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LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT DAIX

lettres de son père, leur empruntait non seulement des expressions, mais des phrases entières et le développement oratoire dont nous avons parlé plus haut (1). Il se conformait, du moins en apparence, aux avis du marquis dans la péroraison ; il semblait y faire entendre qu'avec la publication de cette réponse allait se terminer sa défense. « J'ai dû, » disait-il, « débattre les horribles calomnies dont on m'a souillé; j'ai dû m'en laver. Si j'ai rempli cette lâche cruelle, c'en est assez, et je garderai désormais le silence. Je ne ferai pas à M™^ de Mirabeau le plus léger reproche. Je m'en rapporte, si ce n'est à son cœur, du moins à sa conscience...

)) Les lois ne peuvent me refuser ma femme , mais leur puissant secours ne peut rien sur les cœurs , et c'est le sien que je voulais reconquérir. Je désirais la soustraire à ceux qui ont tant d'intérêt à nous séparer ; je voulais la soustraire et non la déchirer. Eh bien! qu'ils triomphent! Je ne prétends pas forcer la volonté de ma femme. Je me devais cette déclaration, aussi bien que l'exposition de mes défenses. Je veux, parce que mon honneur l'ordonne, que mon procès soit jugé. Les juges rempliront leur ministère. Je m'abandonne à leur sagesse et laisse le champ libre à mon adversaire (2). »

« Après avoir lu la déclaration qui précède, » écrit M. de Loménie , « on fut assez étonné de voir Mirabeau manifester encore l'intention de plaider sa cause lui-même devant le parlement (3). »

Ceux qui éprouvèrent cette surprise avaient sans doute lu un peu légèrement et pas assez entre les lignes.

Mirabeau ne se désintéressait pas de son procès ; tout au plus annonçait-il, trop vite d'ailleurs et sous la forme d'une péroraison pathétique, l'intention de clore cette polémique de mémoires, dans laquelle on lui reprochait de

(1) Ch. (Je Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 398 et 399.

(2) Observations sur un libelle diffamatoire, etc., pp. 201-2.

(3) Gh. de Loméaie, Les Mirabeau, t. III, pp. 500-1.

Jl.' MIllAHKAi: Kl" LA l'HOVICNCK.

vouloir rivalisor avec Lin^^iel el Heauinarcliais (Ij. Il llallail ailroileinenl son père et elierchail à loucher l'opiiiioii en paraissant jioiisser jiis(prau sacrifice le resjjecl do la voloiilé el du cœuv de sa femme ; mais ce respect apparent était maintenant de l'intlifTérence et plus (jue de l'indillereiK'o, de l'aversion. Le \H avril, le bailli faisait [)ressentir à M'"" du Saillant (ju'il ne conviendrail bientôt plus à son neveu de se réunir à la comtesse (2). Lui-même partageait trop ce sentiment pour ne pas l'encourager. « 11 ne faut plus, » disait-il à son frère, « répondre que pour démentir ces infamies et non pour demander celte femme qui, si tu m"en crois, ne doit pas entrer dans la maison de notre mère (3). » Mais les insolences et les procédés outrageants que Mirabeau avait essuyés l'obligeaient de soutenir son instance comme si les dispositions de son cœur n'étaient pas changées, et même de redoubler d'efforts pour obtenir un jugement favorable.

Il demanda au parlement de l'entendre lui-même. « Quelle cause, » a-t-il dit, « exigea autant une défense personnelle (4)? »

Le procureur général, M. Le Blanc de Castillon, soutint que cette requête ne devait pas être accueillie. Il invoquait un motif fondé sur le texte de l'ordonnance et dont nous ne saurions apprécier la portée ; il prétendait qu'on pouvait tout appréhender de l'imagination exaltée de M. de Mirabeau.

Influencée sans doute par son premier président, la Cour ne partagea pas cet avis. « Quand presque tous les avocats prétendaient rester neutres ou prêtaient leur ministère à M™* de Mirabeau, il n'était pas juste, pensait-elle, de priver le comte de l'avantage qu'il pouvait trouver à se défendre

(1) Correspondance générale, t, X : le bailli au marquis, 6 août 1781, p. 58. — Papiers Minto : M""" de Vence au comte de Mirabeau, avril 1783. (•2) Lettres du bailli : le bailli à M™" du Saillant, 18 avril 1783.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 394-5.

(4) Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, le 23 mai 1783, apud Ch. de Lomùnic, Les Mirabeau, t. III, p. 68C.

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lui-même. L'autorisation qu'il sollicitait lui fut accordée (1). »

Les débats ne remplirent pas moins de sept audiences.

L'avocat de la comtesse, Portails, j)arla le premier.

C'était le 7 mai (2).

La tactique des conseils des Marignane avait été, dès le début, de pousser Mirabeau à faire quelque coup de tête. On a bien des fois cité le mot de Pascalis : « Il faut le piquer ; il s'emportera comme un cheval entier, et nous le tiendrons, » dit-il en provençal à ses confrères réunis pour délibérer sur les intérêts de M™^ de Mirabeau (3). Portails ne se contenta pas de piquer Mirabeau ; il déchira sa réputation. On eût dit, à certains moments, qu'il se souvenait du conseil de Basile. Il débuta en annonçant qu'il avait des horreurs à dévoiler. Il ne tint que trop parole.

