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CHAPITRE II

La France et l'Europe même ressentirent un de ces tressaillements d'espérance et de joie, dont notre tristesse actuelle a bien de la peine à se faire l'idée. Tandis que la jeune poésie d'André Chénier chantait

L'enfer de la Bastille à tous les vents jeté,

dans les rues de Saint-Pétersbourg, raconte M. de Ségur, on voyait des Français, des Russes, des Danois, des Anglais, des Hollandais s'embrasser et se féliciter (1),

La secousse fut profonde en Provence. Les journaux étaient encore peu nombreux, peu répandus en France ; au mois de juillet 1789, on n'y comptait pas plus de trentetrois feuilles périodiques (2). Marseille, ses cafés et ses cercles en recevaient ou allaient en recevoir une quantité relativement considérable. Arthur Young le remarquait à son honneur, dès le mois d'août 1789 (3). Les communications étaient lentes ; il fallait au courrier le plus rapide de soixante à soixante et douze heures pour franchir la distance de Paris à Marseille (4). Mais le temps exigé par leur trans-

(1) Mémoires de M. de Ségur, t. III, p. 108.

(2) Journal de Provence, t. XXV, n° 41 ; Supplément, p. 2.

(3) Arthur Young, Voyages en France, t. I, p. 310 : « Marseille ne mérite » en aucune façon le reproche que j'ai fait à d'autres villes de manquer de » journaux. J'en trouvais plusieurs au café d'Ac&jou où je déjeunais. »

(4) Archives de la chambre de commerce de Marseille, BB, art. 126: lettre de M. Rostagny aux échevins et députés du commerce de Marseille (25 mars 1789).

mission n'enlevait pas aux nouvelles ce qu'on serait tenté d'appeler leur puissance électrique.

Quatre jours après la prise de la Bastille , c'est-à-dire le 18 juillet, le bruit sourd du coup d'état ministériel du il et des événements qui l'avaient suivi arrivait à Marseille. Sur la foi de ces rumeurs, encore vagues et incertaines, les échevins, avec l'approbation de M. de Caraman, commençaient à tourner le dos à la réaction et donnaient une première satisfaction au parti populaire. Ils convoquaient le conseil municipal renforcé qui, le 24 et le 26 mars dernier, avait aidé Mirabeau à pacifier Marseille (1). L'inquiétude se mêlait encore à la satisfaction et semblait même la dominer ; mais le 20 juillet, le Conseil renforcé recevait des renseignements nets et précis, appuyés sur des documents officiels, tels qu'une lettre du ministre de Villedeuil et le texte du discours prononcé par le roi devant l'Assemblée nationale. C'était aussitôt dans la ville une explosion de joie et d'enthousiasme (2). Les habitants se paraient de la cocarde, sans distinction d'âge, d'état ou de sexe. Les hommes la portaient à leur chapeau ; les femmes , à leur coiffure; les religieux, sur leur cœur.

En s'exaltant, cette joie devint de l'effervescence et prit un caractère violent. Tandis que le Conseil renforcé du 20 juillet se bornait à voter des motions de reconnaissance et de charité et accueillait, par exemple, l'idée suggérée par l'avocat Lejourdan, d'ouvrir une souscription de secours pour les femmes et les enfants des citoyens morts en combattant à Paris pour la liberté (3), celui du 23 prenait des délibérations dans lesquelles éclatait plus d'une pensée de guerre ou de représailles.

(1) Archives municipales de Marseille, registre 190* des délibérations du conseil municipal, f" 168-170.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : lettre du 20 juillet, à M. de Villedeuil, p. 147; — 190* registre des délibérations, f" 172.

(.'5) Archives niunirijiaies, 19(1' registre dos délibérations, f°- 172-3.

60 MinAnEAIJ ET LA PHOVENCE.

Non (H)iit(Mit (l'adliùror à tous les ruceiils décrets de l'Assemblée nalionale (1), de placer les députés sous la sauvegarde de la nation v\ chaque député, en particulier, sous celle des Ktats généraux, il déclarait que tous les Français devaient se réunir par unn fédération juste et sacrée j)0ur repousser les attentats des ministres et de l'aristocratie, pour défendre l'honneur du roi et celui d'une nation essentiellement libre. Il dénonçait comme infâmes et traîtres à la France ces conseillers j)errides et criminels qui voulaient élever le colosse de leur despotisme sur les ruines du trône et sur les débris de la liberté nationale, proclamait coupables de lèse-humanité et de lèse-patrie tous ceux qui avaient sollicité et provoqué l'exil de ministres amis de la nation, et enveloppait dans la même sentence les généraux , officiers et soldats qui , de sang-froid ou sans motifs , avaient égorgé leurs frères (2).

