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CHAPITRE IX

Les faits que nous avons rassemblés dans la suite de cette étude nous ont montré l'influence exercée par Mirabeau pendant les deux premières années de la révolution en Provence ; mais cette influence ou plutôt cette autorité n'est pas tout entière contenue dans les limites tracées par ces faits mêmes. Pour s'en former une idée exacte et complète, il faut encore rappeler tel débat de la Constituante où les intérêts de Marseille furent en jeu et dans lequel le grand orateur intervint avec sa puissante parole, tel épisode de la vie locale qui atteste la persistance et la force de sa popularité dans cette ville comme dans celle d'Aix.

C'est un curieux chapitre de l'histoire de Mirabeau que celui de ses rapports avec le haut commerce de Marseille.

Au moment de son élection , malgré l'ordre rétabli et l'émeute pacifiée, il lui inspirait un mélange de répugnance et d'effroi dont témoignerait au besoin son succès pénible et contesté. Plus [tard, ce furent de nouvelles alarmes, lorsqu'il voulut s'associer à la propagande de Clarkson et de Wilberforce contre la traite et l'esclavage des noirs.

Ces deux philanthropes anglais poursuivaient une véritablerévolutionmorale, économique et chrétienne. Ils crurent pouvoir compter sur l'appui des chefs du mouvement en France.

Dans l'automne de 1789, Clarkson se rendit à Paris (1).

(1) Clarkson, On the Slave trade, etc., p. 383.

Il eut chez le duc de La Rochefoucauld une longue conférence avec l'abbé Sieyès, Bergasse, Pétion de Villeneuve, le marquis de Condorcet, Clavière, Brissot, Duroverai et Dumont. La majorité de ces députés et de ces publicistes pensa qu'il fallait renvoyer l'abolition de la traite à la première assemblée législative (1).

Mirabeau fut d'un avis tout différent : il estima que, vu sa nature et son urgence, la question devait être portée devant la Constituante. Il avait préparé une motion dans ce sens et tracé les grandes lignes d'un discours destiné à la soutenir. Il confia son manuscrit à Clarkson avec prière de l'examiner attentivement (2).

Clarkson admira la dialectique entraînante de cette esquisse, mais s'aperçut aisément que la connaissance précise et circonstanciée des faits avait manqué à l'orateur. Il se mit en devoir de la lui fournir (3).

Pendant six semaines, leur correspondance fut très active. Tous les deux jours Clarkson adressait des lettres de seize à vingt pages à Mirabeau, qui en accusait régulièrement réception par quelques lignes, le plus souvent éloquentes (4). Son imagination et son esprit étaient saisis par le sujet au fur et à mesure qu'ils le pénétraient mieux et plus avant. Ses convives remarquèrent bientôt dans la salle à manger la coupe d'un vaisseau négrier en miniature. C'était la reproduction de la gravure distribuée par Clarkson aux membres de l'Assemblée nationale, et qui, dans le premier moment, avait rendu l'archevêque d'Aix muet d'horreur (5). Mirabeau semblait vouloir s'inspirer de cette image.

Grâce à sa féconde collaboration avec Clarkson, son discours, dont il avait tout le premier senti le défaut, devenait

(1) Clarkson, On the Slave trade, etc., pp. 391-392.

(2) Id., ibid., p. 394.

(3) Id., ibid., pp. 394-395.

(4) Id., ibid., pp. 399 et 400.

(5) /d., ibid., p. 398.

lie plus en \)\\.\s> substantiel, dru et fort de choses, sans rien perdre du souille (pii l'animait. Les arguments que l'on peut invoquer contre l'esclavage et la traite étaient groupés avec un ait irrésistible ; toutes les raisons plus ou moins spécieuses des esclavagistes réduites à leur juste valeur, c'est-à-dire à néant. Ce déploiement de puissance oratoire faisait encore mieux ressortir la sagesse de la conclusion. Mirabeau jugeait que « l'atfranchissement des noirs ne » pouvait être que l'ouvrage du temps, parce qu'il leur se- » rait funeste à eux-mêmes si une fortuite libération leur » était accordée au milieu de leur ignorance que des bar- » bares ont rendue stupide ou féroce. » En revanche, la traite ne pouvait être trop promptement abolie : « elle n'est, » s'écriait Mirabeau « tolérable sans aucun rapport (1). »

(1) Lucas de Montigny, t. VII, p. 200.

