CHAPITRE IV
l'éciiauffourée de la tourrette.
Le sort de la vieille constitution de la Provence préoccupait assez peu Marseille ; cette ville s'inquiétait bien autrement du conflit qui mettait aux prises, au milieu de ses habitants divisés, la révolution d'une part, la réaction ou, comme on disait alors, l'aristocratie de l'autre.
La Révolution avait regagné une grande partie du terrain perdu ; elle comptait de nombreux partisans dans le conseil des trois ordres qu'elle avait réintégré à l'Hôtel de ville ; mais l'aristocratie restait comme exclusivement cantonnée dans cette garde bourgeoise que ses partisans et le comte de Caraman avaient réorganisée après le 20 mai 1789.
Cette garde avait contre elle l'animosité des jeunes volontaires licenciés qui aimaient à dénigrer ses services et à rehausser les leurs (1), les regrets et les sympathies d'une partie de la population pour la milice qu'elle avait remplacée, l'impopularité attachée à l'uniforme qu'elle portait, et qui lui communiquait un esprit militaire incompatible, disait-on, avec celui du commerce, enfin et surtout la composition de son corps d'officiers (2).
Elle était prise à partie dans des brochures, et même en
(1) Archives nationales, carton du comité des rapports, DXXIX, 57 : extrait du grcfife du siège prévôtal : interrogatoire de Joseph Savourna.
(2) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale, DeK, -i7G7, 1. 1, pièce xix : des patrouilles bourgeoises de Marseille (août 1780', par M. Blanc-Giily, p. 2, 3 et 4.
L'ÉCHAUFFOUItÉt: DE LA TOL:rilîF/rTE. 87
plein conseil des trois ordres (1). Barbaroux lui reprochait d'être anti-constitutionnelle et anti-politique (2). Blanc- Gilly ne la traitait pas moins durement. Pourtant ni l'un ni l'autre ne songeaient à la détruire. Ils voulaient seulement l'améliorer et la transformer sans blesser ses officiers (3). Le comte de Caraman lui-même tout en reconnaissant qu'elle servait utilement , avouait qu'elle avait besoin d'être perfectionnée (4). L'éloge qu'il donnait au règlement de la milice bourgeoise d'Aix indiquait le sens libéral et démocratique de la réforme qu'il désirait pour celle de Marseille. Ce désir semblait toucher à sa réalisation.
Les principes et le détail de cette réforme ou plutôt de cette réorganisation venaient d'être étudiés dans une conférence qui avait réuni MM. Lejourdan , Barbaroux, de Caraman et le chevalier de Damas , colonel du régiment de Vexin et commandant de la garde nationale. De l'aveu de M. de Caraman, Barbaroux avait suggéré de très bonnes idées. M. de Damas les avait rédigées supérieurement. Un projet de règlement ou plutôt de traité de paix était déjà dressé et allait être soumis à un conseil des trois ordres convoqué uniquement pour cet objet (5). Il semblait de nature à rapprocher les esprits ; malheureusement, dans le corps des habits bleus (c'était le nom des nouveaux gardes nationaux), nombre d'officiers étaient trop jeunes et fort emportés. Si Ton peut croire à une assertion de Mirabeau (6), reproduite par MM. Fabre et Lourde, l'un d'eux
(1) Recueil DeK, 4767, t I, pièce xxxv : principes de ma conduite et mon opinion sur la garde bourgeoise, par M. Lejourdan, membre du conseil des trois ordres.
(2) Id., ibid., pièce xxviii : observations sur la garde bourgeoise, lues le 5 août 1789, dans le conseil des trois ordres, par M. Barbaroux, avocat, l'un des vingt-quatre commissaires du peuple, p 5 et 6.
(3) Ibid. : Blanc-Gilly, p. 1.
(4) Archives départementales, C, 12(il : lettre du comte de Caraman à M. de Baux, Marseille, 18 août 1789.
(.■)) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX , 58 : lettre imprimée, adressée à M. le comte de Caraman par M. Barbaroux, avocat.
(6) Discours de Mirabeau, du 27 janvier lldO {Archicrs parleinenlaires, t. XI, p. 335).
88 MIHAHKAU ET LA PUOVliNCK.
s'oublia iiit-inc jusiiii'à mettre l'épee à la main dans la salle où délibérait le conseil de ville.
Du (Ole (lu peuple et de la révolution, les têtes chaudes ne niampiaieul pas non plus.
Dans les eorpuralions, au-dessous des patrons ou des maîtres, il y avait les ouvriers qui formaient des associations occultes sous le nom de compagnons du devoir et de gavots. Ces associations étaient fort redoutées des autorités. Au fur et à mesure que l'on s'était rapproché de la révolution, elles avaient pris plus d'importance, excité de plus vifs ombrages. En 1787 , à Nimes, on avait craint que les compagnons ne missent le feu à la ville (1).
A Marseille, excités, soudoyés peut-être par les agents du parti anarchique (2) , ils auraient formé la portion la plus turbulente de la population , si cette dernière n'avait recelé, dans ses profondeurs, beaucoup d'étrangers, d'aventuriers et de gens sans aveu.