Pendant que le conseil de ville délibérait, un nombreux meeting remplissait de tumulte la grande salle de la taverne Arquier, aux allées de Meilhan.

Il avait été convoqué pour trois heures de l'aprés-midi. Tous les bons citoyens de Marseille étaient invités à s'y rendre. Cette convocation avait produit de l'émotion dans le haut commerce. A la Bourse, l'échevin Thulis fit aux négociants un devoir d'y répondre ; plus de deux cents d'entre eux s'aventurèrent chez Arquier pour modérer cette assemblée. Ils y furent bientôt débordés.

Les principaux meneurs ou orateurs populaires de mars et avril 1789, entre autres Lieutaud, Chompré, Brémond- Julien, étaient encore à Paris où ils vivaient dans une sorte d'exil ; mais les avocats Barbaroux et Chéri , l'imprimeur Mossy cadet, le liquoriste Trophime Rébecqui, le négociant Omer Granet et surtout l'ambitieux chevalier de Brancas, littérateur, philosophe, révolutionnaire, ancien

(1) Notamment ceux des 17, 20 et 23 juin et du 13 juillet.

(2) Archives municipales de Marseille, 190' registre des délibérations du conseil municipal, f°' 174-6.

correspondant de Beaumarchais , devaient les suppléer.

Avec les gestes et l'emportement d'un énerguméne , le chevalier de Drancas s'écria que les échevins et le conseil municipal n'avaient que des pouvoirs illégaux. Seule , la présente assemblée était légale. Cette déclaration fut applaudie avec transport. Barbaroux proposa de demander au comte de Caraman le renvoi immédiat des troupes ; un négociant, M. Jacques-Marc Fraissinet, fît observer que l'objet de cette demande dépassait l'étendue des pouvoirs du commandant. Cette objection fut mal accueillie. Les têtes étaient très montées ; les discussions offraient l'image d'un véritable chaos ; l'on ne votait que par acclamations.

On décida de réformer une partie des ofiBciers de la garde bourgeoise , de ne plus reconnaître le parlement d'Aix et de proscrire, avec M. de Miran, le premier président et le procureur général de cette cour souveraine , MM. de La Tour et de Castillon. Barbaroux fit la motion d'interdire aux échevins toute correspondance avec les personnages proscrits. Un assistant, M. Poilvert, voulut remontrer les difficultés contre lesquelles se heurterait l'application de cette espèce d'interdit. Sa vie fut en danger.

Ce n'était pas tout de voter des résolutions; il fallait les soumettre ou plutôt les imposer au conseil de ville et à M. de Caraman.

Ce soin fut confié à vingt-quatre commissaires. On arrêta de les nommer séance tenante.

A peine cette nomination eut-elle commencé, que les négociants présents au meeting tâchèrent de s'esquiver; mais il leur fut difficile de percer la foule immense qui se pressait dans la salle. Tandis que l'un d'eux, M. Jean Baux, tentait d'inutiles efforts pour se frayer un passage , il fut saisi par l'habit et poussé dans la tribune où se trouvaient déjà les autres commissaires ; il venait d'être élu luimême, ainsi que M. Fraissinet. Avec un sens judicieux qu'on n'aurait pas attendu d'une assemblée aussi agitée , elle comprenait l'opportunité d'adjoindre aux hommes qui

62 MIRABEAU KT LA l'KOVENCK.

représentaient le mieux ses idées et partageaient ses passions, quolquos nogoriants qui, troj) jiou nombreux et pas assez énergiques pour les génor loiiglenqis dans leur mission, leur prêteraient, presque malgré eux, l'ajipui de leur honorabilité et de leur grande situation.