Son plaidoyer remplit deux audiences (4). Mirabeau l'ècouta dans un morne silence; un crayon à la main, il prenait des notes à mesure (5).

Il eut tout le temps de préparer sa réponse.

Le 23 mai , il la prononça au milieu d'une affluence énorme (6). « Malgré la garde triplée, portes, barrières, fenêtres, tout avait été enfoncé par la foule hébétée. » Le couvent des Jacobins, transformé provisoirement en palais de justice, regorgeait d'auditeurs ou de spectateurs. « Il y en avait jusque sur les toits pour le voir, sinon l'entendre, »

(1) Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 100. — Relation manuscrite de M. de Monttneyan.

(2) Fauris de Saintr- Vincent. Journal autographe du parlemeiil, bibliothèque Méjanes, manuscrit n° 1037, p. 62.

(.3) De Kibbe, Pascalis, p. 301. — Ch. de Loniénic, Les Mirabeau, t. III, p. 481.

(4) Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, apud Ch. de Loniénie, Les Mirabeau, t. III, p. 680.

(5j Extrait d'une lettre écrite le 25 mai 1783 par M. Chariipclos à M. de Clément Fontienne, à Apt (communique par M. Mouttet).

(6) M. Fauris de Saint-Vincent fait observer, dans son Jouryial autographe du parlement (pp. 61-62), que, dans les sept audiences consacrées à ce procès, les présidents se placèrent au même banc que les conseillers, sans tirer à conséquence et en laissant une place vide; le tout attendu la grande affluence d'auditeurs.

214 MIIlAlli: Af KT I.A niOVKNCK.

écrit lo marquis, »< c'est dommage (luc t(jus ne reiiloiidissent pas; car il a tant parlé, tant hurlé, tant rugi, «jue la crinière du lion était blanche d'écume et distillait la sueur (1). »

Ici, comme dans bien des cas, le marquis a plus d'ima- {^ination que d'exactitude. Sa métaphore, si puissamment colorée, pourrait donner une idée peu fidèle du plaidoyer de son fils.

Ce plaidoyer était écrit. Avant de le débiter en public, Mirabeau l'avait lu à quelques amis intimes (2). Ce n'était pourtant pas une œuvre de dilettantisme littéraire, mais de combat, avec sa dialectique serrée, pressante, quelques fois subtile, que des jets de passion venaient de distance en distance éclairer et illuminer. — L'orateur traitait à la fois la question provisoire et celle de fond dans une argumentation où grondaient par moment ses propres colères, les protestations de son père, les indignations de son oncle. — Il restait maître de lui-même et de ses propres emportements qu'il contenait ou déchaînait à son gré.

Mirabeau a dit plus tard qu'il n'avait pas lié sa parole à sa rédaction. Malgré cette déclaration très formelle, M. de Loménie pense qu'il changea peu de choses à son manuscrit. — Nous croyons, au contraire, qu'il le resserra, retendit, le modifia dans le feu de l'action et lui communiqua ainsi les qualités de l'improvisation (3).

On peut, à l'appui de cette opinion que la méthode oratoire de Mirabeau rend très plausible , invoquer une preuve matérielle. Le texte imprimé dans l'appendice du tome III de M. de Loménie tient 46 pages, ou, pour parler

(1) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 408. — Joly, Les procès de Mirabeau, etc., p. 103.

(2) Papiers Minto : lettre de M"" de Vence à Mirabeau, mai 1783 : a M"* de Tourette, ou, pour mieux dire, Julie, ne se console point de n'avoir » pu assister à aucune des lectures que vous avez faites de votre plai- » doyer. »

(3) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 513. — Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 407.

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plus exactement, 45 pages et demie. Chaque page lue avec une exagération de lenteur déclamatoire prend de trois à cinq minutes : tout le plaidoyer aurait dû être prononcé en trois heures cinquante minutes au plus (1). — Or, le marquis écrit à l'économiste italien Longo que son fils parla comme un Cicéron de huit heures un quart du matin à une heure du soir sans cracher ni moucher (2).

La comtesse ne fut pas ménagée comme elle l'avait été jusqu'à présent. Accusé de l'avoir diffamée, Mirabeau répliqua : « Depuis des années entières j'endure des outrages de toute sorte; depuis des années entières je bois jusqu'à la lie l'inépuisable coupe de l'infortune pour ne pas médire d'elle et je l'ai calomniée ! — Non ! je ne l'ai pas calomniée. Je n'aurais pas pu la calomnier. Il est temps de montrer que si j'ai daigné m'abaisser à d'humiliantes apologies, ce n'est pas ma conduite envers M""" de Mirabeau qui m'y réduisait.

