LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT DAIX
présence, de le laisser à Mirabeau et de partir lui-même pour Malte (1). Ce neveu était, à son avis, un inconvénient pour tout ce qui lui appartenait (2), un homme à étouffer (3). Le bailli assurait que les dettes, les boutades, les duretés de ce monsieur lui avaient aliéné les habitants des terres de sa famille (4).
L'excellent oncle se trompait sur les sentiments qu'il prétait à ses vassaux et sur ceux dont il était lui-môme animé.
Il avait juré de ne pas recevoir le neveu ou l'enfant prodigue avec beaucoup d'aménité (5) ; il fit ce qu'il put pour se tenir parole (6) et y réussit beaucoup moins qu'il ne veut le dire (7), un peu par sa faute et plus encore par celle des habitants du pays. Ces braves gens étaient, comme les Provençaux en général, attachés à la race des Mirabeau (8). Ils ne se faisaient pas à la pensée de la voir finir. Lorsque le frêle héritier de cette famille, le petit Victor, était à Manosque, chez sa nourrice, séparé de son père et de sa mère, aubergistes, charretiers, cordonniers, bonnes femmes, tous en un mot, dans cette petite ville, parlaient de lui comme de leur enfant. « Ah! moussu, » disaient-ils un jour au bailli, « venés veïre nouestre » pichoun.... Ah ben, comme avés trouva lou pichoun ? es ben » brave ! (9) »
(1) Lettres du bailli : le bailli à M™' du Saillant, 31 août 1782.
(2) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 1" août 1782, p. 378.
(3) Id., ibid. : le bailli au marquis, 27 mai 1782, p. 293.
(4) Id., ibid. : le bailli au marquis, 7 septembre 1782, p. 367. {b) Idem, t. X : le bailli au marquis, 24 juillet 1782, p. 342,
(6) Lettres du bailli : le bailli à M™» du Saillant, 22 octobre 1782 : « Je lo » reçus sans trop de chaleur ni trop de repoussant, à dire vrai. » — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 octobre 1782, p. 395 : « 11 avait, je crois, un peu peur : je l'ai rassuré par ma réception ni froide » ni chaude. »
(7) Mémoires de Mirabeau, t. III, pp. 311-12.
(8) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 6 août 1781, p. 58 : « On serait fâché de voir finir la race. »
(9) Idem, t. VII : le bailli au marquis, 15 juillet 1776, p. 219,
172 mihaiikai; et la puovf.nck.
S'ils avaient cnlouri^ cet enfant d'iino affection vraiment louchante, ils aimaient son père et le trouvaient lui aussi bien hravr dans le sens large et populaire du mot (1).
\assaux, paysans et voisins le saluèrent par les manifestations d'une sincère allégresse. Aux abords de Mirabeau, les harangues alternèrent avec les salves de mousqueterie. Des feux de joie brillaient de toutes ])arts. Les créanciers du comte ne se montrèrent pas les moins empressés à fêter son retour (5).
u Tu aurais dû, je crois, » écrivit le marquis à son frère, « em[)ècher cette festivité villageoise (3) ». Le bailli, (lui l'avait permise, et môme quelque peu secondée, dut la regretter de moins en moins.
Il revint bientôt de ses préventions malveillantes contre Mirabeau. Celui-ci avait matériellement grandi dans sa prison (4). Après l'avoir tâté et épluché, son oncle le trouva fort assagi (5). De lettre en lettre, le bailli témoignait son contentement d'une manière plus vive et plus prononcée. Gagné et séduit, il renonçait à la neutralité indifférente dans laquelle il avait semblé vouloir se renfermer (6) pour donner à son neveu de sévères conseils (7) et lui prêter ensuite un efficace et chaleureux secours.
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 16 novembre 1) \1S1, p. 410 : « Quant aux paysans, ici ils l'aiment beaucoup. »
(2) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 8 novembre 1782, p. 412; Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 312.
(3) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 3 novembre 1782, p. 392,
(4) Lettres du bailli : le bailli à M"' du Saillant, 1" janvier 1781 : « Jo ne » suis pas très étonné de ce que vous me mandez qu'il a grandi, parce que » je suis assuré que cela m'est arrivé de même, et que de 28 à 30 ans, j'ai » grandi de quelques lignes. »
(5) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 octobre, 6, 23 et 30 novembre 1782, pp. 395, 399, 402, 412, 421. — Lettres du bailli : le bailli à M°" du Saillant, 3 janvier 1783.
(6) Lettres du bailli : le bailli à M"' du Saillant, 3 septembre 1782 : a Je » ne me mêlerai ni de prés ni de loin de le rapatrier avec sa femme. » — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 août 1782 : « Je ne » lui donnerai pas de conseil sur la manière de rattraper sa femme. »
(7) Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 22 octobre 1782 : « Si, en » effet, il (le comte) désire cette réunion, il doit se contenir de manière
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aLX. 17.')
Mirabeau venait continuer l'œuvre de réparation et de réhabilitation morale qu'il avait commencée depuis sa sortie de prison. Il avait rompu avec M'"® de Monnier, et venait redemander sa femme (1), « bien moins pour la ravoir que pour faire tomber par son acquiescement ou par une discussion judiciaire, les calomnies intéressées, propagées par les collatéraux de la comtesse (2). »
Il y avait là pour lui une question d'honneur au premier plan; et au second, une question d'argent. « Il sent fort bien », écrivait le marquis, « que de là dépend toute sa fortune (3). » Mirabeau allait bientôt avouer qu'il n'aurait jamais soutenu ce procès, s'il eût été en son pouvoir de réaliser la plus petite partie de ce qu'il devait avoir un jour (4).
En arrivant en Provence, il fut accueilli par une étrange rumeur. A la nouvelle de son retour, le premier mouvement de la comtesse aurait été de venir le rejoindre : de là une scène violente entre M. de Marignane et sa fille. M. de Marignane serait allé jusqu'à dire devant ses gens, à M"^ de Mirabeau, qu'il la désavouerait, si elle partait (5).
Mirabeau était trop sagace et trop bien informé pour ajouter beaucoup de foi à ce bruit qu'il ne dédaignait d'ailleurs pas de répéter. Il connaissait trop à fond M"^ de Mirabeau pour la croire capable d'un pareil élan. Toute la profondeur de sa dissimulation et l'amertume de quelquesuns de ses propos contre d'indignes collatéraux et contre la femme qui avait usurpé au foyer de son père la place
» qu'il ne paroisse pas y mettre une chaleur d'homme à fougue... Je l'ai » prévenu en lui disant de plus que s'il voulait mettre de l'emphase, il ne » réussirait pas. »
(1) Correspondsince générale, t. X : le marquis au bailli, 25 mars 1782,
(2) Lettre de Mirabeau à Hugues EUiot, 24 août 1783, apud A memoir of the right honourable Hugh Elliot , by the countess of Minto , Appendice, pp. 423-4.
(3) Correspondance générale : le marquis au bailli, 8 février 1782, p. 218.
(4) Lettre de Mirabeau à Hugues Elliot, p. 424, apud A memoir of the right honourable Hugh Elliot, by the countess of Minto.
(5) Vitry, Lettres inédiles de Mirabeau, p. 239.
174 miuaiif.ah f.t i.a niovKNc.F..
(If M'"" (le Maiii^naiic [\\ iio sunisaiiMil jias pour lr(iin|t(M' son niai-i sur ses vrais seutiuieiils (pie lu bailli cléuu-lail lo plus souvoiit avec une égale sagacité (2). La vie qu'elle inenail, les inlluences qui s'exerçaient sur elle, ne pouvaient (pie lui (loniuT de réloigiiLMuoiil pour toute pensée Ue réunion avec le comte de Mirabeau. Ses paroles couime ses actes témoignaient de cet éloignement (3).
M. de Marignane, qui aimait sa fille comme un joujou, commi' un singe pour se divertir (4), l'avait forcée de reparaître au Tholonet, et d'y jouer la comédie « sur les cendres de son fils. » Elle s'évanouit à trois reprises (5). Son émotion vaincue, sa douleur surmontée, elle se laissa reprendre à l'enivrement des plaisirs et des succès mondains. Sa voix commen(;ait de se fatiguer (6), mais elle restait encore fort belle. La comtesse elle-même était d'une maigreur effrayante (7), et pouvait bien de loin en loin éprouver des sentiments d'ennui et de tristesse ; mais elle ne s'y arrêtait pas et s'appli(iuait à s'étourdir (8). Divinité adorée par une société déjeunes gens parasites (9), elle repoussait l'idée de renoncer aux bals, aux soupers, aux comédies pour se retirer dans la solitude d'un cbâteau antiquaille avec un mari qu'elle redoutait et un vieil oncle
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 août 1782, p. 3G3. — Lettres du bailli : le bailli à M"' du Saillant, 8 juillet 1782 et 2 juin 1783.
(2) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 29 octobre 1781, p. 137; le bailli au marquis, 6 novembre 1781, p. 153; le marquis au bailli, le 10 mars 1782, p. 242; le bailli au marquis, 26 avril 1782, p. 271. — Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 279. — Lettres de Mirabeau : Mirabeau à M- du Saillant, 26 août 1782.
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 26 avril 1782, p. 271.
(4) /d., ibid. : le bailli au marquis, 29 janvier et 16 février 1783, pp. 482,
(5) Id., ibid. : le bailli au marquis, 4 février 1783, p. 492.
(6) id., ibid. : le bailli au marquis, 22 janvier 1782, p. 469.
(7) Id., ibid : le bailli au marquis, 10 août 1782, p. 350.
(8) Lettres du bailli : le bailli à M™* du Saillant, 6 février 1782.
(9) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 22 février 1783, p. 517. — Lettres du bailli : le bailli à M°" du Saillant, 15 septembre 1781.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. ITT)
misanthrope (1). M. de Marignane, dont l'égoïsme épicurien (2) craignait par dessus tout la nécessité de penser à autre chose qu'à son plaisir, et des collatéraux avides de se partager une fortune de douze à quinze cent mille livres (3) s'efforçaient à l'envi de retenir cette héritière dans un tourbillon de fêtes et de lui représenter son mari sous un jour effrayant et odieux.
