M. DE BODRNISSAC ET LA JUSTICE PRËVOTALE A MARSEILLE. 1B
tement la discussion. Elle fut renvoyée au mardi, 9 mars, dans la soirée. On pouvait s'attendre à ce qu'elle serait bruyante et tumultueuse. L'abbé Maury essaya de justifier son rapport du 23 janvier, excita des murmures, fut même interrompu. Le président, — c'était l'abbé de Montesquiou, — fit observer que l'orateur avait le droit de donner des raisons tant bonnes que mauvaises, sans qu'il fût pour cela permis de l'interrompre. L'observation ou plutôt les termes dans lesquels elle était présentée blessèrent la droite. Un de ses membres les plus fougueux demanda que le président fût rappelé à l'ordre. Cette motion n'eut d'ailleurs pas de suite; et l'incident clos, l'abbé Maury continua son discours , mais abandonna l'apologie de son rapport pour attaquer celui que Mirabeau avait lu, le 26 janvier, et revint sur les témoignages de l'avocat Etienne Seytres, auquel son adversaire avait accordé peut-être trop de confiance. Il cita l'arrêt que le lieutenant criminel de Marseille avait prononcé contre cet avocat, et que Bournissac avait communiqué au maréchal de Beauvau. Seulement , il ne le cita pas avec exactitude , et eut le tort de l'attribuer au Parlement d'Aix. Le député marseillais Castellanet lui reprocha même d'avoir commis une erreur plus grave et confondu l'avocat Seytres dont Mirabeau avait invoqué le témoignage avec un homonyme (1).
Il nous parait peu vraisemblable que l'abbé Maury et surtout M. de Bournissac dont émanait ce renseignement, se soient rendus coupables d'une semblable confusion. La sentence flétrissante, que l'on peut lire dans les papiers du Comité des rapports (2), donne à l'avocat qu'elle frappe le même nom et le même prénom qu'à celui dont plusieurs prévenus du grand prévôt ont réclamé l'assistance (3).
Mirabeau ne sembla pas rassuré par la riposte de
(t) Archives parlementaires, t. XII, p. 101.
(2) Archives nationales, DXXIX, 57.
(3) Id., DXXIX, 58 : pièces du procès de Brémond -Julien.
M. Castellanet. Vivement atteint par le coup droit de Maury, il lui riposta avec une vivacité qui était plutôt de la colère. Il le somma de dire qui lui avait fourni ce fait, quel était le dénonciateur.
« Les juges de Marseille, » répliqua l'abbé Maury, « m'ont fait passer ces pièces. »
« Quels sont ces juges? » reprit Mirabeau. « Comment » ces pièces sont-elles au procès ? Où est la lettre d'en- » voi? Je demande une réponse catégorique. Si vous ne » répondez , je vous interpelle {sic) d'un faux. »
Cette sommation menaçante n'intimida pas Tabbé Maury ; il se contenta de l'éluder par un mot d'esprit et revint à son sujet. A travers quelques développements qui reproduisaient ou complétaient pour la défense de Bournissac ceux de son grand rapport , il arriva au discours de M. Brevet de Beaujour et se prit à le saper. M. Brevet de Beaujour s'était appuyé sur la dénonciation de la municipalité marseillaise. L'abbé Maury s'efforça d'atténuer l'autorité de cette municipalité. Il dénonça le nombre relativement peu considérable d'électeurs qui lui avaient conâé son mandat.
Sa hardiesse grandissait à chaque phrase, à chaque mot. Il mettait le feu aux poudres , sans s'inquiéter des explosions de colère qu'il provoquait. Au besoin , il prêtait au grand prévôt plus de courage que celui-ci n'en avait eu réellement (1).
Sa conclusion fut un de ces audacieux paradoxes qui, devant un public français , ont bien des chances de réussir. Lui aussi demanda le renvoi de M. de Bournissac au Ch&telet ; mais avec cet amendement que tous ceux qu'avaient atteints les décrets du grand prévôt comparaîtraient en
(1) C'est ainsi qu*il dit : « Malgré ces menaces et ces défenses, M. de Bour- » nissac a courageusement fait afficher la défense à tous corps, commu* » nautés ou association quelconque, de s'immiscer dans la connaissance des » matières qui sont exclusivement réservées à son tribunal. » On sait que, par prudence, Bournissac retira cette ordonnance, alors qu'elle n*était encore qu*à l'impression.
