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CHAPITRE III

Les Provençaux étaient en ce moment singulièrement agités.

Dès les derniers jours de juillet, un ouragan de panique s'était déchainé sur leur pays. On assurait que des brigands de la Savoie et du Piémont accouraient pour tout mettre à feu et à sang. Le 31, le maire et les consuls de Pertuis écrivaient que six à douze mille Savoyards avaient commis beaucoup de ravages à Romans , dévasté deux ou trois villages, attaqué Valence. La municipalité de Seyne signalait la présence et les excès d'autres brigands à Gap. Le même jour, les échevins de Marseille étaient informés de l'entrée d'une bande en Provence, du côté de Mallemort. Sur les bords de la Durance, des villages entiers s'enfuyaient (1).

Le comte de Caraman essaya de résister à cette contagion d'épouvante ; il y céda pourtant dans une certaine mesure, et les commissaires des communes se crurent autorisés par lui à répandre dans toute la Provence qu'il allait faire établir, à Aix, un dépôt d'armes et de muui-

(1) Archives départementales, C, 1380 : lettres des maire et consuls de Pertuis, p. 209; des consuls de Soyne, p. 210; des commissaires des communes à MM. les députes (31 juillet), p. 207. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à M. de Baux (31 juillet), p. 248.

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lions destinées aux lialulanls dv<> villes v\ des villages (jui vondraienl s'organiser en gardes nationales (1).

BientAI cependant ces alarmes se dissipèrent ; le directeur des postes de Valence manda (ju'il ne s'était rien passé de f;\cheux ni dans cette ville, ni à Romans (2). Un courrier, cpii venait de Lyon, n'avait trouvé, sur son passage, que la plus grande tranquillité (3). Une lettre du commandant en chef du Dau[)liiné, M. de Durfort, à M. de Caraman, expliquait l'origine de ces rumeurs. Elles n'étaient que l'exagération et comme la légende spontanée des excès de la jacquerie nouvelle, provoquée par le contrecoup de la victoire populaire des Parisiens, le 14 juillet. Il était vrai que plusieurs châteaux avaient été saccagés dans le pays de Vienne ; mais ces attentats étaient des vengeances locales. Les brigands étrangers n'y avaient point participé (4).

Du danger auquel les Provençaux s'étaient crus exposés, et qui n'avait existé que dans leur imagination, pouvait bien naître un danger réel. M. de Caraman appréhendait que le gaspillage d'un temps précieux, le mépris des autorités locales, ne fussent les conséquences de cette furie de s'armer qui avait saisi les communautés (5). Bouche lui-même partageait ces craintes. « Armez vos milices » bourgeoises, » mandait-il aux commissaires des communes; « mais n'armez que d'honnêtes gens, de bons » citoyens (6). » Si, en effet, c'est la seule condition à la-

(1) Archives départementales, C, 1380 : les commissaires dos communes à M. de Caraman (3 août 1789), pp. 213 et '214.

(2) M., ibid., p. 210.

(3) /(./., ibid. : le comte de Caraman aux commissaires des communes (31 juillet 1789), p. 208.

(4) Archives départementales , C , 1261 : lettre du comte de Caraman aux commissaires des communautés (15 août 1789).

(5) Archives départementales, C, 12G1 : lettre du comte de Caraman aux commissaires des comniuues (15 août 17iS9). Dans sa correspondance avec la municipalité de Clermont, le constituant Gaultier de Biauzat exprimait des vues et des craintes analogues. (Francisque Mègc, Gaultier de Biauzat, sa oie et sa correspondance, t. I, p. 37.)

(6) Archives départementales, C, 1046 : lettre de Bouche, du 7 août 1789.

quelle la garde nationale peut être une institution raisonnable et utile, en temps de révolution, cette condition est bien difficile à remplir. Les plus empressés à prendre les armes ne sont pas toujours les plus dignes de les porter, et les plus influents dans les délibérations tumultueuses de soldats citoyens sont, bien souvent, ceux qui n'y devraient point avoir de part. M""* de Cabris, la sœur de Mirabeau, assure que, dans les conseils de la milice rurale de son village, le dernier mot restait à de tout jeunes gens et à des repris de justice (1). ,

Aussi ne faut-il pas s'étonner si la crainte des brigands une fois dissipée ne rendit pas le calme aux esprits en Provence : on était armé ; on s'en prit aux seigneurs ; on leur prêta les plus absurdes et les plus noirs desseins : leurs châteaux, criait-on, recelaient des amas de poudre et de munitions (2). On fît dans ces châteaux des visites inquisitoriales , lorsqu'on ne les brûla pas (3).