Nonchalante , paresseuse , peu capable de réagir contre les suggestions du dehors , de penser et de vouloir par elle-même, elle affectait, depuis la rentrée de Mirabeau dans la maison paternelle, de manquer aux plus simples devoirs de bienséance envers son beau-père. Le 18 mai 1781, le Parlement de Paris avait ruiné l'Ami des hommes, en donnant gain de cause à sa femme qui plaidait pour une séparation de corps et de biens (4). Sa belle-fille ne lui envoya pas le moindre compliment de condoléance (5). Au jour de l'an, elle ne lui adressa pas ses vœux. Un baril d'huile d'Aix les accompagnait d'ordinaire ; c'était une étrenne fort appréciée des enfants du marquis , grands mangeurs de salade; elle fit également défaut (6). La comtesse n'appelait plus son beau-père que Monsieur. Cesser d'être sa fille, c'était repousser son fils comme mari. Le comte lui adressait en vain de Pontarlier de singuliers mémoires avec l'assurance de son tendre et inviolable attachement. Elle y restait insensible, reprenant l'idée d'une séparation judiciaire et consultait les hommes de loi sur les moyens de la faire prononcer (7). Tout au moins se préoc-
(1) Corresp. générale, t. X : le bailli au marquis, 16 novembre 1782, p. 410.
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, l" décembre 1781 , p. 184 : « Son père, » homme d'honneur du siècle, qui n'a non plus de sensibilité qu'un morceau » de marbre. »
(3) Id., ibid. : opinion de M. du Saillant sur le procès, rapportée par le marquis de Mirabeau, lettre au bailli, 14 décembre 1782, p. 432.
(4) L. de Loménie, Les Mirabeau, t. II, p. 636.
(5) Corresp. yen., t. X : le marquis au bailli, 22 novembre 1782, p. 405 : « Je » lui ai ouvert les bras dans tous les temps, et finalement elle ne m'a pas ho- » noré d'une réponse, pas fait un compliment quand j'ai perdu mon procès. »
(6) Id., ibid. : le marquis au bailli, 18 janvier 1782, p. 204.
(7) Id., ibid. ; le bailli au marquis, 3 novembre 1781, p. 151. — Lettre
I7r» MIllAlll-Ar r.T I,A l'MOVKNr.K.
{•iil)ail-elU'! do l'alteriialive où elle pourrail être placée de rejt)iiidre son mari on d'aller dans nn couvent. Le bailli croyait (jn'on l'avait rassurée h cet égard (1). De là sans doute le langage iiii'ciic lui tint vers le 15 juillet 178*2. Elle se répandit en plaintes et en récriminations sur les mauvais traitements du comte , sur la dilTamation dont elle préUMulait avoir été l'objet de sa j)art, revint sur une idée lihisieurs fois exprimée par elle : celle d'envoyer Mirabeau éprouver son courage en Amérique au service des insu7'gt's ("2). C'eût été une noble expiation des torts de sa jeunesse, et quelles grandes leçons l'Amérique anglaise, déjà vieillie dans les traditions de la liberté et naissant à l'indépendance, n'aurait-elle pas donné au futur leader de la Révolution française ! Du fond de son cachot de Vincennes, Mirabeau avait devancé ce désir de sa femme; mais son vœu avait été durement rejeté par son père et par son oncle (3). Depuis sa sortie de prison , il était resté trop assujetti à l'autorité du marquis et trop dénué de ressources pour songer à un passage qui n'avait pas coûté moins de deux cent mille livres à La Fayette (4). Le marquis savait bien les motifs qui avaient retenu et retenaient son fils; et dans les caprices passionnés de son injustice, il ne craignait pas de jeter d'odieux soupçons sur un courage
M autographe du comte de Mirabeau (Pontarlier, 23 février 1782) coinmuni- » quée par M. de Bresc.
(1) /(i., ibid. : le bailli au marquis, !•' juillet 1782, p. 322 : « Je sais qu'elle » a consulté ou que l'on a consulté pour elle , si l'on pourrait la forcer à » rejoindre son mari ou à aller dans un couvent; je crois qu'on l'a assurée » que non. »
('2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 16 juillet 1782, p. 336.
(3) Lettres du bailli : le bailli au comte de Mirabeau, 21 mars 1780 : « Je » me contenterai de vous demander si vous croyez qu'on doive être pressé » de vous mettre à portée d'aller exercer vos fureurs dans le Nouveau- » Monde où votre nom vous a précédé. » Le bailli seul répond à son neveu, mais ses lettres sont concertées avec son frère. — Voir Mémoires de Mirabeau, t. II, p. 365.
(4) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 26 juin 1781, p. 10. 0 De dire qu'il faut qu'il aille en Amérique, c'est l'envoyer perdre... Voit-on » beaucoup d'ofiBciors qui y aient fait parler d'eux , si ce n'est M. de » La Fayette ; il lui en a coûté 200,000 livres, et celui-ci n'a rien. »
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 177
qui ne demandait qu'à s'exercer (1). Le bailli lui-même n'entendit pas sans déplaisir sa nièce insister sur ce voyage qu'il n'approuvait pas. Il rompit l'entretien. La comtesse l'avait moins choqué en louant sa propre conduite , dans laquelle elle ne trouvait , disait-elle , rien à se reprocher (2).
Elle et son père se tenaient sur la défensive en attendant de passer à l'attaque. Ils prenaient de solides positions. M. de Marignane accaparait tous les principaux avocats d'Aix pour priver ses adversaires de leur assistance (3). La lutte, ouverte et déclarée, ne paraissait pas moins inévitable à Mirabeau qu'à la comtesse ; il en avait besoin et était résolu à l'engager (4).
Néanmoins , il tint à mettre les formes de son côté , et se conduisit avec autant de modération que de convenance.
Laissant son oncle annoncer, le soir même du 20 octobre, son arrivée à la comtesse, il lui écrivit, le 22, en termes pleins de respect pour son père et d'affection pour elle (5). Elle ne répondit pas; le 3 novembre, feignant d'être inquiet sur sa santé, il lui fit porter par un exprès
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 13 septembre 1782, p. 3G4 : « Quant à ce qui est daller aux grandes Indes, personne ne lui » croit assez de courage pour cela. »
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, IG juillet 1782, p. 336.
(3) Id., ibid. : le bailli au marquis, 26 décembre 1782 : « Marignane a pris tous les principaux avocats pour nous en priver, »
(4) Lettres écrites par un ancien magistrat, apud Mémoires de Mirabeau, t. III, pp. 366-7 : « Cet homme extraordinaire, dont j'entends raconter tous les » jours des choses si étranges et même si odieuses qu'il ne pouvait pas sans » inconvénient se dispenser de les faire éclaircir par un débat judiciaire. » Le marquis, devinant les intentions belliqueuses ou tout au moins processives de son fils, éclate en invectives grossières contre lui : « Il aura sa » femme et même son beau-pére, s'il le veut, aussi aisément que M. des » Dirons; mais le gueux ne le veut pas; il veut être batteleur {sic) de cam- » pagne et finir dans un cachot. » Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 31 octobre 1782, p. 392,
(5) Mémoire à consulter, etc., p. 60. D'après le mémoire, la date de l'arrivée à Mirabeau serait le 19 octobre. Le bailli, dans deux lettres écrites à cette époque, la fixe catégoriquement au 20.
178 mihaheau f.t la imuivence.
une seconde Icllrc plus précise que la i)rcmièro. Mirabeau exprimait à sa femme son désir de renouer leur vie à deux. « Je senlirais bien peu ce que vous valez, Madame, » disait-il, « si j'oubliais que vous m'êtes unie jiar des liens indissolubles, et j'ignore (juel sentiment secret me persuade que vous ne me saurez pas mauvais gré de ne pas l'oublier. J'avoue donc, et même je m'en fais gloire, que vous êtes, à mes yeux, la propriété la plus précieuse et même la seule qui puisse désormais embellir ma vie, empoisonnée [)ar tant d'erreurs et de revers (1). » La réponse de M"" de Mirabeau fut froide, sèche, et se termina par une menace. « Mon bonheur, » écrivait-elle, « consiste à vivre auprès de mon père. Je me flatte que vous ne chci'cherez pas à le troubler en me forçant à défendre ma liberté par les lois (?). »
Evidemment , si M'"® de Mirabeau avait tenu la plume , c'était un légiste qui avait dicté (3).
Cette belle épitre indigna M"* de Bardonenche, la fille de M'"" de Vence; elle n'y vit que la lactique adoptée par les conseils de M. de Marignane, de pousser à bout Mirabeau (4).
Mirabeau redoubla d'empire sur lui-même; il écrivit à la comtesse une troisième lettre plus pathétique , plus ferme, plus vraie que les deux précédentes ; il y faisait entendre le langage de Thonneur, de la conscience et du devoir. « Certainement, » disait-il, « je ne veux pas d'une femme malgré elle; mais certainement aussi je me dois de ne pas laisser tomber ma maison pour laisser à ma femme le plaisir d'être la virtuose d'une troupe de comédie. — Je
(1) Observations pour le comte de Mirabeau, pp. 40-1.
(2) Idem, pp. 42-3. — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 8 novembre 1782, pp. 399-400.
(3) Correspondance généraie, t. X : le marquis au bailli, p. 433 : « Quant » à la lettre de ma belle-fille, elle était visiblement dictée et écrite d'un 1) caractère si gros et si lisible, qu'on la voyait copiée. »
(4) Papiers Minto : lettre de M""' de Bardonenche à Mirabeau, du 12 novembre 1782.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 179
VOUS aime trop, » conlinuait-il, « pour croire que de petites considérations de société puissent balancer dans votre cœur tous vos devoirs ; vous m'estimez assez pour croire que je ne suis pas venu en Provence pour m'y abreuver d'humiliations, et que je ne reculerai pas, puisque j'ai tant fait que vous réclamer (i). »
C'était un langage noble, loyal et viril. — Mirabeau était-il également sincère lorsqu'il disait : « Pauvre Emilie!... Je t'aime!... » Il pouvait bien lui rester au fond de l'âme un peu d'affection, ou, comme il l'avait dit lui-même, d'amitié conjugale pour la comtesse ; mais ce sentiment était singulièrement affaibli par des souvenirs douloureux et des réflexions amères. « Il est difficile , » avouait-il à M"*® du Saillant, « qu'une telle femme me tienne vivement au cœur, surtout quand elle est assez faible pour suivre contre inoi d'une manière même outrageante la direction de collatéraux qu'elle abhorre (2). »
A quelques jours de distance, M™^ du Saillant recevait les confidences de son frère et de sa belle-sœur. Celles de M™* de Mirabeau, aigres et violentes, étaient autant de menaces et de récriminations. « Nous sommes, » écrivait-elle, « très résolus de soutenir le procès en séparation, si M. de Mirabeau nous attaque ; papa n'épargnera ni sa fortune ni aucun moyen pour me soustraire à un homme si peu maître de lui. Je suis bien persuadée que mon beau-père ne le soutiendra pas dans les démarches qu'il prétend faire contre moi. Mon père et moi avons sa parole d'honneur, môme de m'en garantir (3). »
Ces mots renfermaient une allusion à une promesse formelle, par laquelle le marquis s'était lié envers M. de Marignane dans une lettre datée du 10 décembre 1780. — Après lui avoir annoncé la demi-liberté qu'il allait rendre
(1) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. IIL p. 4G4-465.