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môme temps devant ce tribunal : « C'est là, » s'écria Tabbé Maury, « qu'en présence de ses ennemis, il sera entendu » devant des juges à qui vous avez accordé votre con- » fiance. Ils oseront sans doute être justes, et M. de Bour- » nissac sera vengé (1). »
 ces mots, toute la droite applaudit des pieds et des mains ; l'orateur est embrassé par deux ou trois de ses amis (2). Son triomphe est complet.
Mirabeau comprend le coup de maître que Tabbé Maury vient de porter aux patriotes. Sa pénétrante sagacité enchaîne l'élan de sa riposte et en affaiblit la vigueur. Placé entre son irritation contre le prévôt et la conviction où il est que le déférer au Châtelet serait une sottise, il se sent gêné : aussi est-il plus violent que fort, plus amer que spirituel. Il injurie l'abbé Maury plutôt qu'il ne le réfute , provoque des protestations et n'enlève pas d'applaudissements.
La discussion n'est pas terminée ; elle est ajournée au jeudi soir 11 mars (3).
Les députés extraordinaires de la municipalité marseillaise ont assisté à la séance. Ils en sortent à demi anxieux. « Nous croyons, » écrivent-ils à leurs collègues, « pouvoir » vous faire espérer que les conclusions du comité des » rapports seront décrétées. » Leur ton n'est pas très aflBrmatif. Ils analysent d'une manière un peu fantaisiste le discours de Mirabeau, mais n'ajoutent pas un mot d'éloge ; leur emportement contre la scélératesse de Y infernal abbé semble l'aveu de l'impression profonde que cet orateur a produite dans l'Assemblée. Ils avaient demandé eux-mêmes à parler à la barre ; mais un faux bruit leur a annoncé la présence du prévôt à Paris ; ils ont craint qu'il ne prétendît être entendu contradictoirement, et ne retardât ainsi la
(1) Archives parlementaires y t. XII, p. 101-103.
(^) Journal des débats et décrets, n* 200, p. 3 : a Toute T Assemblée a rendu justice aux talents oratoires de l'abbé Maury. » (3) Archives parlementaires ^ t. XII, p. 103.
clôture du débat ; ils ont retiré leur demande ; ils le regrettent, et ce regret est significatif (1).
Le 11, ils seront à leur poste , c'est-à-dire à la barre. La séance semble devoir être décisive ; l'Assemblée nationale est plus nombreuse qu'elle ne l'a été depuis longtemps ; tous les partis sont sur pied de guerre.
L'affaire de la juridiction prevôtale de Marseille a, ce jour-là , atteint toutes les proportions d'un conflit entre la révolution et la contre-révolution. Les délégués de la municipalité de cette ville ont contre eux les nobles et les prêtres ; mais les chefs des patriotes les protègent, les festoient. Bailly leur a fait le meilleur accueil ; ils ont dîné chez Lafayette et Mirabeau (2). Ils s'aideront eux-mêmes, s'il le faut, mais on les aidera surtout.
M. Faydel, député du Quercy, ouvre la discussion par un discours sage , serré et logique ; il montre que les griefs imputés à M. de Bournissac ne sont pas des crimes de lèse-nation et ne sauraient justifier son renvoi devant le Châtelet. A peine a-t-il cessé de parler qu'un député du tiers état du bailliage d'Etampes, Laborde de Méréville, propose à l'Assemblée de ne pas se séparer avant d'avoir prononcé sur TafiFaire du prévôt de Marseille. La discussion générale est fermée ; on lit le projet de décret du comité. L'abbé Maury reproduit ses conclusions de l'avan t- veille , les précise et les rend plus agressives. Il veut traduire
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Blanc , député de la commune de Marseille, du 10 mars 1790, pp. 43 et 44. — Cette lettre renferme une analyse des discours prononcés dans cette séance surtout de ceux de Mirabeau et do Tabbé Maury. H y a, entre cotte analyse et le procès-verbal officiel, des difTcronces qu'on peut expliquer de deux manières : ou bien le délégué de Marseille confond ce qu'il a lu dans les comptes rendus des séances du 26 et du 30 janvier, et ce qu'il a entendu lui-même, le 9 mars, ou bien les orateurs sont revenus eux-mêmes sur leurs discours antérieurs, et ces développements, qui n'avaient rien de nouveau, ont été omis par le procèsverbal officiel.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, comincdcé le 10 février 1790 : lettre do MM. Blanc et de Beausset, du 9 mars 1790, 1». Ul.