Le propre génie philanthropique de Mirabeau, l'exemple, les discours et les écrits de Franklin, de Clarkson et de Wilberforce ont, avant tout, inspiré ce beau réquisitoire; peut-être convient-il aussi de tenir compte d'une lettre qu'un personnage, d'ailleurs peu connu, de Bacon, adressa à l'orateur, le 8 décembre 1789? Elle est inédite, conservée dans les papiers de M. Lucas de Montigny. M. Ch. de Loménie a bien voulu nous la communiquer :

« Si quelques degrés de l'esclavage ont pu exciter votre indignation , » quelle impression profonde n'aurait pas fait sur votre âme le tableau hi- » deux de l'esclavage tel qu'il existe actuellement? Pour le bien de l'huma- » nité, il serait à souhaiter que vous l'eussiez vu ! Bientôt cette tache hor- » rible, qui enlaidit toutes les constitutions 'depuis qu'elles tolèrent le trafic » abominable de nos semblables, disparaîtrait de la surface du globe.

» Il est, Monsieur, de votre sagesse, de votre justice, de vos lumières de a sauver notre belle constitution de cette horrible contradiction dans la- » quelle sont tombées toutes les nations.

» La politique ne peut pas, dans l'état actuel des choses, établir la liberté » dans nos colonies, mais elle doit préparer les moyens qui doivent con- » duire à une époque où elle le sera {sic). Ainsi nos législateurs doivent , » en pleurant, tolérer la traite pendant trois ou quatre ans.

» A toutes les raisons que votre éloquence, votre raison, votre justice, » votre humanité pourront développer, je vous prie d'ajouter l'exemple ad- » rairable de la plus grande partie de l'Amérique septentrionale. Ces illus- » très citoyens, après avoir reconquis leur liberté, se sont sauvés du re- » proche fait aux autres nations en donnant la liberté à leurs semblables. »

Sans attacher à ce rapprochement plus d'importance qu'il n'en mérite, il faut noter le bel éloge que ^Mirabeau fait de l'Amérique du Nord. Il oppose ses accroissements de population à l'effrayante déperdition de vie humaine qui se produit dans nos iles. Là, dit-il, « comme en un vaste cimetière,

Ce travail de préparation intense n'échappait point au comité formé par les délégués des villes d'industrie et de commerce et séant auprès de l'Assemblée; il exprima, dans une circulaire, la crainte que Mirabeau n'exécutât son projet de parler contre la traite et l'esclavage (1). Les armateurs de Marseille s'émurent vivement. M. de Sinéty, l'un des députés de la sénéchaussée pour la noblesse , s'appliqua à rassurer leurs inquiétudes qui lui semblaient des plus légitimes. « Cet objet, » écrivait-il à ses concitoyens de la chambre de commerce, « nous a paru aussi important qu'à » vous-mêmes. » Peu s'en fallait qu'il ne qualifiât de noble la cause de la traite ; il l'appelait excellente (2).

Cette cause excitait dans les différents ports un intérêt si passionné, que plus d'un député aurait craint de rendre les armateurs ennemis de la Révolution, en votant l'abolition d'un si cruel trafic (3). Mirabeau n'était pas disposé à ces ménagements. Quand il se vit entièrement armé , il s'entretint avec Clarkson du jour où il présenterait sa motion ; mais avant de la lancer, il crut prudent de pressentir l'Assemblée. Le résultat de cette épreuve fut pour lui un véritable désappointement. Les menées et les sollicitations du comité des planteurs auprès des députés avaient porté leurs fruits. Trois cents seulement, c'est-à-dire une assez faible minorité, se déclarèrent déterminés à soutenir Mirabeau sans conditions et pour obéir à la justice. Cinq cents autres se seraient ralliés à sa motion, si l'Angleterre avait voulu s'engager, de son côté, à supprimer la traite (4).

» viennent s'engloutir les nombreuses colonies dont l'Afrique se dépouille » {Mémoires de Mirabeau), t. VII, p. 154-5.

(1) Archives de la chambre de commerce, correspondance, série BB, article 126 : les délégués de Marseille au comité du commerce et des manufactures de France au comité de correspondance de la chambre de commerce de cette ville (21 mars 1789).

