CHAPITRE X
L'intervention que méditait Mirabeau se serait rattachée, comme un épisode, à l'œuvre qu'il avait toujours voulu accomplir et qu'il poursuivit plus particulièrement dans les derniers mois de sa carrière. Son but était de sauver la monarchie, de rétablir l'ordre mais non pas tordre ancien (1), d'améliorer la Constitution en conservant les principales bases sur lesquelles elle reposait , de relever l'autorité royale en la conciliant avec la liberté publique et de raffermir le pouvoir exécutif, sans abandonner une seule des conquêtes et une seule des destructions de la Révolution (2).
Ce programme n'indiquait chez Mirabeau ni conversion, ni volte-face.
Depuis l'ouverture de la période électorale en 1789 jusqu'à sa mort, ses principes n'ont pas varié; son attitude n'a pas changé. Il est aa fond resté le même : à la fois puissant révolutionnaire et défenseur convaincu du pouvoir monarchique réglé par les lois (3) ; mais dans le mois de décembre 1790 les événements ont paru sonner pour lui
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, p. 251 : « Je suis l'homme du rétablissement de l'ordre, et non pas d'un rétablissement de l'ordre ancien. »
(2) Idem, t. II, p. 25. Dix-septième note du comte de Mirabeau pour la cour, pp. 414, 426, 427, 428, 429, 431 et 432.
(3) Idem, t. II, p. 25. Première note du comte de Mirabeau pour la cour.
l'heure d'une action décisive contre les exagérations et les excès de la Révolution.
Les limites de notre sujet ne nous permettent pas de retracer l'histoire bien connue de ses relations avec la cour.
Elles commencèrent le 10 mai 1790 par l'envoi d'une première lettre au roi (1).
L'accueil que Louis XVI et Marie-Antoinette firent à cette lettre, et la promesse d'une rémunération pécuniaire qui semblait à Mirabeau aussi légitime que le traitement d'un ministre (2), le rendirent comme ivre de bonheur. Heureux de sortir de la vie gênée et aventureuse qu'il avait menée jusque-là, il l'était plus encore « par le juste orgueil de penser que l'on comptait enfin avec lui. »
Son activité prit un nouvel essor. M. de La Marck, son principal intermédiaire avec la famille royale, nous le représente alors « tantôt à la tribune, tantôt dans son cabi- » net , à l'affût de tout ce qui se passait , de tout ce qui se » disait, dictant à son secrétaire, écrivant lui-même, revi- » sant les écrits qu'il faisait faire, provoquant des discus- » sions pour faire jaillir des idées nouvelles, s'emparant » lui-même de ces idées pour les rédiger par écrit ou char- » géant les autres d'en faire la base de leur travail (3). »
Bientôt il s'aperçut que bornée à l'élaboration de notes pour la cour, sa tâche nouvelle était ingrate et stérile. « Je » l'avoue non sans regret, » écrivait-il le 28 septembre 1790, « je suis très peu utile. On m'impose plus le devoir de ser- » vir qu'on ne m'en donne le pouvoir. On m'écoute avec plus » de bonté que de confiance ; on met plus d'intérêt à con- » naître mes conseils qu'à les suivre (4). »
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. II, pp. 11 et 13.
(2) Mirabeau ne toucha qu'une partie de ces honoraires. — Louis Passy, ibid., p. 97. — Mémoires de Mirabeau, t. VII, pp. 352-353.
(.3) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, pp. 164 et 172.
(4) Idem, t. Il, pp. 196.
Pour exercer une action réelle sur le sort du roi et sur la marche du gouvernement, il fallait que Mirabeau devînt ministre lui-mc^me ou pût se concerter avec les ministres. Or, tant que ceux qui étaient en charge conserveraient leurs portefeuilles , ce concert serait impossible. Le roi exigeait qu'ils ne fussent pas dans le secret de ses relations avec Mirabeau (1). D'ailleurs ils n'avaient ni la confiance dn pays ni celle de l'Assemblée. Leurs intentions étaient suspectes à tort ou à raison; leur impé'ritie, évidente (2). Mirabeau insistait sur la nécessité de les remplacer et pressait le roi de provoquer le rappel du décret du 7 novembre 1789, qui interdisait la formation d'un ministère pris dans le sein de l'Assemblée nationale (3). M. de La Marck appuyait ce conseil et démêlant sans peine l'arrière-pensée ambitieuse de Mirabeau , écrivait à la reine : « On s'est » occupé de sa fortune ; il faut s'occuper de sa gloire ; on » lui a fait espérer d'être ministre, il faut qu'il soit con- » vaincu qu'il le sera (4). »
Louis XVI sentit l'importance de cet avis ; il n'y donna aucune suite (5). Le 19 octobre 1790, au nom des comités diplomatique, colonial, militaire et de la marine, le baron de Menou, esprit médiocre, superficiel et vain (6), déclara que le décret devait être conservé comme le palladium de la liberté. L'Assemblée se garda bien de l'abolir (7). Le lendemain une faible majorité de quatre cent quarante voix
(1) Correspondance, etc., t. I, pp. 193-4.
(2) Idem, t. II, pp. 218-9.
(3) Idem, t. I, pp. 202-3 ; t. II, pp. 218-219, 232.
(4) Idem, t. I. p. 203.
(5) Id., ibid., p. 203.
