MIHAHEAIJ KT LA l'HOVENCK
(U'iai (iL'lcriiiiiir. Ou Itiiir jirociirt'niit des i)assej»orls siillisanls ; mais il fallait que les couipaguies de la jeune f^anle missent bas les armes. Si elles ne se soumettaient jt.is v(jluntairement, elles seraient désarmées de force, et au lieu de jiarlir» leurs eliefs les plus compromis seraient arrêtés.
l'ne proclamation du comte de Caraman devait porter à la connaissance des volontaires les intentions du roi. Le commandant la lancerait aux portes de la ville et à la tête de troupes rassemblées en assez grand nombre autour de lui pour imposer aux Marseillais (1).
Les députés de la sénéchaussée avaient réussi, — ils s'en flattaient du moins, — à convaincre les ministres des bonnes intentions de la garde civique ; mais les ministres persistaient à la craindre, lui reprochant d'être trop ardente et pas assez sous la main de la municipalité. Il n'était pas jusqu'aux mots trop complaisarament répétés de braves jeunes gens, de patrie, de patriotes qui ne sonnassent mal à leurs oreilles, comme s'ils impliquaient des idées d'insubordination (2).
On ne pouvait pas précisément accuser ces volontaires de révolte ouverte ; mais ils étaient inquiets, agités, prompts à la panique. La fermentation était dans leurs rangs, comme dans la ville.
Le jeudi 30 avril, le bruit se répandit que la commission entrerait dans Marseille la nuit suivante. Quelques mouvements observés dans le régiment de Vexin, qui occupait les forts, semblèrent confirmer ce soupçon. Aussitôt les miliciens de courir aux portes et de mettre à chacune d'elles un poste de cinquante hommes. Trois mille firent patrouille toute la nuit. Le lendemain, 1" mai, ces dispositions fu-
(1) Archives nationales, H, |-27i : extraits de la lettre écrite à M. le comte de Caraman par M. de Villedcuil, ministre et secrétaire d'Etat de la maison du roi. — Archives départementales des Bouches-du-Rhône, C, 492 : lettre de M. de Villedcuil à M. de La Tour. 17) avril 1789.
('2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788, etc. : lettre de MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale, 16 mai 1789, p. 198.
rent renouvelées et trois cents gardes nationaux placés en vedette sur la route d'Aix (1).
A midi, M. La Flèche et un autre échevin prirent cette route pour aller se concerter avec M. de Caraman.
Le compte rendu de la conférence qu'ils eurent avec le commandant de la Provence ne nous a pas été conservé ; mais on sait indirectement que M. de Caraman leur représenta la nécessité de désarmer la garde citoyenne.
Le 2 mai, ils retournèrent à Marseille. Les jeunes miliciens s'étaient portés au-devant d'eux malgré la défense du comte de Caraman et contre l'avis des deux échevins qui n'avaient pas été du voyage ; mais , avant l'arrivée de M. La Flèche et de son collègue, ils s'étaient déjà retirés (2).
Sous le coup des alarmes auxquelles ils étaient en proie et qui se communiquaient à la population , Marseille était dans une véritable crise de terreur. Les partisans de l'ancien ordre de choses qui , pour le délégué de la cour des comptes d'Aix, étaient les citoyens honnêtes, tremblaient d'être découverts et même pénétrés dans leur façon de penser. On visitait toutes les voitures, on arrêtait toutes les lettres dont les adresses paraissaient suspectes. Le délégué, qui nous a conservé ces détails, empruntait une main étrangère pour écrire à son avocat général, M. d'Autheman (3).
Avec les dispositions que manifestaient les volontaires,
(1) Journal de Provence, t. XXV, p. 11 du 2° supplément du n" 41.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : lettre à M. de Caraman, 3 mai 1789.
(3) Archives nationales, H, 1274 : lettre du délégué de la Cour des aides à Marseille, à l'avocat général de cette même cour, à Aix, 2 mai 1789.
Aux assertions de ce délégué de la cour des aides d'Aix , il est juste d'opposer les dénégations des capitaines des patrouilles bourgeoises de Marseille. Miindés à l'Hôtel de ville, devant les échevins, ils déclaièrent n'avoir aucune connaissance des faits qui leur étaient imputés ; ils les rejetèrent sur des gens mal intentionnés et désireux de leur nuire. Les échevins firent observer à M. de Caraman qu'il serait dangereux de poursuivre en ce moment des recherches trop scrupuleuses. (Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 11 février 1789 : lettre au comte de Caïaman, .'} mai 1789, p. 85.)
30 MIRABEAl) KT LA PttOVKNCK.
les jM'hovins iic criircnl pas pnuhint i\v leur lire les onlrrs (le M. (lo (laramaii ; ils leur recoinniaiulérfînl simpleiiient (le ne |»as jturter les insignes de leur serviee et de ne tenir aucune assemblée. On interdit les revues.
Ces défenses et res recommandations ne furent que médiocrement observées. On si^iuila, le jour même, aux échevins, des rassemblements de miliciens hors de la porte de Noailles et sur la plaine Sjaint-Micliel (1). Mais l'esprit de sagesse et d'abnégation patriotiques l'emporta bientôt chez ces jeunes gens. Bravés par les employés de la ferme qui atî'ectaient de passer devant leurs corps de garde en armes et avec des airs provocateurs, ils opposèrent à ces manœuvres, qui semblaient un comj)lot pour les pousser à bout, un sang-froid et une modération auxquels les échevins et les négociants les plus respectables de la Bourse rendirent justice (2). Ils consentirent même à déposer les armes et. se conformant aux vues de M. de Caraman , convinrent avec les échevins d'apporter à un conseil municipal extraordinaire une démission qui pouvait être considérée comme un véritable sacrifice à la patrie.
Ce conseil se tint le 14 mai.
Les échevins ouvrirent la séance par un exposé, assez poussé au noir, des contradictions que rencontrait, en haut lieu, la demande de Marseille relative à la commission parlementaire ; puis les capitaines de la garde bourgeoise furent invités à entrer, et l'ami de Mirabeau, le jeune avocat Brémond-Julien , lut, en leur nom, la délibération qu'ils venaient de prendre.
Elle respirait le patriotisme et la soutnission ; le Conseil la ratifia, mais non sans de longs débats. Il était plus de
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites : lettre à M. de Caraman, 3 mai 1789, p. 81.
(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites , commencé le 11 février 1789; lettres : 1° à MM. de Villedeuil, Neckcr, de Caraman et de La Tour ; 1' à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale, p. 67 et 88.
quatre heures et demie du matin, lorsque les éclieviiis purent, de l'Hùtel de ville, annoncer à M. de Caraman que la garde bourgeoise s'était licenciée volontairement , et que des patrouilles improvisées, recrutées dans le sein du Conseil, parcouraient, en ce moment, les rues de Marseille. Dans la journée , ils se proposaient de descendre à la Bourse (1) et de demander le concours personnel des négociants pour la garde de la ville (2).
En apprenant ces nouvelles, M. de Caraman fut d'autant plus satisfait qu'un courrier de la Cour venait de lui remettre les instructions ministérielles, arrêtées le 11 mai dernier. Ces instructions lui prescrivaient , comme il le mandait aux éclievins, de terminer, par les moyens les plus courts et les plus décisifs, les troubles qui agitaient Marseille et blessaient également le cœur et Vautorité du roi. Heureusement, les ministres s'en rapportaient à lui pour différer et pour éviter même l'emploi de la force et de la rigueur. Le désarmement de la garde bourgeoise, la démission des officiers lui permettaient de concilier ses instincts de clémence avec les prescriptions du gouvernement. Il demandait seulement aux jeunes volontaires de reconnaître qu'ils avaient eu quelques torts , et terminait en indiquant les conditions et l'étendue de l'amnistie promise par le roi (3).
La soumission de Marseille était bien moins avancée que ne se le figurait M. de Caraman.