(2) Idem, correspondance administrative, BB, article 313 : lettre de M. de Sinéty à MM. les députés et échevins de la chambre de commerce (26 décembre 1789).

(3) Clarkson, etc., p. 392,

(4) Id., ibid., p. 403.

Pour obtenir cet engagement, ou tout au moins l'assurance que le ministère anglais était lermement résolu à cette abolition, Mirabeau s'adressa à Wilberforce.

11 lui avoua franchement les préventions et les préjugés contre lesquels il aurait à lutter. Tous ses raisonnements n'en triompheraient pas sans l'assurance qu'il demandait. Il redoutait surtout l'effet que produiraient ses adversaires, en alarmant la jalousie de la Constituante contre les Anglais. « Dans les bonnes voix de l'Assemblée » ajoutait-il, « j'en per- » drai le plus grand nombre et la presque totalité, si je ne » parviens pas à persuader que l'Angleterre imitera infail- » liblement notre exemple ou plutôt concourra à l'exécution » de notre loi le jour où nous abolirons l'infâme prati- » que (1). »

Un concours si précieux offert avec tant d'élan à l'apostolat dont Wilberforce avait fait sa vie, dut à coup sûr, toucher ce philanthrope, que des louanges données à sa vertu par le plus grand orateur de la Constituante ne purent laisser insensible ; mais bien qu'il fût l'ami de William Pitt, il lui était difficile, peut-être môme impossible, de tenter avec quelque chance de succès, auprès du ministre, la démarche que Mirabeau sollicitait de lui. On ne connaît pas sa réponse, on ne sait même pas s'il répondit (2). Clarkson assure que Mirabeau lui remit une lettre pour Pitt et le pria de la présenter lui-même au ministre (3).

On a tout lieu de penser qu'il n'avait pas grande confiance dans la réussite de cette tentative directe ; mais il s'agissait de couvrir la retraite et de la faire en bon ordre.

L'échec final, évité seulement grâce à une prudente abstention, ne doit pas nous empêcher de reconnaître le désintéressement philanthropique avec lequel Mirabeau avait embrassé la cause abolitionniste. Il ne s'était pas arrêté

(1) Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau, t. VII, pp. 116-17.

(2) Id., ibid., p. 121.

(3) Clarkson, etc., p. 403.

devant la crainte d'irriter les grands négociants de Marseille.

Six ou sept mois plus tard, il mérita leur reconnaissance et leur admiration.

C'était dans l'affaire des retours de l'Inde.

Le 3 avril 1790, la Constituante avait décrété que le commerce au delà du cap de Bonne-Espérance serait libre à tous les Français, Le 28 juin, par l'organe de M. Fontenay, deux de ses comités (1) lui proposèrent de décider que les retours de l'Inde continueraient d'être faits exclusivement au port de Lorient. Ils jugeaient impossible d'assurer, par un autre moyen, la perception des droits qui (c étaient, » disaient-ils, « la sauvegarde de nos manufac- » tares (2). »

Les députés de la chambre de commerce de Marseille à Paris, MM. Salles, Laflèche, Rostagny avaient pressenti ce projet de décret et écrit à leurs commettants les difficultés comme les oppositions que rencontrait la cause de leur ville; mais ils ne désespéraient pas. Ces difficultés mêmes n'avaient fait qu'exciter leur zèle; puis ils n'ignoraient pas qu'ils auraient un puissant appui. « Le comte de Mirabeau, » disaient-ils « montera à la tribune pour défendre tous vos » intérêts, il les défendra bien. Vous savez qu'il n'a qu'à )) vouloir pour bien faire et faire le bien. Ses talents, ses » connaissances et surtout son amour de la gloire nous » assurent une défense solide et brillante. Il est incommodé » dans ce moment (10 juin 1790); on devait rapporter l'affaire » de l'Inde la semaine dernière ; nous avons eu le crédit » de faire renvoyer ce rapport (3). »

« Nous comptons sur M. de Mirabeau » répondaient la chambre de commerce et le comité de correspondance

(1) Le comité d'agriculture et de commerce et celui des impositions.

(2) Archives parlementaires, t. XVI, p. 543.