(2) Id., ibid., t. III, p. 4C(;.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"* du Saillant, 15 novembre 17S2.
180 MIHADEAU KT LA PnOVENCK.
à son lils, il ajoiilail : « Je vous doniu! ma parole, Monsieur, que de mon aveu, il u'apiirocliera jamais de Madame votre lille, que vous ne l'ayez ordonné ou permis. Je puis vous promellre même de rempôcher, puisque, selon le pouvoir (pii m'a élu confié, il uv, doit aller qu'aux lieux où je l'enverrai (1). »
Dans la môme année, le '28 mai, le 10 juillet, le 3 et le 7 octobre, le 10 décembre, le comte de Mirabeau avait chargé ses prières et ses remerciements immodérés à sa femme et à M. de Marignane des plus solennelles protestations de déférence et de soumission. « Ce sera vous, ce sera lui, » écrivait-il à la comtesse, « qui marquerez la distance où je dois être (2). » « Sans doute, » avouait-il à son beau-père, « je souhaiterais de me rapprocher d'elle et de vous ; mais vous ne le voulez ni l'un, ni l'autre, et je ne le demande pas aujourd'hui (3)... Ce sera par vos ordres que je réglerai mon séjour, si je deviens libre... Ma juste soumission ne me permettra pas un pas qui ne soit de votre aveu. Recevez ma parole de gentilhomme et de fils de me conformer à toutes les intentions que vous daignerez me manifester (4). » Le 13 décembre, après avoir franchi le seuil de sa prison pour entrer dans une liberté provisoire et conditionnelle, il suppliait le père de la comtesse de croire « qu'il mettrait autant de joie à mériter désormais ses bontés qu'il avait eu le malheur de mettre de suite à les perdre. » « Je ne me permettrai jamais, » ajoutait-il , « de vous demander et à tout ce qui vous appartient, que ce que vous jugerez à propos de m'accorder vous-même (5). »
(1) Mémoire à consulter, etc. : lettre du marquis de Mirabeau à M. de MarigDane, p. 41.
(2) Idem : le comte à la comtesse de Mirabeau, 28 mai 1780, p. 45.
(3) Idem : le comte au marquis de Marignane, même jour, pp. 46-7.
(4) Idem : le comte de Mirabeau à M. de Marignane, 3 octobre 1780, pp. 49-50.
(5) Idem : le comte de Mirabeau à M. de Marignane, 13 décembre 1780, p. 52.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 181
Mirabeau ne se sentait pas gêné par ces engagements d'honneur. — Subordonnés, dans sa pensée, à la condition que M. de Marignane ne répudierait pas sa qualité de beaupère et sa fille celle d'épouse , ils étaient atfaiblis proportionnellement au peu d'intérêt que l'un et l'autre avaient pris à la délivrance de leur gendre et mari. — Mirabeau les considérait comme périmés avec la période d'épreuves et de demi-liberté dont il prétendait être sorti. Les termes mêmes de ses engagements impliquaient la ferme résolution du comte de ne pas renoncer à ses droits de mari ou n'étaient que de simples formules de compliments respectueux. « De bonne foi. » demandait Mirabeau, « la séparation de deux époux peut-elle être matière à parole d'honneur et de gentilhomme (1)? »
Cette interprétation avait le tort d'être trop subtile et parfois cette subtilité semblait toucher à la restriction mentale. Le marquis regardait toutes les démarches que son fils avait faites depuis son arrivée comme autant de manquements à la foi jurée (2). Lui-même en prenait assez à son aise avec ses propres engagements.
Ni M. de Marignane, ni M™'' de Mirabeau n'avaient répondu à sa lettre du 10 décembre. Il se félicitait de leur impolitesse, parce que, disait-il, « parole non acceptée est parole non donnée (3) ; » mais, à l'honneur de sa conscience, il trouvait à cet argument un certain air normand qui ne lui allait pas. Pouvait-il invoquer avec plus de sécurité morale le fait que sa belle-fille et M. de Marignane, en se désintéressant de l'œuvre de réhabilitation qu'il tentait sur son fils, lui en avaient abandonné l'entière direction? Le raisonnement était peut-être plus spécieux que solide. Le marquis faisait encore observer qu'il n'avait pas envoyé son fils chez M. de Marignane, mais chez son frère le
(1) Observations sur un libelle diffamatoire, pp. 83-6.
(2) Corresp. générale, t. X : le marquis au bailli, 19 avril 1783, p. 576.
(3) Id., ibid. : le marquis au bailli, 1" mars 1782, p. 233; le 26 novembre 1782, p. 411.
18? MIHAlŒAi; 1:T la l'HOVENCK.
hîiilli (1). L;\ lettre seule de l;i promesse n'élail pas violée.
D'ailleurs, le uiarcjuis ne s'incjuiétait pas d'en assurer rexécution lidùle, lorsqu'il ordonnait au comte de ne point bouger de Miralieau avant l'entier règlement de ses dettes et sa réconciliation avec la comtesse C?). Un enchevêtrement bizarre d'erreurs, de préventions et de préjugés avait inspiré cet ordre.
Si le marquis croyait l'ex-prisonnier de Vincennes corrigé de ses vices et revenu de ses écarts (3), s'il admirait son activité et son esprit (4), la force et la vigueur logiques de SOS raisonnements (5), s'il l'appelait un foudre de travail et d'eûrpédilions et remerciait Dieu de lui avoir rendu un fds et un successeur (6), il n'hésitait pas néanmoins à déclarer qu'en dépit de toutes ses qualités supérieures, cet homme de trente-trois ans avait un immense besoin d'être gouverné (7). C'était, à l'entendre, un enfant poltron et perroquet, pie et geai tout ensemble, un mannequin vêtu (8), un va comme je te pousse (9). A moins d'un grand changement, il ne saurait avoir une tête, une âme, une passion, un caractère (10). Son père ne comptait pas le voir majeur et semblait encore moins disposé à souffrir qu'il le devînt (il). Avec une sécurité doctorale, le marquis pronostiquait que toute sphère étroite suffisait à ce grand enfant ; une sphère étendue l'écervellerait (12).
(1) Correxp, générale, t. X : le marquis au bailli, le 6 décembre 1782, p. 417.
(2) M., ibid. : le marquis au bailli , 25 mars 1782, p. 246.
(.?) Id., ibid. : le marquis au bailli, 16 novembre 1781, p. 161.
(4) Id., ibid. : le marquis au bailli, 3 février 1782, p. 213.
(5) Id., ibid. : le marquis au bailli, 6 mars 1782, p. 236.
(6) Id., ibid. : le marquis au bailli, 8 août 1781, p. 82.
(7) Id., ibid. : le marquis au bailli, 3 février 1782, p. 213.
(8) Id., ibid. : le marquis au bailli, 2 septembre 1781, p. 84.
(9) Id., ibid. : le marquis au bailli, 27 août 1781, p. 79.
(10) Id., ibid. : le marquis au bailli, 3 août 1781, p. 49: 2 septembre 1781, p. 84; 16 novembre 1781, p. 159. — 12 août 1781, p. 54 : « Une tête sans » pair pour les talents, mais d'étoupe quant au caractère. »
(11) Id., ibid. : le marquis au bailli, 26 avril 1782, p. 268 : « Il ne retour- » nera plus être mineur, ni ne sera majeur tant que je vivrai. »
(12) /(/., ibid. : le marquis au bailli, 10 octobre 1781, p. 113.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 183
Pour le sauver, il lui prescrivait un régime fait de vie rurale et de travail de cabinet (1). M. du Saillant répondait de son beau-frère tant qu'il l'aurait sous la main à la campagne (5).
Il était lui-même un de ces hommes auxquels une certaine habileté, l'habitude du succès (3) et un bon sens assez étroit communiquent la plus imperturbable confiance dans leurs jugements incomplets et bornés. Son beau-père, auquel il allait bientôt donner des preuves flagrantes de son peu de capacité et de bonne foi (4), ne voyait encore que par ses yeux (5) ; il s'était laissé persuader par lui qu'il fallait retenir son fils à la campagne et ne pas le risquer dans les villes (6).
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, l" juillet 1781, p. 19 : (( Si quelque chose peut le sauver, c'est le rural et le cabinet joints » ensemble. »
(?) Id., ibid. : le marquis au bailli, 21 juillet 1781. p. 39.
(3) Id., ibid. : le marquis au bailli , 31 mai 1782, p. 288 : « Il a l'esprit de » conduite, et dès l'âge de 18 ans il gagnait un procès do son père à Bor- » deaux. »
(4) Voir un curieux mémoire manuscrit du marquis de Mirabeau contre son gendre, M. du Saillant (Communiqué par M. Paul Arbaud) :
M. du Saillant a pris à fernie, le 26 novembre 1779, pour une période de 27 années et moyennant 6,000 livres par an , une partie considérable du domaine du Bignon. En cas d'éviction, le propriétaire s'est engagé à lui servir une indemnité de quarante mille livres pour chacune des années du bail restant à courir.
Les intérêts du fermier sont bien sauvegardés; mais les terres se trouvent livrées à la plus incapable et à la plus ruineuse des gestions.
En 1785, M. du Saillant prétend acheter le Bignon; le marquis le lui cède pour un prix de trois cent mille livres qu'il juge modéré. Des embarras surviennent dans les affaires de M. du Saillant; il désire revendre la terre, et en obtient trois cent vingt-quatre mille francs; mais dans le fait, on ne trouve pas de sûreté à traiter avec lui, et le marquis se voit dans l'obligation de reprendre le Bignon, 1" janvier 1788.
Vers le temps oii celui-ci rentre dans la propriété de sa terre, M. du Saillant se hâte de vendre son mobilier aratoire, chevaux, harnais, bestiaux; il insiste pour être déchargé de sa ferme. Grande est la surprise du marquis, lorsque dans un règlement de comptes avec son gendre, il voit surgir une demande d'indemnité pour une éviction qu'il n'a ni faite ni voulu faire.
Un semblable procédé indigne à bon droit la loyauté du marquis.
{')] Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 20 décembre 1782, p. 43G : « Je puis te donner mon avis qui suppose toujours celui de du » Saillant pris et interrogé. »
(6) Id., ibid. : le marquis au bailli, 25 décembre 1782, p. 441 : « Si tu fais
^84 MIHAHEAU i:t i.a piiovknck.
