‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 14 sur 48 · M. DB BOURNISSAC ET LA JUSTICE PRÉVOTALB A MARSEILLE · texte numérisé non relu

M. DB BOURNISSAC ET LA JUSTICE PRÉVOTALB A MARSEILLE

n'était plus temps d'user de modération envers M. de Bournissac. Aussi ne se bornait-il pas à demander avec le député Goupilleau, organe du comité des rapports, le transfert des accusés aux prisons royales de Marseille. Il ajouta à cette demande la motion que les requêtes présentées par les trois prisonniers au prévôt général de Provence et les ordonnances rendues par ce magistrat sur ces requêtes, fussent déférées au procureur du roi du Châtelet de Paris pour y être donné les suites convenables.

Cette fois, la Constituante entraînée, vota sur l'heure un décret, en deux articles, conforme aux conclusions de l'orateur ; mais le roi ne sanctionna pas ce décret , et la question resta ou revint à l'étude entre les mains du comité des rapports (1).

Mirabeau achevait à peine de parler que M. de La Fare , l'évoque de Nancy , lut une lettre qui lui avait été écrite par M. de Caraman. Elle contenait l'assurance que Marseille était tranquille.

Ce même jour , à la même heure , Marseille assistait à une nouvelle émeute.

Certes, l'énergie passionnée avec laquelle Mirabeau attaquait M. de Bournissac, ne pouvait qu'exciter le courage et l'audace des chefs du parti révolutionnaire dans cette ville : les Brémond-Julien, les Lieutaud, les Chompré et autres.

Rentré à Marseille dans le courant de septembre , Brémond-Julien n'avait pu longtemps tenir sa plume en bride.

Sans se mettre en peine de la parole qu'il avait donnée de ne plus s'occuper des affaires publiques, il écrivit et publia, le 30 octobre, une lettre à MM. les représentants de la cité et du conseil municipal de Marseille.

Cette lettre, qui tenait du pamphlet, revenait, pour l'envenimer, sur la question de la milice bourgeoise; elle comparait la garde actuellement existante à un corps gagné par

(1) Archivée ptirleméntaires, t. X, p. 429-430.

la gangrène, et qu'il importait de remplacer par un autre plein de vie (1).

Les souvenirs irritants se mêlaient, dans ces quelques pages, aux expressions injurieuses. Glorifiant les actes reprochés, comme autant d'excès, aux volontaires de la première garde, Tauteur semblait tressaillir encore de la joie dont il avait été transporté quand il avait vu ces braves jeunes gens écarter de leurs foyers les fureurs aristocra^ tiques f extirper le brigandage municipal, secouer le joug honteux d'une puissance intermédiaire qui les opprimait par elle et par ses agents (2).

Lieutaud voulut bien recevoir le dépôt de cette brochure, qui avait été tirée à environ mille exemplaires. Ce fut chez lui que Brémond-Julien les distribua a deux colporteurs.

Un échevin dressa procès-verbal contre Tun de ces colporteurs et renvoya au fort Saint-Jean. Le tribunal de la prévôté fit jeter ce pauvre homme en prison et décréta Brémond-Julien de prise de corps.

La nuit qui suivit, une escouade (3) fut commandée pour exécuter ce décret. Elle se livra aux recherches les plus minutieuses et les plus inquisitoriales dans toutes les maisons que fréquentait le décrété. A son domicile , rue de la Roquette, on troubla inutilement le sommeil de sa mère âgée de soixante et dix ans ; lui-même fut introuvable. Le lendemain, il courut chez M. d'André. M. d'André vit le grand prévôt. M. de Bournissac fut accommodant; il convint avec le commissaire du roi que Brémond-Julien se présenterait à son tribunal pour y être interrogé, et, ses réponses prêtées, serait aussitôt élargi (4).

(1) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitule : (ia.rde nationa/é», DeK, 4767, t. I, pièce xly : lettre à MM. les représentants de la cité, etc.« p. 6.

p) Idem. p. 2.

(3) Brémond-Julien dit qu'elle était de soixante hommes : mais ne faut-il pas se défier un peu de son imagination méridionale et marseillaise?