(6) « C'était, » dit Dubois-Crancé , « un bon vivant, aimant par-dessus » tout la table et les femmes ; né avec une physionomie heureuse, peu de » génie, il ne joua dans la minorité de la noblesse qu'un rôle secondaire. A » la fois membre du comité militaire, du comité diplomatique et du comité » d'Avignon, il se cachait à tous les solliciteurs comme étant surchargé » d'affaires, et ces affaires étaient des parties de filles » {Dubois-Crancé par Th. Jung, t. I, pp. 100-101).
(7) Archives parlementaires, t. XIX, p. 714.
sur quatre cent huit, permit aux ministres de garder leurs postes (1).
Découragé, mécontent, irrité, Mirabeau s'abandonna à de violents accès de fougue tribunitienne, pour épouvanter les réactionnaires triomphants, messieurs du rétrogade, comme il les appelait (2;, et peut-être aussi pour intimider la cour qui , fîére du maintien des ministres, pouvait éprouver la tentation de se passer de lui (3).
Cette victoire de la droite n'eut pas de lendemain. Les ministres étaient de fait renvoyés « par le tyran le plus absolu^ l'opinion publique et l'impérieuse nécessité (4), »
Au bout de quelques jours, ils durent céder aux ordres de ce tyran; mais leur retraite et leur remplacement, dans le courant de novembre, furent pour Mirabeau l'occasion d'un déboire. Il ne put obtenir l'entrée d'un seul auxiliaire dans le nouveau cabinet. Tous les choix avaient été suggérés par La Fayette (5).
Il ne resta à Mirabeau d'autre parti à prendre que d'accueillir les avances de M. de Montmorin. C'était le seul des anciens ministres qui fût demeuré en place. Isolé au milieu des collègues qui venaient de lui être adjoints, il sentit redoubler en lui le désir qu'il éprouvait de s'unir à Mirabeau pour sauver son maître et la monarchie (6). Mirabeau, sous différents prétextes, retarda leur entrevue. Elle eut lieu le dimanche 5 décembre et dura de dix heures du soir à une heure et demie du matin (7).
M. de Montmorin parla longuement, et pour conclure demanda à son interlocuteur de l'aider : 1° à tracer un
(1) Archives parlementaires, t. XIX, p. 737.
(2) Correspondance , etc., t. II, p. 251 : Le comte de Mirabeau au comte de La Marck : « Messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer. <>
(3) Idem, t. II (en note, pp. 256-7).
(4) Idem, t. II , p. 262.
(5) Idem, t. II, p. 383. — The despatches of Earl Gower, p. 45.
(6) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I, p. 221 ; t. II, pp. 383-4.
(7) Idem, t. II, pp. 386-7.
plan qui put faire finir l'Assemblée sans secousse ; 2° à chauler l'opinion des déparlements, à veiller sur les élections et à repopulariser la reine ; 3" à regagner personnellement la confiance de cette princesse : « ou plutôt » ajouta-t-il, « je ne vous demande rien; éclairez-moi, se- » condez-moi (1). »
Mirabeau fut touché de ce ton de confiance et de sincérité. « Ce n'est pas» répondit-il, «le ministre du roi, obligé » quelquefois de jongler, que je viens d'entendre, c'est » M. de Montmorin, c'est un homme d'honneur qui m'a » parlé et qui ne veut pas me tromper. Je vous servirai, )) je vous seconderai de tout mon pouvoir. Il s'agit d'abord » d'arrêter un plan et je vous communiquerai sur celaquel- » ques idées (2). »
C'était précisément ce que souhaitait M. de Montmorin; il désirait un exposé où seraient rassemblées et coordonnées les vues que Mirabeau dispersait dans ses notes (3).
Terminé et remis au ministre sur la fin de décembre, cet exposé ou ce mémoire est intitulé : aperçu de la situation de la France et des moyens de concilier la liberté publique et l'autorité royale.
Il renferme deux parties fort inégales.
L'état de la France y est l'objet d'une étude aussi pénétrante que pessimiste.
Mirabeau distingue la révolution de la constitution.
La première est accomplie. Ses bienfaisantes conquêtes sont tellement irrévocables qu'aucun bouleversement, pas même une contre-révolution armée ne pourrait les détruire (4).
Mais la constitution a des défauts, même des vices organiques. Mirabeau les dénonce avec sagacité. Ils tiennent aux préoccupations mêmes qui ont dominé la Constituante.
(1) Correspondance, t. 11, pp. 392-3.
(2) Idem. t. II, p. 394.
(3) Idem, t. II, p. 400.
(4) Idem, t. II, p. 434.
Ses législateurs, fait observer Mirabeau, ont cru résoudre le problème d'une monarchie parfaitement libre, en admettant la royauté dans la théorie et en l'oubliant dans la pratique (1).
Il importe de corriger cette constitution et de la reprendre en sous main.
Ce n'est pas à l'Assemblée nationale, c'est à une nouvelle législature qu'il faut confier cette œuvre (2).
Ici l'on peut se demander si Mirabeau n'a pas trop cédé à ses sentiments de malveillance et quelquefois même de mépris pour cette grande Assemblée.
Sans doute, elle avait eu de l'inexpérience. Le spectacle qu'offraient ses séances n'était pas toujours des plus édifiants. Les Anglais se permettaient de jouer sur un théâtre de Londres une parodie où Ton voyait le président armé d'une grosse cloche et occupé à faire taire les députés, qui parlaient tous à la fois (3) ; ces députés ne représentaient pas moins pour l'intelligence et le patriotisme l'élite de la nation. Quelle que fût alors l'admirable fécondité de la France, pourrait-elle fournir aussitôt un second ban de législateurs dignes de remplacer ceux dont Mirabeau répudiait le concours? Les nouveaux élus ne seraient-ils pas plus médiocres, partant plus violents, moins capables d'obéir aux conseils d'une sagesse supérieure ? Comme
(1) Correspondance, t. II, p, 442.