Le l>;iilli sti iiiO(|u;iil des illusions pothiiilestiues de- sou frère (ioiil)lt't's (li; eolles de M. du iSailhiiil. « Te voilà donc, » ocrivail-il au marquis, « occupé à refouler un poulet de Ireule-dcux ans. Es-tu assez la propre dupe i»our croire que lu eu feras autre chose que ce (ju'il est. » « Si, » ajoulail-il ailleurs, « Honoré n'est pas présentable dans les villes ù son âge, s'il ne i)eut pas être assez maître de lui pour ne pas s'y perdre, c'est une folie que de vouloir en faire quelque chose et surtout un père de famille (1)? »
La consigne qui retenait son neveu à la campagne paraissait assez peu raisonnable à ce vieillard judicieux, spirituel et bon. Fort des pouvoirs que son frère lui avait rerais, il crut devoir la lever (2). Le jeune comte avait, en ce moment, autre chose à faire que de tirer des perdrix à Mirabeau. Le 13 décembre 1782, dans un billet daté d'Aix, le bailli disait au marquis : « Mes amis ont voulu que je vinsse ici ; j'y suis. » On désirait que son neveu y parût à son tour pendant que la comtesse et son père s'attardaient encore à Marignane (3). Les médiateurs qui s'étaient rendus à Mirabeau, entre autres l'habile avocat Gassier, avaient été très satisfaits de l'attitude du comte et le jugeaient fort bon à montrer (4).
11 arriva à Aix le 22 décembre (5). 11 a raconté lui-même à son ancien camarade de la pension Choquard, Hugues Elliot, le ministre d'Angleterre auprès de la cour de Berlin, que tout le monde se prit à le fuir. Il était l'Antéchrist (6). Je ne sais s'il n'exagère point après coup.
» venir ton neveu à Aix, souviens-toi de l'avis à moi toujours et sans cesse » donné par du Saillant pour les villes. »
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 6 juillet 1781 , p. 32; 11 mars 1782, p. 248.
(2) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 448.
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 13 décembre 1782, p. 437.
(4) Id., ibid. : le bailli au marquis, 23 décembre 1782, p. 442.
(5) Id. ibid., p. 442.
(6) Lettre de Mirabeau à Hugues Elliot, 24 août 1783, apud A memoir of the vighl honourable Hugh Elliot, by the countess of Minto, p. 425.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 185
Son oncle fut agréablement surpris des marques d'amitié que lui donnèrent nombre de personnes respectables (1); pourtant, il est certain que la diffamation du marquis par sa femme et par sa fille M"'® de Cabris (2), sa vie passée loin de la Provence, où sa famille était tombée dans l'oubli (3), les manœuvres de M. de Marignane pour prévenir le public contre son gendre (4), avaient produit une impression fâcheuse sur la société d'Aix. Le monde où l'on s'amusait, monde frivole, léger, égoïste et corrompu fut irrité et troublé à l'apparition du comte de Mirabeau comme il l'eût été à celle d'un revenant (5). Le jour même de son arrivée, une troupe de jeunes gens crut le reconnaître et, apprenant que c'était bien lui, s'écria : « Le Tholonet est f. .. (6). » Une marchande de modes dit qu'il était venu un monsieur qui dérangeait les comédies et les bals de ce château, et se plaignit qu'on ne vendit plus rien (7). Pour punir cet audacieux trouble-fête, l'hôtel et
(1) Papiers Minto : lettre de M. de Bardonenche à Mirabeau, janvier 1782. « M. de Castellane lui faisait transmettre les vœux qu'il formait pour sa » réunion avec M"" de Mirabeau; il signerait avec grand plaisir la levée de » son interdiction. Il paraissait avoir oublié qu'il eût signé cette interdic- » tion. S'il s'y était prêté, ce n'avait été qu'une pure formalité; il contri- » buerait avec beaucoup plus de plaisir â remettre le comte de Mirabeau » dans tous ses droits. »
(2) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 10 août 1782, p. 349 : « Je crois pouvoir t'assurer que si je n'y étais pas (en Provence), )) et avec la conduite à tous égards la plus sage, on nous prendrait pour » des bandits; car tu sais que Machiavel a dit de calomnier son ennemi; » la vérité perce, mais la cicatrice reste, et les indignes mémoires de ta » vieille et puante charogne n'ont pas laissé de faire effet, ainsi que ceux » de ta scélérate fille. »
(3) M., ibid. : le bailli au marquis, 29 janvier 1783, p. 483 : « Notre famille, » oubliée ici, n'a pas d'amis qui s'intéressent à la chose. » — Recueil des lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 23 juin 1783. — Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 400.
(4) /t/., ibid. : le bailli au marquis, 30 novembre 1782, p. 424 : « J'apprends » que les Marignane font tout ce qu'ils peuvent pour prévenir le public » contre Honoré. »
(5) Lettre écrite par un ancien magistrat à un ami sur le procès du comte et de la comtesse de Mirabeau, npud Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 364.
[(j) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 23 décembre 1782, p. 443.
(7) Id., ibid. : le bailli au marquis, 18 janvier 1783, p. 473.
186 MIK.MIEAU ET I.A PUOVENCE.
le cliAleau do Miirij,Miane lancùrenl riiitcrdit contre quiroiHiiio le verrait (1). Cette mise au ban de la sociôlô aristor.ratiiiue lit bientôt le vide autour du comte de Mirabeau ('2).
Kn revanche, le monde où l'on travaillait, les gens de métier, lui témoignaient mieux que de la sympathie, de l'aileclion. En butle i\ la malignité désœuvrée des cercles, il allait avoir pour lui le vrai public (3).
Il divisait la population en deux partis (4). Le peuple se grou[)ait autour du futur tribun. Loin de l'importuner, les créanciers de cette classe lui offraient leurs services (5). Les tenanciers, les domestiques même de M. de Marignane, sauf un valet et une femme de chambre, partageaient les sentiments des ouvriers pour Mirabeau. — Ils désiraient vivement le voir réconcilié avec la comtesse. Dès les premiers jours de janvier, un de ces domestiques fut interpellé au sujet du bruit répandu en ville, que l'on faisait garder le château de Marignane. « Bon, » répondit-il, « on n'aurait pas trouvé de gardes ; il n'y a pas un {)aysan qui ne mît le comte dans sa poche pour lé faire entrer (6) ! »
Le vœu de ces bonnes gens n'influait pas sur les résolutions de leurs maîtres.
M. de Marignane et sa fille étaient revenus à Aix, le 10 janvier. Le 11, le bailli alla leur rendre visite. La comtesse, qu'il trouva d'abord seule, le reçut très bien, lui
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 27 janvier 1783, p. 492.
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 4 février 1783, p. 492 : « Nous sommes » ici depuis six semaines, et ton fils est en Provence depuis trois mois. » On l'évite. »
(3) Observations sur un libelle diffamatoire, p. 157.
(4) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 7 décembre 1782, p. 437 : « Il est singulier de voir tout ce qui se passe à Aix ; cela fait t> parti. »
(5) LeUrcs du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 8 janvier 1783.
(6) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, Î4 janvier 1783, p. 401.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 187
parla de sa santé, de la pluie et du beau temps. Au bout d'un quart d'heure, M. de Marignane survint et attaqua sans détour le sujet délicat et grave que sa fille n'avait pas osé aborder. Le bailli s'attendait à des boutades, à des emportements. M. de Marignane le surprit par le calme de son attitude, et lui signifia carrément qu'il ne voulait pas de son gendre. « Sa fille, » ajoutait-il, « était libre d'aller joindre son mari , mais s'en garderait bien si elle prenait l'avis de son père. » Le bailli fit observer que les années et les punitions avaient corrigé son neveu. M. de Marignane se rejeta sur la parole du marquis. Le bailli lui répondit par l'adage de son frère : « Parole non reçue, parole non donnée. D'ailleurs, » continua t-il, « un père n'avait pas le droit d'empêcher un mari de redemander sa femme. » M. de Marignane insista ensuite sur les mots de propriété la plus chère^ qu'il avait relevés dans la seconde lettre du comte à sa fille, celle du 2 novembre 1782. « C'était la traiter comme un troupeau de moutons. » — « Enfin, il fit sonner les consultations des avocats. » Ceux-ci l'avaient assuré que les torts de M. de Mirabeau constituaient des motifs légitimes de séparation. — « Les avocats donnent toujours gain de cause à celui qui les consulte, » répliqua le bailli. Il conclut par un mot que M. de Marignane aurait dû prendre pour un reproche, tout au moins pour une allusion : « Je ne m'aviserais pas, » dit-il, « de m'opposer à ce qui se passerait entre mari et femme. »
Avec une étrange sécurité de conscience, M"^ de Mirabeau mêla ses doléances aux récriminations de son père et, non contente de ses griefs personnels, plus ou moins fondés, se posa en vengeresse de M""^ de Monnier, abandonnée.
« Il sera bien difficile de mettre tout ce monde-là à la raison, » pensa le bailli en sortant de cet entretien (1).
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 12 janvier 1783, pp. 462-.3; 28 février 1783, p. 520.
188 MIHAIlEAi: KT LA PIIOVKNCE.
Pourlaiil son novoii et lui-nn^me renouvelèrent ii j)lusiciirs reprises les déniarclies conrilianles. Le 18 janvier, le liailli relourna encore à l'InMci de Mari|^nane, et n'y trouva (|ue la comtesse. 11 s'aperçut qu'ils étaient écoutés il'un cabinet voisin, mais ne put savoir par qui (1). Du reste, il ne recueillit que la ré[)élilion des plaintes déjà exprimées dans l'entretien du 11 janvier et l'expression de Vd'ux stériles pour le bonheur de son neveu avec letiuel on ne voulait pas vivre. Dans une troisième visite, qui eut lieu probablement le 4 février (2), il restreignit le sens et la portée de la parole qu'il avait, l'été dernier, donnée à M. de Marignane, et qui interdisait au comte de Mirabeau de se présenter chez son beau-père sans l'autorisation de ce dernier. Cette promesse, prétendait le bailli, ne [)Ouvait s'appliquer qu'à M. de Marignane; elle ne concernait pas sa fille (3).
Dans l'intervalle de ces deux dernières visites, une personne digne de foi avait transmis au comte le désir manifesté par sa femme d'une entrevue avec lui. Sans retard, Mirabeau la demanda à la comtesse. C'était le 29 janvier. Les propositions qui accompagnaient cette demande devaient inspirer toute sécurité à M"'^ de Mirabeau. Le bailli et M. de Marignane surveilleraient la conférence à portée de voir, mais non d'entendre. La comtesse prit vingt-quatre heures pour réfléchir et. sur l'avis de son comité, repoussa cette demande qu'elle avait elle-même provoquée, donnant pour prétexte la crainte de nuire au succès de sa cause (4).
