‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 16 sur 48 · M. DB BOURNISSAC ET LA JUSTICE PRÉVOTALE A MARSEILLE · texte numérisé non relu

M. DB BOURNISSAC ET LA JUSTICE PRÉVOTALE A MARSEILLE

Lieutaud avait, le 31 octobre, soumis au conseil des représentants de la ville de Marseille une motion ou projet de réorganisation de la milice. Il l'avait fait précéder de réflexions sur l'institution de cette garde, dont il signalait les vices, sur l'entrée des soldats dans la ville qu'il blâmait, enfln sur la terreur des Marseillais que sa déclamation pessimiste représentait comme tremblant devant les décrets de la justice prévôtale (1).

Cette motion, qui datait de plus d'un mois, et la lettre même de Brémond-Julien, tout incendiaire qu'elle parût au prévôt général, n'auraient certainement pas suffi à provoquer une émeute sans la contagion des désordres de Toulon.

Dans la soirée du 7 décembre, les échevins furent avertis que divers particuliers devaient, le lendemain, arborer le signe de ralliement de la première milice.

Le huit au matin, quelques poufs parurent dans les rues. A dix heures, beaucoup de monde se pressait déjà dans le café d'Acajou, auprès de MM. Chompré et Brémond. Chompré, le disert et fougueux maître es arts, pérorait avec une faconde qui semblait s'exciter elle-même. Il regrettait bien haut la suppression des anciennes compagnies, licenciées au mois de mai dernier, rejetait sur les troupes réglées la responsabilité des troubles arrivés dans cette ville : « Ce » n'est pas nous qui sommes les factieux, » criait-il, « mais » bien ceux qui nous tnâtent de tels. » Avisant un officier, « vous nous coûtez cinquante mille francs, » lui disait-il; puis il passait en revue ministres en exercice ou démissionnaires, intendant, commandant, prévôt général pour décochera chacun une injure. M. de Barentin, l'ancien

municipales do Marseille, registre clos lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettre à M. do Saint-Pricst, au maiéchal de Beauvau, etc., p. 70, et à M. d'André, p. fi7.

(1) Archives parlementaires^ t. XI, p. 339. Bibliothèque publique de Marseille, recueil, DeK, 47G7, pièce l : motion faite par Jean-François Lieutaud au conseil des représentants de la ville de Marseille.

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garde des sceaux , était une grosse bête avec la figure la plus basse et la plus ignoble, M. de Saint-Priest, un intrigant sans esprit, sans honneur, sans dignité (1). Chompré se vantait de l'avoir fait pâlir; il ne triomphait pas moins des politesses infinies que lui avait prodiguées, s'il faut Ten croire, M. de La Tour intimidé. Quant à M. de Caraman, il n'avait aucune autorité, et était sous la main du peuple. M. de Bournissac , juge prévaricateur et tyran sanguinaire, s'inquiétait peu de l'émotion que ses procédures irrégulières causaient dans Marseille ; il avait du canon et de la mitraille (2) !

Ce langage ne pouvait qu'animer plus encore des esprits déjà irrités.

L'effervescence régnait dans la ville. Les échevins inquiets ne savaient pas trop ce qui allait en sortir. On vint leur dire que le tocsin sonnerait à trois heures du soir, et que les émeutiers se porteraient sur les forts pour en demander la garde et pour réclamer la délivrance des prisonniers; sur cet avis, ils allèrent à la citadelle conférer avec M. de Caraman. Il était environ deux heures de l'après-midi.

Dès le matin , M. de Caraman avait pris ses mesures pour défendre l'ordre.

A l'entrée de la nuit , de nombreux jeunes gens qui , divisés en pelotons , avaient parcouru les différents quartiers de Marseille , se massèrent sur le cours. Vers cinq heures du soir deux ou trois cents d'entre eux se dirigèrent sur l'Hôtel de ville , escortés par un attroupement de femmes et d'enfants ;. mais au lieu de la municipalité, ils n'y trouvèrent qu'un fort détachement de Royal-la-Marine. Les plus intrépides seuls se décidèrent à prendre le chemin de la

(1) « On lui jetterait des ordures au visage, qu'il les recevrait sans riposter. »

(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : dépositions de fc>iinon Gai et de Jean Barthélémy, négociants, de Jean-Baptiste- Rodolpho Martin, écuj'cr.