Malgré tous ces éléments de discorde et de trouble qu'elle renfermait dans ses murailles, Marseille jouissait d'une tranquillité apparente, lorsque tout d'un coup, le 15 août , un dépôt d'armes fut découvert sur le vieux chemin de la porte de Rome. La rumeur ou plutôt l'exagération populaire portait à dix, vingt, trente mille le nombre des fusils que renfermait ce dépôt. Ces armes appartenaient à un garde d'artillerie, M. Bellon ; elles furent
(1) Albert Babcau, La ville sous l'ancien régime, p. 357. — Archives départementales, C, 1261 : lettre du comte de Caraman aux commissaires des communes : o II est bien essentiel que l'association des compagnons soit » examinée dans l'Assemblée nationale; c'est une agrégation indépendante u de l'autorité et de la plus dangereuse conséquence. » Sur le rôle des compagnons du devoir dans l'affaire de la Tourrette, voir Archives départementales, C, 1381 : lettre des commissaires des communes à MM. les députés aux Etats généraux (22 et 28 août 1789), pp. 8 et 24.
(2) Archives départementales, C, 1381 : Les commissaires des communes aux députes ù r.\sscmblén nationale (28 août) , p. 24. « Il y a des gens » qui soufflent cette division ; ils tiennent au parti qui a agité tout le » royaume par ses correspondances et ses émissaires. On soudoie des « ouvriers ou des gens sans aveu; on annonce un changement considérable » en faveur de leur classe. »
l'échauffourée de la tourrette. 89
mises sous séquestre ; M. Bellon fut conduit en prison.
Le peuple s'émut comme s'il venait de saisir la trame d'un complot contre-révolutionnaire. Pour le rassurer, la garde bourgeoise dut se livrer dans divers couvents et chez plusieurs particuliers , à des perquisitions sans résultat.
Ces visites domiciliaires , souffertes plutôt qu'ordonnées par l'autorité, étaient un désordre, peu grave d'ailleurs. M. de Caraman le signalait dans une lettre qu'il écrivait a M. de Baux, mais ne s'en inquiétait pas (1).
Cette lettre était datée du 18 août.
Le lendemain , la tranquillité publique devait être troublée d'une manière bien autrement profonde.
Dans la matinée , on trouva au coin d'une rue un placard signé : Sans-Soucy, citoyens de Marseille et invitant les braves volontaires de l'ancienne garde , les poufs , comme on les appelait, à se rassembler, le soir, à quatre heures, sur la place de la Tourrette. Ce placard fut même affiché sur la façade et entre les deux portes du café François
On a prétendu que c'était le commencement d'exécution d'un complot ourdi par les poufs contre la nouvelle garde; que ce complot avait été préparé dans une série de conventicules secrets, et qu'enfin plusieurs agents de ces conspirateurs s'étaient répandus sur les marchés , dans les ateliers et dans les fabriques pour gagner le peuple à leurs desseins (2).
Ces assertions qui remplissent les remontrances du procureur du roi auprès du siège prévôtal, sont loin d'être démontrées.
La pensée de ce placard, dont on devait, dans peu de
(1) Archives dcpartomcntales, C, 12G1 : lettre du comte de Caraman à M. de Baux (18 août 1789).
(2) Mirabeau, discours du 26 janvier, Archives parlementaires, t. XI, p. 336. — Courrier d'Avignon, lundi 31 août, p. 287. — Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : extrait du greffe du siège prévôtal de Marseille, remontrances du procureur du roi, etc.
90 MIUAHRAIJ KT LA l'ROVENCK.
temps, coiitostor roxistence mc^me (1) cl l'idée d'iiiK^evée de boucliers eonire les hah/ts hlcns oui pu surgir dans l'espril de plusieurs voloulaires de raiicieiiiie milice. Six mille jeunes gens en formaient l'effectif; rien d'impossible à ce que, sur un pareil nond)re , il se trouviU un(} centaine de cerveaux brûles ; mais de propos de café , iieut-ètre exagérés, on aurait loi'l de conclure (pie cetU; milice ait voulu être solidaire de ces quelques fous et connnettre rim[)rudence d'aller, sans armes et toute désorganisée, se mesurer avec une troupe bien armée et passablement commandée. Comment supposer qu'elle ignorât absolument l'œuvre de conciliation à laquelle concouraient Lejourdan et Barbaroux ?
M. de Caraman comprit qu'il importait de communiquer au public ses intentions réformatrices au sujet de la milice bourgeoise. A midi . il fît imprimer une affiche dans ce but. « Cette pièce, » affirme Mirabeau, « est au comité des rapports. » Nous l'y avons retrouvée imprimée. Les officiers de la milice, d'après Mirabeau, les échevins, si l'on en croit Barbaroux, s'opposèrent à sa publication (2).
Les poufs ne s'abstinrent pas moins de toute prise d'armes, de tout rassemblement.
Beaucoup voyaient dans le placard qui les convoquait un piège de l'aristocratie ; ils entendaient bien n'y pas tomber (3). Le peuple ne semblait pas plus disposé à se lever en masse. A trois heures, le fils du comte de Caraman se rendit à la Tourrette, et put constater qu'il n'y avait aucun attroupement.
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, .58 : interrogatoire do Brémond-Julicn (extrait du greffe du siège prévôtal).
(î) Mirabeau, discours déjà cité, Arcliivrs parlementaires, t. XI, p. 336. — Archives nationales, papiers du comité' des rapports, DXXIX, 58 : lettre écrite à M. le comte de Caraman par Barbaroux, avocat.