Le meeting sépare, les vingt-quatre connuissaires et les négociants s'assemblèrent dans une chandjre pour rédiger les vœux qui venaient d'être votés. Mossy et Barbaroux prirent la plume; leurs collègues, sans doute les négociants, soulevèrent des objections, des protestations même contre leur rédaction. Barbaroux et Mossy les écartèrent toutes, par cette unique fin de non-recevoir : « Il y a eu acclamation dans l'assemblée. » Tout ce que purent faire les modérés et les modérateurs de cette commission fut de renvoyer la signature au lendemain ma tin, comptant sur les conseils de la nuit pour assagir Barbaroux et ses amis. Mais à peine ceux-ci furent-ils débarrassés de leurs adversaires , qui étaient allés avec empressement rendre compte à M. de Caraman, qu'ils coururent eux-mêmes à l'Hôtel de ville. Il était dix heures du soir. Le Conseil renforcé siégeait encore, mais allait lever la séance. Un membre de ce conseil, Marie Servan du Belloy, chanoine de la cathédrale ou de la Major , a raconté l'entrée de Barbaroux dans la salle et ses fiéres sommations à la tête des commissaires de son parti. Il lut les différents articles dans lesquels Mossy et lui avaient enfermé les vœux plus ou moins impérieux du meeting de la taverne Arquier. Il demanda et obtint qu'ils fussent annexés au procès-verbal de la séance du Conseil. C'était demander et obtenir leur prise en considération. Le texte en était par là même fixé.

Le lendemain, pourtant, M. Baux conservait encore l'espoir d'y faire introduire des corrections. Accompagné d'un négociant, membre, comme lui, de la Commission, M. Sellier, il alla inutilement frapper à la porte de M. Mossy et de tous les autres commissaires. M. Lejourdan les renvoya,

en leur témoignant cette affectation de sécurité (1) , qui n'est qu'un optimisme niais , lorsqu'elle ne dissimule pas la peur sous le masque du courage (2). Du reste , M. Baux ne montra pas, de son côté, beaucoup de fermeté civique. Craignant de se compromettre , — c'est lui-môme qui en fait l'aveu, — il signa, en se contentant de changements à peu près insignifiants.

Ces changements n'occupèrent pas la nouvelle réunion des vingt-quatre commissaires annoncée dès la veille et qui se tint au café Jean, sur le port. Barbaroux y donna lecture d'un discours qu'il avait composé pour le prononcer devant le Conseil. On peut imaginer le saisissement que M. Baux et les autres négociants durent éprouver en entendant cette phrase caractéristique : « Ce sont les vœux » du peuple que nous vous présentons , et les vœux des )) peuples sont des lois. « Le principe de la souveraineté populaire était , d'un coup , porté aux limites où l'exagération devient le sophisme. Quelques jours avaient suffi pour donner à la Révolution, dans Marseille, un degré singulier d'audace (3).

Aix n'avait pas traversé une crise de réaction comme celle dont Marseille sortait presque violemment; aussi mit-il plus de lenteur à s'émouvoir sous le contre-coup de la prise de la Bastille (4) et conserva-t-il plus de mesure

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXX^X, 58 : déposition de Jean Baux, négociant. « Le sieur Lejourdan les renvoya en leur » disant que, dans un moment d'effervescence comme celui-là, il fallait laisser » aller les choses et n'avoir rien à craindre sur les suites, ni par rapport » aux personnes. »

(2) Archives parlementaires, t. XVI, p. 635. Séance du 7 septembre 1790 : 0 Quand on feint de mépriser les menaces et les séditions, c'est qu'on en a » peur » (Dupont de Nemours).

(3) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : dépositions des sieurs Fraissinct, Baux, Solier, Simon Gai, Marie Servan du Belloy. — Archives municipales de Marseille, registre 190° des délibérations du conseil municipal, 1° 176.

(4) Archives départementales, C, 1380, suite de la correspondance des commissaires des communautés : lettre du 26 août 1789 à MM. les députés aux Etats généraux, p. 194 : « Lu ville d'Aix vient enfin de se montrer et » de délibérer une adresse. »

04 MinABEAU ET LA PROVKNCE.

dans la nianifostation de soiitinienls qui, chez ses consuls et assesseurs, pouvaient être sincères, mais n'étaient pas de bien vieille date. Ce n'est ])as sans étonnement qu'on les \o\l saluer le jour de la liberlv i/ui luit sur la France (1).

Le 23 juillet, à la demande générale de tous les citoyens, ils convoquèrent un conseil de ville, renforcé de notables : gentilslionnnes , bourgeois, magistrats, hommes d'Eglise. Malgré sa composition aristocratique , cette assemblée se haussa au ton des félicitations qui, de toutes parts, affluaient vers la Constituante, et sut, d'ailleurs, ne pas le forcer.