Pendant toute la nuit, du 14 au 15, le café François était resté ouvert. C'était le rendez-vous des volontaires ; plu-
(1) Il ne faut pas oublier que la Bourse de commerce occupait alors le rez-de-chaussée de l'Hôtel de ville. (Augustin Fabre, Les rues de Marseille, t. II, p. 310.)
(2) Archives municipales de Marseille , registre lOO" des délibérations du Conseil municipal, f<" 110-113. Registre des lettres écrites, commencé le 11 février, etc. : lettres au comte de Caraman, le 14 mai et le 15 mai, à 4 heures '/a du matin et à midi, p. 94-97.
(.3) Archives miinicipaics de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le Vi mai 1788, et Uni le 17 juillet 178!) : Lettre de M. le comte de Caraman, \:> mai 1781), p. 19â-19(J.
•^"^ MIHAHKAII KT LA PHOVRNCK.
sii'iu's d'cnlnî eux olaiiMil iikm^uiiUmiIs (iiie leur garde eût reiioiicé à ses armes et à son service. I^our protester contre celle résolution, ils se montraient, dans les rues, avec leurs insignes, cocarde, pouf d riib.in.
Le peuple et uiu^ j)artie considcrahlc de la itoiii-neoisie jiarlageaienl ce mécontentement.
Dans leur irritation, ils s'en prenaient a l'intendant, ddid le nom elail exécré, au cumniaiidaul. (ju'ils accusaient d'une liaison intime avec M. de La Tour, et à une trentaine de personnages les plus notables de la ville qui avaient, disait-on, signé un mémoire ou adresse au roi. Ce mémoire, qui peignait l'elat de Marseille sous les plus noires couleurs, avait, assurait-on, armé le Parlement de prétextes et de motifs pour solliciter la déclaration du 16 avril. On le dénonçait comme une sorte de trahison envers la cité; on désignait le citoyen chez lequel il avait été dressé et qui, le premier, y avait apposé sa signature ; c'était M. Borelli des Carmes. Les échevins s'émurent d'abord de la divulgation de cette pièce; ils parurent accueillir le bruit public , d'après lequel Mirabeau se la serait procurée dans les bureaux des ministres pour la livrer aux jeunes gens de la milice ; le lendemain , c'est-à-dire le 15 , ils la traitèrent de liction et de mensonge, parce que, si bien des gens en parlaient , personne ne pouvait la produire , et , probablement, personne ne l'avait vue. Le peuple et même des bourgeois , qui étaient peuple à cet égard , ne continuaient pas moins de s'indigner et de crier vengeance contre les signataires de ce mémoire plus ou moins légendaire.
Parmi ceux-ci, la rumeur populaire nommait des avocats, comme MM. Lavabre et de Villecrose et des magistrats, comme le lieutenant civil de la sénéchaussée, M. Demandolx de la Palud. Deux échevins, MM. Durand et Thulis, étaient véhémentement soupçonnés d'avoir trempé dans cette œuvre de délation et de calomnie.
Ce soupçon ne faisait que mieux ressortir encore aux
yeux d'une grande partie de la population le tort qu'avaient eu les chefs de la municipalité en poussant au désarmement de la milice nationale.
Le peuple craignait que ce désarmement ne fût suivi d'une élévation dans le prix du pain et de la viande. La bourgeoisie frémissait à l'idée de rester sans défense. Déjà on parlait de brigands étrangers qui étaient accourus. Deux navires de pirates croisaient sur les côtes de Provence ; les équipages qui les montaient envoyaient, disait-on, des détachements prendre leur part du pillage. Et quelle riche proie pour attirer de loin pillards et forbans ! Ici, les marchandises entassées dans les magasins; là, le lazaret, qui contenait des trésors , mais renfermait aussi la peste. Les biens, la vie des habitants, rien ne semblait en sûreté.
Ces craintes, mêlées de colère, causèrent , dans la journée du 15, une grande fermentation. Sur le cours et dans le quartier de Saint-Jean habité par une population de pêcheurs et de marins, on vit, dés le matin, des groupes de femmes ameutées se promener, le bâton à la main et le tablier plein de sable qu'elles voulaient jeter dans les yeux des traîtres signataires de l'infâme mémoire. A la plaine Saint-Michel, ce fut, vers midi, un meeting de maçons et de portel'aix ; ils accusaient de lâcheté les chefs de la milice qui avaient consenti à donner leur démission. Des gens sans aveu arboraient le pouf proscrit dans tous les quartiers de la ville. Une foule compacte marchait sur le bâtiment du poids de la farine, à la porte d'Aix, pour y chercher d'anciens employés des fermes municipales et brisait les serrures des appartements , dont le peseur public n'avait pas les clefs.
Un vent d'émeute souillait sur Marseille. Les échevins s'effrayèrent d'autant plus qu'ils sentaient planer sur eux l'accusation ou tout au moins le soupçon d'avoir pris l'initiative de ce désarmement si impopulaire. On entendait crier dans les rues : « S'aguo ven daoû rei, n'avân ren à dire, mai se venié pas d'éou, Diou gardé / » (Si cela vient du
34 MiRAnKAi; i:t la phovknce.
roi, nous n'avons rion ;'i (liir, mais si cela ne vicnl jias de lui , nieu garde !) Dieu ^'anle ceux (|ui oui devancé ou supposé ses ordres ! Dieu garde MM. les échevins !
Ceux-t'i s'empressèrent de eouununiquer leur inquiétude à M. de Caraman et le prièrent de vouloir bien venir à Marseille , où sa présence serait le meilleur moyen de rétablir l'ordre.
Le premier mouvement du commandant fut de se mettre en marche avec les trois cents dragons du roi et les deux bataillons du régiment de Lyonnais, qu'il avait sous la main à Aix; les dragons et les fantassins de Lyonnais devaient se tenir prêts à partir dans la nuit môme ; puis, ils reçurent contre-ordre. M, de Caraman réfléchit que, si les échevins pouvaient contenir et rassurer les séditieux, son arrivée serait inutile. Dans le cas où la révolte serait générale , son intervention à la tête de forces insuffisantes ne ferait que l'animer et peut-être en rendre les effets plus funestes. La cruelle déception que lui causait Marseille, retombée , d'une manière si brusquement inopinée , dans cette désobéissance, ne lui permettait pas d'y reparaître en pacificateur ; il ne devait plus s'y montrer qu'avec une armée. Ses instructions lui en faisaient une loi.
Il ne restait aux échevins qu'un parti à prendre : déférer au vœu de la grande majorité de leurs concitoyens.
Ils allèrent trouver le duc de Pilles, viguier-gouverneur de Marseille, et s'entendirent avec lui.
Le soir, le duc de Pilles vint à l'Hôtel de ville, autour duquel grondait la foule. En sa présence, les capitaines de la milice furent invités à reprendre provisoirement leur service avec leurs compagnies; ils s'y prêtèrent de bonne grâce , en s'engageant à renouveler leur démission , dès qu'ils en seraient requis.
M. de Pilles proclama le rétablissement de la garde citoyenne. Le peuple le ramena chez lui avec des acclamations enthousiastes; il entra même dans son hôtel et ne le quitta qu'après avoir baisé ses habits. Les femmes, le pouf
à leur coiffe, la cocarde sur l'épaule et le bâton à la main, criaient : « Vive le roi! »
Les échevins n'eurent point de part à cette ovation. La populace les attendait à leur sortie de l'Hôtel de ville ; elle voulait les massacrer. Les capitaines de la milice durent les protéger. Et, cependant, M. de Pilles n'avait agi que de concert avec eux. Le peuple ne le savait pas ou sa justice n'en avait cure (1).