(3) Archives nationales, DXXIX, 58 : interrogatoire de Brémond-Julicn, le 9 novembre; mémoire de Barbaroux à IWssemblée nationale : « L'Assemblée nationale n'apprendra pas sans horreur que les affiches qui plongèrent Marseille dans la désolation furent placardées par des gens chargés de maintenir la tranquillité publique. »
l'éghauffourée de la tourrette. 91
Les habits bleus ne trouvaient pas d'émeute devant eux; ils allaient en faire , c'est-à-dire en provoquer une.
Vers quatre heures , ils se massèrent assez nombreux sur le cours, armés de fusils et d'épées. Leur commandant en chef, M. le chevalier de Damas, était avec eux. Calme et plein de sang-froid lui-même , il paraissait craindre de leur part quelque coup de tête désastreux. Pour en conjurer le péril, il ordonnait avec douceur aux hommes populaires qu'il pouvait aviser, comme l'ancien capitaine des portefaix, Arnaud, et l'adjudant au régiment de Lorraine , Joseph Savournin , de se mettre à ses côtés et de l'accompagner.
Bien qu'il né sût pas lire, Savournin avait de l'intrigue, de l'adresse, de l'entregent, une certaine influence et des relations avec quelques chefs du parti révolutionnaire. Arnaud s'était déjà mêlé à tous les principaux épisodes de la révolution marseillaise. Au mois de mai dernier et lors de l'entrée de M. de Caraman, il avait failli être arrêté, et ne s'était dérobé à la prison que par la fuite. L'amnistie générale du 11 août lui avait rouvert les portes de Marseille. Le chevalier de Damas comptait se servir de sa médiation et de celle de Joseph Savournin pour apaiser le peuple et procurer la paix.
Ce rôle sourit médiocrement à Arnaud; sans doute, il se sentait mal à l'aise au milieu des uniformes bleus; au bout de quelques pas, il s'esquiva (1). Savournin ne se laissa pas'déconcerter par les propos malveillants de deux ou trois officiers, qui demandaient d'une manière inconvenante où il allait. Il alla jusqu'au bout.
Cinq heures sonnaient, lorsque la garde bourgeoise déboucha de la ville haute sur la place de la Major.
Toute la partie de Marseille que limitent d'un côté la
(1) Lellvp. aux clloyens de lu ville de Marseille, \):\v M. Arnaud, ancien capitaine des portefaix, et actuellement capitaine do la garde nationale (imprimerie de Jean Mossy), p. 12.
92 MIRABEAU ET LA IMlOVKNCi:.
Major, (le l'aiilrc, le l'orl Saiiil-.k'im , a subi , depuis 1781), de grands cliaiiymiienls.
L'anti(|U(> calhodrale, dont on voit encore quelques débris de vuùle el de elocber, est remplacée par une splendide église byzantine. Le fort Saint-Jean a été détacbé du continent par un canal (pii relie le vieux ])ort à celui de la Jolietle. Ce canal lui-même est longé par une voie creusée en tranchée dans le promontoire dont le fort Saint-Jean occupait l'extrémité, et qui du côté de la terre s'élargissait en une sorte de plateau ou esplanade de la Tourrette. Tontes les rues de la vieille ville venaient y converger. Cette esplanade dominait la place de la Major.
Une centaine, au plus, d'hommes du peuple, d'enfants, de compagnons du devoir, s'y trouvaient à l'apparition de la garde nationale devant la cathédrale. Mirabeau, qui exagère sans doute leur attitude et leurs sentiments pacifiques, nous les représente travaillant, buvant ou faisant les curieux (1). Ils eurent bientôt formé un attroupement hostile au sommet de la montée qui conduisait de la place de la Major à l'esplanade de la Tourrette. « A bas ! à bas ! » criaient-ils aux habits bleus ^ qui se dirigeaient vers eux, ayant la mer à droite, la ville haute à gauche. Et les pierres de voler avec les huées.
M. de Damas ordonna à Joseph Savournin d'aller vers ces gens-là pour les apaiser. Savournin s'avança, n'ayant pour toute arme que son épée dans le fourreau; à peine eùl-il fait quelques pas, que plusieurs coups de feu retentirent; ils semblaient tous venir du côté de la garde bourgeoise ; mais Savournin réfléchit que si cette garde avait été seule à tirer, il y aurait eu des morts parmi le peuple. Or, un seul homme fut tué ; et c'est dans les rangs de la milice qu'il tomba. Il se nommait Garcin et avait le grade de brigadier.
(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 336 : discours de Mirabeau (26 janvier 1790).
l'échauffourée de la tourrette. 93
L'inspection de ses blessures prouva qu'elles avaient été causées par un coup plongeant, allant de gauche à droite, et parti, soit d'une fenêtre, soit d'une rue latérale. Le chirurgien militaire Ouvière, qui les examina par ordre de M. de Caraman, pensa qu'elles devaient être attribuées à la décharge d'un tromblon et non d'un fusil. Or, la garde bourgeoise n'avait que des fusils pour armes à feu (1).
Si elle n'était pas responsable de la mort de Garcin, elle n'avait pas moins manqué de calme, de sang-froid et de discipline ; elle avait peut-être tiré en l'air, mais tiré sans ordre.
De graves malheurs pouvaient être la conséquence de cet acte de précipitation et de violence. M. de Damas crut les prévenir (2) en ramenant ses gardes nationaux par le chemin qu'il avait déjà suivi à l'aller. Lui-même donna l'exemple de la retraite. Une partie seule de ses bourgeois armés le suivit. Parvenu à la rue du Panier, il enjoignit à Savournin de retourner à la place de la Major et à la Tourrette pour faire retirer la milice qui ne s'était pas encore repliée et engager les hommes du peuple à rentrer chez eux.