La Provence n'était pas seule secouée par cette fièvre d'inquiétude et de colère. « De toutes les parties du » royaume, » écrivait le député Verdollin à M. Juglar, « nous recevons des adresses contenant les détails les plus » tragiques et les plus effrayants (4). »

Le 3 août au soir, l'Assemblée constituante s'était émue plus particulièrement des incendies de châteaux, des attentats contre la propriété et de l'anarchie générale dont un de ses membres, M. de Salomon (5), lui avait, au nom du comité des rapports , présenté le tableau. Le lendemain 4 août, à l'ouverture de la séance du soir, Target lui

(1) Archives départementales, C, 1263 : lettre de M"* de Cabris aux commissaires des communautés (22 août 1789). /

(2) Archives départementales, C, 1263 : M™* de Cabris aux commissaires des communes (22 août 1789).

(3) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : procès-verbal de la visite du château du Canet, appartenant à M. et à M"" de Colbert.

(4) Archives départementales, C, 1337 : lettre autographe de M. Verdollin à M. Juglar (16 août 1789).

(5) Archives parlementaires, t. VIII, p. 336.

donna locluro d'un prujet de déclarulion c.ondanHuinl les désordres des provinces et déclarant que les lois anciennes , les impôts , les redevances et prestations personnelles devaient être maintenus jusqu'à nouvelle décision de l'Assemblée. Le vicomte de Noailles proposa de faire précéder cette déclaration d'une proclamalicjn aux termes de laquelle tous les citoyens , sans distinction d'ordre et de classe, seraient soumis à l'impôt, les droits féodaux, rachetés et les servitudes seigneuriales , corvées , mainmorte, abolies (1).

On applaudit; bientôt l'Assemblée fut, comme l'a dit Mirabeau « dans un véritable tourbillon électrique (2). » Les commotions se succédèrent sans intervalle , et à chacune d'elles c'était un privilège qui tombait immolé par les privilégiés.

Après les sacrifices du clergé et de la noblesse vinrent ceux des provinces.

Les députés de toutes les sénéchaussées de la Provence avaient peine à contenir leur impatience. Tous, moins Mirabeau, qui n'assistait pas à la séance, s'avancèrent au milieu de la salle et avouèrent le mandat impératif qui leur interdisait de renoncer aux privilèges de leur province , mais au moment où ce mandat leur avait été imposé, leurs commettants ne prévoyaient pas la réunion des ordres : ils

(1) Arc)iives parlementaires, t. VIII.

('2) Courrier de Provence, cinquième n°, p. 107. Thibaudeau et Gaultier de Biauzat laissent entendre que dos causes physiques ou, pour parler plus brutalement, des libations trop abondantes, dans ces chaudes soirées d'été, n'étaient pas étrangères à cet enivrement de l'Assemblée, o Le 5 août, en se réveillant, » dit Thibaudeau, « on réfléchit sur l'œuvre de la nuit : alors » vinrent le calcul des pertes, celui des vanités, le regret et le repentir. » Comment avait-on pu s'abandonner à cet excès de vertige? On ne le con- » cevait pas. On l'attribuait à la fumée des libations qui , dans les séances » du soir, exaltaient plus ou moins les têtes au préjudice de la raison et du » jugement. Il y avait quelque chose de vrai... » Biauzat fait évidemment allusion à ce fait, lorsque, dans sa lettre du 11 août 1789, il parle des causes particulières qui occasionnent plus de bruit dans les séances du soir que dans celles du matin. (Francisque Mège , Gaultier de Biauzat, sa vie et sa correspondance, t. I, p. 43.)

n'avaient pas moins de patriotisme que les autres Français, et s'empresseraient de confondre leurs intérêts avec ceux du reste du royaume. La députation allait leur rendre compte et croyait pouvoir promettre leur adhésion (1).

A deux heures et demie du matin , la séance fut levée. A cinq, Bouche écrivait rapidement à M. Juglar, ou, en son absence, à M. de Baux. Ivre de sommeil, il ne se souvenait pas de tous les objets qui avaient été proposés et reçus avec transport; mais il insistait sur la renonciation aux privilèges de la province (2).