(2) Idem, t. II, pp. 420, 421, 435 et 436.
(3) Bardoux. — La comtesse Pauline de Beaumont, p. 123. Cette caricature ne chargeait pas beaucoup la réalité ; témoin ce passage du Journal d'un étudiant pendant la Révolution (Gaston Maugras, p. 24) : « Passons à » l'Assemblée nationale. Bon Dieu ! Quelle idée on s'en fait en province ! » L'on croit qu'en la voyant on doit être frappé de respect et de vénéra- » tion ! Elle n'est rien moins que cela. Figure-toi plutôt une troupe de per- » sonnes assises cà et là, — car rarement ces messieurs y sont tous, — agités » de différentes passions, de diverses opinions, n'écoutant point l'orateur » qui a obtenu la parole avec beaucoup de peine et le laissant pérorer tout » à son aise, se parlant entre eux avec beaucoup de feu, souvent ne s'en- » tendant pas, étourdis par une grosse cloche que M. le président a tou- » jours en main pour faire cesser le bruit qu'il semble se délecter à aug- » menter. »
508 MrnABiîAU et r,A provencr.
Etienne Dumont le disait ;'i Miraboau, il n'était rien de bon qu'on no pût obtenir de la Constituante conduite par sept ou huit chefs marchant de concert avec sincérité (1).
Or l'expérience commençait à venii- à la [dupart de ceux qui en dirigeaient les différents groupes; ils ne dissimulaient ni leurs craintes, ni leurs embarras; ils s'apercevaient des défauts de leur œuvre, accomplie au jour le jour, et qu'une mûre revision pouvait corriger. Mirabeau aurait dû chercher à s'entendre avec eux et ne pas oublier que c'était surtout dans l'Assemblée qu'il avait du crédit et du pouvoir (2).
Peut-être ne l'eût-elle pas suivi dans les remaniements absolus qu'il voulait faire subir à la constitution; mais qui sait si dans sa manière de les concevoir il ne se montrait pas trop révolutionnaire, trop radical? Dans tous les cas, il fut machiavélique, ce qui est pire !
Ne voulant pas se servir de la Constituante, il combinait et indiquait les moyens de la ruiner dans l'opinion.
Il fallait lui tendre des pièges, l'amener à s'enferrer, profiter de l'imprudence qu'elle avait commise, en s'engageant dans la constitution civile du clergé, pour la compromettre de plus en plus sur le terrain brûlant de la question religieuse (3), lui laisser rendre tous les décrets qui pouvaient augmenter le nombre des mécontents, l'opposer aux municipalités, aux administrations de département, la pousser à retenir tous les pouvoirs et même à les usurper sans ménagement, en un mot lui suggérer les mesures capables de désorganiser de plus en plus le royaume et d'aggraver l'anarchie (4).
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, pp. 441-442. — Etienne Dumont (de Genève), Souvenirs de Mirabeau, p. 213.
(2) Etienne Dumont, ibid., p. 214.
(3) Correspondance, etc.. t. II, pp. 365-6. — Ce premier moyen n'est pas indiqué par Mirabeau dans son grand mémoire; mais sa lettre du 5 janvier 1791 au comte de La Marck prouve bien qu'il entrait dans son plan.
(4) Idem, t. II, p. 455.
Ce n'était pas seulement à l'Assemblée en exercice, mais à son influence posthume que Mirabeau jugeait bon de s'en prendre. Comme Robespierre et avant lui, il proposait d'exclure tous ses membres de la prochaine législature (1). Mieux inspiré, le 18 septembre 1789, il avait repoussé une motion de son frère, le vicomte de Mirabeau, conçue dans le même sens. « Ainsi, » s'était-il écrié, « nous voilà don- » nant des ordres à la nation! 11 y aura désormais dans les » élections une autre loi que la confiance ! Eh ! Messieurs, )) n'oublions jamais que nous devons consulter et non don miner l'opinion publique (2). »
Mirabeau voulait maintenant non seulement dominer cette opinion, mais la façonner et la créer à son gré.
Pour Paris il avait imaginé d'établir un vaste atelier de police secrète. Deux hommes doués d'un esprit d'intrigue sans scrupule, MM. Talon et de Sémonville (3) dirigeraient, par l'intermédiaire d'un chef unique, tout un personnel d'agents principaux et secondaires qui, sans se connaître les uns les autres, observeraient l'état de l'esprit public, s'aboucheraient avec les journalistes, tâcheraient d'influer sur les corps administratifs, les tribunaux et les sections (4).
Mirabeau conseillait pour la province une institution presque parallèle : celle d'un atelier de correspondance, composé à Paris d'un seul chef de travail et d'un copiste. Ce chef concentrerait tous les renseignements qui seraient recueillis par quarante voyageurs envoyés dans les départements. Il n'en rendrait compte qu'à M. de Monlmorin et à Mirabeau dans une conférence qui aurait lieu trois fois la semaine et où l'on arrêterait les réponses à faire aux lettres des voyageurs (5).
Un atelier d'ouvrages, sous la direction de M. de Cler-
(1) Correspondance, etc., t. II, p. 451.
(2) Archives parlementaires, t. IX, p. 46.
(3) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I, p. 222.
(4) Idem, t. II, pp. 372-3.
(5) Idem, t. II, pp. 478 à 481.
moiil-T()iiiit!iTe, devait compléter l'œuvre des deux premiers. 11 rédigerait les écrits qu'on jugerait oi)porlun ou nécessaire de rt'[)andre (1).