Dans l'adresse , dont elle confia la rédaction à l'abbé de Jouques, archidiacre de l'Eglise d'Aix, au père André, supérieur de l'Oratoire , à l'ancien consul , marquis de Vauvenargues, au comte de Galiffet et à MM. Goyrand, Portails, Lombard et Dubourg, elle disait aux constituants : « Recevez l'hommage de notre éternelle reconnaissance. » Appelés au grand ouvrage de la régénération de l'Etat , )) vous avez montré le courage qui accompagne les gran- » des entreprises et le génie qui préside aux établisse- )) ments durables (2). »

Certes, ce langage était noble et digne ; mais des citoyens qui n'avaient point été invités à cette séance, en attaquèrent les délibérations comme illégales, et demandèrent un conseil général de tous les pères de famille. Ce conseil fut convoqué par affiche, cri public et par la cloche du befi'roi. Il tint dans l'église du collège Bourbon une première séance, le 25, et une seconde, le 28 juillet.

De pareilles assemblées étaient et ne pouvaient être que tumultueuses. Des étrangers, des femmes, des enfants, écrivent les commissaires des communautés, y étaient admis ; on n'y discutait rien, on n'y prenait les voix sur rien. Des applaudissements ou des huées exprimaient les

(1) Bibliothèque publique de Marseille, F*, 15, correspondance des procureurs du pays : lettre à M, Tabbé de Beausset, f° 73.

("2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, commencé le 22 avril 1789, f" 25.

sentiments de l'assemblée ou du moins ceux des personnes qui avaient les poumons les plus solides (1).

En Provence, et avec les tempéraments méridionaux, le tumulte extérieur, la mêlée des paroles et des cris ne mesurent pas toujours d'une manière exacte l'emportement des esprits. La violence à la surface peut cacher une certaine modération.

Le meeting du 25 juillet ne dépassa point les limites dans lesquelles s'était contenu, le 23, le conseil des trois ordres de Marseille. On voua à l'exécration publique les généraux, officiers et soldats qui avaient trempé leurs mains dans le sang des citoyens. Les habitants de Paris furent mis sous la sauvegarde de la nation.

Si l'on nous demande en quoi devait consister cette sauvegarde, nous avouons l'ignorer, et l'auteur de la motion, l'avocat Arbaud, ne le savait sans doute pas beaucoup plus que nous-même. Cet orateur, qui s'agita fort, émit le vœu que les gardes françaises fussent désormais appelées gardes nationaux. Ce vœu n'avait rien de bien subversif. Les remerciements qui furent votés à Mirabeau n'étaient que légitimes ; mais il est difficile d'excuser la légèreté avec laquelle M. Arbaud intenta à l'administration municipale une accusation absolument fausse : il soutint que la dette de la ville ne s'élevait, en 1753, qu'à 75,000 livres et qu'elle atteignait 3,000,000 à l'heure actuelle. Or, la vérité était qu'en 1753 elle dépassait 2,200,000 livres et, qu'en 1789, elle ne montait pas à plus de 2,400,000 livres. Un autre avocat, M. Miollis, ajouta aux motions qui venaient d'être accueillies celle d'une amnistie pour les malheureux prévenus d'avoir trempé dans les troubles de Provence. Depuis deux jours déjà, le Parlement avait arrêté de la solliciter auprès du roi, en faveur de ces accusés qui n'avaient pas encore été condamnés ou

(1) Archives dcpartonicntales, G, 1380, suite de la correspondance des commissaires des communautés : lettre à MM. les députes des Etats généraux (29 juillet), p. 205.

()0 MIllAlIKAi; KT I,A PROVENCE.

jiigés. Kn môme temps, il dccidail de surseoir :ï toute instruction (1).

Cette Cour souveraine avait bien compris l'inopportunité (le ses rif^uenrs, (jue plusieurs exécutions venaient de signaler. La démarche dont elle prenait l'initiative enlevait d'avance tout prétexte plausible à l'exf (édition séditieuse qui, le 27 et le 28 juillet, inaugura la série des irruptions marseillaises dans la ville d'Aix.