Ces privilèges touchaient bien moins le peuple provençal que les droits féodaux ne l'irritaient. Dans une lettre àMauvillon, avec son remarquable bon sens, Mirabeau avait dit, en parlant de ses collègues et de lui-même, que leurs commettants s'intéressaient extrêmement peu aux discussions métaphysiques : « Nous ne pourrons, » avait-il ajouté , « compter directement sur leur appui qu'alors que » nous toucherons directement au pot-au-feu (3). » Le pot-au-feu est comme le symbole vulgaire de la vie matérielle, au jour le jour, pour laquelle le paysan lutte rudement. Or, les droits féodaux ou seigneuriaux aggravaient les difficultés de cette existence, contrariaient les travaux qui l'assuraient et prélevaient une part des fruits amassés par ces labeurs. En outre , ils avaient quelque chose de vexatoire qui sentait ou rappelait la servitude. On comprend que les paysans aient accueilli avec une joie violente les décrets de la nuit du 4 août , d'autant mieux que pour eux rachat signifiait suppression. Ceux de Provence spirituels , fiers , processifs , avec leurs goûts d'élégance et leurs cheveux soigneusement frisés et poudrés à la neige (i) , les dimanches et jours de fête , donnèrent un

(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 347.

(2) Archives départementales, C, 1046 : lettre de Bouche, du 5 août.

(3) Lettres écrites à un ami d'Allemagne , p. 469.

(4) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX"*, 15 : lettre il" M. Sers, secrétaire de MM. les commissaires des communes de Provence! (4 novembre 1790).

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éclal bruyant à la salisla(;lion de leurs rancunes hcrcdilaires ; ils unirent dans leurs représailles eontre leurs seigneurs, la hauteur et l'insolence à la brutalité.

Si la publication de l'amnistie que le Parlement d'Aix avait sollicitée, et le roi, accordée, suspendit les incendies des cliAteaux (i), la guerre contre le gibier et les pigeons, ne continua pas avec moins d'acharnement. Chacun se prit à chasser sur sa terre comme sur celle d'autrui. Arthur Young, qui parcourait alors la Provence, voyageait au milieu d'une perpétuelle fusillade (2). Il était inutile, et il eût été imprudent de protester, même au nom du simple droit roturier de propriété, qui était quelque peu confondu avec les droits féodaux. Plusieurs meuniers se permettaient de couper l'eau aux moulins des seigneurs (3).

Les consuls d'Aix représentaient à M'"^ de Cabris la nécessité pour elle et pour les personnes de sa condition d'observer les plus grands ménagements envers leurs vassaux (4). Avec son tempérament à la Mirabeau, M™^ de Cabris devait médiocrement goûter ce conseil. Plus intraitable encore, M. de Cuers , seigneur de Cogolin, que le maire et les consuls de cette localité dépeignaient comme un véritable tyran féodal, s'emportait jusqu'à échanger des menaces et même des coups de fusil avec leur garde nationale , et sortait d'ailleurs de la bagarre assez maltraité , la tête fendue. Ajoutons , pour faire entendre les deux sons de cloche, que ce gentilhomme prétendait n'avoir eu aucun tort (5). Il est possible qu'il exagérât son innocence et

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 2 : lettre du procureur du roi auprès de la prévôté de Provence au président de l'Assemblée nationale. Cette amnistie avait été enregistrée par le parlement d'Aix, le il août 1789.

(2) Archives départementales, C, 1234 : lettre de M. Philibert à M. de Baux (16 août). Arthur Young, t. I, p. 306.

(3) Archives départementales, C, 1261 : lettre du comte de Caraman (4 septembre 1789).

(4) Bibliothèque de Marseille, correspondance manuscrite des procureurs du pays, F* 15 : lettre à M"" de Cabris (27 octobre 1789), f" 79.

(5) Archives départementales, C, 1380 : lettre des maire et consuls de Go-

fût porté à oublier le mal qu'il avait fait ; mais même en s'interdisant toute provocation , on n'était pas à l'abri de l'insulte et de la menace. Un paysan, débiteur de M. d'Arbaud-Jouques , allait , accompagné de sa femme , sommer son créancier de lui donner quittance de sa dette, dont, bien entendu , il ne voulait pas lui remettre le montant. M. d'Arbaud le traitait d'abord avec modération, puis le menaçait de le faire sortir de force. Le paysan se retirait, mais annonçait qu'il allait revenir avec beaucoup de monde. Il reparaissait à la tête d'une émeute. Lui-même s'était armé d'un fusil. Il se tint longtemps devant le château , défiant M. d'Arbaud de sortir, et l'accablant des injures les plus grossières et les plus atroces (1).

Au milieu de cette agitation des campagnes , l'attitude du clergé inférieur . séculier et régulier, offre un curieux sujet d'étude.