(4) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 :

M. DB BOURNISSAC BT LA 1U8TIGB PRÉVOTALE A MARSEILLE. 129

Il comparut le 9 novembre. Duveryer, Thonnête lieutenant de la maréchaussée de Provence, qui, chargé de conduire Mirabeau du château d'If au fort de Joux, lui avait témoigné des égards pleins de délicatesse , procédait à l'interrogatoire.

Brémond-Julien déploya plus de dextérité que de franchise. On voit dans ses réponses Tavocat qui manœuvre, se dérobe et ne craint pas de recourir aux faux-fuyants.

Sa nature offrait un singulier mélange. Il ne mentait pas à lui-même et aux autres, lorsqu'il disait que ses discours, ses écrits, ses actions avaient toujours eu pour inspiration l'amour de la patrie et pour but le maintien de l'ordre; mais jeune encore (1) et tourmenté du besoin de jouer un rôle, il était brouillon et inconséquent. Il cherchait à procurer la paix et, tout en y travaillant de bonne foi, soufflait la discorde et la guerre.

Une compagnie de la garde nationale, touchée sans doute du zèle qu'il montrait pour décider les citoyens à remplir les cadres toujours mal garnis de cette milice, le nomma lieutenant-commissaire; il accepta, mais en même temps il adressa à ses nouveaux compagnons d'armes une lettre, où un appel à la conciliation jurait avec une véhémente diatribe contre Taristocratie , le prévôt, et la garde bourgeoise elle-même (2).

Il achevait à peine de rédiger cette lettre , lorsque parvint à Marseille le discours prononcé par Mirabeau, le 25 novembre. On y apprit en même temps les nouveaux troubles qui venaient d^agiter Toulon.

lettres de Brémond-Julien au président do TAssemblée nationale (27 décembre 1789), et à TAssemblée nationale, même date. — Interrogatoire de Brémond-Julien, le 9 novembre, par Duveryer, lieutenant au corps de la maréchaussée de Provence.

(1) n n*avait que vingt-neuf ans.

(2) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale^ DeK, 4767, t. I, pièce XLVii : lettre à MM. les capitaines, lieutenants, adjudants et volontaires de la compagnie de M. Saint-Rémi. On la trouve également imprimée dans les papiers du comité des rapports, DXXIX, 58.

t.']0 MIRABEAU ET LA PROVENCE.

Ces troubles avaient été fort graves.

Le 30 novembre, M. d'Albert de Rioms, commandant la marine royale de ce port, avait chassé deux maîtres d'équipage dont la conduite lui donnait, depuis longtemps, des sujets de plainte.

Le lendemain, 1" décembre, le peuple s'émut de leur renvoi et s'ameuta.

Outre la municipalité ordinaire , il y avait à Toulon un conseil permanent de quarante-huit membres. Il avait été élu le 26 août par une assemblée de tous les pères de famille. Ses attributions révolutionnaires comprenaient la police, les subsistances, la correspondance avec la Constituante et les ministres du roi (i).

Au milieu des grondements de Témeute, un membre de ce conseil, M. Barthélémy, et le second consul, M. Roubaud, allèrent demander à M. d'Albert la grâce des deux maîtres d'équipage congédiés. M. d'Albert résista d'abord, puis finit par se rendre à leurs instances.

Ils lui avaient promis que tout rentrerait aussitôt dans la tranquillité. Le désordre ne fit que s'accroître. Les majors de vaisseau de Broves et de Saint-Julien ne furent pas sans peine arrachés aux mauvais traitements de la foule.

Le commandant avait envoyé un sous-aide major de la sixième escadre, M. de Vilaron, réclamer à l'Hôtel de ville la proclamation de la: loi martiale. Le consul Roubaud s'y était refusé. 11 avait simplement donné à plusieurs compagnies de garde nationale, l'ordre de se porter à Thôtel de M. d'Albert. Leur devoir était de le protéger. Elles en forcèrent l'entrée, arrêtèrent le commandant et, au milieu des plus violentes clameurs, le traînèrent dans la prison du palais avec le marquis de Castelet , chef d'escadre distingué, neveu du bailli de Suflren, et deux capitaines de vaisseau, MM. de Bonueval et de Villages (2). On les enferma

(1) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence ^ t. I, p. 156.

(2) Archives parlementaires^ t. X, copie de la lettre de IC de La Roque

Page 1