A ces moyens d'influence Mirabeau voulait en joindre d'autres d'un ordre moins élevé, employer l'argent, acheter des voix dans l'Assemblée (2).
Tel était, dans ses principales lignes, le plan qu'il avait combiné pour sauver la monarchie et la révolution.
Mercy d'Argenteau le jugeait parfait en théorie, mais d'une grande difficulté dans la pratique. « On dirait, » observait M. de La Marck « qu'il est fait pour d'autres temps » et d'autres hommes. Le cardinal de Retz, » ajoutait-il, « l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes » plus au temps de la Fronde (3). »
M. de La Marck venait d'exprimer à son insu la critique la plus sévère et la plus haute de la conception de son ami. Pour mettre cette critique dans tout son jour, il suffit de rappeler ce que Mirabeau, quelques mois auparavant, écrivait à La Fayette. « Notre temps, notre révolution, nos )) circonstances ne ressemblent à rien de ce qui a été. » Ce n'est ni par l'esprit, ni par la mémoire que l'on peut » se conduire aujourd'hui ; c'est par les combinaisons de » la méditation, l'inspiration du génie, la toute-puissance » du caractère (4). )> Mirabeau semblait plutôt consulter sa mémoire que son génie , lorsque , ourdissant sa trame machiavélique, il imaginait de traiter la révolution comme il aurait fait la fronde. Etait-il neuf, original, vraiment à sa propre hauteur, en conseillant de dresser des pièges à la Constituante et de jeter la France, à la suite de cette As-
(1) Correspondance, etc., t. II, pp. 483 et 484.
('2) Idem, t. II, p. 474. — L'espoir de rétablir l'autorité royale suffira pour entraîner plusieurs des membres que j'ai nommés ; d'autres seront séduits par l'ambition ; ceux-là par un intérêt plus substantiel. Je crois qu'il faut à XXX... de Targent.
(3) Idem, t. III, p. 27.
(4) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, p. 20.
semblée, dans un abîme d'anarchie? Cette invention reproduisait tout simplement le jeu aveugle et téméraire de la droite depuis l'ouverture des Etats généraux. En vérité, il faut reconnaître avec Louis Blanc que tout cela était bien pauvre et bien vulgaire (1). Mais l'histoire n'est sévère pour ce plan qu'après Mirabeau lui-même qui a dit : « S'il » ne s'agissait pas d'une dernière ressource et du salut » d'un grand peuple, mon caractère me ferait rejeter tous » ces moyens d'une intrigue obscure et d'une artificieuse )) dissimulation (2). »
On aime à trouver dans ces paroles comme une protestation et une révolte de Mirabeau contre un plan peu digne du progrès qui s'opérait alors en lui. De l'aveu de l'un de ses plus intelligents collaborateurs , Reybaz , il grandissait beaucoup et son génie prenait une étonnante envergure (3).
Méditant d'accomplir la même œuvre sur deux théâtres différents, il voulait inaugurer par la pacification de la Provence le rétablissement de l'ordre dans l'Etat, et vaincre les Lameth avec l'extrême gauche à Marseille, avant de les accabler au sein de la Constituante et dans le club des Jacobins!
Il se plaisait à l'idée de reparaître dans cette province que son collaborateur, le genevois Duroverai, nommait son comté avec une ironie à moitié sérieuse et qui lui rappelait ses succès politiques les plus purs et les plus glorieux. Il ne doutait pas qu'il ne pût les renouveler. « Marseille et la » Provence, » écrivait-il le 27 octobre au comte de La Marck, « sont au diable; j'y ferai aisément quelque mira- » cle brillant ou, du moins, j'y connaîtrai mon nouveau » terrain (4). »
(1) Louis Blanc. Histoire de la Révolution française (édit. 1878), t. VI, p. 175.
(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau el le comte de La March, t. II, p. 473.
(3) Etienne Dumont, etc., pp. 284-5.
(4) Correspondance, etc., t. II, p. 273.
51? MlUAHUAU ET L\ PROVENCE.
La i)ensée de ce voyage, qu'il nourrissait déjà à la lin de septembre (1), prit chez lui plus de consistance au fur et à mesure que l'esprit démagogique, révolutionnaire el terroriste domina plus fortement dans Aix et dans Marseille. En vain la nmnicipalile marseillaise envoyait-elle à l'Assemblée nationale l'assurance de la profonde tranquillité qui régnait autour d'elle (2) : Mirabeau persistait à croire la ville dans une crise fort grave. On serait tenté d'attribuer son opinion à l'influence des défenseurs de Lieutaud, Sarrazin de Montferrier, Esménard, Brémond-Julien, si l'on ne savait qu'il entretenait lui-même en Provence deux agents chargés de lui rendre compte de la situation (3). En outre, le procureur-syndic du département, Jaubert, son ancien avocat, restait son ami.
Il pouvait être et certainement était bien renseigné. Son pessimisme ne tenait pas à une notion incomplète ou exagérée des choses, mais à la profondeur de ses observations et à la puissance extraordinaire de ses prévisions (4). Ce qu'il voyait du présent, ce qu'il redoutait de l'avenir lui faisaient écrire à M. de La Marck, dans un billet du 22 novembre au matin : « Marseille se trouve dans un tel état » que je puis être forcé, à tous les courriers, de partir pour » y changer la municipalité, empêcher le sac de cette ville » et mettre en jeu les corps administratifs qui sont entiè- » rement asservis (5). »
Certes, ces paroles étaient significatives. Elles ne rassurèrent pourtant pas le comte de La Marck sur l'attitude que Mirabeau prendrait à Marseille.