Tandis que les capucins de la Provence insistaient sur la nécessité de les séculariser (2), tel curé correspondait avec Mirabeau , et lui témoignait son admiration , en rappelant que , malgré son état ecclésiastique , il lui avait procuré des voix. Son adhésion , et l'on pourrait presque dire son dévouement à Mirabeau , est peut-être un fait moins remarquable que les vues de son large programme pédagogique ; il demandait des écoles publiques et gratuites pour les jeunes gens des deux sexes ; et à l'appui de ce vœu , qui rencontrait des contradicteurs , il invoquait son expérience : « Ceux qui savent un peu lire )) et écrire dans ma paroisse, » faisait-il observer, « sont

golin (17 août), p. 255; lettre des commissaires des communes aux députés des Etats généraux, p. 253; les mêmes aux maire et consuls de Cogolin (19 août), p. 255. C. 1383 : M. de Cogolin aux commissaires des communes (11 avril 1790). p. 45.

(1) Arcliivcs départementales, C, lOOG : d'Arbaud- Jouqucs aux commissaires des communes de Provence (1" novembre 1789).

(2) Copie d'une lettre des capucins de Provence demandant leur sécularisation, communiquée par M. Ch. de Loménio (collection de M. Lucas de Montigny).

52 MlllAUKAU KT LA PHOVKNCU.

» les seuls qui Iravaillent, qui m\ fréquentent pas les ca- » barets ; les ignorants sont mauvais chrétiens. » Quel était ce i)rèlre? On pourrait le savoir, si l'on parvenait à découvrir, sous les ratures croisées, qui la recouvrent, sa signature ([ui lui avait échappé. 11 avouait naïvement que par prudence il tenait à garder l'anonyme; il serait perdu, si l'on connaissait ou même si l'on soupçonnait son nom (1). Sans avoir peut-être la même largeur de pensée, d'autres curés provençaux se mettaient plus résolument en avant. « Il survient toujours quelque nouveau mouvement dans » divers cantons de la province, » écrivait M. de Baux à ses collègues, MM. Philibert et Juglar, « et malheureusement « les curés s'en mêlent (2). » Plusieurs prêtres étaient à la tête des séditieux (3). A Vergons, le curé se joignait aux consuls pour mettre en pièces, dans l'église, le banc seigneurial (4). Au Canet, assisté d'un collègue, ancien desservant de la cure , il dirigeait avec le maire de la commune Perrymont, qui ne savait pas lire, et un commissaire du peuple, F. Granet, une visite domiciliaire à tous les étages du château de son seigneur, M. de Colbert. Le procès-verbal de cette visite, qu'il avait probablement rédigé lui-même, s'attachait à faire ressortir que, dans toutes les tours, avaient été fraichement pratiquées des meurtrières visant les principales avenues et la maison de M. le curé (5). Le presbytère s'élevant contre le château, auquel il supposait des desseins hostiles, n'était-ce pas un signe bien caractéristique du trouble qui agitait le pays?

(I) Lettre d'un curé à Mirabeau (24 août 1789), collection de Lucas de Montigny.

(■2) Archives départementales, C, 1030 : lettres de M. de Baux, lettre du 24 septembre 1789 à MM. les commissaires des communes de Provence.

(3) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX, B2 : le procureur du roi auprès de la prévôté de Provence au président de l'Assemblée nationale (29 septembre 1789).

(4) Archives départementales, C, 1030, lettre du 24 septembre,

(5) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : procèsverbal de la visite du château du Canet, appartenant à M. et à M"' de Colbert.

Tandis qu'en Provence, la société était ainsi ébranlée par la grande secousse de la nuit du 4 août, l'administration locale ne l'était pas moins. La vieille constitution provinciale ne pouvait plus compter sur de longs jours. La force des choses allait en avoir raison.

Cette force fut, il est vrai, aidée par les remontrances de la députation provençale. Pendant tout le mois d'août, Bouche et Verdollin insistèrent auprès de leurs compatriotes sur l'obligation de renoncer à des privilèges surannés. Bouche s'efforçait d'atténuer la portée de cette renonciation (1); il ajoutait qu'elle ne pressait pas et devait se faire à tête reposée. Verdollin heurtait avec plus de brusquerie les susceptibilités de la Provence , ses souvenirs et ses prétentions d'autonomje locale. « Notre intérêt, » disait-il carrément aux Provençaux, « exige qu'il n'y ait » qu'un roi, qu'une nation, qu'une loi. » « D'ailleurs, » ajoutait-il, « l'opposition de la Provence ou de toute autre » province ne saurait arrêter l'exécution des décrets de » l'Assemblée nationale (2). »

Ces lettres plus ou moins confidentielles étaient le commentaire de la circulaire que la députation de Provence adressa aux communautés du pays pour réclamer leur adhésion. Une pensée résume cette circulaire : c'est que la renonciation sera plutôt un avantage pour les Provençaux. Ils n'abandonneront aucun de leurs droits. Ils vont seulement en les partageant avec tous les Français , les retrouver mieux garantis par la constitution que l'Assemblée nationale prépare pour le royaume entier (3).