Le gouvernement ne pouvait pas rester sous le coup de cette reculade, qui n'était pas une défaite pour la seule autorité municipale. M. de Caraman s'occupa activement de masser autour de lui les troupes que les ordres ministériels mettaient à sa disposition; le 18 mai, elles étaient concentrées à Aix ou dans les environs. Le Parlement députa vers le commandant quelques-uns de ses membres pour être instruit des arrangements que cet ofEcier supérieur se proposait de prendre relativement à Marseille. La Commission, dont il avait fait choix, pourrait-elle aller y poursuivre ses procédures en sûreté? M. de Caraman répondit qu'il lui faudrait au moins huit mille hommes pour les
(1) Archives nationales, H, 1274 : lettres de M. Louet, de Marseille, à son frère (15 et 16 mai 1789); lettre du comte de Caraman à M. de Villedeuil (19 juin 1789).
Lettre de M. Baud(a) à Mirabeau (10 mai 1789), communiquée par M. de Lomcnie (collection Lucas de Montigny).
Archives municipales do Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1769 : lettres des échevins au comte de Caraman (15 et 16 mai 1789), et à MM. les députés des trois ordres de la ville de Marseille, p. 96 et 99. Registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 : lettres du comte de Caraman, 15 mai 1789, p. 195.
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, registre C, 1380 : suite de la correspondance de MM. les commissaires des communes ; lettre de M. de Baux à M. de Villedeuil (16 mai 1789;, p. 114 et 115.
(a) Ce correspondant de Mirabeau , dont on a déjà rencontré le nom , était un ancien directeur des droits en régie pour le roi, en Provence. En décembre 1780, l'assemblée frénérale des communautés lui alloua les appointements de l,oOO livres, à condition qu'il prêterait gratis son ministère aux habitants qui auraient besoin d'être éclairés ou défendus sur les matières obscures et litigieuses relatives à la manutention de la ferme et de la régie générales. En proposant le sieur Baud au choix de l'assemblée , l'assesseur Dubreuil eut soin de rappeler que cet ancien agent fiscal était un citoyen. (Archives départementales des Bouches-du-Rh6ne, Etats de Provence, C 98, f»» 301 et 302.)
Itrotô^'or olfirncpiiitMit ; d'ailhuirs. il avait reçu des iiistnirtions <|ui lui {ircsiTivaiciit un autre plan de conduitft.
Celle réponse «lui d'autant moins satisfaire le Parlement que ses envoyés avaient trouvé, chez M. de Caraman, (juatre déléf^nu'S dos cajtitaines de la jeunesse citoyonne de Marseille : MM. Vasque, Lieutaud, Brémond-.Iulien et Chompré. 11 ne serait pas impossible que cette démarche eût été suggérée à rétat-major de la garde bourgeoise par M. de Baux, qui s'était rendu à Marseille en médiateur, avec la double approbation de MM. de Caraman et de La Tour. Elle eut, d'ailleurs, les meilleurs résultats, dissipa, par des explications claires et loyales, les préventions du commandant , et apaisa son irritation contre Marseille. M. de Caraman permit aux délégués de rapporter aux Marseillais l'assurance qu'il n'introduirait dans la ville ni troupes, ni commission. Le lendemain, une proclamation officielle sembla confirmer ses promesses.
Aussi ce fut sans crainte et sans défiance que Marseille le vit arriver sous ses murs , le 20 , à 8 heures du matin , avec une petite armée. Le Courrier d'Avignon et, après lui, l'historien de la Révolution en Provence , Lourde , la portent à huit mille hommes (1); d'après le comte de Caraman, elle n'en comptait pas plus de trois mille, répartis entre six escadrons de cavalerie et six bataillons d'infanterie. Les escadrons avaient été fournis par les dragons du roi et de Lorraine ; les bataillons appartenaient aux régiments de Royal-la-Marine, d'Ernest (Suisse), de Lyonnais et de Barrois. Six pièces d'artillerie s'avançaient au centre de ces troupes.
Marseille, n'avait pas seulement pris un aspect de soumission, mais de fête.
Un arc de triomphe, sur lequel on remarquait les armes du roi entre celles de la ville et du comte de Caraman, à
(1) Lourde, de Mazamet, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. G3.
droite et à gauche, s'élevait en avant de la porte d'Aix. A cette porte, les échevins et M. de Pilles attendaient le commandant. <( M. le comte, » lui dit le viguier, « je remets entre vos mains Marseille, dont les habitants n'ont jamais cessé d'être fidèles au roi ; je vous en suis garant. » Les échevins le haranguèrent à leur tour, et « leur discours fit couler les larmes d'un peuple immense. »
Le comte de Caraman avait tenu sa parole et laissé ses troupes dans les faubourgs. Il traversa la ville de la porte d'Aix à l'hôtel du duc de Pilles, accompagné des magistrats municipaux et des capitaines de la garde bourgeoise. Sur tout le trajet, cette garde lui rendait les honneurs militaires et bordait la haie, tandis que mille boîtes éclataient et que les acclamations de vive le roi / se succédaient sans relâche.
L'écho de ces vivats semblait vibrer encore dans la lettre où, dix-huit jours plus tard, M. de Caraman rassemblait les détails de cette entrée triomphale. Le style est animé, vivant. On dirait quç le commandant se souvient de la description que, le 22 mars dernier, Mirabeau lui faisait de sa propre ovation dans Marseille ; mais peut-être cette réminiscence a-t-elle moins guidé sa plume que son émotion ne l'a inspiré.
L'accueil de Marseille n'avait pu que lui causer une profonde impression (1).
La ville avait été emportée par un brusque revirement
(Ij Archives nationales, H, 1274 : lettres de M. de Caraman à M. de Villedeuil (?) (19 juin 1789); du même à Necker (8 juin 1789); de M. de Latour à Necker (22 mai 1789). Archives départementales des Bouches-du-Rhône, suite de la correspondance de MM. les commissaires des communes, C, 1380 : lettre de M. de Baux à M. de Villedeuil (16 mai 1789), p. 114. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : lettres au comte de Caraman, 18 et 19 mai 1789, p. 99-100; à MM. les députés des trois ordres (29 mai), p. 103; à MM. de Villedeuil, Necker, et au garde des sceaux (8 juin), p. 106; à M. de Baux (3 juin), p. 104. — Coui'rier d'Avignon , mercredi 27 mai, p. 176. — Bibliothèque publique de Marseille, F* If) : lettres manuscrites des procureurs du pays; lettre à M. de la Farc (24 mai 1789), f" 45. Recueil intitulé : darde nationale, DeK, 4767, t. I, pièce n" 7, rapport des députés de la jeunesse citoyenne de Marseille à M. de Caraman,
38 MIRABEAI' KT I.A PHOVENr.E.
et par un clan iMitlidiisiasle d'oliuissaiicc el de fidélité inonarchiqiio. Les liahilaiils des faubuur^^s avaient oilcrt aux soldais une liospitalilé emj)ressée ; ils avaient même cédé leurs lils.
Celte réaelion morale ne pouvait (lu'ai)lanir les voies à une restauration politii^ue de l'ancien régime municipal, qui s'arconijjlit pour ainsi dire d'elle-même et comme sous le coup d'une impulsion irrésistible.
Le Conseil renforcé disparut sans résistance. Le 25 mai, les trente-six membres de l'ancien Conseil s'assemblèrent seuls. M. de Caraman intima, devant eux, aux capitaines de la jeunesse citoyenne, et, par l'intermédiaire de ces derniers, aux volontaires, l'ordre de cesser leur service. Cet ordre fut ponctuellement exécuté. En retour, le commandant proclama une amnistie pour tous ceux qui avaient pu participer aux mouvements populaires depuis le 23 mars 1789. Six officiers de la milice, entre autres Lieutaud, Brémond- Julien , Chompré en avaient été exceptés ; ils étaient déjà sur le chemin de Paris et de Versailles.
Le 30 mai, le maire, M. de Gaillard, et l'assesseur, M. Capus, qui n'étaient pas rentrés dans l'Hôtel de ville depuis le soir du 23 mars, allèrent y reprendre leurs places. Le peuple, rassemblé sur la porte, ne put contenir un frémissement hostile en les voyant paraître ; mais M. de Caraman s'avançait entre eux à pied ; sa présence imposa à la foule ; en plein conseil , il se félicita de la réintégration de ces deux magistrats; à la sortie de la séance, il les fît monter dans son carrosse, et la foule battit des mains. 0 mobilité méridionale (1) !