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. II, p. 198.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites du 5 octobre 1790 au 5 avril 1791 : aux députés de Marseille à l'Assemblée nationale, p. '258.
(3) Correspondance,' etc.. ^ t. II, p. 40.
(4) Etienne Duraont, etc., p. 291 : « Il y a des moments oii il (Mirabeau) disait qu'il se sentait prophète. »
(5) Correspondance, etc., t. II, p. 347.
« Ne vous déterminez à y aller, » lui répoiidit-il « qu'avec » la certitude d'être le chef du parti raisonnable et cela » n'est pas chose aisée dans ce moment-ci. Quand vous » serez à Marseille, je craindrais que plutôt que d'être » vaincu, vous ne vous fassiez le chef du parti le plus » fort (1). »
Cette défiance était évidemment inspirée par le souvenir des véhémentes sorties de Mirabeau à la tribune contre les aristocrates, le 21 octobre et le 13 novembre 1790, dans l'affaire du pavillon de la flotte et dans celle du pillage de l'hôtel de Castries (2). Mirabeau semblait vouloir compenser et atténuer l'impression qu'elles avaient laissée à M. de La Marck et à la cour par l'énergie qu'il promettait de déployer en Provence. Il repoussa, comme une injure, le soupçon de son ami. « Si je vais à Marseille, » lui écrivit-il dans l'élan de sa fierté blessée, « je jure que la » bannière de l'autorité légitime y sera inextirpahlement » plantée ou que j'y périrai. En vérité, mon cher comte, » vous me connaissez très mal ou du moins très incom- » plètement (3). »
Les événements d'Aix dans les journées des 12, 13 et 14 décembre parurent à Mirabeau un nouveau motif d'accomplir ce voyage (4). Sur ces entrefaites , M. d'André fut nommé président de l'Assemblée , le 22 décembre. Dans son dépit de ne pas l'être lui-même , Mirabeau mit sérieusement en délibération s'il ne devait pas partir pour Ja Provence, f oîi aussi bien, » ajoutait-il, « il faudra que » j'aille, en tout état de cause, passer quelques jours ; car » Marseille se soumettra ou je périrai (5). » Il voulut être
(1) Correspondaince entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, p. .349.
(2) Archives parlementaires, t. XIX, pp. 745 et 746; t. XX, pp. 420-421.
(3) Correspondance, etc., t. II, p. 350.
(4) Driefe des nachmaligen Kôniglich preussischen Legationsrath Karl Engelbert Œlsner, etc., herausgegeben, von D' Merzdorf, p. 21.
(5) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck, t. II, pp. 412-13.
514 MIRABEAU ET I,A PHOVENCE.
prêt à monter en voiture d'un nioniciil ;i l'iuilro. Le même jour il prévint le nouveau président (pi'il allait s'absenter pour un mois (1). Le lendemain un passeport lui était délivré (2).
Pendant ce nouveau séjour en Provence il se serait, sans doute, rapproché de M'"" de Mirabeau qui, depuis bientôt deux ans, souhaitait vivement de se réconcilier avec lui.
Mais son voyage était douteux et sa demande de congé, une mesure de simple précaution. M. de La Marck représentait à Mercy d'Argenteau le départ de son ami comme subordonné à la réussite d'une sorte de complot ourdi contre Marseille que l'on s'efforcerait de pousser à bout en s'armant contre sa municipalité d'une affaire depuis longtemps pendante au comité des rapports (3).
Cette politique , empreinte d'un machiavélisme provocateur, était en contradiction manifeste avec celle que Mirabeau avait jusqu'alors suivie et recommandée à l'égard de Marseille. Sa prudence et son bon sens, à défaut des circonstances , ne lui auraient pas permis de s'y attacher.
Ce n'est pas qu'il ne songeât très sérieusement à arracher cette grande cité révolutionnaire au parti des Lameth ; mais il ne pouvait, dans le moment, s'éloigner de Paris. Il croyait toucher à de grands événements (4). Il était obligé de se concerter avec M. de Montmorin pour l'exécution du fameux dessein. Depuis le 30 novembre, il était président des Jacobins et donnait à leurs séances un intérêt et une tenue justement remarqués (5). Ce club et toutes les sec-
(1) Archives parlementaires, t. XXI, p. 625.
(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 236,
(3) Sans doute, l'affaire de la démolition des forts. Correspondance entre le comte de Mirabeau et le conrite de La Marck, t. II, pp. 506-7.
(4) Idem, t. II, p. 413.
(5) Briefe des nachmaligen Kôniglich Preussischen Legationsraths Karl Engelbert Œlsner, etc., herausgegeben von D' Merzdorf, p. 9. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 214.
lions de^Paris le suppliaient de ne pas quiller le théâtre de ses triomphes (1).
Il ne perdit pas de vue la Provence , mais s'inquiéta d'elle à distance. Le 29 décembre il écrivait à M. de La Marck : ^( Marseille et la Provence sont plus que jamais » en feu ; Lieutaud vient d'être arrêté , s'en allant sur une » chaloupe espagnole. Cette démarche irréguliére va don- » ner beau jeu à ses ennemis et déjà on le regarde comme » une victime dévouée. Dieu sait où va ce malheureux )) pays (2). » Pas un mot n'indiquait que Mirabeau persistât à vouloir en personne ramener dans son orbite ce département qui semblait se perdre. Reléguant les affaires de Provence au second plan, il les traitait soit dans des conférences avec MM. d'André et de Montmorin (3), soit dans un entretien avec l'officier supérieur désigné pour commander dans les Bouches-du-Rhône , M. de Boissieu (4).
