commençaient à n'être plus sûres. Dans son trajet de la chambre où il était enfermé à la

(1) Archives nationales , papiers du comité des rapports , DXXIX , 55 : lettre de M"° Lieutaud au président de l'Assemblée nationale (8 janvier 1791); papiers du comité des recherches, DXXIX", 28 : M"' Lieutaud à MM. Brémond-Julien , Esménard , Fournier et Sarrazin de Montferrier (8 janvier 1791).

salle d'audience , Lieutaud entendait retentir contre lui les cris : à la lanterne ! Les commissaires du roi durent entourer ses dernières comparutions de précautions sévères (1). Les conseils des prévenus se rendaient avec peu d'empressement aux convocations qu'ils recevaient (2). Le 29 janvier, Lambarine se plaignait de n'en point trouver (3). Le célèbre avocat Lavabre avait dénié son assistance à l'étudiant Camoin (4).

Si la situation des accusés de Marseille était fâcheuse , celle de leurs juges était fausse. Ils ne savaient comment sortir de cette procédure, multipliaient et retardaient les interrogatoires comme pour différer d'autant le moment de la sentence (5).

Les commissaires du roi appréciaient leur conduite avec sévérité ; ils n'étaient pas plus indulgents pour les magistrats du tribunal de district d'Aix. « En général on peut dire, » faisaient-ils observer avec ironie, « que le patrio- » tisme de ces messieurs est si vif qu'il ne leur permet » ni d'être justes, ni de se conformer à la loi (6). »

Pour conclure, ils demandaient à l'Assemblée nationale de décréter l'élargissement des prisonniers d'Aix et de Marseille, « attendu qu'il était évident par la lecture des

(1) Archives nationales, F^, 3196 : réquisition de MM. Gay et Debourge à M. de Cabrol-Montcoussou ; les commissaires du roi à M. d'OUivier, commandant du régiment d'Ernest (22 mai 1791) ; M, Delessart aux commissaires (2 juin); copie de la lettre écrite, le 12 mai 1791, par MM. les commissaires du roi, à M. Larquier, commissaire du roi subrogé auprès du tribunal de Marseille, et à M. Grosson, second président de ce même tribunal. — Revue de la Révolulion, 5 avril 1887 ; Taine, etc., p. 296.

(2) Archives nationales, DXXIX*", 28 : comparution des accusés en l'absence de leur conseil quoique dûment prévenu

(.3) Archives nationales, papier du comité des rapports, DXXIX, 2 : verbal de vérification des plaintes portées par Lambarine.

(4) Archives nationales , DXXIX'', 28 : interrogatoire de Camoin dit l'Avocat.

(5) Archives nationales, DXXIX, 28 : acte protcstatif de Jean-François Lieutaud. Résumé du mémoire justificatif de Lieutaud. Recueil DcK, 47G7, t. III, pièce LVi : adresse de J.-F. Lieutaud à ses concitoyens.

(6) Revue de la Révolution, 5 juin 1887. Taine, etc., p. 4G8.

» deux procédures qu'il n'y avait de coupables que les ac- » cusateurs et les juges (1). »

Ce n'était pas tout; dans leur pensée et dans leur vœu, la Constituante devait compléter cette mesure de réparation en déclarant qu'il y avait lieu de poursuivre la municipalité de Marseille, le tribunal de district de cette ville et celui d'Aix (2).

Le comité des recherches donna raison à la partie la plus juste de leur requête ou plutôt de leur réquisitoire.

Il présenta, le 21 mai, un rapport à l'Assemblée nationale sur les troubles de décembre à Aix et sur les procès qui en avaient été la suite.

Son rapporteur, le député Cochon de Lapparent fit de ces événements un récit plein de modération et d'impartialité ; il montra que les chefs d'accusation contre les fauteurs du futur cercle royaliste ne relevaient pas des tribunaux ou n'étaient pas prouvés. Les circonstances excusaient les torts des officiers de Lyonnais. Le plus coupable d'entre eux , celui qui s'était écrié : « Qui m'aime , me suive ! » avait assez expié ce propos par une détention de cinq mois.

A ce châtiment le rapporteur opposait l'impunité des crimes du 14 décembre. « La terreur, » ajoutait-il, « avait )) enchaîné les organes de la loi. Elle fut muette et celui » qui a provoqué ces sanglantes exécutions, celui qui, tous » les jours, égare le peuple en prêchant le partage de^ » terres et le refus des impôts, n'est pas poursuivi. »

Passant à l'affaire de Lieutaud, cet épilogue de la sanglante tragédie d'Aix, M. de Lapparent relevait les irrégularités de la procédure, insistait sur l'affectation avec laquelle elle avait été prolongée et en tirait ,une preuve de l'innocence du prévenu.

Il concluait en proposant à l'Assemblée : 1° de décharger

(1) Revue de la Révolution, 5 juillet 1887. Taine, etc., p. 50.

(2) Archives nationales, F', 3195 : lettre de MM. Debourge et Gay (8 juin 1791).

de toute accusation Lambarine, Lieutaud et les citoyens arrêtés avec eux, les onze officiers du régiment de Lyonnais , les amis de Pascalis et les fondateurs incriminés du cercle royaliste ; 2" de décréter que les procédures instruites sur les plaintes des accusateurs publics d'Aix et de Marseille seraient annulées et les accusés prisonniers rendus à la liberté (1).