Les gens les plus honorables désiraient la réunion des
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 19 janvier 1783, p. 472; le même au même, 28 février 1783, p. 520.
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 4 février 1783, p. 493. Un passage de cette lettre fournit la date probable de la troisième visite. Le bailli dit : 0 En finissant cette lettre, j'irai dégager la parole que j'ai donnée cet été M à Marignane que son gendre ne se présenterait pas chez lui sans son » aveu, mais je n'ai rien promis pour sa femme. »
(3) Jd., ibid. : le bailli au marquis, 28 février 1783, p. 520.
(4) Id., ibid. : le bailli au marquis, 3 février 1783, p. 487 ; le 4 février 1783, p. 492. — Observations pour le comte de Mirabeau, pp. 87-8.
LE COMTE DE MIUAHEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aLX. 189
deux époux. Vingt personnes s'entremirent inutilement. Le bailli, l'avocat Gassier et le conseiller au Parlement, Du Bourguet, recoururent à la médiation de l'archevêque, M. de Boisgelin. Cette médiation fut stérile (1).
Si Mirabeau n'avait pas l'allure du repentir et de la mortification que lui aurait voulue son père (2), il était extraordinairement patient, modéré, maître de lui-même. Son oncle l'admirait, et disait à Gassier : « Vous voyez que je suis plus mauvaise tête que mon neveu (3). »
La résignation d'un homme si fougueux à ces lenteurs diplomatiques s'explique, en partie, par l'influence qu'exercèrent sur sa conduite les conseils de ses amis, M™^ de Vence et M. de Tourrettes (4), par l'obligation où il était de ramener les esprits, généralement pleins de préventions contre lui, et qui ne pouvaient que lentement revenir de leurs préjugés, enfin par les hésitations, les incertitudes et les fluctuations du marquis, auquel il fallait arracher la permission de plaider.
L'attitude de ce dernier avant et pendant le procès rendit le bailli malade d'impatience et de dégoût (5). Elle nous parait avoir été appréciée par M. Ch. de Loménie avec un excès d'indulgence.
Pour le marquis, le grand point était, comme il disait, de tirer race de son fils et de sa belle-fille. « Fut-ce d'une chatte tricolor {sic), » écrivait-il à son frère, « il nous faut maison et postérité (6). »
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 4 février 1783, p. 492 : « Nous nous décidâmes à faire parler l'archevêque; il a fait de l'eau » claire. »
(2) Id., ibid. : le marquis au bailli, 6 février 1783, p. 486.
(3) Vitry, Lettres inédites de Mirabeau, p. 291.
(4) Papiers Minto : lettres de la comtesse de Vence, décembre 1782, et du marquis de Tourrettes, 3 janvier 1783.
(5) Lettres du bailli : le bailli à M"« du Saillant, 23 juin 1783 : « Mon frère » me réduit au désespoir par les conseils de Paris... On fait ce que l'on » peut pour me tuer. »
(6) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 10 avril 1783, pp. 502-3.
\\H\ MlHAlinAU ET I.A l'UOVENCE.
Ce biil iiellumenl posé, rien ifélail plus simple (pu; de l'alteiiidre.
Il s'agissait de corrom[)re une femme de chambre et de se glisser subrepliremenl jusqu'au chevet de la comtesse (1).
Un sentiment de dignité auquel nous devons applaudir lit rejeter par Mirabeau cet expédient que le bailli (jualiliait avec une juste sévérité et qui avait en outre l'inconvénient secontlaire d'être malaisé (2). Le comte ne voulait pas reprendre sa femme en flibustier. II tenait moins à la regagner qu'à reconquérir son honneur (3).
Cette noble ambition , ce scrupule élevé qui résistaient aux conseils impérieux du marquis, n'étaient, à ses yeux, que désir de faire du bruit, de causer du scandale. « 11 est bien, » disait-il du comte, qu'il appelait alors Honoré tout court, « fils de sa mère qui veut bien qu'on la pende, pourvu qu'il soit question d'elle. Du bruit ici, du bruit à Pontarlier, du bruit à Aix ; il ne lui faut que cela, » ajoutait-il. Sa colère s'échauffait, éclatait en sarcasme plus grossiers et brutaux que pittoresques (4).
Emporté dans ses boutades, le marquis n'était pas ferme' dans ses idées qui variaient au gré des impressions de l'heure présente.
La plupart de ses lettres nous le montrent souhaitant
(1) Correspondance générale, t. X : lo marquis au bailli, 7 août 1782, p. 342 : « Il ne s'agit que de gagner une domestique et d'arriver à son » chevet, et tout est dit. » — 22 novembre 1782, p. 405; 6 février 1783, p. 486 : « Je trouverais cent écus mieux employés à gagner cette femme u de chambre jalousée qu'à payer procureurs et avocats. »
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 7 décembre 1782, p. 430: « Une femme de chambre gagnée, dis-tu; cela n'est pas aisé, vu qu'elle est femme du » valet de chambre du père, et qu'elle serait obligée de quitter son mari; » d'ailleurs, cela ne serait ni noble, ni honnête. »
(3) Id., ibid. : le bailli au marquis, 11 février 1783, p. 501.
(4) Id., ibid. : le marquis au bailli, 22 novembre 1782, p. 405 : « Je l'ai dit u vingt fois ici. Vesse de Loup, huit jours après son arrivée en Provence
» et plus tôt, se trouverait au chevet du lit de sa femme, la , et l'on
» compterait après. Au lieu de cela, Vesse de Loup fera de la dignité, » rendra notoire son arrivée... et des phrases! et engagera le conflit, et » Vesse de Loup de faire une belle histoire en un volume de plus au récit » de ses malheurs pour tirer des larmes des yeux des Anglais. »
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aLX. 191
avec ardeur la réunion de son fils et de sa belle-fille. Ce vœu passionné ne l'empêchait pas d'écrire, le 12 novembre 1781, qu'il n'avait pas envie d'aller quémander sa postérité à une troupe de baladins (1). Le 31 octobre 1782, dans la même lettre, il invectivait son fils qui, pouvant avoir sa femme, même son beau-père, ne le voulait pas; puis, quelques lignes plus loin, il s'écriait : « Je ne veux pas plus de la femme qui a joué la comédie pendant qu'on coupait la tête à son mari , qui n'a eu aucun égard à ma bonté toujours soutenue... que de son mari (2). »
A un moment donné, blessé de ce manque d'égards, il aurait accepté le cœur léger la perspective de faire marcher M. Loyal ou, si l'on aime mieux, l'huissier (3); maintenant, il trouvait que le procès, devenu à peu près inévitable, était odieux, ridicule et avait l'air de l'intérêt le plus dégoûtant. Ce dernier reproche , que le bailli relevait vertement, était au moins étrange dans la bouche d'un homme qui avait passé de longues années de sa vie à batailler avec sa femme pour des questions d'argent.
Son fils, au contraire, montrait qu'il faisait passer l'honneur avant l'intérêt. L'intérêt lui aurait prescrit de tout subordonner à sa réconciliation avec la comtesse ; l'honneur lui ordonnait de revendiquer devant la justice ses droits d'époux. Y renoncer, c'était s'avouer coupable. Les recouvrer, c'était anéantir les accusations injustes dont il était l'objet ; en un mot, se réhabiliter.
Il envisageait avec le calme de la force cette bataille judiciaire pour laquelle il se sentait puissamment armé.
Le marquis répugnait à en donner le signal ou plutôt la simple autorisation.
Lui-même sortait vaincu et meurtri d'un procès en sépa-
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 12 novembre 1781, p. 157.
(2) /d., ibid. : le marquis au bailli, 31 octobre 1782, p. 391.
(3) /(i., ibid. : le bailli au marquis, 18 janvier 1783, p. 481.
I9-? MiiiAiiKAi: i:t i.a i'ikivknci:.
niliou. Son geiulre, du Sailhuil, lui uionlrtiil son lils co»iraiit, suivant toutes les [u-obabililés, au devant d'une (-ondanmaliou et nullement assuré, môme dans le cas fort invraisemblable où il vaincrait, de reconquérir sa femme qui, pour lui échapper, n'aurait qu'à se jeter dans un cloître (i). En outre, le marquis savait les armes redoutables qu'il avait mises aux mains de la {)artie adverse. 11 se rapl)elait les lettres que, poussé par le diable de la Scribomanie ('2), il avait adressées à M. de Marignane sous le coup de sa plus violente exaspération contre son fds et qui étaient vraiment accablantes pour ce dernier.
Dés le mois de décembre 1782, on en citait, dans les salons d'Aix, quelques mots plus ou moins exactement rapportés. — M'"* de Vence ne comprenait pas comment, môme dans toute sa colère, un père avait pu se déterminer à écrire ces lettres (3). — Le marquis de Mirabeau espérait que M. de Marignane aurait la délicatesse de ne pas les produire dans le débat (4). — En était-il bien sûr? Résolu à défendre par tous les moyens ce qu'il appelait la liberté de sa fille, M. de Marignane résisterait-il à la tentation de le faire intervenir comme témoin à charge contre son propre fils ?
Tous ces motifs rendaient le marquis étrangement perplexe. — Jointes au dépit qu'il ressentait de ne pouvoir dominer et conduire à sa guise l'indépendance respectueuse de son fils, ces perplexités se traduisaient dans ses lettres à son frère par un singulier mélange de violence et d'irrésolution (5). Sans souci du vieil adage juridique, il donnait et retenait son consentement, dissertait au lieu de
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 14 décembre 178Î, p. 486.
('2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 14 avril 1783, p. 580.
(3) Papiers Minto : lettre de M"" de Vence, 12 décembre 1782.
(4) Mémoires de Mirabeau, t. III, p, 383.
(5) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 13 novembre 1782, p. 394 : « Je puis te promettre qu'il ne t'embarrassera jamais plus de ma » vie. »
LK COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT DALK. 19.'i
s'expliquer nettement, ne disait ni oui ni non , ou disait tour à tour ?ion et oui, oui et non (1).
Le bailli eut bien de la peine à obtenir de son frère la réponse nette, catégorique, sans détour, sans ambage, sans réticence qu'il lui demandait avec des instances presque fébriles.
Sa patience et celle de son neveu étaient poussées à bout par les impolitesses affectées et vraiment outrageantes de la comtesse et de son père.