Sa situation à Paris et dans l'Assemblée devenait de jour en jour plus considérable.
Vers la mi-janvier, il fut élu membre du conseil de département de la Seine avec et après la Rochefoucauld et Talleyrand (5). Presque en même temps (6), il était nommé chef de bataillon de la garde nationale de Paris (7). L'ambassadeur anglais, le comte Gower le vit, en cette qualité, monter la garde aux Tuileries (8). Le 30 janvier il obtint
(1) stem, das Leben Mirabeaus, t. II, p. 235. Œlsner, p. 22.
(2) Correspondance eyitre le comte de Mirabeau et le comte de la M;trch. t. II, pp. 522-3.
(3) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la March, t. III, p. 3.
(4) Idem, t. III, pp. 3 et 5.
(5) Moniteur, 1" semestre de 1791, p. 89 : « Du 11 au 17, l'Assemblée électorale a élu pour membres du département : MM. La Rochefoucauld..., Talleyrand, évéque d'Autun ; Mirabeau l'aîné, députés à l'Assemblée nationale.
(6) 17 janvier.
(7) Correspondance, etc.-, t. III, p. 9. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 273-4. — Ces mémoires donnent pour cette nomination la date du 18 janvier. C'est une légère erreur.
(8) The despatches of Earl Gower, p. 51.
enfin un lionneur auquel il as[)irail depuis longtemps, la présidence de l'Asseuiblée nationale. 11 devait s'acquitter de cette tâche avec une supériorité reconnue de tous les partis (1).
La droite se montrait à son égard docile et confiante. Sa popularité ne faisait que s'accroître. A voir les hommages dont il était entouré, on aurait plutôt songé à tel grand orateur ou homme d'Etat de la Rome antique.
Dès le matin, sa maison (2) se remplissait de monde. « C'était, » raconte Dumont, « un lever perpétuel » depuis sept heures jusqu'au moment oîi il se rendait » à l'Assemblée, souvent au milieu d'une foule qui l'at- » tendait à la porte pour la grande félicité de le voir » passer. Quoique les titres eussent été abolis, il était » toujours le comte de Mirabeau non seulement pour » ses gens et ses visiteurs, mais encore pour le peu- » pie (3). ))
Si l'on en croit M. de La Marck, au moment même où il devenait si puissant à Paris , Mirabeau n'avait presque aucune influence en Provence (4).
Il ne voulait pas en convenir et, dans une certaine mesure, il avait raison.
Sans doute les amis de la constitution d'Aix ne prononçaient plus son nom ; Marseille échappait à son action, mais dans ces deux villes il conservait encore une partie de sa popularité. La municipalité marseillaise le félicita de son élection à la présidence de l'Assemblée ; à ces félicitations un peu froides elle joignit une requête qui tenait à la fois de l'avertissement et du reproche : « Votre élévation à la
(1) Etienne Dumont, etc., p. 264.
(2) Mirabeau n'en était que le locataire. Cette maison était située rue de la Chaussée-d'Antin et appartenait à la demoiselle Julie Carreau, première femme de Talma, qui l'avait louée 2,400 fr. (Louis Passy, Frochot, préfet de la Seine, p. 97).
(3) Etienne Dumont, etc., pp. 260 à 261. — Correspondance, etc., t. I, p. 171. Le baron de Guillermy, Les papiers d'un émigré, p. 7.
(4) Correspondance, etc., t. III, p. 26.
» présidence, » lui disait-elle, « est une conquête du pa- » triotisme sur ses ennemis. Nous éprouvons , en ce mo- » ment, un sentiment bien doux par l'espérance où nous » sommes que vous ferez enfin connaître à l'Assemblée na- » tionale ce que Marseille a fait pour la liberté (1). »
La glorification de cette cité à la tribune eut alors embarrassé Mirabeau et se serait mal conciliée avec ses préoccupations. Il trouva plus simple de la mettre dans sa réponse à la municipalité.
« Marseille, » lui écrivit-il , « aurait suffi pour faire la » Révolution, et si jamais le despotisme pouvait renaître, » elle en serait la barrière la plus invincible. Il n'y a aucun » mouvement de zèle, aucun élan de patriotisme qui ne se » fasse sentir à Marseille au même instant qu'à Paris. Si » Paris et Marseille, » ajoutait-il, « faisaient le bilan de » leur vertu civique, je ne sais laquelle des deux cités res- » terait la débitrice de l'autre (2). »
Certes, ce langage était flatteur ; il jurait avec les expressions des lettres confidentielles que Mirabeau, dans les mois de novembre et de décembre derniers, avait adressées à M. de La Marck et où il ne parlait que de dompter Marseille ; mais ces louanges étaient dans sa bouche plus hyperboliques que mensongères. Elles répondaient à des sentiments et à des souvenirs que Mirabeau ne répudiait pas. Il y avait toujours deux hommes en lui : le tribun révolutionnaire et le champion de la monarchie libérale.
Ce dernier, à peu près inconnu du peuple , prenait de plus en plus sa tâche au sérieux.
Le 11 février 1791, il présidait encore l'Assemblée. Il dit à un huissier : « Remettez ce billet à M. Malouet. » Malouet l'ouvrit et y lut les mots suivants : « Il y a longtemps que
(1) Archives municipales de Marseille, lettres écrites à Paris du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : à M. de Mirabeau l'aîné (7 février 1791), f" 48.