(3) Archives de la chambre de commerce, correspondance, série BB , art. 127 : MM. Salles, La Flèche et Rostagny à MM. les maire et députés du commerce de Marseille.

nommé par los iiégociunls (1). « Il a pris Marseille en très » grande affection. Les intérêts de cette ville paraissent » être devenus les siens propres. Nous mettons toute notre » confiance dans sa justice, dans l'habileté de son génie » et la force de son éloquence (2). »

Mirabeau ne trompa point cette attente. Dans un discours écrit, il sut manier les principes et les faits économiques avec une dextérité magistrale qui frappa vivement ses auditeurs. Il fit ressortir la contradiction que présentaient la loi du 3 avril et le projet de décret du 28 juin.

« Quel est le sens de cette loi? » demandait-il. « Ou elle » est inintelligible, sans objet, sans application, ou elle as- » sure la liberté du commerce de l'Inde à tous les ports » du royaume, comme elle l'a rendue à tous les Français.

» Je ne conçois pas comment on a proposé d'assujettir » les commerçants de l'Inde à faire leurs retours dans un » port plutôt que dans un autre. Les mots gêne et liberté » ne sont synonymes dans aucune langue. Ce n'est pas » après avoir aboli des privilèges que la loi pourrait créer » des privilégiés. »

Privilèges et prohibitions sont également condamnés par Mirabeau. « Laissez faire, laissez passer, voilà en deux )) mots tout le commerce, » dit-il en se souvenant de M. de Gournay.

Au nom de ce principe, il réclame pour Marseille le droit, non exclusif, de recevoir les vaisseaux revenant des Indes

(1) Les membres de ce comité étaient au nombre de douze, savoir : MM. Jean-Louis Rolland, Samatan l'aîné, Ange Rambot, Antoine Patot, Gimon l'aîné, Albouy, Seymandy , Vcnce , Charles Salles, Jean François, Roustan , Sallier. Ils avaient été nommés pour suivre la correspondance avec les députés extraordinaires auprès de l'Assemblée nationale, élus par la généralité des négociants de Marseille. Le 21 mai 1790, avec l'autorisation du ministre de la marine, M. de La Luzerne, la chambre de commerce s'adjoignit ce comité (archives de la chambre de commerce, registre de lettres, commencé le 13 novembre 1789 et fini le 28 septembre 1790, BB, art. 71, {"' 63-4 et 74).

(2) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance, série BB, art. 71, f° 95 : à MM, les députés extraordinaires (28 juin 1790).

et d'entreposer les marchandises rapportées par ces vaisseaux pour les envoyer ensuite à Constantinople et dans toutes les échelles du Levant.

C'est là un grand commerce que le monopole de la compagnie des Indes a empêché de naître ; la liberté peut et doit le fonder. Marseille en est le centre d'impulsion tout indiqué (1).

Ce discours, dont nous ne donnons ici qu'un rapide crayon, suffirait à prouver qu'il faut accepter avec réserve les assertions de Dumont sur la trop hâtive préparation de Mirabeau (2).

Celui-ci creusa son sujet et, avant de prononcer son solvant discours, comme l'appelait le capitaine d'infanterie Godard qui avait vécu dans l'Inde et commandé dans les armées des princes Hindous (3), il voulut en essayer l'effet sur un tout petit comité. Le 17 juin il le lut chez lui à MM. Salles, Laflèche, Rostagny qui le jugèrent très fort et marqué à l'empreinte de son génie (4). A la tribune, le 28 juin, il fit une sensation profonde; la Constituante en ordonna l'impression (5).

Ce fut une grande journée oratoire ; ce ne fut pas une victoire matérielle. Mirabeau ne put ni surmonter les jalousies dont Marseille était l'objet (6), ni l'emporter sur la coalition qui s'était formée contre elle entre la Bretagne et la Normandie, très influentes dans l'Assemblée (7). La liberté

(1) Archives parlementaires, t. XVI, pp. 553, 557-8.

(2) Souvenirs de Mirabeau, par Etienne Uumont, de Genève, pp. 140-1.

(3) Papiers de M. Lucas de Montigny : lettre de M. Godard , capitaine d'infanterie (1" juillet 1790), communiquée par M. C. de Loménie.

(4) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance, série BB , art. 127 : MM. Salles, Laflèche et Rostagny à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (18 juin 1790).