Un jour, M. des Galois de la Tour avait invité à dîner ensemble le bailli, le jeune comte, M. de Marignane et le châtelain du Tholonet , M. de Galiffet, auquel l'opinion prêtait des rapports fort intimes avec M'°® de Mirabeau. Tous crurent devoir répondre à cette invitation : MM. de Marignane et de Galiffet arrivèrent les premiers. Apprenant que M. de Mirabeau et son oncle étaient également priés, ils se retirèrent. Le premier président voulut en
(1) Id., ibid. : le marquis au bailli, 25 décembre 1782, p. 442 : « Je puis » l'ajouter encore qu'après ce que nous t'avons mandé sur l'envoi de l'huis- » sicr, tu es trop prudent et trop sage pour aller en avant. Cela s'appelle » un désaveu formel autant qu'un frère comme moi et un neveu, comme du » Saillant peuvent s'opposer à ce que veut faire un oncle tel que toi. » — Le bailli au marquis. 12 janvier 1783, p. 463 : « Réponds-moi sur tout cela » net et clair et point de dissertation qui nous retarde, non que je veuille » envoyer l'huissier tout de suite, mais je veux savoir à quoi m'en tenir. » — Le bailli au marquis, 18 janvier 1783, p. 473 : « Sans t'en apercevoir, » cher frère, lu donnes et reliens; car de la façon dont tu me donnes la » permission de plaider, je vois que ce n'est pas encore ton avis. » — Le marquis au bailli , 27 janvier 1783 , p. 476 : « Tu veux que je prononce » (sur les plaidoiries), et je dis non, absolument non. » — Le marquis au bailli, G février 1783, p. 486 : Le marquis consent bien, mais avec d'étranges restrictions (voy. p. 190, n. 1). — Le marquis au bailli, 14 février 1783, pp. 489, 490, ne peut empêcher les plaidoiries et les mémoires, mais ajoute : « Dans celte race extravagante il n'y en a aucun dont le nés de verre et le » lie physique ne soient de regarder comme triomplie le jour oîi ils sont » pendus parce qu'il est question d'eux. Les collatéraux feront un feu de » joie le jour de la première assignation. » — Le marquis au bailli, 20 fé- .vrier 17»3, p. 502 : « Je ne t'écrirai pas de lettre ostensoire qui défende les » plaidoiries, parce que je ne m'en sens pas le droit. » — Le bailli au marquis, IC février 1783, p. 538 : « Tu laisses lui et moi les maîtres de plaider, » mais tu mets de telles réticences dans cela que tu dois sentir que cela me » rend perplexe. »
vain les rclcMiir. Le bailli et son neveu ne lardèrent pas à savoir l'atlVont dont ils étaient l'objet; ils ne purent que le ressentir vivement. Ce ne fut pas le seul (1).
M'"" de Vence a(;(;ueillail Mirabeau avec une afl'ection cordiale. La comtesse cessa de voir cette excellente et respectable dame ('2), dont toute la famille dut, en dépit d'une ancienne intimité (3), essuyer les impolitesses marquées des Marignane (4).
Us ordonnèrent à leurs gens de ne plus parler à ceux du bailli et })eut-èlre de ne pas saluer le bailli luimême (5).
Contrairement à l'usage d'Aix, ils prirent un i)ortier pour interdire l'accès de leur hùtel au comte de Mirabeau. Si ce dernier tentait de s'introduire par la violence, le cerbère crierait main forte (6).
C'était le 5 février 1783 (7).
Le même jour, un des affidés du marquis, Gressien, alla prendre les ordres de la comtesse pour le domaine de Mirabeau dont il était l'intendant, et, sous le couvert de celte démarche ostensible, lui interdire, au nom de son
(1) Correspondance géiiérale, t. X : le bailli au marquis, 12 janvier 1783, p. 4G3.
(2) Papiers Minto : M"' de Vence au comte de Mirabeau, février 1783 ; « Je n'ay pas plus entendu parler de Madame de Mirabeau, que si nous » étions séparées par un intervalle de 200 lieues. »
(3) Idem : M"" de Vence au comte de Mirabeau, 12 décembre 1782 : « Les » liaisons qui ont toujours existé entre nos deux familles m'interdisent » absolument tout parti entre vous deux (la comtesse et son mari), et du » moment qu'il serait question d'un procès, vous sentes bien qu'il serait » impossible de m'en mêler. »
(4) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 février 1783, p. 521.
(5) Id., ibid. : le bailli au marquis, 3 mars 1783, p. 513.
(6) Id., ibid. : le bailli au marquis, 28 février 1783, p. 520.
(7) Le moment précis où les Marignane mirent ce portier à l'entrée de l'hôtel peut se déduire des renseignements suivants : 1° « Ce fut après » cette visite (la 3') que le Cerbère fut mis » (le bailli au marquis, 28 février 1783, p. 521). — 2» Cette visite (voir plus haut) eut lieu le 4, suivant toute probabilité. — D'autre part, Gressien trouva le Cerbère à son poste lors de sa démarche; or, le bailli écrit le 7 février 1783 (p. 495) : « Gressien » y fut avant hier, etc. »
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 19.')
mari, de se rendre' au château du Bar. Le cerbère le laissa passer; M""* de Mirabeau l'avait, deux jours auparavant, assuré que sa porte ne lui serait jamais fermée. II s'avança jusqu'à l'antichambre. A son aspect, le marquis de Marignane, tout étonné, lui dit : « Monsieur, ayez la bonté de sortir; je suis le maître chez moi. » Gressien lui fit observer qu'il avait demandé M'"" de Mirabeau. Un peu interloqué, M. de Marignane ne persista pas moins à reconduire. Gressien dut se retirer sans s'être acquitté de son ambassade, dont le père de la comtesse ignorait d'ailleurs l'objet le plus délicat.
Le bailli ressentit comme une sorte d'insulte cet affront infligé à un agent de son frère.
Sans se décourager, son neveu se présenta lui-même le lendemain, 6 février, à l'hôtel de Marignane. Le portier lui signifia que la comtesse était sortie. « Faites-lui mes compliments , » reprit le comte , « et dites-lui que je repasserai (1). »
Pendant qu'elle consignait son mari à la porte, M"^ de Mirabeau avait sa chambre remplie , dès le matin , de petits-maîtres, de haut-Ia-queue, comme les appelait le bailli. Le soir, c'étaient des soupers avec cette jeunesse dorée, auxquels M. de Marignane lui-même n'assistait pas (2).
On comprend que Mirabeau ne se contînt qu'en frémissant.
Son inaction prolongée commençait d'accréditer les bruits que l'on avait répandus contre lui. Son avocat, Jaubert, homme de plus d'esprit et de jugement que d'éloquence, représenta au bailli (3) le fâcheux effet d'une temporisation que l'on s'expliquait mal. Le bailli fut frappé
(1) Correspondance fjénérale , t. X : le bailli au marquis, 7 février 1783, p. 495; 16 février 1783, p. 508; 26 février, pp. 520-1. — Observations pour le comte de Mirabeau, p. 58.
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 4 février 1783, p. 492.
(3) Id., ibid. : le bailli au marquis, 11 février 1783, p. 501. —Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 339.
19G MiiiAUF.Ar r.r i.a phovencr.
de ces représentations. — 11 avait autant et plus que son nev»'u besoin d'ôtre retenu. « Si ton ordre positif de ne pas plaider n'arrive pas tout de suite, » écrivit-il à son frère, « nous formerons notre attaque. » Les Marignane ne se contentaient pas d'être impolis et insolents; ils recouraient à d'odieuses manœuvres, excitaient à prix d'argent les créanciers de Mirabeau (1).
Une dernière offense couronna leur j)rovocation.
Mirabeau avait écrit à sa femme. Après bien des cérémonies, le laquais de la comtesse se chargea de remettre la lettre à sa maîtresse qui, un moment après, la renvoya sans la décacheter.
Révolté d'un procédé aussi blessant, le comte se rappela que, prié par lui quelque tem[)S auparavant, dans les termes les plus respectueux, de fixer un terme à l'interdit où il le tenait, son beau-père avait répondu : « Jamais (2). » Ces paroles ressemblaient à une déclaration de guerre. Le moment était venu de la relever.
Le même jour, — c'était le 28 février, — le bailli recevait une lettre de son frère, datée du 21 et plus explicite que les précédentes. « Je t'ai donné tout pouvoir d'envoyer l'huissier, » disait le marquis ; « je te laisse parfaitement le maître sur le tout (3). » Cette permission arrivait à propos ; l'oncle et le neveu la saisirent avec empressement. De Paris, on leur lâchait la bride; ils se la rendirent réciproquement, et les « voilà en danse (4). »
Mirabeau notifia à la comtesse, sur le ton du regret, qu'il allait employer les moyens judiciaires (5).
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 22 février 1783, p. 519.
(2) M., ibid. : le bailli au marquis, 3 mars 1783, p. 522.
(3) Jd., ibid. : le marquis au bailli , 21 février 1783, p. 464. — Cette lettre n'est pas à sa place, mais rangée avec les lettres de janvier, dans le recueil auquel nous l'empruntons.
(4) Id., ibid. : le bailli au marquis, 3 mars 1783, p. 519. — Mémoires de Mirabeau, t. III. p. 354.
(5) Observations pour le comte de Mirabeau, p. 59.
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 197
Le lendemain l*"" mars, il présenta une requête au lieutenant général de la sénéchaussée d'Aix, [jOur qu'injonction fût faite à sa femme de se rendre auprès de lui et d'y demeurer en son état d'épouse, à la charge par lui de la traiter maritalement, comme il avait toujours fait (1). M'°^ de Mirabeau opposa, le 7 mars, une contre-requête à cette injonction, dans laquelle son mari persista, le 8. Puis elle demanda la séparation de corps, et ce pendant la séparation provisoire, avec domicile chez le marquis de Marignane, son père. Le comte de Mirabeau contesta ces fins provisoires et conclut, le 18, à ce qu'il fût ordonné à la comtesse.de venir le rejoindre si mieux elle n'aimait se retirer dans un couvent de cette ville, pour y demeurer jusqu'au jugement définitif. Dans ce couvent, elle serait tenue de recevoir les visites que son mari aurait le devoir de lui rendre (2).
Ce procès choquait le marquis et semblait étonner son fils lui-même.
« On n'a pas une femme par huissier (3), » disait le premier.
« On plaide pour obtenir la permission de voir sa femme non séparée, de lui parler, de s'expliquer avec elle, » écrivait le second, caché sous le pseudonyme d'un ancien magistrat.
« C'est tout de bon, » continuait-il, « qu'une pareille demande forme, en ce moment, à Aix , une discussion judiciaire de la plus grande difiiculté, un procès de la plus haute importance et même une affaire de parti. »
(1) Observations, etc., p. G4.
(.;) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 1\ mars 1783, p. 540. — Mémoires de Mirabeau, t. III, pp. 358 ot 370. — Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau devant la grand'chanibre du parlement d'Aix, public par M. Charles de Loménie (Les Mirabeau, t. III, Appendice, p. 687). C'est un des documents inédits les plus intéressants que renferme cet ouvrage monumental. — Observations pour le comte de Mirabeau, p. G6. — Requête du comte de Mirabeau présentée à nos seigneurs du parlement le 3 avril, Pièces justificatives, n° 5, pp. 34 et 35.