Aide de camp improvisé, Savournin n'eut pas assez d'autorité pour faire exécuter les ordres dont il était porteur. Ses conseils ne furent pas mieux écoutés.
Lorsqu'il revint devant la Major, les miliciens qui n'avaient pas opéré leur mouvement de retraite , s'étaient formés en colonne, et montaient à la Tourrette pour redescendre ensuite vers le port : « Allez-vous-en plus haut, » lui répondirent les premiers officiers auxquels il s'adressa, « vous
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : extrait du greffe prcvôtal, dépositions de noble Jean Kick, de Victor Geffier, négociant, de Georges Bégon, marchand sellier : note probablement de la main de Bournissac ; rapport du chirurgien aide-major des armées du roi, Ouvière.
(2) Savournin, dont la déposition circonstanciée nous sert ici de guide, indique cette retraite, mais n'en fait pas connaître le motif; il nous semble diflScile d'en imaginer un autre que celui que nous supposons.
» le (lirez à ceux qui sont en t(He !» — « Allez à tous les » diables, » lui crièreut ({uelques-uns des capitaines qui dirigeaient 1rs premières compagnies d(; la colonne! Ainsi rebuté, mais non découragé, Savournin se porta vers le peu[)le, laissant derrière lui la garde bourgeoise, à cinquante pas et la conjurant de ne pas avancer, de crainte qu'il n'arrivât un malheur. Il dit à quelques hommes du peuple de se retirer ; mais ils n'en tirent rien. Savournin retourna vers la milice, et insista de nouveau auprès des officiers pour l'exécution des ordres du commandant ; on le menaça de l'arrêter. Il dut s'éloigner et alla rendre compte à M. de Damas, chez le gouverneur-viguier, M. le duc de Pilles. La garde nationale, qui avait refusé de l'écouter, continua son mouvement ; l'attroupement de la Tourrette, réduit alors, parait-il, à une quarantaine de personnes, s'ouvrit pour la laisser passer. Mais , restée sans direction supérieure et sans but, elle ne tarda pas à se disloquer; les compagnies se séparèrent les unes des autres, les hommes rompirent leurs rangs ; la dislocation tourna à la débandade (1).
C'eût été, au contraire, pour cette milice, le moment de se grouper en forts détachements et en puissantes patrouilles. L'émeute qu'elle avait provoquée se formaitsCt semblait devoir être redoutable. La fusillade de la Tourrette avait douloureusement retenti dans les vieux quartiers. Le peuple s'attroupait, prenait des pierres, de gros bâtons, ou bien, s'amassant sur la place Montyon (2),
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX , 57, et du comité des recherches, DXXIX*", 1 : interrogatoire et réponses de Joseph Savournin, prises par Joseph Martial du Veyrier, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis, ancien prévôt de larmce, etc., assisté de M' Jean- Baptiste-Joseph Miollis , avocat, assesseur subrogé.
(2) La place Montyon, alors fort isolée et déserte, était limitée par les rues de Grignan , de Breteuil , de Montgrand et de la Paix ; elle mesurait une surface de 4,961 mètres carrés. Le couvent des Picpus bordait l'un des côtés de cette place. (Augustin Fabre, Les rues de Marseille, t. IV, p. 327 et 256. Plan routier de la ville et faubourgs de Marseille, levé par Campen, 1790, apud 0. Teissier, Les anciennes familles marseillaises.)
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pillait les magasins d'armes de l'enclos attenant au couvent des Picpus, brisait les caisses et s'emparait de sabres, d'épées, de fusils finement damasquinés. On a prétendu que le prieur du couvent livrait lui-même ces armes aux émeutiers. Le fait est démenti par Joseph Savournin, qui assistait à ce pillage et essayait, mais vainement, de l'empêcher.
Une fois armée, la colère populaire devint implacable. Malheur aux officiers de la garde bourgeoise qui tombaient aux mains d'un attroupement ! On les injuriait, on les dépouillait de leur uniforme, on les maltraitait avec fureur.
M. de Caraman était à la plaine Saint-Michel avec ses régiments. Il vient d'apprendre le pillage des magasins des Picpus et les autres excès qui se commettaient dans la ville; sa première pensée a été de les réprimer avec les baïonnettes de ses soldats ; mais il aime mieux recourir d'abord à la douceur, et court se présenter au peuple, sans gardes, accompagné seulement de ses aides de camp et de son fils. Par les remparts extérieurs, les rues Paradis et de Grignan, il se porte sur la place Montyon. Le peuple ameuté lui demande vengeance. En termes vagues, le commandant promet justice, ordonne de poser les armes, ou plutôt de les restituer aux dépôts où elles ont été enlevées. Le peuple crie : « Vive le roi ! » obéit et se sépare.
Sur la place Necker (1), M. de Caraman peut un moment espérer le même succès ; déjà la multitude répondait à sa harangue par des vivats, lorsque soudain retentissent des coups de fusil dans la rue Vacon, autour d'une maison où est installé un cercle. On a vu quelques capitaines et lieutenants de la milice bourgeoise y chercher un refuge. Une bande d'insurgés les réclame. Peut-être est-ce elle-même
(1) C'est l'ancienne place de la Tour; elle a été appelée depuis place Necker, de la Liberté, place impériale, royale, etc. Sous le second empirci le préfet des Bouches-du-Rhône, M. de Maupas, prit sur lui de la transformer cil square. C'est le square qui fait face à la Bourse. A. Fabre, Les rues de Marseille, t. III, p. 168, 169, 175.