Le peuple de Marseille était animé par les diatribes qu'il entendait lancer contre le parlement de Provence ; un récent incident avait contribué à l'exciter plus encore. Le garde de chasse du seigneur des Pennes avait tué un braconnier pour un lapin, à ce que l'on assurait. Le curé de l'endroit s'était répandu en plaintes ; le Parlement l'avait décrété de prise de corps sous la prévention d'avoir poussé à la révolte les vassaux de M. des Pennes. Il avait été traduit dans les prisons du roi ; mais devant les murmures du public et l'agitation qui commençait à se produire dans Marseille, il avait fallu le relâcher (2).

Cette satisfaction ne fit qu'encourager la populace et les révolutionnaires de cette ville ; ils voulurent délivrer en masse les prisonniers retenus pour faits d'insurrection dans les geôles du Parlement et de la Cour des aides.

Le 27 juillet au soir, une horde que Lourde porte à quinze mille hommes, et que les évaluations oiiicielles réduisent à deux ou trois mille personnes (3), s'ébranla dans

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 22 avril 1789 : conseil général de tous les citoyens de cette ville assemblé dans l'église du collège royal Bourbon , le 25 juillet , f°* 27-30; conseil ordinaire du 4 août, f° 45. — Archives départementales, C, 1380, suite de la correspondance de MM. les commissaires des communes : lettre aux députés de la Provence, p. 196.

(2) Archives départementales, C, 1380 : lettre des commissaires des communes aux députés de la Provence (24 juillet), p. 197.

(3) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 80 et 81. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le il février 1789 : lettres à nos seigneurs de l'Assemblée nationale (6 août), p. 249; à Nccker, p. 250; aux députés des trois ordres de la ville de Marseille, p. 251.

la direction d'Aix. Elle était armée d'épées, de hallebardes et de fusils. Troupe réglée et garde bourgeoise ne mirent aucun obstacle à son départ. A son approche, la terreur se répandit à Aix. On dit qu'elle venait égorger magistrats et nobles. Les uns et les autres, ou du moins la plupart d'entre eux, s'enfuirent et se cachèrent. La municipalité fit distribuer à ses frais du pain, du vin, de la viande à ces hôtes incommodes, qui, le 28, dès quatre heures du matin, étaient entrés dans la ville (1).

A huit heures et demie, six individus de cette bande, le fusil à la main, abordèrent M. d'Autheman, avocat général à la cour des aides, et lui demandèrent un ordre à l'effet que toutes les procédures prises par cette Cour, pour émeutes et soulèvements, leur fussent remises. M. d'Autheman s'informa du nom de leur chef : « C'est, » lui répondirent-ils, « l'abbé de Beausset, chanoine de Saint-Victor; » il est en ce moment à Aix, logé chez monsieur son » père (2). »

M. d'Autheman se rendit auprès de lui.

A la fois prêtre et gentilhomme, comte de Saint-Victor, l'abbé de Beausset était une sorte de cardinal de Retz, marseillais ou plutôt aixois d'origine. Il n'était pas cardinal, et aurait bien voulu être coadjuteur de l'évêque de Marseille. Il n'avait encore été nommé à cette dernière dignité que par les suffrages des habitués du café François. Lui-même fréquentait ce café ; il y pérorait aux applaudissements de l'assistance (3).

Il s'était mis à la tête des Marseillais qui avaient marché

(1) Archives départementales, C, 1380 : lettre du 29 juillet de MM. les commissaires des communes à MM. les députés aux Etats généraux , p. 200. — Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 22 avril 1789 : conseil général des citoyens assemblés dans l'église du collège, le 28 juillet 1789, f" 38.

(2) Cette maison est celle qui est désignée aujourd'hui par le n" 18, rue du 4 septembre.

(3) Archives nationales, papiers du comité dos recherclics, CKKl-X**. 1 : interrogatoire de Joseph Savournin.

os MIIIAUKAII KT LA I'HOVUNCE.

sur Aix, |K)ui" les coiitcuii', imi assunml le succès de leur n'clanialion insurri'ctiounclk'. iSa i)U[)iilarit('î l'aida à protéger Tordre nialériel aux dépens de l'ordre moral. 11 signifia à M. d'Antheman que la remise des procédures en question était absolument nécessaire [lour la sûreté d'Aix et de Marseille. Cette déclaration si catégorique imposa à l'avocat général ; il se concerta avec le conseiller Mène et le président d'Albert, de la même Cour, et envoya au greffier en chef l'ordre de livrer à l'abbé de Beausset toutes les procédures que celui-ci demandait. Le Parlement se dessaisit également des siennes.