L'Assemblée vota ces conclusions sans même les discuter.

Les deux commissaires civils restés en Provence , MM. Gay et Debourge, craignirent une résistance factieuse de la part de Marseille. Ils écrivirent au maire qu'ils étaient prêts à se transporter dans cette ville avec des troupes , si leur présence lui paraissait nécessaire (2).

M. Etienne Martin leur répondit que l'exécution de l'arrêt de la Constituante les regardait seuls ; pourtant la municipalité ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour assurer le respect de la loi. Elle se proposait de requérir la garde nationale et le régiment d'Ernest. Ces forces lui semblaient suffisantes, à moins d'événements que la sagesse humaine ne saurait prévoir.

MM. Gay et Debourge le remercièrent et applaudirent aux mesures qu'il leur annonçait.

Leur lettre parvint au maire à huit heures du matin.

On était au 28 mai. Lieutaud et ses coaccusés devaient ce jour-là sortir de prison; ils avaient demandé à être reconduits à leurs domiciles. Les amis de l'ex-général lui préparaient une ovation.

A neuf heures, tous les bataillons de la garde nationale prirent les armes dans leurs sections respectives. Le poste de la prison avait reçu un renfort de cinquante soldats-citoyens; le régiment d'Ernest occupait militairement les abords du palais.

(1) Archives parlementaires, t. XXVI, p. 281 à 285.

(2) Revue de la Révolution, 5 octobre 1887. Taine, etc., p. 299.

Tout en onloniianl ce déploiemenl de forces, la municipalité avait rédigé une })roclauiation pour porter le décret du 21 mai à la connaissance du peuple et lui rappeler que son premier devoir était d'obéir à la loi.

Le peuple ne prit point garde à cette homélie civique et en retint seulement le fait que la liberté allait être rendue à Lieutaud,

Il résolut de ne pas le souffrir.

Des hauteurs sur lesquelles serpente la pittoresque montée des Accoules dominent le palais. Elles furent bientôt envahies par une foule d'hommes armés sans uniforme et sans chefs, qui annonçaient des dispositions hostiles. Le commandant d'Ernest, M. d'Ollivier, offrit au commissaire du roi auprès du tribunal de les repousser par la force. Ce commissaire répondit qu'il fallait avertir la municipalité et lui demander la proclamation de la loi martiale. Un officier du régiment partit aussitôt pour l'Hôtel de ville. Les chefs de la' garde nationale y arrivèrent en même temps que lui. Tous ensemble informèrent le corps municipal de ce qui se passait. Le commissaire du roi confirma leurs renseignements.

Survinrent divers officiers de la milice citoyenne qui étaient allés reconnaître les émeutiers. Ils les représentèrent comme nombreux et renforcés de moment en moment par des]troupes de gens sans aveu.

La municipalité se hâta de saisir le conseil de prudence qu'ils lui donnaient d'une manière indirecte. « Considérant » le danger qu'il y aurait à effectuer dans le moment la sortie » des prisonniers, à cause de la haine publique si ouverte- » ment manifestée contre eux, elle décida de renvoyer cette » opération délicate à une heure plus opportune. >> Elle fit dire à M. d'Ollivier que : « vu les circonstances et la » situation des choses, le régiment devait se retirer (1). »

(1) Archives municipales de.Marseille ; délibérations du corps municipal, du 20 juillet 1790 au 22 février 1792 ; séance du 28 mai , pp. 132 et suiv. — Revue de la Révolution, octobre, 1887. Taine, etc., pp. 299-300.

Il fallut que Lieutaud se résignât à quitter sa prison de nuit, sous le déguisement d'un soldat suisse, comme s'il s'évadait (1). Le peuple ne laissait point passer en plein jour la justice souveraine de V Assemblée nationale.

En écrivant ces derniers mots, que semble dicter une réminiscence de l'ancien régime , on pense , malgré soi , à la justice du roi.

Le rapprochement n'est pas seulement dans les termes, mais dans les faits. Cette intervention de l'Assemblée pour arrêter le cours d'une procédure ressemble aux évocations devant le conseil, qui étaient si bien dans les habitudes et dans le génie de la vieille monarchie ; elle est en désaccord avec l'esprit de la Constitution nouvelle qui avait inscrit la séparation des pouvoirs au nombre de ses premiers principes.

Ce n'est pas qu'elle doive être l'objet d'un blâme ou d'un regret. Elle mettait fin à une injustice, donc elle était légitime; mais cette nécessité de s'interposer entre deux tribunaux de district et leurs accusés, démontrait d'une manière éclatante à l'Assemblée l'erreur commise dans la nouvelle organisation judiciaire de la France. Cette faute était de n'avoir pas placé les juges dans une sphère assez haute pour qu'ils pussent oublier la source de leurs pouvoirs , dominer les préjugés ou les passions de leurs concitoyens et n'avoir d'autres guides que la conscience , l'équité, la loi.

(1) Esquisses historiques, Marseille, depuis 1789 jusqu'en 1815 (Lautard), t. I, p. 98. Une escorte, fournie par le régiment d'Ernest, conduisit Lieutaud jusqu'à une lieue de Marseille; de là, il partit pour Paris, quittant son pays sans retour. Après le 10 août 1792, il fut traduit devant le premier tribunal révolutionnaire et absous, puis il émigra.

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