M. DE B0URNI8SAG ET LA JUSTICE PRÉVOTALB A MARSEILLE
ennemis de M. de Bournissac ; mais n'étant pas sanctionné , il n'avait pas de valeur légale.
Remercier TAssemblée nationale de Tavoir voté, et la supplier d'en ordonner la plus prompte exécution possible, comme si elle avait ce droit, tel fut l'objet d'une adresse rédigée dans la seconde quinzaine de décembre.
Assez correcte dans la forme et modérée dans le ton , cette adresse renouvelait les accusations déjà plus d'une fois portées contre les procédures de M. de Bournissac. Le 23, elle fut déposée en plusieurs exemplaires dans le magasin de Mossy, libraire-éditeur (1).
Nul doute qu'elle n'exprimât la pensée d'une partie de la population; « dans quelques heures, douze cents ci- » toyens l'eurent signée , » assure Mirabeau. « On trouve » parmi eux, » ajoute-t-il , « huit membres du conseil, des ji prêtres, des militaires en retraite, des capitaines de na- » vire , des négociants , des fabricants et des artisans , des » bourgeois, neuf lieutenants de la milice bourgeoise et » un capitaine (2). »
Un assez grand nombre de ces signatures étaient ce qu'on pourrait appeler des signatures conscientes ; elles étaient données par des hommes qui savaient ce qu'ils faisaient et ce qu'ils voulaient. Un ancien capitaine du régiment des vaisseaux du roi , François Mas Tourris , allait jusquà déclarer qu'il n'y en avait pas de forcées ou de supposées (3). 11 s'avançait beaucoup. M. de Bournissac prétend et les résultats d'une enquête poursuivie par le procureur du roi de la police municipale prouvent que les parents, les ouvriers, les commis de Mossy cadet, décrété et en fuite , employaient des moyens peu délicats pour se procurer à la fois la quantité et la qualité des signatures ;
(1) Archives nationales , DXXIX , 57 : lettre de M. de Bournissac à l'Assemblée nationale (29 décembre 1789).
(2) Archives parlementaireSy t. XI, p. 347.
(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : Lettre de François Mas Touris, ancien capitaine du régiment des vaisseaux du roi à l'Assemblée nationale.
ils prenaient et sollicitaient pêle-mêle celles de gens sans consistance, d'illettrés, de mendiants, même d'enfants de six à sept ans. Le jour de Noël et le lendemain, ils provoquèrent devant leur magasin de véritables attroupements de badauds qui devinrent autant de signataires. Les noms que Ton réunit ainsi étaient bien obscurs ; on les rehaussa en les faisant suivre de professions ou de qualités absolument étrangères à ceux qui les portaient. On joignit à la liste, sans les consulter, des citoyens honorables. Quelques personnes n'eurent pas scrupule de signer plusieurs fois sous des noms différents (1).
Ce ne furent pas seulement des adhésions individuelles qui vinrent , par centaines , donner à cette adresse , dite des patriotes, une autorité plus ou moins factice; elle recueillit aussi celle de dix-huit corporations (2) sur lesquelles l'avocat Lejourdan , leur conseil , exerçait une grande influence. Les cordonniers furent les plus ardents. Le 29 décembre , ils arrêtèrent les termes d'une adresse spéciale où ils encadrèrent le vœu de celle des patriotes dans un exposé emphatique des revendications et des griefs du parti populaire (3). Ces adresses, ces votes de corporations auxquels vont bientôt se joindre ceux des districts (4), cette agitation qui semble sur le point de dégénérer en nouvelles émeutes, ne conviennent guère à une ville « tremblante et désolée , » comme Mirabeau se plaît à représenter Marseille. Certes , il n'était pas vrai que l'abattement et le désespoir concentrés eussent remplacé le courage parmi ses habitants et que la tyrannie eût étouffé dans leur cœur jusqu'au désir de la liberté (5). Les révo-
(1) Archives nationales, DXXIX , 57 : lettre de M. de Bournissac à TAssemblée (29 décembre) ; DXXIX , 58 : procédure prise par la police municipiCle sur les attroupements du 25 et du 26 décembre 1789.
(2) Archives parlementaires^ t. XI, p. 347.
(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. de Bournissac à l'Assemblée nationale (29 décembre).
(4) Archives nationales, DXXIX, 57 : délibération du district du concert n- 4 (18 février 1790).
(5) Archives ptLrlemenUires, t. XI, p. 338.