Sans commettre d'excès , la troupe marseillaise avait atteint son but ; les prisonniers étaient entre ses mains. L'intercession de M. de Beausset auprès du commandant de la place avait ouvert les portes de leur prison. Ils étaient au nombre de soixante-neuf. Deux seulement avaient été arrachés aux poursuites de la cour des aides : c'étaient Joseph Deidier et Joseph Roustan, surnommés l'un le Bâtard et l'autre l'Escamoteur. Ces surnoms n'indiquent pas une condition sociale bien relevée; Joseph Roustan venait d'être déjà condamné à trois ans de galères, par arrêt du Parlement, en punition des excès qu'il avait commis, pendant les troubles à Brignoles, dans une maison particulière. Les soixante-sept autres prisonniers ne paraissent pas avoir joui de beaucoup de considération et de sympathie auprès de leurs communautés respectives, dont les habitants n'étaient guère impatients de les voir revenir au milieu d'eux (1).

Leurs libérateurs ne les emmenèrent pas moins en triomphe à Marseille sur des chariots recouverts de feuillage. L'entrée de ces singuliers triomphateurs et le retour

(1) Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. d'Autheman, avocat général de la Cour des aides (31 juillet 1789). — Archives départementales, C, 1380: lettre des commissaires des communautés aux députés de la Provence (24 juillet), p. 196. Le 2 août, ces commissaires écrivaient aux mêmes députés qu'une douzaine de mutins élargis par la horde marseillaise soulevait le peuple d'Aups et menaçait de tout mettre à feu et à sang (C, 1380, p. 214).

LE CONTriE-COL'P DU l'i JUILLET EX PROVENCE. 69

de l'escorte fort irréguliére, pour ne rien dire de plus, qui les entourait , préoccupaient les échevins. Ils confièrent leurs perplexités à l'un des vingt-quatre commissaires qui avaient été élus, le 23 juillet, dans le meeting de la taverne Arquier, le négociant Orner Granet. Celui-ci leur suggéra l'idée de placer le buste du roi sous un dais, dans la grande salle de la Bourse, et d'inviter le peuple, ou plutôt l'émeute triomphante, à défiler et à poser les armes devant cette royale image. Les échevins suivirent ce conseil ; le succès fut complet (1).

Bien qu'il se fût laissé désarmer et pacifier fort aisément , ce peuple venait de prouver sa force ou plutôt la faiblesse des autorités auxquelles s'étaient adressées ses sommations. Ses chefs et ses organes parlèrent en maîtres au conseil renforcé de Marseille. Le 30 juillet , Barbaroux dit à ce conseil que le bon peuple n'était pas à craindre , mais qu'il ne fallait pas mépriser ses demandes. En son nom , il venait prendre la réponse de l'assemblée aux requêtes qu'il lui avait présentées. Cette réponse fut un arrêté qui déclarait M. de La Tour auteur de tous les malheurs de la Provence , enjoignait aux administrations locales, à la chambre de commerce, à la généralité des citoyens, de cesser tout rapport avec lui, et défendait de reconnaître l'autorité du parlement d'Aix. On devait demander au roi pour Marseille l'institution d'un tribunal suprême (2).

Rédigé par M. Lejourdan, cet arrêté rompait avec les traditions du passé, et, dans un autre sens, les exagérait. Terre adjacente^ Marseille était, dans une certaine mesure, restée en dehors de l'administration de la Provence ; elle

(I) Archives nationales, papiers du comité tics ra|)poit.s, DXXIX, 57 : Mémoire ail faveur des s/eucs Ilebccqui el Granel.

{'!) Lourde, llisloira de la Rcvolullon à Marseille, t. I, p. S.j. — Archives nationales, carton du comité des rapports, DXXIX, 58 : déposition de Marie Scrvan du Bclloy. — Bibliothèque publique de Marseille, délibérations du conseil municipal de cette ville, DcK, 4708 : dépend do la délibération du conseil des trois ordres, du 30 juillet 1789, t. 1, p. 191 et suiv.

roclamail et so {lounait une sitiuilion encore i>liis indépendanlo, sans s'isoler, pourtant. Au contraire, elle allait être, dans la |)rovin('e . un centre il'action et un foyer d'agitation révolutionnaire.