9fi MinABEAU ET LA PIIOVENCK.
qui lire à balle contre les fenêtres du cercle? Peut-être est-ce une compajinie de miliciens qui accourt et décharge ses armes eu l'air pour cllVayor les émeuticrs ?
A ce bruit de nious(jueterie , le peuple redevient violent. Un homme saisit par la bride le cheval de M. de Caraman; on oblige le commandant de mettre pied à terre; on veut le refouler dans le couvent des Carmes déchaussés ; mais il réussit à se remettre en selle, et va au trot rallier ses troupes qui, du faubourg de la plaine Saint-Michel, sont descendues à celui de la porte de Rome. Rue Paradis, un attroupement de soixante personnes , qui poussait de grands cris et s'acharnait après des officiers de la milice bourgeoise, lui barre le passage. L'adjudant Savournin l'aide à se dégager et court à pied à ses côtés. Il est frappé de l'expression de tristesse peinte sur ses traits.
La ville elle-même prend un aspect sinistre ; on interdit les spectacles ; les magasins se ferment. Une lugubre procession parcourt les rues, à la lueur des torches.
Le corps du malheureux Garcin est d'abord resté gisant à terre et à l'endroit où il est tombé ; on l'a ensuite transporté dans l'église de la Major.
C'est là que les compagnons du devoir sont allés le prendre.
Improvisant autour de ce pauvre mort une véritable légende, ils répètent qu'il a été tué par sa propre troupe, parce qu'il était du peuple et dévoué aux intérêts du peuple ; ils le placent sur une échelle et vont le montrer à la foule comme une victime, comme un martyr. Les voilà qui l'appportent à l'hôtel du comte de Caraman, au café de la Veuve où se réunissent les officiers de la garde bourgeoise, et enfin dans le vestibule de l'échevin La Flèche. Ils l'y déposent, et se mettent en devoir de saccager la maison. Ils rompent les dames-jeannes du caveau, brisent les portes des appartements, arrachent les tapisseries, enfoncent les armoires. On amoncelle les meubles devant la porte, au milieu de la rue. On y met le feu. Tandis qu'une
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partie des séditieux attise la flamme, les autres y jettent par les fenêtres le linge et les hardes. Cette œuvre de dévastation, de pillage et d'incendie dure depuis neuf jusqu'à onze heures du soir. Les échevins ne sont pas en mesure de protéger la propriété de leur collègue. Une bande les tient assiégés à l'Hôtel de ville ; elle leur réclame à grands cris des armes et la mise en liberté des factieux arrêtés par la milice. Après s'être rendus à cette dernière sommation, ils se décident enfin à sortir, nous ne disons pas à faire une sortie. Ils se sauvent; ils fuient, et c'est en passant sous les vociférations et les haches levées d'une populace qui croissait à chaque pas, qu'ils parviennent à l'hôtel du commandant. Cet asile ne leur offre pas une sûreté suffisante ; ils l'échangent contre le presbytère du curé de la paroisse de Saint-Ferréol, en attendant d'aller rejoindre M. La Flèche dans la citadelle ou fort Saint- Nicolas.
Evidemment, on peut les excuser, s'ils n'ont pas eu l'esprit assez libre pour adresser à l'autorité militaire une réquisition qui lui permit d'agir contre les pillards de la maison de M. La Flèche.
Las de l'attendre, M. de Caraman s'est décidé à s'en passer. Siàr de répondre aux vœux d'une partie notable de la population, il a fait publier, à son de trompe, l'invitation à tout citoyen honnête de se retirer dans sa demeure, et envoyé contre les émeutiers un détachement de dragons accompagné de gardes nationaux ; mais ces forces n'ont pas suffi pour imposer aux mutins. Il faut que les Suisses d'Ernest interviennent ; leur régiment marche sur la rue de Noailles.
Bordée d'hôtels aristocratiques ou bourgeois , qui prenaient vue sur des jardins, celte rue était alors beaucoup plus étroite qu'elle ne l'est aujourd'hui (1). Les Suisses ne purent s'y ranger en bataille , tant le bûcher qui consu-
(1) A. Fabre, Les rues de Marseille, t. V, p. 140-15.3.
98 MIIlADKAi; KT LA PHOVKNCi;.
niait les iiieiiblcs et divers effets de M. La Flèche, était ardent! Ils entrèrent pèle-mèle dans la maison. Les grenadiers refonlèrent dans nu salon de derrière tous les individus qui se trouvaient dans le vestibule et ceux qui descendaient des étages supérieurs. L^n détachement alla chercher les pillards qui restaient dans les appartements , et les amena dans le môme salon. Tous étaient prisonniers; on les attacha avec les cordes d'un tourne-broche, que prêta le propriétaire d'une maison voisine , et on les conduisit au fort Saint-Jean. Ils étaient vingt-sept. Un assez grand nombre de leurs complices avaient pris la fuite , à l'approche du régiment (i).
Malgré la répression énergique , mais un peu tardive de ce désordre et de ce pillage, il est probable que Marseille ne dormit pas cette nuit-là d'un sommeil bien paisible.