M. de Caraman triomphait. « Tout est calme, » écrivait-il le 8 juin, « tout est obéissant. » Pourtant, sous cette obéissance, il pouvait déjà reconnaître comme une résistance d'inertie. Avec le conseil municipal ramené à son ancienne
(1) Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. de Caraman à Necker (8 juin 1789). — Registre 190' des délibérations du Conseil municipal, f"- 118, 119. 145.
forme , il avait dressé les cadres d'une nouvelle garde civique, qui devait offrir les meilleures garanties au gouvernement et au parti aristocratique. Le nombre des compagnies était fixé à 60, commandées par autant de capitaines, à la nomination du Conseil et pris, 28 dans la noblesse, 32 dans le haut commerce. Beaucoup étaient d'anciens officiers de Saint-Louis. Chacun d'eux avait sous ses ordres 14 lieutenants et 14 sous-lieutenants ou adjudants, ce qui faisait 29 officiers par compagnie et 1740 pour toute la garde, soit un corps absolument fermé et assez nombreux pour contenir le peuple dans un moment d'effervescence. La malignité publique répétait qu'il y avait maintenant, dans Marseille, douze à quatorze cents nobles de plus.
On donna à ces officiers un uniforme bleu avec des broderies ; mais, malgré toutes les proclamations du commandant, on ne put leur donner des soldats. Blessés d'être exclus des grades, peu de membres des corporations s'enrôlèrent dans les compagnies ; cette nouvelle garde resta toujours impopulaire, tandis que les regrets du peuple entouraient le souvenir de l'ancienne et que tel maestro marseillais composait une marche en son honneur (1).
Ces regrets et cette sympathie n'étaient pas sans danger pour le calme à peine rétabli dans Marseille.
M. de Caraman comprenait bien le caractère instable et précaire de cette pacification. Il recommandait aux négociants, patrons ou maîtres-artisans de surveiller attentivement la conduite de leurs employés, ouvriers, apprentis. Ces jeunes gens devaient perdre l'habitude de mener une vie oisive et d'aller sans cesse au café François qui était pour eux une sorte de club. Ils y resserraient les liens qui les avaient unis dans une commune fraternité d'armes, comparaient la garde où ils avaient eu l'honneur de servir
(1) Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. de Caraman à Necker (?) (8 juin 1789). Papiers du Comité des recherches, D, XXIX\ I : interrogatoire de Joseph yavournin. — Journal de Pruvence, t. XXV, p. 334. — Recueil DeK, 1747,piècc xlii.
40 MIRABEAU ET I.A PHOVENRE.
avec cello (Uml l.i roinpdsilioii lilossait los instincts d'égalilé j:jrandiss:inl au niilicîu de la i)0[)nlali()n. An reste, ils ne se laissaient pas oublier. Une quête, commencée jiar leur initiative et faite par leurs commissaires dans leurs quatre divisions, avait produit, en faveur des i)risonniers pour dettes, la somme de 19,321 livres, 16 sous, 3 deniers. Le 16 juin, par-devant notaire, ils en versaient le montant dans les mains du trésorier de l'œuvre.
S'ils n'étaient plus une force armée, ils restaient une force morale et d'opinion. Ils ne craignaient pas de faire la leçqn aux autorités uumicipales. Un beau jour, le tapis qui ornait le devant de la loge des échevins disparut soudain et fut remplacé par un placard portant ces mots à l'adresse de M. La Flèche en particulier et à celle de ses collègues : « La patrie te l'avait donné, parce qu'elle te » croyait honnête homme ; la patrie te l'ôte, parce que vous » êtes de f... coquins. Signé : La jeunesse de Marseille (1). «
Ce n'était là qu'un de ces mille brocards dont se plaignaient les échevins (2).
Les injures et les menaces qui les attristaient en les effrayant n'étaient que les explosions violentes du mécontentement qui fermentait dans Marseille.
(1) Une brochure(a) publiée au nom des jeunes gens attribue, il est vrai, cette double impertinence à leurs ennemis : « Cet écrit, » dit l'auteur anonyme de la brochure, « attente, en même temps, à l'honneur de MM. les consuls et à celui de la jeunesse citoyenne. » — Bibliothèque publique de Marseille, carton Ile , in-8°, n" 2. — Archives municipales do Marseille , registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : lettre du 1" juillet à MM. les députés des trois ordres, p. 120; à M. de Caraman , p. 121. Registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 : lettre de M. de Caraman (26 mai 1789), p. 204. — Archives nationales, papiers du Comité des rapports, D, XXIX, 57 : interrogatoire de Joseph Savournin. Au café François, on discourait sur le bien qu'avait fait l'ancienne garde, et combien la nouvelle remplissait mal ses fonctions. — Bibliothèque de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale Dek, t. I, pièce n° 13 : extrait d'acte d'emploi du produit de la quùte faite par l'œuvre bienfaisante de la jeunesse citoA'enne de Marseille pour des prisonniers civils, le 16 juin 1789.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, etc. : lettre à M. de Villedeuil et Necker (15 juillet 1789), p. 135.
(a Avis au peuple marseillais sur l'enlèvement du tapis, etc.
M. de Caraman avait bien pn y restaurer raiicien ordre de choses ; mais il n'avait pas dépendu de lui de ranimer la confiance des Marseillais dans l'administration dont il venait de remonter les rouages. Pour la reconquérir, il aurait fallu que M. de La Tour et les échevins fissent la lumière sur leur gestion financière ; ils ne la firent point, et l'on put craindre le retour complet des abus dont on exagérait peut-être la gravité, avec le rétablissement d'un régime étroitement aristocratique qui laissait trop de citoyens en dehors de la représentation incomplète et partiale de la cité (1).
Les échevins sentaient eux-mêmes l'opportunité de donner quelques satisfactions au vœu populaire ; mais les consuls d'Aix, procureurs du pays, M. de La Tour et le Parlement étaient bien éloignés de la comprendre. Dès le lendemain du 20 mai, ils accusèrent avec aigreur les ménagements de M. de Caraman pour la révolution marseillaise. Les procureurs du pays crurent de leur devoir d'éclairer ce commandant sur les erreurs funestes où l'entraînaient sa conscience surprise et son humanité séduite ; ils poussèrent la défiance à son égard jusqu'à mettre sous la protection de son lieutenant, M. de Miran , l'ancien régime, les droits et la sûreté de Marseille et du reste de la Provence. Ils ne se contentèrent pas de le blâmer, de l'humilier en face ; ils le dénoncèrent aux ministres. Le Parlement ne récrimina pas contre lui avec moins d'âpreté. Il s'entendit avec les consuls d'Aix pour représenter en haut lieu que l'impunité, qui venait d'être accordée à Marseille, pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences au moment où la moisson allait rassembler dans les campagnes un grand nombre de paysans. M. de Caraman fit ressortir l'exagération de ces alarmes, protesta contre les accusa-
(n Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. le comte de Caraman à M. Nccker (20 juin 1789); lettre anonyme signée : Philopatria.f — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites : lettre h. MM. les députés des trois ordres de Marscilio, l"-^ juillet 1789, p. 120, et 15 juillet, p. 134.
42 MFRABBAIJ RT LA PHOVENCE.
lions (luiil il «Uait l'olijel el contre ceux qui, en les lui intentant, oubliaient ([u'il avait l'honneur de représenter leur maître, montra l'exacte conformité de sa conduite aux instructions qu'il avait reçues et sollicita de Sa Majesté un témoi^na^'e crai)i)robation. Ce témoigna/^e lui était d'autant plus indispensable, que l'on avait répandu à Aix le bruit de sa dis!j;r!U'e ; on désignait M. de Jaucourt comme son successeur.