(5) Id., ibid., BB , art. 127 : MM. Rostagny et Laflèche à MM. les maire et députés du commerce de Marseille.

(6) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 9 février au 10 septembre 1790 : lettre de M. de Sinéty (16 juillet 1790), p. 215 : « Marseille a bien des jaloux. »

(7) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance,

fut refusée aux retours de Vlnde. Toulon p(jur la Méditerranée dut eu partager le privilège avec Lorient pour l'Océan (1).

Malgré cette demi-défaite, la chambre de commerce et le comité de correspondance adressèrent à Mirabeau de chaleureux remerciements et d'élogieuses félicitations en l'assurant « que leurs sentiments de reconnaissance étaient » bien mieux gravés dans leur cœur que tracés dans leurs » expressions (2). »

Cette reconnaissance, mêlée d'admiration, fut mise à une assez forte épreuve, lorsque, du 27 août au 29 septembre 1790, la Constituante délibéra sur une seconde émission d'assignats.

Le décret du 19 décembre 1789 en avait déjà créé quatre cent millions (3). Mirabeau en réclamait seize cent millions de plus pour assurer le remboursement de la dette arriérée, de la dette exigible et de la finance des charges supprimées (4).

Le débat ne se renferma pas dans l'Assemblée ; de hardis spéculateurs s'appliquèrent à organiser dans toute la France une véritable agitation en faveur du plan de Mirabeau. A Paris, servis par des motionnaires ambulants, des écrivains et des crieurs publics qui, au dire de Malouet, marquaient au sceau de la réprobation les adversaires des assignats (5), ils réussirent si bien que toutes les sections se prononcèrent pour cette forte émission (6). Le peuple de cette grande ville où la sagesse et le bon sens n'étaient pas à l'ordre du

série BB, art. 127 : de M. Rostagny à MM. les maire et députés du commerce (19 juillet 1790).

(1) Idem, registre de lettres, commencé le 13 novembre 1789 et fini le 28 septembre 1790 : BB, art. 71 : à M. de Sinéty, pp. 123-24.

(2) Id., ibid. : lettre à M. Riquetti l'aîné, pp. 131-132.

(3) René Stourm , Les finances de l'ancien régime et de la Révolution, t. II, p. 268.

(4) Archives parlementaires, t. XVIII, pp. 360 et 364. Séance du 27 août 1790.

(5) Idem, t. XIX, p. 684.

(6) The despatches of Earl Gower, p. 34.

jour, la souhaitait avec une sorte de passion (1). En revanche, la majorité des places de commerce ou d'industrie, telles que Rouen, Lyon, le Havre, Reims, Elbeuf, Sedan, Amiens, Ca.en, Laval, Saint-Quentin, Romorantin , Dieppe, Marseille (2), se prononçait contre la mesure proposée dont elle signalait les dangers (3). Bordeaux, Nantes, Lorient, Louviers exprimaient un avis contraire; mais le vœu de Nantes et de Bordeaux avait été formé dans des assemblées tumultueuses d'où la partie la plus saine du commerce s'était retirée pour protester (4). Condorcet et Lavoisier publiaient de savants mémoires contre l'émission projetée (5). Le premier faisait observer qu'il y avait moins de quatre cent millions d'assignats en circulation et que déjà ils perdaient 6 pour 100 contre l'argent (6).

Inspiré par Claviére, fortement secondé dès le début de la polémique par le pasteur genevois Reybaz (7), Mirabeau

(1) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance, série BB, art. 127 : MM. Salles, Laflèche, Rostagny et Greling à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (18 septembre 1790) : « Le peuple de Paris montre une sorte d'avidité pour cette opinion qu'il regarde comme une source de bonheur pour lui. »

(2) Archives ■parlement aires , t. XIX, p. 193. Archives de la chambre de commerce de Marseille, série BB, art. 127 : lettre de MM. Salles, Laflèche, Rostagny , Greling à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (11 septembre 1790).

(3) Idem, série BB, art. 314 : M. Lejeans à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (24 septembre 1790).

(4) Idem, série BB, art. 127 : lettre de MM. Salles, Laflèche, Rostagny et Greling, etc.

(5) Archives parlementaires, t. XVIII, pp. 532 et suiv. ; 546 et suiv.