Le '■2.'i juillet, on avait, dans son conseil des trois ordres, parlé d'une fédération de tous les Français. Le 29, elle envoya à Aix une petite députation de gens honnêtes avec mission de remettre aux citoyens de cette ville un drapeau en signe d'alliance (1). Les consuls et assesseur d'Aix écrivirent à l'abbé de Beausset que cette alliance ne i)Ourrait qu'être inviolable, et assurèrent de leur sympathie et de leur reconnaissance ce chanoine tribun , en faveur duquel la municipalité de Marseille sollicitait la protection de l'Assemblée nationale (,2).

M. de Beausset était alors une puissance ; les bruyants remerciements qu'il recueillait pour sa conduite, dans les journées des 27 et 28 juillet, étaient comme le symptôme d'une anarchie qui allait s'aggraver et s'étendre.

Dès le 6 août , les commissaires des communes signalaient aux députés de la province les progrès de cette anarchie ; elle devenait oppressive , violente , et semblait vouloir inaugurer un régime de proscription. Les mêmes commissaires mandaient à M. de Caraman qu'ils ne négligeraient aucune occasion , ni aucun moyen de faire sentir à Aix la nécessité de laisser vivre en paix et en sûreté la magistrature et la noblesse ; mais ils craignaient l'influence ou , pour nous servir de leur propre expression , la contagion de Marseille (3).

(1) Archives départementales, C, 1380 : lettre des commissaires des communes {10 juillet) à MM. les députés des Etats généraux, p. 200.

(2) Bibliothèque publique de Marseille, F", 15, correspondance manuscrite des procureurs du pays : lettre à M. de Beausset (2 août 1789), f* 73. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le II février : lettre à nos seigneurs de l'Assemblée nationale (6 août), p. 249.

(3) Archives départementales, C, 1380 : lettres des commissaires des communes à MM. les d("p\itcs des Etats généraux (6 août), p. 224 ; à M. de Caraman, p. 231.

LE CONTRE-COUP DU 14 JUILI.KT IvN PliOVKN'Ci:. 71

Si les Aixois n'échappaient pas à cette influence, ils ne la subissaient que d'une manière superficielle et comme accidentelle.

L'irruption des Marseillais de l'abbé de Beausset put contribuer à l'agitation particulièrement effervescente qui marqua la seconde séance du conseil de tous les citoyens, celle du 28 juillet ; mais, au milieu du brouhaha, cette assemblée ne perdit pas le respect des formes légales entretenu, dans le sein de la population d'Aix, comme une tradition, par sa grande école de jurisconsultes.

Les événements de Paris, des vœux formés par une partie des habitants d'Aix secondaient l'attaque violente que l'avocat Arbaud dirigea contre le régime municipal de leur cité. Le traitant d'absurde et de vicieux, l'orateur en proposa une réforme radicale et réclama l'élection des consuls par les citoyens. Malgré sa popularité, il ne put obtenir du meeting qu'un simple vote de prise en considération général et théorique. L'assemblée estima qu'il lui était impossible d'aller plus loin. La question devait d'abord être soumise à l'étude de commissaires qui seraient élus au scrutin par un conseil de tous les pères de famille ultérieurement convoqué. Une autre motion de M. Arbaud, relative à la formation d'une garde civique, serait renvoyée à ces mêmes commissaires (1).

Cette marche méthodique et réfléchie pouvait presque sembler trop lente. Les faits devancèrent l'œuvre du législateur. Avant d'être organisée, la garde bourgeoise se montra et agit. Le dimanche 2 août, sous la forme embryonnaire de deux compagnies, elle escorta les consuls et l'assesseur, lorsque, avec pompe et le chaperon en tète, ils vinrent sur le cours , en présence des régiments de Lyonnais et de roi dragons, présenter la cocarde nationale aux officiers de ces deux corps. L'assesseur Roman-Tribu-

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil de ville, commencé le 22 avril 1789 : conseil général des citoyens, etc., assemblé le 28 juillet 1789, f" 38-42.

/? MIIIABF.AIJ V.r t-A PnOVKNCE.

tiis iiroiuiuca un discours ])atriolique. Ou aurait dil un renouvellement dans les idées et les sentiments de ces magistrats, rn allendaul la rénovation de la constitution numicipalc \^\).