Le parti de la réaction avait alors le verbe haut. Les commissions du parlement de Provence informaient sans rencontrer d'obstacle. Le transport des prisonniers et les exécutions s'accomplissaient au milieu de rindifférence ou de la résignation générale. Cette cour souveraine ne souffrit que plus impatiemment l'exception qui arrêtait ses enquêtes et ses procédures aux portes de Marseille ; elle remontra au garde des sceaux, M. de Barentin, les inconvénients frappants et sans nombre d'une amnistie qu'elle traitait d'injuste, d'illégale, d'irrégulière et même d'oppressive. Elle insista sur l'exécution stricte de la déclaration du 16 avril dernier. Il fallait que la commission parlementaire vînt à Marseille ; les citoyens considérables et honnêtes l'y désiraient. M. de Barentin estima que ces raisons étaient fort justes. Avec une subtilité de casuiste, il essaya de prouver à Necker que le roi n'était pas lié par sa promesse d'amnistie, et qu'il convenait de laisser, dans Marseille, le champ libre aux informations du Parlement. La justice le voulait ainsi. En user autrement, ce serait pardonner aux plus coupables, quand on aurait puni ceux qui l'étaient moins. Marseille avait présenté le spectacle de la révolte la plus décidée (1).
(1) Archives nationales, H, 1274 : lettres de M. le comte de Caraman à M. de Villcdeuil (?) f 19 juin); à Necker (20 juin); des députés du Parlement d'Aix à M. le garde dos sceaux (9 juin); du garde des sceaux à Necker (11 juin). — Correspondance des procureurs du pays (Bibliothèque de Marseille, F' 15); à M. le comte de Caraman (23 mai 1789), f" 43 ; à M. de Miran, f° 13; à M. de la Farc, f° 45,
Il y avait dans ces raisonnements du garde des sceaux une étrange sécurité morale doublée d'une illusion politique que les circonstances expliquent jusqu'à un certain point.
Ministre du roi, M. de Barentin ne se doutait pas du degré auquel les institutions de la vieille monarchie étaient usées. Leurs rouages grinçaient, criaient, mais ils fonctionnaient encore sous le branle d'un passé plusieurs fois séculaire. Au contraire, les Etats généraux ne réussissaient pas à se constituer. Les esprits les plus fermes étaient anxieux. « L'horizon, » écrivait Mirabeau à Mauvillon, « est » si nébuleux, qu'il y aurait plus que de la témérité à pré- » dire ce qui arrivera. Mais le peu de véritables citoyens » et d'hommes éclairés qu'il y a dans la tourbe de l'As- » semblée nationale, fera bien de gagner le grand procès » de la Révolution ou de fuir en Amérique ; car si l'aristo- » cratie, judiciaire du moins, n'est pas tuée, les vengeances )) de l'aristocratie et de la jugerie n'auront ni terme, ni » mesure (1). »
En traçant ces lignes, Mirabeau songeait à lui-même. Ses partisans en Provence avaient appréhendé que le Parlement ne cherchât à l'impliquer dans les procédures contre les émeutes (2). Il avait échappé à cet ennui, sinon à ce danger; mais, à son retour à Paris, où il était arrivé le 19 avril (3), il avait dû subir comme une amère revanche des triomphes de sa double élection. En proie à des douleurs qui ressemblaient à des atteintes de goutte, il avait eu le chagrin de voir ses avances, ses protestations de dévouement et d'affection repoussées par l'évéque d'Autun, qui ne voulait pas lui pardonner la publication de l'histoire secrète de la cour de Berlin (4). La même affaire lui
(1) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 465.
(2) Lettre de M. Baud à Mirabeau , du 30 avril 1789, communiquée par M. Ch. de Loménie (collection de M. Lucas de Montigny).
(3) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 457.
(4) Lettre de Mirabeau à Lauzun ('21 avril 1789), publiée par M. Ch. Nauroy. Le Curieux, t. Il, n" 27, mars 1880.
44 MIHAIIBAU ET LA PIIOVENCE.
avait alliiv nue lellrc Ires sévère et très dure de M. de Moiiliuuriii. Ecrite le "H) février, cette lettre ne lui avait été remise que le 2'i avril (1).
Mirabeau avait été plongé, par ce double incident, dans un trouble profond (2).
11 avait à peine eu le temps de se remettre , lorsque les états généraux s'ouvrirent, le 5 mai.
Dans cette solennité , les grands services qu'il avait rendus en Provence, et ses éclatants succès qui excitaient l'admiration du marquis de Mirabeau et faisaient pleurer de joie le bon bailli (3) , ne le préservèrent pas des murmures peu flatteurs de l'Assemblée lorsqu'il entra dans la salle des Etats (4).
Ces murmures furent le signal d'un long déchaînement d'injures et de calomnies de la part de MM. les bullctinistes ou journalistes (5).
Mirabeau s'en émut plus peut-être qu'il ne veut le dire ; mais il fut bien autrement sensible à la sévérité, pour ne pas dire à la vengeance ministérielle, qui essaya, dés le début, d'étouffer son indépendance de publiciste.
Il venait de fonder son journal des états généraux.
Dans le second numéro, il rendit compte de la séance d'ouverture.
Le discours de Necker, « l'homme qui prétendait régénérer le royaume avec du tabac en poudre (6), » fut de sa part l'objet d'une critique pénétrante et approfondie.
Il reprocha au directeur général des finances ses réticences ; Necker n'avait parlé à l'Assemblée ni de constitution, ni du droit inaliénable et sacré de la nation de
(1) De Eacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, p. 342-343, 34G et 348.
(2) Lettre de M. Baud (30 avril, citée plus haut),
(3) Lettre de Baud à Mirabeau (30 avril).
(4) Etienne Dumont, p. 46. Jared Sparks, ihe life of Gouverneur Morris, t. I, p. 304 : « M. de Mirabeau est siffle, quoique pas très bruyamment. »
(5) De Bacourt, t. l, p. 348.
(6) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 464,
consentir l'impôt. Parmi ses longueurs insupportables, ses répétitions sans nombre, ses trivialités dites avec pompe, Mirabeau n'avait découvert ni un principe, ni une assertion inattaquable, ni une ressource d'homme d'état, ni même un grand expédient de financier (1).
Cette note d'aigre critique tranchait trop sur les applaudissements qui avaient été, jusqu'à la satiété, prodigués à Necker, pour ne pas déplaire dans les régions ministérielles. Un arrêt du Conseil supprima le journal. Pendant dix jours c'avait été, dans la boutique du libraire Lcjay, un déluge de souscripteurs. Etienne Dumont en compte trois mille (2). Après l'arrêt, ce fut un autre déluge de repreneurs d'argent (3). Ils purent bientôt s'apercevoir qu'ils s'étaient trop hâtés. Mirabeau n'était pas homme à laisser, dans cette affaire, le dernier mot au ministère.
Il commença par protester énergiquement : « Vingt-cinq » millions de voix, » dit-il, « réclament la liberté de la » presse. La nation et le roi demandent unanimement le » concours de toutes les lumières. Eh bien ! c'est alors » qu'on nous présente un veto ministériel ; c'est alors » qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et )) perfide, un ministre soi-disant populaire ose effrontément » mettre le scellé sur nos pensées (4). »
Après avoir signalé l'inopportunité choquante de cet arrêt, Mirabeau sut le rendre illusoire. Le journal supprimé renaquit sous le nom de Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants. Elles sont au nombre de dix-neuf.
Il ne faudrait pas conclure de ce titre que l'auteur prétendît restreindre son public ou la portée de sa feuille.
S'il s'adressait à ses commettants, ce n'était pas à eux seuls qu'il songeait. « Souffrez, » leur écrivait-il, « que je
(1) Courrier de Provence, t. I, p. x.
(2) Et. Dumont, p. 120.
(3) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 466,
(4) Courrier de Provence, t. I : lettre du comte de Mirabeau à ses commettants, p. "2 et 3.