Le lendemain matin , elle se réveilla occupée par deux régiments d'infanterie . un bataillon de Royal-la-marine , une compagnie d'artillerie et un détachement de dragons. On annonçait de nouvelles troupes. Le comte de Caraman appelait d'Aix d'autres dragons et les fantassins du régiment de Lyonnais. En même temps, il s'appliquait à isoler les émeutiers et à leur couper les renforts qu'ils pouvaient recevoir. Les matelots du commerce n'étaient pas moins dangereux que les vagabonds. Leur métier aventureux
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58, et du comité des recherches, DXXIX*", 1 : interrogatoire et réponses de Joseph Savournin. — Archives départementales, C, 1261 : lettre du comte de Caraman aux commissaires des communes (20 août 1789); C, 1380 : lettre des commissaires des communes à MM. les députés aux Etats généraux (20 août 1789). p. 253; C, 1381, les mêmes aux mêmes (22 et 28 août), p. 8, 23 et 24. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789, et terminé le 4 juin 1790 : Lettre à M. de Saint-Priest. le 25 septembre, p. 17. — Courrier d'Avignon, lundi 31 août, p. 287 : Mirabeau, discours du 26 janvier 1790, Archives parlementaires, t. XI, p. 336. — Journal de Provence, t. XXV, 4' supplément, détail de ce qui s'est passé à Marseille les 19, 20 et 21 août, p. 1-5. — Siège de la Tourrette ou les événements du 23 mars et du 19 août 1189 (imprimé à Lausanne, etc.). — Mézières, L'écho du peuple marseillais suivi des principaux événements qui se sont passés à Marseille depuis le 23 mars 1189 jusqu'en septembre 1190.
l'échauffourée de la tourrette. 99
était le refuge de plus d'un repris de justice (i) ; les premiers durent se retirer à leur bord ; les seconds , quitter la ville, tandis que les citoyens étaient invités à rester chez eux, et les marchands, à fermer leurs magasins.
Les ouvriers et compagnons du devoir ne descendirent pas moins dans les rues ; ils les parcoururent au son du tambour pour rallier leurs partisans.
Ils formèrent bientôt un attroupement considérable, parlèrent d'incendier les vaisseaux du port et menacèrent d'enlever le fort Saint-Jean pour délivrer leurs camarades prisonniers. Déjà ils se massaient sur l'esplanade de la Tourrette.
Les invalides qui gardent le fort tireront sur eux , s'il le faut, quelques volées de canon. Heureusement les troupes sont en mouvement. Le régiment d'Ernest s'achemine vers la Tourrette en suivant le port. Un détachement de Royal-la-marine et les dragons s'y rendent par la rue du Panier et la place de la Major.
Sans être de grands tacticiens, les insurgés s'aperçoivent qu'ils pourraient être pris entre deux feux ; ils se dispersent (2).
La milice n'a point participé à cette manœuvre décisive; elle a cessé son service. On va s'occuper d'en former une nouvelle selon le vœu populaire. Les troupes réglées ont tout fait. La veille , sans s'inquiéter du vieux privilège de Marseille , on a demandé leur entrée dans la ville. Aujourd'hui l'on bat des mains sur leur passage ; dans la soirée , le comte de Caraman sollicite les citoyens honnêtes de se joindre à elles pour faire les patrouilles (3).
Le calme se rétablit dans la rue ; le commandant pourra donner contre-ordre au renfort de dragons et au régiment
(1) Archives départementales, section du palais de justice d'Aix, arrêts à la barre, du 20 mars 1789 au 8 juillet 1790 : contre Joseph Daumas, marinier^ repris de justice, contre Jacques Eyme, repris de justice, matelot, etc.
(2) Journal de Provence, t. XXV, 4" supplément, p. G.
(3) Archives départementales, C, 1261 : lettre du conito de ('aranian aux commissaires des communes (20 août 1789).
100 MIItAHKAli liT l,A PHOVKNCK.
di' LyuiiiKiis (|ii'il iiv.iit ai)iiclés d'Aix (1); mais 1(!S esprits restent ay;ités.
Une vive émotion règni* dans le haut commerce , à la pensée du traitement qu'a subi M. La Flèche.
Successivement membre de la Chambre de commerce , juge-consul, administrateur du bureau de la santé, directeur de plusieurs hôpitaux (2), cet échevin a conquis l'estime et la sympathie de la bonne société. Une belle figure, l'usage du mond«' contracté dans les salons de l'ambassade fran(;aise à Constantinople, une élégance qui se montre jusque dans les traits nets, fins, allongés, de son écriture presque féminine, s'unissent chez lui à un patriotisme éclairé par l'expérience, à une i)rot'onde connaissance des intérêts commerciaux de Marseille (3), à l'élévation dans les idées et à la fermeté du caractère (4).
Cette aristocratie de sentiments et de manières n'est pas dans ce moment une recommandation auprès du peuple qui sait les attaches de M. La Flèche avec la garde des habits bleus et ne les lui pardonne pas (5) ; mais les grands négociants veulent protester contre l'injure qu'il a reçue. Le 21 , ils vont le prendre au fort Saint-Nicolas, et l'amènent ou plutôt le portent en triomphe à l'Hôtel de ville. Tout l'état-major de cette citadelle les accompagne. Sur le passage du cortège éclatent mille applaudissements (6).
(1) Archives départementales , C , 1381 : les commissaires des communes aux députés aux Etats généraux, pp. 8 et 9.