(2) Bibliothèque publique de Marseille, pièces sur la Révolution, nC, carton in-8°, n° 8 : Mirabeau aux officiers municipaux de Marseille (20 février 1791).
» je suis de voire avis, plus peut-èlre que vous ne pensez. » Avez-vous quelques objections conlre une conférence » que je vous propose chez un iimi commun, M. de Mont- » morin? » — « Je m'y trouverai » répondit Malouet au crayon (1).
La conférence se prolongea de dix heures du soir à deux heures du malin. A la fin, Mirabeau était harassé, horrible, avec des yeux enflammés, injectés de sang, sortant de leur orbite, mais jamais il n'eut plus d'énergie et d'éloquence. «Nommez » dit-il à Malouet, « celui qui, avec la môme » volonté que moi , est dans une meilleure position pour » agir. Toute la partie saine du peuple et même une portion » de la canaille est à moi. Qu'on me soupçonne, qu'on B m'accuse d'être vendu à la cour, peu m'importe! Per- » sonne ne croira que je lui ai vendu la liberté de mon )) pays. Je leur dirai, oui, je leur dirai : Vous m'avez vu )) dans vos rangs luttant contre la tyrannie et c'est elle que » je combats encore ; mais l'autorité royale, la monarchie » constitutionnelle, l'autorité tutélaire du monarque, je me » suis toujours réservé de les défendre (2). »
Malouet ajoute que, dès le lendemain, Mirabeau fut alité et ne se releva plus (3). Il se trompe. Cette conférence n'eut pas un dénouement aussi tragique. M. de Montraorin avait, comme Malouet, remarqué la fatigue de Mirabeau (4); mais le vaillant athlète n'était pas encore brisé.
Le 28 février, il soutint une de ses plus grandes luttes oratoires.
Au nom du comité de constitution. Chapelier venait de déclarer qu'une loi sur l'émigration était incompatible avec les principes du droit nouveau. Il avouait que le projet
(1) Mémoires de Malouet, publiés par son petit-fils le baron de Malouet , t. II, p. 100.
(2) M., ibid.. pp. 108 et 109.
(3) Id., ibid., p. 110.
(4) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marcft, t. III, p. 57.
préparé par le comité pour satisfaire à la volonté de l'Assemblée, les violait et créait la dictature (1).
Mirabeau prit trois fois la parole, vit trois fois échouer la motion qu'il proposait, mais réussit à étouffer le projet du comité. Il aurait convaincu la Constituante de l'impossibilité de faire sur l'émigration une loi exécutable sans l'échappatoire ouvert aux députés hésitants et timides par la motion bâtarde de leur collègue Vernier (2).
Ses improvisations produisirent une profonde impression. Des applaudissements éclatèrent lorsqu'il prononça sur sa popularité cette phrase bien connue qui , sous la forme d'une métaphore hasardée, était tout un manifeste. « La « popularité que j'ai ambitionnée et dont j'ai eu l'honneur » de jouir comme un autre, n'est pas un faible roseau. » C'est dans la terre que je veux enfoncer ses racines sur » l'imperturbable base de la raison et de la liberté (3). » Son apostrophe à l'extrême gauche ne fut pas moins remarquée. « Silence aux trente voix! » s'écria-t-il. C'était une rupture irrévocable avec le groupe des Lameth et de leurs amis (4).
Ceux-ci ne ripostèrent pas ; mais le soir, par l'organe de Duport (5) et d'Alexandre de Lameth (6), ils voulurent prendre leur revanche aux Jacobins, La salle était comble. Duport accusa le despotisme de Mirabeau qu'il désigna comme un des hommes les plus dangereux pour la liberté (7). Alexandre de Lameth s'efforça de venger les trente voix; il dénonça à la société un complot formé contre elle et dont le chef n'était autre que Mirabeau. Jamais il n'avait montré plus de talent et de méchanceté. — Tour à tour mordant
(1) Archives parlementaires, t. XXIII, pp. 568, 572-3.
(2) Id., t. XXIII, p, 574.
(3) Id., t. XXIII, p. 573.
(4)/d., t. XXIII, p. 574.
(5) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, t. VI, n' 67, pp. 62-73.
(6) Id., ibid., pp. 75-90.
(7) Id., ibid., pp. 65-6.
520 MIIIAHEAU ET LA PnOVENCE.
et pathétique, il s'allaclui à rendre Mirabeau odieux et ridicule t\ la fois. Il releva contre lui les écarts de sa jeunesse, les fautes de son Age mûr et se fit l'écho des soupçons et des calomnies de la presse. L'auditoire battit des mains avec trans[)ort. Mirabeau assistait à la séance. Il est permis de ne pas prendre à la lettre ce que Camille Desmoulins nous dit de sa contenance angoissée pendant le discours d'Alexandre de Lameth (1). L'allemand Œlsner qui suivait, avec une poignante émotion les péripéties de cette lutte, remarque et admire au contraire, dans l'attitude de Mirabeau, le calme de la force. L'archevêque de Toulouse répète , d'après un simple ouï-dire, que le grand orateur se défendit faiblement (2). La vérité, telle qu'on l'entrevoit même à travers le récit, si violemment partial, de Camille Desmoulins est qu'il répondit à Duport avec talent, à Lameth avec une éclatante supériorité (3). D'après Œlsner, il ter-
(1) C. Desmoulins, t. VI, p, 90. « Pendant ce discours, quelle était la conu tcnance de Mirabeau? Des personnes qui étaient près de lui m'ont assuré » qu'il lui tombait des grosses gouttes du visage et qu'il était comme dans » le jardin des Olives [sic) devant ce calice. »
Il faut rapprocher de ce témoignage celui du constituant Dubois-Crancé, qui, au premier abord, semble plus sérieux et l'est peut-être un peu moins.