(6) Idem^ t. XVIII, p. 532. A Marseille, sur la fin d'août, on ne pouvait se procurer des espèces qu'en perdant 4 pour 100 sur les assignats (archives de la chambre de commerce , registre des lettres écrites , commencé le 13 novembre 1789 et fini le 28 septembre 1790; BB, art. 71 : lettre à M. Posscl à Toulon, f° 132). Dans la seconde quinzaine de décembre, la perte atteignait la proportion de 8 pour 100 (Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 28 : interrogatoire et réponses prises par nous, Jean Lejourdan, président : interrogatoire de Louis Oscur).

(7) Etienne Dumont, etc., p. 401 : Glavière fut le créateur des assignats: pp. 284-5: Reybaz, (jui avait fait ses discours sur les assignats. — Plan, un collaborateur de Mirabeau, p. 64 : Mirabeau à Reybaz (27 août) : « Je vous » envoie tous les compliments que m'a valus l'excellent discours dont vous » m'avez doté. »

défendit i)io(l ;ï pied, contre toutes les attaques, le terrain où il s'était placé. Pour rassurer les craintes (pie soulevait sa motion, il invoqua, en vrai fils de l'Ami des hommes, le grand princi[»e des physiocrates : « Je demande » s'é- » criait-il le 27 septembre, « à tous les philosophes, à tous » les économistes, à toutes les nations de la terre, s'il n'y » a pas plus de réalités, de richesses véritables dans la » chose dont les assignats sont le type que dans la chose » adoptée sous le nom de monnaie.

» Mais nos assignats, » dit-on, « éprouvent ce désavantage, » relativement à la monnaie, c'est de ne représenter, en » dernier résultat, qu'une seule chose, à savoir les biens » nationaux. Eh qu'importe, si les biens nationaux repré- » sentent tout !

)) Les terres productives de tout valent bien les métaux )) qu'elles produisent (1). »

Le 28 septembre, les débats continuèrent. Mirabeau parut encore une fois à la tribune. On déclara la discussion close. La séance du lendemain n'en fut pas moins longue et orageuse; elle commença à onze heures du matin et ne se termina qu'à huit heures du soir. Il fallut procéder à un appel nominal. Une majorité de cinq cent huit voix, sur quatre cent vingt-trois vota l'émission de 800 millions d'assignats à cours forcé et sans intérêts (2).

Il allait bientôt y en avoir 1,200 millions en circulation. Cette somme était inférieure ou à peu près égale au capital représenté par les biens nationaux susceptibles d'être mis en vente (3). Le décret stipulait qu'elle ne pourrait jamais être dépassée (4).

(1) Archives parlementaires, t. XIX, pp. 265-6.

(2) Archives parlcrneiitaires , t. XIX, pp. .307-8 et 316. Archives de la chambre de commerce de Marseillle, BB , 127: MM. Rostagny, Salles,^ Greling et Laflèche, à MM. les maire et députés, etc.. (29 septembre 1790).

(3) Archives parlementaires, t. XVIII : Réflexions sur les assignats et sur la liquidation de la dette exigible, lues à la Société de 1789, par M. Lavoisier, député suppléant au bailliage de Blois, p. 548.

(4) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 77-8. — Archives parlementaires, [ t. XIX, p. 316.

Mirabeau s'applaudit de ce résultat. « Vous trouverez » réunis dans le même paquet, » mandait-il au major Mauvillon, « deux discours sur la mesure des assignats que j'ai » fait passer et que je compte au nombre de mes princi- )) paax services. C'est vraiment là le sceau de la révolu- » tion (1). »

Le père Ducliêue disait à peu près la même chose, mais en d'autres termes (2). Fâcheuse rencontre pour Mirabeau!

Cette fois le désaccord était complet entre le grand orateur et le haut commerce de Marseille qui regardait cette émission d'assignats comme une calamité publique (3).

Mais rien ne prouve ou ne laisse supposer que ce désaccord ait été jusqu'à la rupture. Les armateurs et les négociants sentaient trop combien il leur importait de ne pas s'aliéner Mirabeau.

Sa popularité et le prestige de son nom étaient toujours grands à Marseille et à Aix.