Klus de l'aristocratie, ces anciens i)rocureurs du pays se prêteront avec une bonne grâce , du moins apparente , au rôle nouveau pour eux, d'exécuteurs des volontés du peuple.

Le 4 août, le conseil de ville était assemblé aux formes ordinaires. Un des consuls, M. Duranti-CoUongue, lui exposa que, conformément au vœu populaire des 25 et 28 juillet (2), il fallait nommer une commission et lui confier le soin de convoquer un conseil général de tous les pères de famille. Le mot de convocation n'exprimait que d'une manière bien incomplète les devoirs de cette commission , tels qu'elle les entendit elle-même. Ils consistaient surtout à éclairer d'avance les délibérations de ce nouveau Conseil qui devait travailler à l'organisation d'une garde bourgeoise et préparer la réforme du régime municipal (3).

Les commissaires désignés furent des jurisconsultes et des administrateurs distingués, entre autres Portails, Emérigon, Dubreuil, Alphéran. Ils remplirent leur tâche d'une manière supérieure. Se gardant bien d'imiter la faute que l'on avait commise , à Marseille , le lendemain du 20 mai 1789, ils se concertèrent avec les syndics généraux de la coterie ou association de tous les arts et métiers d'Aix et avec les syndics ou chefs particuliers des corporations (4) pour dresser leur plan de garde nationale.

(1) Bibliothèque publique de Marseille, F', 15, f° 77. — Archives départementales, C, 1380 : les commissaires des communes à MM. les députés des Etats généraux, 2 août 1789, p. 214.

(2) En réalité, ce vœu avait été émis seulement dans le conseil du 28 juillet (Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, etc., f° 47 : conseil du 13 août 1789).

(3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil de ville, etc. : conseil ordinaire du 4 août, f° 45.

(4) Id., ibid. : conseil de tous les pères de famille assemblé le 13 août 1789, f 47.

De ce concert, ou si l'on aime mieux de cette collaboration, sortit un projet qui, de l'avis de M. de Caraman, méritait de servir de modèle pour tout le royaume (1).

Il fut lu, le 13 août, au conseil des pères de famille. Ce conseil ne paraît pas y avoir apporté de modifications. Il se contenta de nommer de nouveaux commissaires qui, reçurent une double mission : préparer la réforme municipale et remplir les cadres de la garde nationale. Ils se bornèrent à la seconde partie de leur tâche.

Leurs choix semblèrent guidés par la parole que le président de la Chambre des comptes, M. d'Albert de Bornes, avait prononcée dans l'assemblée du 25 juillet : « ce jour » réunit tous les citoyens; le patriotisme est la seule dis- » tinction dont ils s'honorent (2). »

Obéissant aux inspirations d'une sage et libérale démocratie , sans étroitesse et sans exclusion , les commissaires appelèrent au commandement des trente compagnies de la garde bourgeoise des hommes pris dans toutes les classes de la population : ici un maçon, là un avocat ou un notaire. Un officier d'artillerie, M. de Bec, commandait la quatrième compagnie; un gentilhomme, M. de Meyronnet , était capitaine de la septième. La treizième et la quatorzième étaient sous les ordres d'un conseiller au Parlement, M. de Fortis, et du premier président de la Cour des comptes, M. d'Albertas; M. d'Albert de Bornes était major général (3).

Ces commandements militaires, exercés dans les rangs de la milice bourgeoise par des magistrats des cours souveraines, étaient dans les traditions de l'ancienne monarchie.

Du reste , le Parlement d'Aix cédait lui-même au mou-

(1) Arcliives (icparteincatalcs, C, 1261 : lettre de Ri(iuet, comte de Caraman, aux commissaires des communes (20 août J789).

(2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, etc. : conseil du 25 juillet, f 30.

(3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, etc., f° 50.

74 MIIIAHICAU KT 1,A PROVENCE.

vumeiil. Le 8 aoùl . avi'c. im ompressemuiil médiocre, il dt'libéniil d'iidress(;r , par rinlermédiaire de M. d'André, à l'Assemblée nationale, « les témoignages de son respect et » de son amour, l'assurance de son adhésion aux maximes » qu'elle soutenait avec une si généreuse fermeté et l'ex- » pression dv la confiance où il était (^ue la constitution » qui allait tMro donnée au royaume ferait le bonheur du » peuple français et des habitants de cette [)rovince (1). »

(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 457.

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