« Ce fut lui (A. de Lameth) qui tua Mirabeau par les reproches sanglants » et trop mérités dont il l'accabla en présence de la société ; je dis qu'il le » tua, parce que j'ai vu cet athlète, ordinairement si vigoureux, tremblant, » suant à grosses gouttes, balbutiant une réponse faible et mal accueillie et » se retirant le cœur gonflé d'une rage concentrée dont il tomba malade le » lendemain et mourut en huit jours » {Dubois-Crancé, par Th. Jung, t. I, pp. 105-ti).
Malgré sa qualité de témoin oculaire, Dubois-Crancé semble reproduire purement ici la légende jacobine. Il commet de graves inexactitudes de date. Mirabeau n'est pas tombe malade le lendemain du 1S février, mais dans la nuit du 26 au 27 mars ; il n'est mort que le 2 avril. L'appréciation de sa réponse aux attaques d'A. de Lameth est d'une sévérité partiale, contre laquelle semblent protester les instincts littéraires de C. Desmoulins lui-même.
On peut admettre que dans une salle comble, sous un puissant effort de pensée et de volonté, des gouttes^de sueur aient perlé sur le front de Mirabeau; mais, quoi que veuille dire C.lDesmoulins, ce n'étaient pas celles du jardin des Oliviers.
(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. III, p. 77.
(3) C. Desmoulins, t. VI, p. 73 : « Il répondit (à Duport), pour lui beau-
rassa, confondit, foudroya ses adversaires. Il n'avait pas encore eu, dans l'Assemblée nationale, l'occasion de déployer une aussi grande puissance de caractère, d'esprit et de parole (1). Il descendit de la tribune au milieu d'applaudissements universels, avec la conviction que son succès oratoire était une victoire politique et qu'il venait de détacher les Jacobins de leurs chefs ; mais ce résultat de sa brillante tactique fut entièrement perdu par la faute d'un de ses collaborateurs, le député Duquesnoy. Mirabeau se sentit découragé et regretta de s'être mis seul en avant (2). De fait il était mal secondé. « J'ai donné hier après vous une » poussée au Montmorin, » lui mandait M. de La Marck. « Si l'on était auprès de lui, sans le quitter un seul ins- )) tant, on le ferait aller! Quels hommes! (3) »
Mais les découragements de Mirabeau étaient passagers. Les prodiges de son activité et les ressources de son génie pouvaient compenser la mollesse de ses auxiliaires. « A lui seul il était une armée (4), » disait La Fayette à Clarkson. « Il nous est bien nécessaire, » faisait observer le financier Claviére. « Seul, il impose aux Jacobins et à la cour. S'il » coûtait un million à la nation, ce million ne serait pas » mal employé (5). »
» coup moins bien, pour sa situation beaucoup mieux qu'on ne devait l'at- » tendre ; » p. 90 : « Il parla, dans sa réplique à A. de Lameth, avec infini- » ment d'art. »
(1) Description de la séance des Jacobins, du 28 février 1791, par Conrad Engelbert Œlsner. Elle fait partie de l'ouvrage intitulé : Brustûche ans den papieren eines Augenzeugen und unparteischen Deobachters der franzôsischen Révolution, 1794, et a été citée m extenso par M. A. Stern dans le troisième appendice de son second volume de la vie de Mirabeau (Das Leben Mirabeaus), pp. .31G-319. Le témoignage d'Œlsner est confirmé par celui de l'aventurier italien, comte de Gorani, qui écrit : « La défense de Mirabeau fut si belle, que tous les cris d'indignation se convertirent en cris d'admiration » (Marc Monnier, Un aventurier italien du siècle dernier,
(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. III, p. 78.
(3) Idem, t. III, p. 79.
(4) Clarkson, On slave trade, p. 394.
(5) Etienne Dumont, p. 262. ,
522 MIRABEAU 1:T la PROVENCE.
Il réunissait dans sa nature, si richement douée, des puissances, des facultés, des talents, qui s'excluent d'ordinaire et dont l'assemblage était pour lui un danger. Avec les forces qu'il sentait à sa disposition, il crut pouvoir dominer et effacer, devant la grandeur du but qu'il poursuivait, les contradictions du double rôle qu'il essayait de jouer. Il savait bien qu'en défendant l'ordre, il ne trahissait pas la liberté; il la sauvait. Il ne désertait pas ses principes; il les appliquait. Obéissant aux plus hautes préoccupations de son génie et de son patriotisme, il n'éprouvait ni repentir, ni remords. « Vous réparerez, mieux que per- » sonne, le mal que vous avez fait, » lui disait Malouet dans sa conférence du 11 février 1791. « Non, » répondit Mirabeau en relevant la tète, « je n'ai pas fait le mal volon- » tairement ; j'ai subi le joug des circonstances où je me » suis trouvé, malgré moi. Le grand mal qui a été fait est » l'œuvre de tous, sauf les crimes qui appartiennent àquel- » ques-uns (1). » Mirabeau aurait eu plus de peine à justifier le machiavélisme des moyens dont il conseillait l'emploi. Son recours à ces artificieuses intrigues et à ces obscures dissimulations tenait à un fond persistant d'immoralité dans sa nature. S'il avait la souveraineté du génie, il méconnaissait trop celle de la conscience.
(1) Malouet, Mémoires, etc , t. II, p. 109.