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citadelle Saint Nicolas. Ils n'étaient plus que quatre-vingts ou cent , lorsqu'ils en atteignirent les abords. Arrêtés par les grenadiers du régiment de Vexin , ils firent remettre à M. de Caraman la requête qu'ils avaient inutilement portée à THôtel de ville. On en connaît déjà l'objet. En voici la teneur : « Les jeunes citoyens, qui, dans le temps de la » révolution arrivée ici . se sont montrés patriotes , vous » supplient , Monseigneur, de leur accorder pour capitaine » M. Jean-François Lieutaud, et pour son second, M. Bré- » mond-Julien. Ce sont les tristes événements arrivés à » Toulon qui nous ont engagés à cette démarche. Nous » vous promettons de soutenir de toute notre force la » tranquillité publique et le bon ordre. Nous vous prions » de répondre sur-le-champ. Nous sommes les citoyens » que vous honorez de votre estime. »

La réponse fut sèche et cassante; elle rappelait que c'était au conseil municipal présidé par le commissaire du roi à- régler le nombre de compagnies nécessaires à la police et au bon ordre de la ville. Ce nombre était fixé à soixante, et devait rester tel jusqu'au décret annoncé de TAssemblée nationale sur l'effectif et le service des milices bourgeoises. « Les affaires de Toulon n'ont aucun rap- » port avec celles de Marseille, » continuait M. de Caraman, sans aucun souci des transitions. Il terminait par une injonction formelle aux jeunes gens de se séparer sur-lechamp et de quitter les poufs défendus par les ordonnances (1).

Les jeunes gens s'éloignèrent.

Ils n'avaient pas été menacés de coups de fusil , comme le prétend M. Lourde, sans produire d'ailleurs aucun document à l'appui de son allégation (2) ; ils n'avaient pas moins essuyé un refus péremptoire suivi d'une sommation , dont

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : copie du placet remis à M. le comte do Caraman, copie de la réponse faite par M. de Caraman.

(2) Lourde, t. I, p. 130.

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le ton impérieux contrastait avec les ménagements habituels de M. de Caraman.

Irrités , ils se gardèrent bien de se disperser. La populace se pressa autour d'eux et les accompagna à travers tous les quartiers de Marseille aux cris mille fois répétés de : « vive la jeunesse citoyenne, vive la patrie, vivent les poufs ! » Cette bande nombreuse courut à l'église Saint- Martin pour enfoncer les portes et y sonner le tocsin, mais fut repoussée par un détachement de dragons qu'elle rencontra sur son passage. D'autres émeutiers eurent le même insuccès dans une tentative analogue sur une autre église. Le cours ne fut pas moins envahi par une foule menaçante. Vingt-quatre Suisses, postés dans un corps de garde , surveillaient cette promenade. En butte aux insultes, aux huées du peuple, ils furent admirables de calme, de modération, de courage. Leur attitude ne fit qu'exaspérer l'émeute qui se prit à les lapider.

Plus la soirée s'avançait , plus le désordre s'aggravait. A neuf heures et demie , on commença à battre la générale ; à dix heures , les échevins proclamèrent la loi martiale. Le drapeau rouge fut arboré au balcon de l'Hôtel de ville et sur le corps de garde des Suisses.

Les soldats , massés sur le cours ou distribués en fortes patrouilles, prévinrent les attentats que déjà quelques personnes redoutaient pour la nuit. Un seul coup de fusil fut tiré ; mais il n'y eut ni tué ni blessé (1).

Le lendemain l'agitation, les cris séditieux, les attroupements, surtout à la plaine Saint-Michel continuèrent.

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : lettre de M. de Boumissac aux députés de rAssombléo nationale, le 9 décembre 1789; DXXIX, 58 : plainte du procureur du roi auprès du siège prévôtal. — Archives départementales. G, 1261 : M. de Caraman aux commissaires des communautés (10 décembre 1789). — Archives municipales de Marseille, registre de correspondance (lettres écrites), commencé le 8 septembre 1789, et terminé le 4 janvier 1790 : lettres à M. d*André (8 et 9 décembre), à M. de Saint-Priest, pp. 67, 70-7! ; registre 190* des délibérations du couseil de ville, séance du 11 décembre, f* 279. — Courrier d'Avignon , mercredi 10 décembre I7»9.

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