(2) Journal de Provence, t. XXV, 4° supplément, p. 4.
(3) Archives de la chambre de commerce, BB, art. 76, copie des lettres du comité de correspondance du commerce adressées à MM. les députés extraordinaires du commerce de Marseille auprès de l'Assemblée nationale, commencée le 15 novembre 1789, et finie le 20 novembre 1790 : lettre à M. La Flèche (3 mai 1790); BB, art. 126 : lettre de M. Rostagny, du 27 septembre 1789, à MM. les échevins et députés du commerce de Marseille.
(4) Esquisses historiques : Marseille depuis 1189 jusqu'en 1815, t. I, pp. 46 et 47.
(5) Lourde, t. I, p. 98.
(6) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : lettre à MM. Necker, de Saint-Priest, de Beauvau, et députés des trois ordres (24 août), p. 265. — Journal de Provence, t. XXV, 4* supplément, p. 7.
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Mais M. La Flèche ne consent pas à conserver le chaperon municipal ; dès la veille il a déclaré à ses collègues l'obligation où il se sentait d'abdiquer « une autorité avilie par l'injustice et outragée par les ennemis de l'ordre. » Il a écrit à M. de Saint-Priest qu'aucune considération ne saurait le retenir plus longtemps en fonctions (1).
Si M. La Flèche est blessé au cœur par l'injure dont il a été l'objet , M. de Caraman n'est pas moins irrité d'une émeute qui a déconcerté ses vues de conciliation. Il ne peut se l'expliquer que par des machinations mystérieuses : « Il ne faut pas se flatter , » écrit-il ; « il » existe un agent secret , puissant , et dont les vues exi- » gent une fermentation continuelle : c'est un ennemi de » l'humanité, de la France; mais il a un dessein, une » machine montée, une correspondance suivie; et actuel- » lement il est bien clair que la cause publique n'étant » pour rien dans tout ce qui se passe, c'est la cause parti- » culière qui agit (2). »
Certes, ces lignes sont obscures, même énigmatiques; l'énigme n'est peut-être pas indéchiffrable ; il nous semble bien que Mirabeau est le personnage visé par l'allusion de M. de Caraman.
Mais il y a loin de cette allusion, de ce soupçon même, si l'on veut, à une accusation prouvée.
Notre conviction intime est que la main de Mirabeau n'est pour rien dans les troubles des 19 et 20 août, que nous avons essayé de retracer.
D'abord, en thèse générale, plus homme d'Etat que tribun, il avait une répugnance marquée pour cette politique de caverne qui prend des attentats pour des e.xpédients (3) comme il disait hii-même.
(1) Registre dos lettres reçues, coiniiiencc le 11 juillet 1780 : lettre de M. La Flèche (^0 août 1789), p. 3ô.
(2) Archives départementales, C, WA : lettre du comte de (Xaraman aux commissaires des conununes (22 août).
(3) Et. Dumont, p. 100.
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Avec ce filial souci do la pojmlarilc aïKiiicl les plus grandes individualités des assomblées parleuieiilaires u'écliappt'ul {.oint, cl qui, chez les petites, devient une honteuse obsession, il a pu rtrc plus (]irindulgent pour des désordres une l'ois commis; on ne voit pas qu'il y ait jamais trempé ou qu'il les ait provoqués lui-même.
La Constituante (1), le comte de La Mark (2), l'abbé Maury (3), l'ont absous de toute complicité dans les attentats des 5 et 6 octobre 1789.
A Marseille, il avait mis son ambition et sa gloire à faire la paij', comme il le dit un jour à la tribune de l'Assemblée nationale. Moins que jamais, en août 1789, il pouvait être tenté d'exciter dans cette population ejffervescente une agitation absolument stérile pour ses intérêts.
Le centre de son activité politique était alors dans la Constituante; il s'appliquait à ranger sous sa domination cette assemblée tumultueuse, récalcitrante, ostraciste par excellence (4). Les plus longs espoirs et les plus vastes pensées lui semblaient permis. Il était question d'une ambassade à Constantinople. « La nature de mes affaires, » de mes projets, de mes perspectives, » mandait-il à Mauvillon, « est devenue telle, mon cher ami, qu'il est abso- » lument impossible que je m'explique par écrit... Je ne » puis pas m'expliquer, mais promenez vos regards du » Bosphore à la Tamise, et tenez-vous prêt à faire les » conditions de vous et des vôtres (5). »
Mirabeau pouvait-il descendre des hauteurs où son génie semblait s'épanouir dans l'attente et presque dans la certitude d'une grande situation diplomatique pour s'at-
(1) Archives parlementaires, t. XIX, p. 404.
(2) De Bacourt, Correspondance entre le comte Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, p. 113-116.
(3) Archives parlementaires, t. XIX, p. 399 : « Relativement à M. de Mi- » rabeau, j'avoue que je ne vois aucune accusation grave dans l'infornia- » tion. » — Abbé Maury, Discours du 2 octobre 1190.
(4) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 508.
(5) Ibid., pp. 47(i et 477.
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tacher à fomenter de misérables discordes à Marseille ?
En outre, les chefs du parti révolutionnaire marseillais n'étaient ni en disposition ni en état de tenter une émeute ou une sédition. Les uns, comme Barbaroux, Lejourdan, Blanc Gilly, inclinaient vers les idées de conciliation; les autres, comme Chompré, Brémond-Julien et Lieutaud, étaient toujours à Paris et à Versailles; ils ne s'entendaient guère entre eux.
