LE COMTE DE MIIIADEAU DEVANT LE PARLEMENT DAIX
galante compagnie de MM. de Vernégues et de Galiffet (1). M. de Galiffet, son chevalier, n'exerçait que trop d'influence sur sa conduite ; il lui donnait des exemples d'impolitesse insolente. Le 4 avril, il rencontra sur le Cours, dit le bailli, trois des premières dames de la province, sans doute M'"" de Vence et ses filles, qui se promenaient avec milord Péterborougli. M. de Galiffet les connaissait, mais comme elles étaient du parti de Mirabeau , il les regarda fixement et passa sans les saluer. Lord Péterborough était prêt à le charger. Mirabeau arrêta l'impétuosité britannique de son ami, disant qu'il était, pour le présent, le capitaine des gardes de cet homme. Il le réservait pour la vengeance qu'il comptait tirer de lui l'épée à la main (2) !
Le même jour, d'accord avec son oncle, il fit proposer à ses adversaires, par l'avocat Gassier, de remettre tout le litige à l'arbitrage de quatre gentilshommes ou de quatre magistrats. Gassier perdit son temps et sa peine.
Le lendemain 5 avril, à midi, M"* de Mirabeau envoya son mémoire au bailli comme une sommation suprême. A trois heures du soir, elle le fit redemander. Le bailli le renvoya sans aucune réponse. Que pouvait-il dire? Déjà le mémoire était publié ; plus de la moitié de la ville l'avait vu. Il fut répandu à profusion (3). M'"^ de Mirabeau en fit remettre un exemplaire au café des nobles et un autre à celui des bourgeois, pour y distraire les oisifs (4).
M"" de Vence ne vit dans les lettres du marquis qu'un
(1) Fragments des mémoires du comte Portalis (Séances et travaux de l'Académ.ie des sciences m.orales et politiques, t. XLVIII, p. 368).
(2) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 6 avril 1783, p. 5G8.
(3) Le 5 avril. Dans sa lettre du G avril 1783 au marquis {Correspondance générale, t. X, p. 566), le bailli dit que son neveu et lui ont proposé des arbitres avant hier, c'est-à-dire le 4 ; il écrit à M""» du Saillant, 18 avril, que cette proposition eut lieu à la veille de l'apparition du mémoire. — Requête de la dame Marie-Emilie de Covet de Marignane, comtesse de Mirabeau, de cette ville, pp. 25 et "26. — Observations sur un libelle diffamatoire, pp. 8 et 9. /
(4) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 6 avril 1783, p. 368.
CM8 MIHAHRAU KT LA IMIOVKN'CE.
pur et iii.si};;niliant havard.'i^'o (1). Le mémoire, qui les livrait au public, n'en était i»as mciins dangereux et perfide; — il lit un liruit ellVoyable jusfju'à Paris. Chacun voulait en avoir un exem[)laire. l'eu de jours après sa publication, on dut le réimprimer.
La vieille loyauté du bailli était profondément indi^^née. 11 appelait ce mémoire atroce et calomnieux. « Je ne saurais ni ne voudrais empêcher ton fils de pousser les choses aussi loin qu'elles voudraient aller, » écrivait-il à son frère. Il lui demandait une procuration pour porter plainte de cet odieux abus de confiance. « Ceci, » ajoutait-il, « devient une atl'aire de famille (2). »
Le marquis était ou voulait paraître beaucoup moins ému que son frère. — Plus tard, le 9 juin, il devait avouer à son ami, l'économiste italien Longo, que l'idée de cet éclat (3) attentatoire l'avait fait pâlir pour la première fois de sa vie; mais les lettres qu'il adressa à son frère, lors de la publication du mémoire, ne laissèrent rien paraître de ce trouble un peu théâtral.
On se rappelle son attitude mêlée d'indécision et de répugnance pendant les préliminaires du procès. Il avait essayé de ramener sa helle-fille d'abord par une lettre badine, qui lui déplût (4), puis par d'éloquentes et nobles exhortations paternelles, qui ne la touchèrent pas (5). Le
(1) Papiers Minto : lettres de M°" de Vence au comte de Mirabeau, avril 1783.
(î) Correspondance, générale, t. X : le bailli au marquis, G avril, p. 567.
(3) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 395.
(4) Correspondance générale, t. X : le marquis à sa belle-fille (copie), 10 janvier 1783, p. 455. Cette lettre a été publiée presque simultanément parmi les pièces justificatives de la Requête du comle de Mirabeau à Nosseigneurs du parlement, signifiée le 3 avril (pp. '^5 et 26) et dans le Mémoire à consulter pour M°" de Mirabeau par Portails (pp. 66-74). — Nous ne saurions partager l'admiration que cette lettre inspire à M. Charles Furby {Les plaidoyers de Mirabeau dfvant la sénéchaussée d'Aix et le parlement de Provence, p. 16 et suiv.). Elle ne fut ni goûtée par M°" de Mirabeau, ni approuvée par les amis du marquis à Paris (a).
(5) Requête du comte de Mirabeau, pp. 26-31. — Mémoire à consulter, etc. : M°" de Mirabeau à son beau-pére, pp. 74-79.
(o) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 27 janvier 1783, p. 470.