Le 4 septembre, devant le Conseil de la ville d'Aix, assemblé aux formes ordinaires, l'assesseur Roman-Tributiis ne fit que paraphraser cette circulaire en termes em-

(1) Archives départcmontalcs, C, 1046 : lettres de Bouche, du 15 août et du 2 septembre, aux commissaires des communautés.

(2) Ibid. : lettres do Verdollin aux mêmes, C, 1337 : lettres du 7 août à M. do Baux, et du IG à M. Juglar.

(3) Archives municipales d'Aix, registre dos délibérations du conseil municipal, commencé le 22 avril 1780, f" 59.

84 MllIAlIK.VI' Kl' LA l'IlOVK.NCK.

|iliali{iii('s ; <( Ce n'csl , » dit-il, « (jne sur la liberté (1(î la » France (iiic j)i'iil s'airiTuiir la liberté proveii(;ale ; no ces- » sons j)as d'être Pr()ven(;aux, mais eaclions cette égide » i)our ne la montrer qu'au monstre du despotisme, si ja- » mais, dans les autres provinces, il reparaît encore. Au- » jourdhui que la France reprend son antique constitution » de monarcbie libre , incorporons-nous au grand état » autant (pi'il le faut pour rendre sa constitution plus » robuste (1). » Sa conclusion était de ratifier le vote conditionnel émis par les députés de la Provence dans la nuit du 4 août.

Le Conseil accorda cette ratification dans la mesure où elle dépendait de lui (2). Cet exemple exerça une grande influence sur les autres communautés de la Provence qui l'imitèrent en foule.

D'un coup, le 25 septembre, les commissaires des communes envoyèrent aux députés de la province à l'Assemblée nationale les extraits de quatre-vingt-cinq délibérations conçues dans le même sens que celle d'Aix (3). D'autres allaient les suivre. Cent-quarante communautés n'adhérèrent qu'en réservant la décision dernière à une espèce de convention provençale qui se réunirait après l'établissement de la nouvelle constitution pour juger de l'opportunité qu'il y aurait à l'adopter. Cette réserve ne pouvait rien empêcher; elle ne sauva pas l'ancien comté de Provence (4).

Quelques voix courageuses, interprètes d'un patriotisme local, dans lequel entrait une grande part d'illusion, protestèrent seules contre la fin de cet état uni, mais non su-

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, f° 60.

(2) Ibid., f° 62.

(3) Archives départementales, G, 1381 : lettre des commissaires des communes, du 25 septembre, aux députés des Etats généraux, p. 91.

(4) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 22 avril 1789; conseil convoqué aux formes ordinaires, le 9 janvier 1790 : discours de Dubreuil, f°' 142 et suiv. — De Ribbe, Pascaiis, etc., p. 227-231.

balterné au grand état de France. Faut-il, avec M. de Ribbe, déplorer leur isolement et blâmer ou tout au moins regretter comme une faiblesse ou une indifférence coupable, l'attitude des Provençaux qui ne soutinrent pas ces protestations?

Nous ne le pensons pas ; d'abord les Provençaux avaient alors bien le droit de croire qu'ils ne sacrifiaient pas leur autonomie provinciale, mais simplement une constitution qui ne les avait guère défendus contre le despotisme de Louis XIV (1) et que beaucoup d'entre eux sentaient le besoin de renouveler par les réformes les plus profondes, sinon les plus radicales. Avec cette constitution ou plutôt avec ces privilèges sur lesquels le temps avait accompli son œuvre et qui étaient emportés par la fatalité d'une loi historique, disparaissait la vieille Provence, mais non la Provence même. Celle-ci restait vivante avec son unité morale, ses souvenirs, son génie qu'il dépendra toujours d'elle de conserver. Si elle le veut, il sera aussi malaisé de les lui ravir que de lui enlever le mistral qui l'agite, la mer qui la baigne et le soleil qui l'éclairé, la réchauffe et la colore de ses magiques rayons.

(1) Voir le livre de M. Marchand : Un intendant sous Louis XIV.

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