46 MIRADRAU F.T [,A PROVENCR.
» pulilii' celle corrosiioiidaïu-c cl iju 'clic dcviciuie coimmiiu! » entre la nation et vous; car, l)icn (jiie vous ayez des » droits j)liis directs aux inslruclious (jue mes lettres poui-- » ront renfermer, chaque membre des états généraux de- » vant se considérer non comme député d'un ordre ou » d'un district, mais comme jjrocureur fondé de la nation, » il manquerai! au premier de ses engagements s'il ne » l'instruisait de tout ce qui peut l'intéresser (1). »
Ce premier conflit entre Necker et Mirabe;iu eut du retentissement en Provence. '
A Aix , par un brusque revirement, Necker. si fort décrié et injurié au café de la noblesse, y fut lout d'un coup porté aux nues; celui de la bourgeoisie, qui l'exaltait, se prit à l'abaisser.
Sa popularité fut compromise; celle de Mirabeau grandit. Son journal, que la contrefaçon reproduisait à Avignon, fut recherché et lu avec empressement par les Aixois. L'un des principaux libraires de la ville assurait qu'il avait trois cents souscripteurs (2).
Pourtant, le peuple, qui appréciait mal les forces des deux adversaires, craignait que Mirabeau ne fût brisé dans la lutte. C'était sa manière de comprendre et d'admirer la fîère et difficile tâche gu'avait entreprise le grand tribun , se transformant en homme d'Etat ; celle « de gravir au bien » public, » comme il disait lui-même, « sans ménager au- » cun parti, sans encenser l'idole du jour, sans autres arn mes que la raison et la vérité, les respectant partout, ne » respectant qu'elles , n'ayant d'amis qu'elles , d'ennemis » que leurs adversaires, ne reconnaissant d'autre monarque » que sa conscience et d'autre juge que 4e temps. Eh » bien ! » ajoutait-il, « je succomberai peut-être dans cette » entreprise, mais je n'y reculerai pas (3) ! »
C'était un noble et magnanime programme , mais il
(1) Courrier de Provence, t. I, p. 1.
(2) Lettre de M. Baud à Mirabeau, etc. (16 mai 1789). ^3) De Bacourt, Correspondance, etc., t. I, p. 349-350.
vouait celui qui avait le courage de se l'imposer, à un isolement qui pouvait, à certains moments, être pris pour l'effet d'une sorte d'ostracisme.
. Mirabeau en souffrit parfois jusqu'à verser des pleurs de dépit (1). Au milieu de reproches contradictoires qui se croisaient sur sa tête , les uns l'accusant « d'acharner les » communes par son insidieuse et funeste éloquence, » les autres s'irritant de ce qu'il était toujours aux partis modérés (2), il insistait avec colère sur les préventions, les préjugés, l'étroitesse d'idées, l'envie de l'Assemblée. Peutêtre n'avait-il pas tout à fait tort, mais il devait aussi faire la part des circonstances et songer que lui-même n'avait pas moins de hauteur dans le caractère que dans le génie. Un jour, il alla jusqu'à dire à la Constituante qu'il ne serait pas mal que l'Assemblée nationale de la France parlât français , et même écrivît en français les lois qu'elle proposait. Une partie des députés se récria aussitôt contre les récriminations sarcastiques de Mirabeau , en les qualifiant de tyrannie (3). Etienne Dumont assure que , dès le début, il était en hostilité avec la plus grande partie de la députation de la Provence. C'était , pourtant , à cette époque que les membres de cette députation convenaient de se réunir chez lui les lundis , mercredis et vendredis de chaque semaine (4) pour expédier les affaires relatives à leur mandat et à leur correspondance. Rien n'indique que ces réunions aient été exactement tenues. Il est certain que Mirabeau ne prit qu'une part très faible et un très médiocre intérêt à cette correspondance. Lorsque MM. de Baux, Philibert et Juglar se plaignirent de sa négligence, il les renvoya à ses lett7'es à ses commettants et au Courrier
(1) Et. Dumont, p. 48.
(2) Lettres écrites à un ami d'Allcma.gne, p. 4G4 et 469.
(3) Archives parlemenlaires, t. IX (séance du 22 septembre 1789), p. 101-2. — Il était despote par essence. Dubois-Crancé, par Th. Jung, t. I, p. 10.
(4) Archives départementales, correspondance avec les commissaires dc3 communes, C, 1337; lettre de Vcrdollin, 23 mai 1789.
«s MUIAIIKM' i:i' I.A 1»H0VENCK.
</(• Prorencc , t|iii en était la coiilimialiDii (l). Il Loiiail à l'aire bande à part, se sentait supérieur à ses collègues (!2). Il écrivait à Mauvillou ipi'il avait l'Iionneur unique, en France, de représenter le tiers état de Provence (3). C'était siniiulièreniont t^randir son mandat au détriment de celui des autres députes de cette province pour le même ordre.
Aussi , par une sorte de retour , dans la correspondance assez active (pi'ils entretenaient , du moins pendant les premiers mois de la Constituante , avec les commissaires des communes de Provence, Bouche et Verdollin, députés du tiers état , le premier , pour la sénéchaussée d'Aix , le second, pour celle de Draguignan, semblèrent faire à dessein le silence autour du nom de Mirabeau.
Cette correspondance, encore inédite, que possèdent les archives départementales des Bouches-du-Rhône , n'a pas beaucoup d'originalité et de profondeur de vues, mais elle nous offre quelques détails intéressants à recueillir et, surtout, nous permet de saisir dans l'âme de ces deux députés et dans celle de leurs commettants la trace et comme l'image d'événements qui, trop connus pour être racontés de nouveau , tiennent , pourtant , de trop près à l'objet de notre élude pour être passés sous silence , car ils doivent décider la crise où la Provence se débat entre le retour offensif de l'ancien régime et les aspirations un mo-
(1) Archives départementales, C, 1263; lettre du comte de Mirabeau, publiée par MM. Mouttet et Guibal dans La Révolution française, du 14 juin 1887.
("2) Mirabeau semblait adopter sur ses collègues les appréciations de son correspondant M. Baud. « Leur secret orgueil vous redoute, » écrivait ce dernier, le 30 avril; o vous vous emparerez de leur imagination qui les ravira 1) sous vos drapeaux. Attendez tout de leur imagination, et rien de leur bon 1) jugement qui est nul; c'est là leur caractère général. Je voudrais pouvoir » vous les peindre en particulier. Audier est un homme de bien, bégayant » les idées d'autrui , plus opiniâtre que ferme; Bouche, un audacieux pé- » dant, étourdi flagorneur; Pochet, entiché de sa noblesse naissante, ne » sera pas aussi aisé à gagner, car il a toute la morgue de l'assessorat. » Soit qu'il ait voulu justifier son acceptation, soit qu'il se soit enrégimenté )) dans un parti contraire, il s'est donné l'air d'écrire que votre admission » aux Etats souffrirait de grandes difficultés. »
(3) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 457.
ment déconcertées , mais frémissantes , de la Révolution.
Le premier de ces événements, par ordre chronologique, s'accomplit le 17 juin. Le tiers état et quelques curés qui l'ont rejoint, au milieu d'embrassades et de cris de joie retentissants, se constituent en Assemblée nationale. Cette dénomination, proposée par un obscur député, Legrand, et appuyée par Sieyés , est adoptée ; celle d'assemblée de représentants du peuple., soutenue par Mirabeau, est repoussée. Le débat a été haletant. « Les quatre jours con- » sacrés à cette importante délibération ne nous ont pas )) laissé respirer (1), » écrivait Mirabeau. Pour soutenir sa motion , il a parlé trois fois dans le frisson et lesté de fièvre (2). Son dernier discours, dont Etienne Dumont s'attribue la péroraison , s'est achevé au milieu d'un tumulte de protestations (3).
Les séances n'ont pas été seulement orageuses , mais longues et laborieuses.