(3) Gh. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 478.
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Le ma^islral dont Mirabeau empruiUc la (jualilu comprend avec, peine que les litiges sur les suites du mariage soient portos devant les tribunaux. « Mais le comble de la bizarrerie, » ajonte-t-il , « c'est que dans des milliers de livres de jurisprudence, qui surcbargcnt nos bibliothèques, on ne trouve i)as une loi, ni même une théorie, ({ui lixe avec précision et clarté les droits des deux époux sur la personne l'un de l'autre (l). »
Avec cette incertitude de la législation et de la jurisprudence, il importait de gagner l'opinion avant de paraître à la barre.
Le demandeur, (|ui remplissait aussi à cerlaijis égards le rôle de défendeur, publia un mémoire intitulé : Observations pour le comte de Mirabeau, et composé presque exclusivement de lettres adressées par la comtesse à son mari, après son départ pour le Bignon , en août 1774. La transcription de chacune de ces lettres, qui respiraient l'affection, la tendresse, même l'amour, se terminait par cette simple réflexion : « Et Madame de Mirabeau n'a jamais revu, depuis qu'elle écrivait ainsi, le mari dont on prétend qu'elle veut être séparée (2). » Ce refrain, comme l'appelait l'auteur, n'était pas moins heureux que l'épigraphe tirée de la même correspondance : ;( Dieu veuille nous rejoindre bientôt, car nous ne sommes pas faits pour être séparés. » (Lettre de la comtesse de Mirabeau à son mari qui ne l'a jamais revue depuis qu'elle écrivait cette lettre.)
Le marquis n'avait guère, pendant les quatre derniers mois, cessé de nuire à son fils dans l'opinion publique. Il s'était élevé avec une indignation violente contre le projet d'imprimer ces lettres de tendresse (3). Ce mémoire
(i) Lettres écrites par un ancien magistrat, apiid Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 363.
(2) Correspondance générale, t. X : le hailli au marquis, 31 mars 1783, p. 540. — Lettres écrites par un ancien magistrat, Mémoires de Mirabeau, t. III, p. .367.
(3) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 26 février 1783,
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aLX. 199
n'eut pas moins un succès de bon aloi. On le trouva très sage et très bien fait; il convertit « tout le monde, sauf les belles dames et les beaux messieurs, dîneurs, soupeurs, histrions (1). »
Les bonnes âmes disaient : « le procès est jugé par la correspondance ; » mais « les connaisseurs en manœuvre de palais » soutenaient au contraire que le comte de Mirabeau perdrait certainement sa cause; « car, » disaient-ils, « M™* de Mirabeau ne plaiderait pas contre l'évidence, si elle n'était pas sûre d'un parti maître de fixer la victoire (2). »
Pour déconcerter ces présomptueuses espérances, Mirabeau voulait soutenir sa cause en personne (3).
Cette prétention blessait vivement les préjugés aristocratiques de son père (4). Le barreau s'en émut. Les avocats de M"^ de Mirabean, Portalis entête, éprouvaient, à entrer
p. 512 : « Quant à ce que tu me parles d'imprimer des lettres de tendresse,
» je sais : 1° que ce Monsieur n'a nulle pudeur; 2° ; 3° que toutes les
» fois que j'ai vu des lambeaux de ces mémoires, ils m'ont dégoûté et rendu » méprisable le dénonciateur ; 4* que le mariage, surtout celui que, de )> bonne foi, l'on veut rejoindre, est un lien d'honneur et de pudeur, et a que, pour peu qu'il y ait de chaleur dans ces extraits, c'est déshonorer » sa femme et déflorer ses filles. »
Nous ne nierons pas que sous la violence de l'expression, il n'y ait ici un sentiment fin et délicat; mais, le procès accepté, il fallait bien consentir aux moyens de le soutenir. La publication de ces lettres n'avait rien que de loyal et légitime. Pouvait-on de bonne foi refuser au comte de Mirabeau le droit d'opposer aux diffamations dont le poursuivaient les Marignane, le témoignage de la comtesse elle-même?
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 17 mars 1783, p. 533.
(2) Lettres écrites par un magistrat, etc., apud Mémoires de Mirabeau, t. m, pp. 367-8.
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 17 mars 1783, p. 533.
(4) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 23-26. mars 1783, pp. 534 et 538. — Mémoires de Mirabeau, t. III, pp. 372 et 373. — Il y a. pour la lettre du 26 mars, une variante assez caractéristique entre le texte des Mémoires et le texte manuscrit. On lit dans celui des Mémoires : « Quoique ayant peine à avaler l'idée que le petit-fils de notre père tel que » nous l'avons vu toute la foule, petits et grands, ôtant de loin son cha- )> peau, etc. » — Le texte manuscrit porte : « toute la mitraille chicourliére » Otant de loin son chapeau, etc. »
;'()0 MIUAIIKAI- r.T l.A l'IlOVKNCE.
en lice avec, un lionune lel (jue son mari, une ré|)ugnance qui pouvait l)ien cacher je ne sais quelle terreur sous de beaux scrupules iriionneur professionnel (1). Ils son^^èrent k s'armer de la sentence rendue contre Mirabeau par la sénéchaussée de Grasse pour lui faire interdire la parole. Les syndics de l'ordre, joints à d'anciens membres, délibérèrent s'ils ne solliciteraient pas du lieutenant général un arrêté dans ce sens. L'un d'eux, M. Roman (le Roman- Tribuliis de la Révolution), brouillé avec Portails et déjà lié d'amitié avec le comte, em[)écha toute démarche semblable (2). Le bailli dit un peu lestement qu'on se moqua des protestations de Portails. « Le tribunal, » ajoute-t~il, « décida que le comte serait admis à plaider (3). »
Le 20 mars, Mirabeau put se présenter à la barre devant le lieutenant général et ses deux assesseurs.
L'auditoire était aussi nombreux que la salle pouvait le comporter. L'on aurait étouffé, si le lieutenant n'eût permis qu'on enfonçât les fenêtres (4).
Dans la relation qu'il nous a laissée de ce procès, l'avocat général, M. de Montmeyan, prétend que Mirabeau avait eu soin d'amener « plusieurs personnes de l'état bourgeois ou tenant au palais, et même des personnes du peuple qu'il avait eu le secret de disposer en sa faveur par beaucoup de promesses et des traits marqués d'affabilité (5). «
(1) Lettres écrites par un ancien magistrat, etc., apud Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 370. — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 21 mars 1783 : « Comme on sait qu'il est éloquent, l'avocat prétendit qu'il » ne devait pas plaider et fit assembler l'ordre des avocats. »
('2) Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 96-7. — Ch, de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 481. — Mémoire manuscrit fait par M. de Montmeyan , avocat général , concernant les faits relatifs à cette affaire, découvert à la Bibliothèque d'Arles par M. Joly. Nous n'avons pu retrouver à la bibliothèque d'Arles le texte de cette relation. L'érudit et obligeant M. Mouttet a bien voulu nous en communiquer une copie.
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 21 mars 1783, p. 540.
(4) Lettres écrites par un ancien magistrat, etc., apud Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 370.
(5) Relation de M. de Montmoyan, etc.
LE COMTE DE MIHAIJEAU DEVANT LE l'AIlLEMENT d'aLX. 2Ul
Malgré tout mon respect pour M. de Montmeyan, son assertion me parait suspecte. Son honnêteté surprise n'a-t-elle pas été l'écho de rumeurs malveillantes et partiales? Se flgure-t-on Mirabeau triant ses auditeurs sur le volet, comme pour assurer le succès d'une cabale ou pour concourir à l'éclat d'une première représentation? N'est-il pas plus naturel de penser que la curiosité d'une part, de l'autre les sympathies populaires de bonne heure ralliées à sa personne et à sa cause suffirent à remplir la salle? D'ailleurs, aucun Français n'osa s'afficher avec le comte. Celui-ci n'avait à ses côtés que trois Anglais, milord Péterborough, sir Bisset, et le major Baggs (1).
Les débats s'ouvrirent pour lui sous de favorables auspices. Ils s'engagèrent sur la question incidente et provisoire du domicile de M™" de Mirabeau pendant le procès (2). On connaît les conclusions contradictoires des deux époux.
Portails était arrivé accompagné de M. de Marignane et de quelques coryphées de la Société. Il semblait visiblement gêné et se contenta de quelques brèves réflexions. Mirabeau se leva.
Quand il commença à parler, M. de Marignane le regarda en ricanant; peu à peu il détourna la tête, la baissa et ne put s'empêcher de dire : « Il a plaidé avec bien de la douceur et de la modération. »
Improvisé d'avance, la plume à la main (3), peut-être revu et corrigé sur les judicieux conseils de M™* de Vence (4), débité avec grâce, ce plaidoyer était un chef-
Ci) Lettres écrites par un ancien magistrat, etc., apud Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 370, — Lettre de Mirabeau à Hugues Elliot, apud A memoir of the righl honourable Hugli Elliol, Appendice, p. 424.
(2) Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 97.
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 28 mars 1783, p. 549 : (( tu trouveras que ce morceau, ouvrage de deux heures par matin » de 3 jours, a été bien fait. »
(4) Papiers Minto : M"" de Vence au comte de Mirabeau, mars 1783 : « M"" la comtesse de Mirabeau est très contente du plaidoyer de M. le comte » de Mirabeau; elle le trouve parfaitement bien écrit. » Elle signale des retranchements à faire : « Bi M. de Marignane est présent au plaidoyer.
W2 MIUAHKAU ET I.A l'HOVKNC.i: .
ir<inivr(3 oii l;i ijiicslion (rincidoiil el celle de fuiul éliiieiiL traitées avec la même supériorité. 11 eut un véritable succès d'alleiulrissement fl). La péroraison fui saluée d'applauilissomenls auxcjuels l'orateur voulut se dérober et (jui le suivirent jusqu'à son carrosse (î).
La répli(iue de Portalis fut faible; « il ne fît que balbutier (3), » écrit le bailli. Mirabeau riposta par un second plaidoyer. Portalis persista dans ses conclusions. Après avoir loni;lLMnj)S tergiversé, Tavocat du roi , Fabri , se décida ii débiter le discours que Portalis avait composé pour lui; il conclut contre Mirabeau. Néanmoins, la sentence rendue le 54 mars, à la pluralité de deux voix contre une, lui adjugea ses fîns ; l'auditoire battit des mains (4).
