M. DE B0URNIS8AC ET LA JUSTICE PRÉVOTALB A MARSEILLE
lutionnaires marseillais croyaient cette tyrannie disposée à transiger , pour ne pas dire à capituler. On prétendait que le prévôt avait fait offrir la liberté aux trois prisonniers du château d'If, MM. Granet, Pascal et Rébecqui , et que ceux-ci l'avaient refusée pour être jugés publiquement suivant les formes de la nouvelle procédure.
M. de La Roque, major commandant de la citadelle de Saint-Nicolas, avait eu à se louer de M. Lejourdan. Le sachant décrété, il prit sur lui, avec plus de candeur que de tact, de faire lever ce décret, et d'intercéder en faveur des prisonniers du prévôt. 11 consigna les idées de conciliation qui lui étaient venues sur ce sujet dans un petit mémoire qu'il soumit à M. Lejourdan. M. Lejourdan ne l'approuva pas, mais se garda bien de le rendre. Ses amis en triomphèrent, comme si M. de La Roque n'avait été qu'un médiateur mis en avant et soufflé par le prévôt, eflFrayé lui-môme et désireux de se tirer d'un mauvais pas (1).
A l'Assemblée nationale, on fît beaucoup de bruit autour de cette démarche et de ce mémoire du major. Les commentaires malveillants des ennemis de M. de Bournissac durent lui nuire plus que ne le servit une lettre apologétique de M. d'André , ou étaient rassemblés les témoignages d'estime et de confiance du conseil municipal de Marseille pour le grand prévôt (2).
La majorité de la Constituante ne lui était pas favorable. Elle lui témoignait de l'indififérence et du dédain. Le 30 décembre, le maréchal de Beauvau venait en personne remettre une lettre de ce prévôt à Desmeunier qui présidait alors l'Assemblée. « Cette lettre, » lui faisait-il observer, « est la quatrième que M. de Bournissac adresse à l'Asi> semblée , sans être parvenu jusqu'à présent à savoir si » elle en a reçu aucune (3). »
(1) Archives nationales, DXXIX, 58 : lettre de M. de Bournissac à TAssemblée nationale (3 janvier 1790) ; lettre imprimée de M. de La Roque.
(2) Idem, DXXIX, 57 : lettre de M. d'André (30 décembre).
(3) /d., 56 : billet du maréchal de Beauveau àDesmeuniers (30 décembre 1789).
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Il était assez illusoire pour le grand prévôt de continuer à se défendre lui-même par écrit. Il fallait que sa défense fût présentée et pour ainsi dire imposée à l'attention des députés par la parole d'un orateur. Bournissac correspondait, au moins depuis la fin de décembre 1789 (1), avec Tabbé Maury, comme avec son avocat tout naturellement désigné; mais cet avocat allait augmenter son impopularité et confondre sa cause avec celle de la contre-révolution.
En apparence, Tabbé Maury se présenta, le 23 janvier, devant l'Assemblée comme Torgane du Comité des rapports. Son mémoire visait, pour le combattre, le décret du 8 décembre, toujours privé de la sanction royale. II s'agissait d'amener l'Assemblée à se déjuger et à revenir sur un vote pour lequel elle avait déjà recueilli les remerciements de l'opinion populaire à Marseille.
Le but était malaisé à atteindre. Comme pour augmenter encore la difficulté, Tabbé Maury avait, la veille, injurié gravement une partie de la Constituante, et interpellé ceux de ses membres <( à qui la nature, » s'était-il écrié, « a » refusé tout autre courage que celui de la honte (2). » Lorsqu'il parut à la tribune, le 23, il y fut salué par les protestations et les cris les plus violents. La gauche le sommait de descendre à la barre pour y lire son rapport. Beaucoup de députés de la droite se levaient, et se répandaient avec emportement au milieu de la salle. Le tumulte dura une heure et demie , d'après le Courrier de Provence (3), un peu plus d'un quart d'heure, suivant le procèsverbal officiel (4). Il ne s'apaisa que lorsque le président eût donné lecture du décret de censure déjà rendu contre le trop fougueux abbé.
(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac à Tabbé Maury (22 décembre 1789).
(2) Archives parlementaires, t. XI, séance du 22 janvier 1790, p. 286.
(3) Courrier de Provence^ t. V, n* XGVII, p. 7.
(4) Archives parfemenUtres, t. XI, p. 297.