Les amis de Lieutaud et la municipalité le regardaient également comme leur protecteur et comme l'arbitre de leurs dissentiments. Des patriotes modérés, mais sincèrement attachés à la Révolution, lui écrivaient qu'ils ne pouvaient trouver de termes assez expressifs pour peindre leur joie et celle du bon peuple marseillais à la pensée de le revoir parmi eux pendant dix ou douze jours (4).

La société patriotique d'Aix, qui n'hésitait pas à le croire enfant de la ville ^5), accueillait avec les plus grandes mar-

(1) Lettres du comte de Mirabeau écrites à un de ses amis d'Allemagne, p. 524.

(2) René Stourn, Les finances de l'ancien régime et de la Révolution, t. II, p. 284.

(3) Archives parlementa ires, t. XIX, p. 190.

(4) Bibliothèque publique de Marseille, carton nC , in-8°, pièce vin : les vœux dos citoyens patriotes de tout le peuple marseillais, à M. Riquetti l'aîné, ci-devant comte de Mirabeau.

(5) Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux Alphéran, LIX, premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 188 : « Ce digne représentant de la nation, à qui la ville d'Aix se gloriliera toujours d'avoir donné naissance. »

ques triionneur st)ii buste, dont un sculi)leui', du nom de Ferdinand, lui avait l'ait honnnafîe. C'était le 20 s('[)tenibi'e. Le busle entra dans la salle au bruit tles tandjours battant aux champs, i)reeé(lé par le colonel de la garde nationale, escorte par un détachement de (;ette milice citoyenne. Toute l'assemblée était debout, animée d'un sentiment d'amour et de respect. Le président, donnant un libre cours à sa rhétorique, unit la glorification de Mirabeau à ses remerciements pour l'artiste et pour la garde nationale. Un des orateurs de la société, M. Constans, demanda que le procès-verbal de la séance fût adressé à Mirabeau avec une lettre du président (1).

Mirabeau se montra très touché de cette manifestation. Le 27 octobre 1790, il témoigna aux Amis de la constitution d'Aix sa reconnaissance avec une effusion exagérée et une certaine gaucherie où l'on reconnaît la main d'un secrétaire peut-être de second ordre (2).

Ce langage emphatique et déclamatoire, qui porte à peine la marque de Mirabeau, était peut-être mieux approprié au goût de ses correspondants que le style profondément per-

(1) Bibliothèque Méjanes, premier livre des délibérations des Amis de la constitution d'Aix, LIX, p. 188.

{2) 1(1., ibid,, p. 296. Teneur de la lettre de Mirabeau à la société des Amis de la constitution : « Les bontés dont vous venez de me combler » sont bien faites pour consoler l'homme public qui, découragé à tous les » pas, ne vit que du sentiment de sa conscience et de l'amour qu'il porte à » ses concitoyens. La manière flatteuse dont vous avez accueilli mon buste » m'a presque trompé sur mes faibles services ; mais revenu du plaisir dé- » licieux que j'ai éprouvé à vous lire, j'ai pensé que tant d'hommages » n'étaient dus qu'au souvenir de nos communs dangers , de nos premiers » succès. En me traitant comme votre frère d'armes, vous avez récompensé, » Messieurs, la plus douce habitude de ma vie, celle de me rappeler la loi » que vos suffrages m'ont imposée. Aujourd'hui, sûr de votre approbation, « heureux par l'art magique de l'honnête citoyen qui m'a placé parmi vous, » pénétré des procédés de la brave milice qui m'y a introduit, il ne me reste » plus qu'un désir à former. Puisse la mâle liberté reposer enfin sur l'im- » mortel Evangile de notre constitution! Puissé-je, dégagé de mes serments, » aller bientôt serrer des liens qui enchaînent à jamais ma très sincère re- 1) connaissauce.

» J'ai l'honneur d'être, avec la plus afifectueuse confraternité. Monsieur le » Président et Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur. »

MIRABEAU ET LE HAUT GOMMEnCE DE MARSEILLE. 501

sonnel qui donnait un si puissant relief à ses pensées vraiment originales.

Il savait au besoin être moins lui-même pour ne pas déconcerter l'admiration dont il était l'objet en Provence. Plus que jamais il tenait à y conserver l'empire de l'opinion.

Il songeait à intervenir directement et en personne à Aix et à Marseille.

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