Celte sentence troublait trop les babitudes de M"'" de Mirabeau. Sans en attendre la notification, elle interjeta appel devant le Parlement. Son mari demanda l'exécution nonQbsta7U appel. Elle lui fut accordée le 31 mars. Le 2 avril, la comtesse présenta à la Cour une requête en surséance, fort insolente, au dire du bailli, atfreuse d'après M"° de Vence. Mirabeau passa la nuit pour la réfuter, et le lendemain matin, 3 avril, paraissait une contre-requête signée de son nom et adressée à Nosseigneurs du Parlement. Tous ceux qui la virent la jugèrent très forte, quoique toujours dans la note modérée. M'"" de
» dit-elle, elle retrancherait encore : « Une hauteur plus qu'extraordi- » naire, etc. » M"" de Vence pense que tout ce qui peut porter aux malignes » interprétations doit être retranché. «
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, Il mars 1783, p. 540. — Mémoires de Mirabeau, t. III. p. 371.
(2) Lettres écrites par un ancien magistrat (Aféjrîoires dp Mirabeau, t. III, p. 372).
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 21 mars 1783, p. 540. Ce jugement du bailli semble, jusqu'à un certain point, confirmé par un demi-aveu de M. de Montrneyan : « L'avocat adverse se renferma dans » l'incident, c'est-à-dire dans la réjonction ou retraite au couvent, pendant » le procès et, dés lors, le parti que le comte de Mirabeau s'était fait, publia B que l'on n'avait osé entamer le fond , que l'avocat redoutait le comte de a Mirabeau. »
(4) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 24 et 28 mars 1783, pp. 543 et 549, — Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 377. — Ch. de Loménie,
LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d"aL\. 203
Mirabeau n'obtint pas moins gain de cause sur ce point (1).
Cet échec partiel affaiblissait la portée des premiers succès de Mirabeau. La victoire définitive restait douteuse.
Il était infiniment probable que le fond du procès serait, après la question incidente, évoqué devant le Parlement. — Or, selon les uns, le Parlement était bien, selon les autres, mal disposé pour le comte (2). — On a dit plus haut la bienveillance et la sympathie que celui-ci rencontrait chez le premier président M. des Galois de la Tour ; mais le parquet, les gens du roi étaient animés à l'égard de Mirabeau d'une partialité hostile qui se reflète dans la relation de M. de Montmeyan (3).
Les dispositions de cette Cour souveraine ne formaient pas en ce moment le plus grave sujet d'inquiétude pour le comte et pour son oncle.
Le 26 mars, avant que les échos de l'éloquente plaidoirie du 20 se fussent éteints, le bailli avait eu entre les mains une partie des épreuves d'un libelle diffamatoire (4) dont les conseils de la comtesse et M. de Galiffet lui-même hâtaient l'impression (5). Des médisances, des injures, des
Les Mirabeau, t. III, p. 484, et Appendice : plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, le 23 mai, p. 688. — Relation de M. de Montmeyan. — Sentence du 24 mars (Extrait du greffe de la sénéchaussée, communiqué par M. Mouttet, imprimé, d'ailleurs). — Archives départementales des Bouchesdu-Rhône, fonds Nicolaï, J, 1, 103, chanson intitulée : Triste déconvenue de M. Portalis :
Les gens du Roi, grâce à mon cerveau
Pour Madame de Mirabeau
Font un discours très beau
Mais toute notre éloquence
Ne leur vaut pas la sentence.
C'est Portalis qui parle ou que du moins l'on fait parler.
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 28 mars 1783, p. 549; 2 avril 1783, p. 501; 4 avril, p, 564. — Papiers Minto : lettre de M"" de Vence, avril 1783. — Ch. de Loménie, t. III : Plaidoyer, etc., p. 688. — Mémoires de Mirabeau , t. III, p. 379. — Relation de M. de Montmeyan.
(2) Correspondance générale, t. X : lo bailli au marquis, 28 mars 1783.
(3) Relation de M. de Montmeyan, passim.
(4) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 26 mars 1783, p. 544.
(5) Id., ibid. : le bailli au marquis, 4 avril 1783, p. 565.
204 MIIIAIIKAII Kl' 1,.\ l'IKIVICNC.i:.
calomnies ccmlro Miralu'uii y scrvaieiil do ^losu au toxto (les lettres du niaiNjuis qui depuis (|UGl(|ues mois circulaient sous le uianleau (1) : « glose vomie jiar l'enfer (t?)! » écrivait le bailli; mais les lettres où l'irascible Ami des /jommM, dans tout l'emportement de sa colère paternelle, traitait son fils de scélérat achevé (3), capable d'être tour à tour singe, loup et léopard (4), etc., étaient bien autrement dangereuses pour ce dernier.
Il importait d'empêcher la publication de ce mémoire. Mirabeau et le bailli l'essayèrent.
Le lendemain même du jour où la sentence de la sénéchaussée avait été rendue, ils firent, par l'intermédiaire du marquis de Castellane-Majastre , transmettre à. M'"" de Mirabeau des pro[)ositions rédigées par son mari luimême : « Il est temps, » disait le comte, « de finir un éclat triste et scandaleux. Si c'est de bonne foi, » ajoutait-il. « qu'on a des doutes sur ma conduite, j'aurai cet excès de déférence de me soumettre à l'épreuve du reste de l'année, sous la condition que toute hostilité judiciaire cessera de part et d'autre et que toute publication d'écrits qui n'ont pas encore paru sera arrêtée. Si après le terme convenu , le comte n'a pas donné de sujet de plainte, sa femme lui sera rendue. Dans tous les cas, personne ne pourra lui opposer que des faits qui ont ou auront eu lieu depuis son retour en Provence.
A ce prix, il consentait à ce que M'"^ de Mirabeau restât
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, Il avril 1783, p. 573; le 22 février 1783, p. 519 : « On m'assure même qu'on fait courir » dans le public et comme sous le manteau des copies de tes lettres et à ce » propos, je te redemande toujours des copies de ces mêmes lettres pour » pouvoir combattre les cojiies qu'on donne et les discuter, si, comme » je le crois, on ose en abuser. »
(2) M., ibid. : le bailli au marquis, Il avril 1783, p. 573, — Mémoires de Mirabeau, t, III, p, 394,
(3) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 8 avril 1783, p. 558.
(4) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t, III, p. 489,
LE COMTE DE MIItAUKAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 205
chez son père pourvu qu'il fût admis à l'y voir pendant tout le temps de cette épreuve domestique (1).
M™° de Mirabeau songea qu'une pareille combinaison d'épreuve et d'armistice la réduirait à renoncer à tous les moyens de séparation si elle persistait dans ses fins. Dans un billet ironique et dédaigneux, elle repoussa ces propositions et en fit demander d'autres. Mirabeau lui offrit l'alternative de demeurer chez son père aux conditions précédemment indiquées ou de se retirer dans un couvent d'Aix à son choix. Elle n'y recevrait de visites de personne et n'en rendrait à personne, jusqu'à ce qu'elle souffrit celles de son mari (2).
Je ne sais si elle examina le fond de ces propositions nouvelles ; la forme suffit à la révolter.
La hauteur ridicule de son refus échauffait terriblement le sang du bailli ; pourtant, il se contint. Le 29 mars, il écrivit sans colère à sa nièce; il se contenta d'adresser un appel à la fois paternel et sévère à sa conscience et à sa délicatesse. « Vous pouvez , Monsieur le bailli , » lui répondit-elle avec une insolente sécheresse, « vous en rapporter à moi sur le soin de mon honneur. Les juges et le public décideront si les lettres de M. votre frère, soit à mon père, soit à moi, ne sont pas utiles à la défense de ma cause, et si le manquement aux engagements qu'on y a contractés ne me met pas dans la nécessité indispensable de les publier dans mon mémoire, en réponse à celui où l'on a publié les miennes (3). »
L'excuse ou le prétexte tiré de la publication des lettres
(1) Requête de dame Marie-Emilie de Covet de Marignane, comteste de Mirabeau, pp. 23-25. — Observalions sur un libelle diffamatoire, pp. 7 et 8. — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 30 mars 1783, p. 555; 2 avril 1783, p. 5(jl ; G avril, p. 566.
(2) Ch. do Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 488-9. — Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 30 mars 1783, p. 555; 2 avril 1783, p. 561 ; 6 avril, p. 566.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse au bailli, 30 mars 1783. — Correspondance générale, t. X, p. 556 (copie de la lettre de la comtesse au bailli de Mirabeau, p. 566).
•?(lf. MIRAHF.Af ET LA IMlOVF.NCi:.
(lo la ODintPSse dans les ohsercations pour le comte de Mirabeau portait singulièrement à faux. Il est iliflicile d'admettre qu'un UK^moire de IG? pages (1) ait pu être conçu, rédige^, imprimé dans uiu; (]uin/aine de jours. Dès le 22 février, le bailli s'était cru fondé à craindre que les Marignane ne voulussent abuser de la confiance de son frère (2). H n'y avait pas ici seulement une question de date et de temps, mais de justice et de conscience. Sulfoqué d'iiidignation par le langage de M"'" de Mirabeau, le bailli écrivait au marquis : « Tu as pu voir [)ar l'insolente réponse de cette femme que la clique, — entendez les conseils des Marignane, — met de i)air des lettres qui lui font cent fois plus d'honneur qu'elle n'en a et n'en mérite, avec des lettres qui déshonoreraient ton fils s'il n'avait pas les moyens de prouver les exagérations. » Sous la simple constatation d'un fait, on sentait frémir une vigoureuse protestation (3).
La comtesse aurait pu la prévoir; elle ne s'en inquiétait pas. Elle terminait sa lettre en offrant de nouveau à son mari la conférence qu'il avait paru désirer. « Je suis, » disait-elle, « prête à le recevoir devant des témoins respectables, quand il le jugera à propos. »
Mais, dans sa pensée ou dans celle de ses conseils, il ne s'agissait pas de mutuelles et loyales explications. On entendait signifier au comte, en présence de ces témoins respectables, qu'on ne voulait pas de lui et qu'un acquiescement dans les formes à la séparation pouvait seul empêcher la publication du mémoire.
La conférence fut refusée (4).
Il y avait dans l'attitude et le langage de M"* de Mirabeau une désinvolture singulièrement hautaine. On la voyait se rendre dans le cabinet de son principal avocat, Portalis, en
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 6 avril 1783, p. 566.
(2) Id., ibid. : le bailli au marquis, 2'2 février 1783, p. 519.
(3) Id., ibid. : le bailli au marquis, 2 avril 1783, p. 561.
(4) Id., ibid. : le bailli au marquis, 14 avril 1783, p. 579. — Ch. de Loménie. Les Mirabeau, t. III, p. 489.