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Celui-ci avait soutenu cet orage avec une intrépidité à laquelle le journal de Mirabeau a rendu hommage (1). — L'Assemblée devenue plus calme, il put commencer sa lecture, qui ne se termina qu'à onze heures du soir (2).
Il y avait du Figaro dans ce flls du cordonnier de Valréas qui avait si lestement vaincu dans la bataille de la vie. L'abbé Maury étincelait d'esprit. Ce jour-là, il sut n'en pas mettre dans son rapport !
Ce rapport était sévère, substantiel, bourré de faits, appuyé sur de solides documents cités in extenso (3).
Le texte publié dans les Archives parlementaires ne le reproduit pas évidemment sous sa forme primitive ; car on y trouve de nombreux passages où Mirabeau est pris à partie pour des opinions et des jugements qu'il ne devait émettre que trois jours plus tard, c'est-à-dire le 26 janvier.
11 faut qiie l'auteur ait remanié son œuvre après coup pour en faire un plaidoyer plus complet et plus convaincant.
Ce remaniement lui fut d'autant plus aisé que la Constituante refusa à son rapport les honneurs de l'impression (4) et que le Moniteur ne l'inséra pas dans ses colonnes. Libre de le transformer, il y fît une large place à la réfutation du discours de son adversaire.
Sa défense, qui avait eu le désavantage de précéder l'attaque, laissa l'Assemblée indécise (5).
Le débat fut repris le mardi suivant 26 janvier. La réplique de Mirabeau était attendue avec une vive impatience (6) ; il ne l'avait finie qu'une heure avant de monter à la tribune , et s'en était occupé de toutes les forces de sa tête et de son âme, comprenant bien qu'il s'agissait de dé-
(1) Coutrier de Provence, ui êupra,
(2) Journal des débats et décrets^ n* 135, p. 3.
(3) Archives parlement aires , t. XI, pp. 297-315.
(4) Archives parlementaires ^ t. XI, p. 403
(5) Le Hodey do Saultchcvreuil, Journal des Etats généraux, t. VIII, séance du 23 janvier 1790, p. 46.
v6) /d., ibid.y séance du 26 janvier 1790, p. 86.
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concerter la contre-révolution, d'affranchir à jamais la Provence ou de la laisser asservie pour toujours. « Cette af- » faire, » ajoutait-il, « était devenue son affaire (1). »
Il Ta traitée dans une œuvre complexe, qui renferme à la fois un résumé de l'histoire de Marseille depuis le 23 mars 1789 et un réquisitoire d*ensembie contre le grand prévôt.
Le mérite de la partie historique revient à Pellenc ; Mirabeau n'a pas hésité à le lui attribuer (2). Il s'était réservé pour le réquisitoire auquel il a imprimé une singulière vigueur.
Les aveux échappés à M. de Bournissac, qui trahissent ses sentiments intimes, peu favorables à la Révolution et sa partialité pour l'aristocratie, les erreurs d'interprétation dans lesquelles il a persisté , malgré les avertissements de l'Assemblée, les arrestations qu'il a ordonnées dans les derniers temps, les souffrances d'une longue captivité qu'il a infligées à de nombreux prévenus, fournissent à son accusateur des armes que celui-ci manie avec une dialectique pleine de passion et d'habileté.
Il sollicite ou contraint les faits à déposer en faveur de ses clients, substitue adroitement la pénombre à la lumière, lorsqu'une clarté trop vive pourrait nuire à sa cause (3), prête aux rigueurs de M. de Bournissac des mo-
(1) Do Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, p. 4ô7.
(2) Archives municipales do Marseille, registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790, p. 45 : lettre de M. Blanc, du 10 mars : « M. de Mirabeau, chez qui nous dînâmes hior, nous avoua que toutes les • notions locales de son discours lui ont été par lui tracées (Pellenc). Nous » croirions important , pour la municipalité , qu'elle eût l'occasion de fixer p M. Pellenc auprès d'elle. » On sait qu'en avril 1790, la municipalité lui donna la succession du dernier archivairey Louis -Charles Thlors, grandpère de Tillustre homme d'Etat. — O. Teissier, Biographie de M, Louiê~ Charles T hier s,
(3) n dit, par exemple, qu'à la Tourctte, un citoyen a été percé de trois balles, mais ne fait pas observer que ce malheureux était dans les rangs de la garde nationale (a).
(a) Arehivet parlementaire»^ t. XI» p. 386.