Elles duraient de huit heures du matin à trois heures de l'après-midi et de cinq à uiize heures du soir. Les députés siégeaient treize heures par jour, et cela, sur des bancs sans dossier. Bouche, qui nous donne ces renseignements, ne nous dit pas un mot des discours qui furent prononcés et des orateurs qui se firent successivement entendre, mais il nous signale les trois mille spectateurs qui assistaient aux discussions et s'y mêlaient par leurs manifestations. L'air était pesant et pestilentiel, et le docteur Guillotin, le philanthrope de sinistre mémoire , assurait qu'il produirait un effet funeste sur tous les députés (4) ; mais Bouche, pas plus que. ses collègues, ne paraît avoir souffert de ses longues fatigues dans ce milieu insalubre, et c'est sur un ton de triomphe qu'il s'écrie : « Voilà un grand événement (5). »
(1) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 467.
(2) Ibid., p. 468.
(3) Et. Dumont, p. 79. Archives parlementaires, t. VIII, p. 126.
(4) Archives parlementaires, t. VIII, p. 129.
(5) Archives dcpartcmcntalos des Bouches-du-Rhône, C, 1046 : lettres de Bouche aux commissaires des communautés; lettre du 18 juin 1789.
50 MIHABEAU ET LA PROVBNCB.
Trois jours plus lard, l'Assemblée nationale se transforme en constituante. C'est le 20 juin.
Un récit complet de cette journée révolutionnaire ne saurait ici trouver place.
Bouche attribue uux machinations du haut clergé la mesure qui fit fermer la salle des séances, dès le 20 au malin. Il faut se rappeler que , la veille , la majorité du premier ordre avait volé sa réunion avec le tiers. Le prétexte donné par le gouvernement était la nécessité de préparer la salle pour une séance royale. Cette séance était alors annoncée pour le surlendemain, lundi 22.
Quoi qu'il en soit, d'après le récit de Bouche , qui complète, sur quelques points, le procès-verbal, les membres de l'Assemblée nationale se présentent , sur les neuf heures du matin, à la porte de la salle, et la trouvent gardée militairement. Les officiers de service, en tête M. de Vassan, leur témoignent une courtoisie respectueuse, et, malgré leur consigne , laissent entrer le président , les secrétaires et quarante ou cinquante députés. Après une conférence d'une demi-heure dans le cabinet présidentiel , ces députés sortent avec tout le bureau pour ne pas compromettre les généreux officiers qui leur ont permis l'accès de la salle ; et , à dix heures et demie , la séance s'ouvre au jeu de Paume en plein vieux Versailles; quatre cent cinquante-huit représentants y sont bientôt réunis. Ils ne se séparent qu'à huit heures du soir, après avoir prêté, sur l'initialive de Mounier, le serment que chacun sait (1).
Errante, réduite, suivant le mot de Mirabeau, à quêter un asile et à prendre l'attitude d'un attroupement illicite (2) , l'Assemblée grandit et se fortifie par l'adjonction de la majorité du clergé , le 22 juin (3). Elle n'en doit pas
(1) Archives départementales des Bouches-du-Rhône, C, 1046 : lettre de Bouche, du 20 juin. — Archives parlementaires, t. VIII, p. 137 et 138.
(2) Courrier de Provence, t. I, dixième lettre de Mirabeau à ses commettants, p. 265.
(3) Arcfiives parlementaires, t. VIII, p. 141.
moins subir un dernier affront, le 23 juin, avant la séance royale. Ses membres sont obligés de se morfondre plus d'une heure, la plupart sous la pluie, tandis que l'on plaçait les ordres privilégiés. Deux secrétaires vont se plaindre (le l'indécence d'une attente si longue.
Déjà l'on proposait de se retirer , lorsque M. de Dreux- Brézé arrive. Les députés entrent deux par deux ; il est dix heures et demie.
A onze heures , Louis XVI sort du palais accompagné d'un pompeux cortège.
La séance a tout l'aspect d'un lit de justice. Le roi prononce un double discours, fait lire une double déclaration, prend, pour la troisième fois, la parole, s'exprime en termes sévères, et termine par ces mots : « Je vous ordonne, » Messieurs, de vous séparer, et de vous rendre, demain )) matin, chacun dans les chambres affectées à votre ordre, » pour y reprendre vos séances. J'ordonne, en conséquence, )) au grand maître des cérémonies de faire préparer les » salles (1). »
On sait ce qui suivit, et l'on peut lire tout au long, dans les Archives parlementaires, la vraie réponse de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé. M. Reynald a montré combien elle diffère de l'apostrophe légendaire.
Mirabeau venait si bien de dire ce que chacun de ses collègues avait dans le cœur qu'ils crurent l'avoir dit euxmêmes. Ni Bouche, ni Verdollin ne parlent de son intervention ; ils font de sa riposte une sorte de réponse impersonnelle, collective, qui aurait été comme une clameur de l'Assemblée. « Nous lui répondîmes, » écrit Verdollin, « qu'il n'y avait que la force qui pût nous empêcher de » remplir notre devoir envers la patrie (2). »
Unanimes pour protester contre les formes de la séance royale, les députés étaient plus hésitants en face des dé-
(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 142-146.
(2) Ibid., t. VIII, p. 146. — Archives départementales, C, 1046 : Lettre de Bouche, du 23 juin; C 1037 : lettre de Verdollin, du 27 juin.
52 MIRABKAU ET I.A PROVENCK.
(■l;iratii)iis lues dans cette séance. Aussitôt après le départ (lu roi, Miniix'au s'clait écrié (|ue ce (pu; l'on venait d'entendre pouvait être le salut de la patrie, si les présents du des[)otisme n'étaient pas toujours dangereux (1).
Le vote des emprunts et des impôts i)ar les Etats généraux, la liberté de la presse, l'adoucissement de la gabelle, l'amélioration des lois civiles et criminelles, la suppression des lettres de cachet, l'abolition de la corvée et de la mainmorte dans tout le royaume étaient annoncés ou promis ; mais la distinction des trois ordres était conservée en son entier ; ils ne pouvaient délibérer en commun qu'avec l'autorisation du roi. Le roi exceptait expressément des affaires susceptibles de ce mode de délibération celles qui regardaient les droits antiques et constitutionnels des ordres privilégiés, la forme organique à donner aux prochains Etats généraux, les propriétés féodales (2).
Sur bien des points, il faut le reconnaître, les vœux exprimés dans les cahiers étaient satisfaits. Bouche avoue qu'il y avait dans l'une et l'autre déclaration d'excellentes choses pour le peuple. Ni lui-même, ni ses collègues de la députalion de Provence, ne voulaient prendre sur eux de juger ces actes législatifs du roi. Ils en faisaient passer un exemplaire aux commissaires des communautés. « Vous » les méditerez, » ajoute Bouche, « et les référerez à nos » mandants dans toute la province, afin qu'ils nous disent » ce qu'il faut que nous fassions. Tous les autres députés » agiront de même (3). »
C'est le 23 juin, au sortir de la séance, levée par le tiers, sur les trois heures et demie du soir, que Bouche écrivait cette lettre. Deux jours plus tard, le 25, sa pensée a pris plus de fermeté ; ses indécisions semblent fixées. L'expédient de consulter les communautés lui paraît d'une exécution difficile et d'un résultat presque illusoire. La situation
(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 146.
(2) Ibid., t. VIII, p. 143-145.
(3) Archives départementales, C, 1046 : lettre de Bouche, du 23 juin.
ne le comporte déjà plus. Les députés de Provence ne peuvent pas se séparer des six cents autres députés du tiers qui tous maintenant se réunissent pour réprouver les déclarations royales (1).
Le gouvernement faiblit à mesure que l'Assemblée nationale se redresse dans la conscience de sa force. Les expressions du texte imprimé des déclarations ont été soigneusement adoucies. Là où le secrétaire avait lu les volontés du roi, on peut lire les intentions du roi. Beaucoup de je veux et f ordonne ont été supprimés (2).
C'est un commencement de reculade et de capitulation. Un propos de Louis XVI, le 23 juin, pouvait le faire prévoir. Informé que les députés du tiers refusaient de sortir de la salle des Etats, ce prince s'est, dit-on, écrié avec un vert juron : « Eh bien! f..., qu'ils restent (3). »
Ils sont restés ; et le 27 juin, par ordre du roi, la minorité du clergé et la majorité de la noblesse, qui se tenaient encore à part, viennent les rejoindre.