Chompré, le rhéteur parisien, hautain, hâbleur, plein de morgue, insupportable dans son intérieur, lorsque les affaires publiques ne détournaient pas sa pétulance de sa famille (1), s'était bientôt fatigué de ses compagnons d'exil, ne voulait pins rien avoir de commun avec eux, insinuait qu'ils avaient manqué de délicatesse dans le règlement des dépenses du voyage (2) , craignait qu'ils ne le compromissent , entendait n'agir que pour son compte dans ses visites et ses sollicitations, se vantait d'être écouté par le gouvernement, à l'exclusion des deux autres (3) , et comptait ne reparaître à Marseille que placé (4).
Avec plus de bonhomie , Lieutaud cherchait à édifier sa fortune sur la protection de Mirabeau (5).
Pendant ce temps, s'il faut en croire Chompré, Brémond- Julien accumulait étourderie sur étourderie, dette sur dette et finissait par n'avoir plus le sou (6j.
11 était temps qu'il repartît.
(1) Archives nationales, papiers du comité des rai)ports,DXXIX, 58, fragments de lettres de Chompré écrites à sa femme : 8 août 1780 : « Ma pétu- » lance, tournée vers la chose publique, va faire ton bonheur, ton repos et » celui de tes enfants. »
(2) Id., ibid., le même à la mcnic : 17 juin : « Je me sais bon gré de » n'avoir plus rien do commun avec les deux autres, car il m'en a coûté horri- » blemcnt cher. »
(3) Id., ibid., fragments de lettres de Chompré, etc. (17 juin t78iJ).
(4) Id., ibid. (IGjuin).
(5) Id., ibid. (13 septembre).
(6) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58; fragments des lettres de Ciiompré (15 et 17 juin, et 3 septembre).
lOi MlllMIKAl' F.T l.A PIlOVENCP:.
Pour i-('V('iiir à Marseille en titille siM'iirilé, il diil [troiueltr(> de ne jtlns se mêler d'afTaires publiciues (1).
11 est probable (ju'on exigea la nu-me promesse de Lieiilaud et de Chompré.
Tous les trois quittèrent Paris dans la première quinzaine de septembre.
Leur attitude et leurs préoccupations n'avaient pas été et n'étaient pas relies de conspirateurs on d'agents de conspiration.
Les événements des 19 et 20 août, à Marseille, n'avaient pas été préparés et produits par les sourdes menées d'une ambition perverse et puissante. Mirabeau s'y était si peu mêlé que, pour les retracer plus tard à la Constituante, il dut recourir aux renseignements et même à la plume de son secrétaire marseillais Pellenc (2).
Cet incendie avait été allumé par un brandon que des mains imprudentes ou coupables avaient jeté dans un amas de matières intlammables.
En elles:mêmes , ces journées n'eurent pas beaucoup de gravité, et n'aboutirent pas à un résultat bien décisif.
Les révolutionnaires et les aristocrates en retirèrent les uns et les autres une part de succès et une part d'échec qui se balancèrent mutuellement.
La garde des habits bleus reçut un coup dont elle ne se releva plus. Vingt-huit capitaines sur soixante donnèrent aussitôt leur démission. Vingt des grades vacants furent offerts aux corporations qui finirent par obtenir tous les vingt-huit (3). Mais en dépit des démarches de M. de Ca-
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : lettre de Brémond-Julien aux membres do l'Assemblée nationale (27 décembre 1789), contenant extrait do son interrogatoire par le lieutenant de la maréchaussée Duveyrier.
[1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues du 10 février au 9 septembre 1790, lettre de M. Blanc, député de la commune de Marseille, 10 mars 1790, p. 45.
(3) « Vingt-huit capitaines des corporations ont pris la place de ceux qui se sont retirés. » Lettre de M. de Caraman à MM. les maire, échevins et assesseur de Marseille, le 3 novembre 1789. — Faisons observer, en passant,
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raman auprès de leurs prieurs , elles ne se décidèrent pas à fournir à cette garde ce qui lui manquait surtout, des volontaires, des soldats (1).
Si le parti aristocratique perdait le privilège exclusif des grades dans cette milice, en revanche il avait la satisfaction de voir les troupes réglées dans Marseille et put bientôt se croire sur le point d'être vengé par les procédures d'une justice d'exception, siégeant dans l'un des forts de la ville avec les pouvoirs les plus étendus.
que M. Lourde {Histoii^e de la Révolution à Marseille, t. I, p. 97) dit à tort, dans son récit de l'épisode de la Tourette : « le chevalier do Damas, qui na » pu empêcher cette scène sauvage, s'indigne et donne sa démission. » — Dans un projet de règlement de la garde citoyenne lu au conseil des trois ordres, le 9 septembre 1788, par le chevalier de Damas, ce dernier parle encore de lui-même comme investi du commandement de cette garde. (Bibliothèque publique de Marseille, DeK, 4707, t. I, pièce xxxviii, p. 4.)
(1) Archives départementales, C, 1261 : le comte de Caraman aux commissaires des communes (29 septembre 1789) ; C, 1381 : lettre des commissaires des communes (28 août 1789) à MM. les députés aux Etats généraux , p. 24. — Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale, DeK, 4767, pièce xxx : Etat des compagnies échues aux corporations.