La réunion, sinon l'union des ordres, est un fait accompli. « Ce jour, » s'écrie Bailly, le président trop optimiste de l'Assemblée, « sera célébré dans nos fastes ; il rend la » famille complète ; il finit à jamais les divisions qui nous » ont mortellement affligés (4). »
C'était aller un peu vite. N'en déplaise à Bailly, les divisions ne pouvaient pas cesser si promptement, car il y avait, le 27 juin, des vainqueurs et des vaincus. Le tiers état poussait un cri de victoire. « C'est, » écrivait Bouche,. « ce même jour, à notre inébranlable constance, que ce » résultat est dû. Parmi les provinces qui ont été les plus » intrépides, » ajoutait-il, « l'opinion publique place la » Franche-Comté, la Bretagne et la Provence (5). »
(1) Archives départementales, C, 1046 : lettre de Bouche, du 25 juin.
(2) /cf., ibid.
(.3) Jallet (Journal inédit de), p. 99.
(4) Archives parlp.menlaircs, t. VIII, p. 169.
(5) Archives départementales, C, 1046 : lettre de Bouche (27 juin) à M. Phi-
54 MIRABEAU ET l,A IMlOVENCE.
Si les partis et les ordres jie désaniuiiil |tHs, ils scmbleiil pourtant, dans la soirée du '27, eonsonlir lacilemenl à une sorte de trêve. Versailles est en fête ; un peuple immense a aceueilli. par ses ae.elamations enthousiastes, l'arrivée de la noblesse dans la salle de l'Assemblée nationale ; le voilà maintenant qui se porte en l't)ule dans la eour du i»alais, poussant jusques aux nues les cris de vive le roi ! vive la reine ! vive la rôunion ! vive l'Assemblée nalionale ! Le roi et la reine viennent de paraître sur le balcon. « Des larmes de tendresse, » raconte M. de Verdollin, auquel j'emprunte le tableau de cette allégresse toute spontanée , « ont coulé de leurs yeux; le peuple, qui adore son roi, est ivre de joie ; la ville est illuminée ; des feux d'artifice se tirent sur différents points (1). »
A peine les échos de cette fête ont-ils eu le temps de s'éteindre, que l'Assemblée nationale est en proie à de vives inquiétudes. Les députés patriotes sont traités en suspects. Leurs lettres sont arrêtées, décachetées, interceptées. Une partie de celles qu'ils écrivent ou qu'on leur écrit, n'arrive pas à destination. Ils soupçonnent à leur tour la minorité du clergé et la majorité de la noblesse de se livrer à des intrigues effrayantes pour faire dissoudre l'Assemblée. On peut se croire à la veille d'un coup d'état. Une armée de trente mille hommes s'échelonne entre Paris et Versailles. Les troupes qui la composent subissent elles-mêmes, il est vrai , le contre-coup des divisions qui régnent dans la société et dans l'Etat ; elles se battent entre elles (2).
Leur présence n'est pas moins une menace et un outrage pour l'Assemblée. Dans une éloquente adresse (3), Mirabeau
libert et, en son absence, à M. Juglar , avocat chez M. Gabriel, rue Plateforme, à Aix.
(1) Archives départementales, C, 1337 : lettre de Verdollin (27 juin).
[Tj Archives départementales, C, 104G : lettre de Bouche (7 juillet).
(3) Et. Dumont a revendiqué la rédaction de celte adresse (a). Al. Lameth(d) la restitue à Mirabeau . tout en faisant la part des conseils de Dumont.
(a) Etienne Dumont, p. 105.
(6; Al. Lameth, Histoire de l'assemblée constituante, t. 1, p. 49.
demande leur renvoi. Le roi répond d'une manière évasive, et pour rassurer l'Assemblée, lui propose de la transférer à Noyon ou à Soissons. Cette réponse est accueillie par des murmures.
Nous sommes au samedi il juillet 1789. Le soir même, Necker est congédié avec MM. de La Luzerne, de Saint- Priest et de Montmorin. Le lendemain, dimanche 12, les troubles commencent. Le lundi 13, M. Rostagny écrit à la chambre de commerce de Marseille, dont il est le délégué : « Je ne puis vous exprimer le mouvement qu'il y a dans » Paris , ni vous prévenir de ce qu'il y a à craindre ou » espérer. Nous sommes véritablement dans un moment » de chaos (1). »
Le mardi 14, la Bastille est prise.
Pendant ces journées , l'attitude de la Constituante est admirable de calme, de constance et de sang-froid.
Le 13, Mirabeau dit à Dumont qu'il y a une liste de proscription, que Sieyès, Chapelier, La Fayette et lui-même doivent être arrêtés. Ils ne quittent pas l'Assemblée, où ils se croient plus en sûreté que chez eux. On ne lève pas la séance.
La Constituante reste également en permanence dans la nuit du 14 au 15 ; les délibérations cessent à deux heures du matin ; on est prêt à les reprendre, s'il est nécessaire. A neuf heures, une députation est sur le point de partir pour aller présenter au roi, sur le rappel des troupes, une dernière adresse à laquelle Mirabeau a joint un commentaire passionné. Tout d'un coup, on annonce l'arrivée de Louis XVI sans gardes et accompagné seulement de ses deux frères. Il se rend au milieu des députés pour leur demander leurs conseils ; il a donné aux troupes l'ordre de s'éloigner de Paris et de Versailles (2).
(1) Archives de la chambre de commerce de Marseille, BB, art. 126 : lettre de M. Rostagny à MM. les échevins et députés du commerce (13 juillet 1789).
(2) Et. Dumont, p. 112 et 113, — Archives parlementaires, t. VIII, p. 227 à 236.
« Tout est fini, » annonce M. Roslagny à ses correspondants do la ('.haml)re de commerce ; « le roi revient à la » nation. Son rolour fera notre bonheur et le sien ; il a M appris bien chèrement ce que sont les Français. On ne » le trompera plus. On lui a donné des preuves du cou- » rage de cet excellent peuple, et il a su en apprécier la » générosité (1). »
Certes, M. Rostagny, conseiller d'état et député du commerce de Marseille, n'est ni un révolutionnaire, ni un démagogue ; il oublie cependant le meurtre du major de Launay et du prévôt des marchands Flesselles pour louer la bonté et la générosité du peuple de Paris. Ces taches de sang ne ternissent pas à ses yeux cette aurore du bien public, dont il parle dans une de ses lettres aux chefs de la municipalité marseillaise (2). M. Verdollin ne s'émeut pas davantage de la mort atroce de Foulon et de l'arrestation de Berthier de Sauvigny. « On croit, » ajoute-t-il, « que le même supplice attend Berthier, parce qu'il est accusé du même crime (3). » Et c'est tout. M. Verdollin a hâte de raconter les hommages rendus à la Constituante victorieuse par la cour des aides, par celle des monnaies et par les magistrats du parlement de Paris, qui sont obligés d'avoir, pour la souveraineté des représentants de la nation, les mêmes égards que pour la majesté royale.
Cette indifférence ou cette indulgence pour le crime, chez des hommes honorables et honnêtes, est un signe des temps. Elle expliquera bien des excès, et ne peut s'expliquer à son tour que par je ne sais quel saisissement de l'imagination, de l'esprit et de la conscience même en présence du grand événement qui venait de s'accomplir.
(1) Archives de la chambre de commerce de Marseille, BB, art. 126 : lettre de M. Rostagny à MM. les ochevins et députés du commerce de Marseille (16 juillet 1789).
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 : lettre de M. Rostagny, p. 245.
(3) Archives départementales des Bouches-du-Rhône, C, 1337 : Lettre de Verdollin (23 juillet 1789}.
Fait militaire d'une importance fort médiocre, la prise de la Bastille devait avoir une immense portée morale et politique. C'était plus qu'une révolte heureuse ; c'était une révolution !