» Je vais vous lire, Messieurs, une lettre de M™^ de Mirabeau qu'à l'instant j'aurai l'honneur de remettre à Messieurs les gens du roi... Cette lettre n'aurait jamais vu le jour sans doute si M"'® de Mirabeau n'avait pas à expier de nouvelles fautes, des fautes plus graves à mes yeux avant de pouvoir prétendre à reprendre le rang et le droit d'épouse. — J'avais pardonné, je voulais pardonner encore ; mais le pardon serait lâcheté aujourd'hui que mon j)ère est outragé, aujourd'hui que nous sommes accusés d'avoir fait réussir par les manœuvres de la plus vile et de la plus sordide cupidité un mariage que je n'avais pas lieu d'espérer... Voici cette lettre. » Et il en donna lecture.

C'était celle que M™^ de Mirabeau avait adressée, le

(1) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 47. — En différents passages, pp. 704, 71G, 7"24 , Mirabeau in(lif|uo soit dos emprunts qu'il fait à son dernier mémoire et ne croit pas devoir transcrire, soit des discussions qu'il se réserve d'improviser.

{T) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 408.

216 MIHAHEAU ET LA PUOVENCE.

28 mai 177», au clievalier do (îassaud. — Ruvoiuio uiiliu du ses o^'arenieiits, idlo l'averlissait (|iie luulc liaison était linit» (Milru eux et faisait allusion an pardon généreusement accordé à sa faute par la modération de son mari (1).

Mirabeau accom[)agna cette lecture de sarcasmes ironiques à l'adresse de Portails ; mais le tour de ce dernier n'était pas encore venu. H no [)erdit rien ])our allendre.

Mirabeau le prit directement à partie et rejeta sur ses conseils, sur son inlluence la responsabilité de la guerre judiciaire qu'il était obligé de soutenir en ce moment. « N'avez-vous pas, » s'écriail-il, « armé M™" de Mirabeau contre moi ? N'êtes vous pas le véritable auteur de ce procès? Vous parlez de courage! Avez-vous eu celui de dire à votre cliente qu'elle ne pouvait, sans se désbonorer, proposer le système de défense que vous soutenez? N'estce pas par adulation que vous n'avez point osé contredire M. de Marignane lorsque, au lieu de vous consulter, il vous dit que le procès était nécessaire. Vous le nierez sans doute ; mais niez aussi que vous ayez empêché M™" de Mirabeau de recevoir mes visites, d'accepter des conférences. Niez que ce soit vous qui, par ce refus insensé et réprouvé de tous vos confrères, ayez été la première cause de tous les malheurs qui ont suivi, qui vont suivre. Niez qu'elles soient de vous ces insolentes requêtes dont chaque ligne est un outrage. Niez que vous soyez l'auteur de l'infâme libelle qui précède une consultation trop honorée par les noms qui suivent le vôtre ; libelle que vous avez eu la lâcheté d'écrire et que vous n'avez pas eu le courage de signer. Dites que ce n'est pas vous qui avez hâté la communication , la publication de celte production dans le moment où l'arbitrage de quatre gentilshommes de robe et d'épée était presque arrêté (2)? »

(1) Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau devant la grand'chambre du parlement d'Aix, le 23 mai 1783, apud Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 719-720.

[1) Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, etc., pp. 728-729.

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Puis, passant avec une dédaigneuse rapidité sur les outrages qu'il avait reçus lui-même, Mirabeau vengeait, avec un magnifique élan d'indignation, son père des insultes de Portalis, et terminait sa véhémente invective contre l'avocat de la comtesse par un trait qu'il empruntait à Martial et auquel l'explosion de sa colère et de son ressentiment, accumulés et pressés dans une longue période, communiquait une foudroyante énergie.

Voici cette période, voici ce trait final : Mirabeau venait de rendre un noble hommage au ministère des avocats.

« Mais si l'un d'eux, » reprenait-il en visant Portalis, « à l'abri de l'impunité accordée et due à la profession dont l'indépendance est l'âme, n'est connu que par cette facilité coupable qui, toujours imbue dé passions étrangères, s'appaise {sic) et s'irrite à leur gré; si, pour toute éloquence, il vomit les déclamations injurieuses, le mensonge, l'emportement, la calomnie; s'il invente ou dénature les faits ; s'il tronque ou falsifie toutes les pièces qu'il cite et qu'il se garde bien de lire parce qu'il veut se ménager l'excuse de l'infidélité de sa mémoire, un tel homme, du plus libre des états, se ravale jusqu'à l'esclavage de la plus servile des passions, et Martial Ta nommé pour moi... C'est un marchand de mensonges, de paroles et d'injures (1). »

Pendant cette implacable exécution, Portalis versait des larmes de douleur et de rage en mordant son crayon (2). Le bailli raconte qu'il finit par tomber foudroyé, anéanti et qu'on dut l'emporter hors de la salle (3). Il y a dans ce récit au moins une exagération dramatique. La relation de M. de Montmeyan prouve que, malgré son émotion, Portalis ne déserta pas son poste. Quand son adversaire eut cessé de parler, il demanda la déposition de ce plaidoyer injurieux sur le bureau et la communication de la lettre

(1) Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, etc., pp. 729-730.

(2) Séliginan, Mirabeau devant le parlement d'Aix, p. 31.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 407.

iuipult'L' il sa i»!irlie. Conformément aux oonckisions des ^ens du roi, les juges lui domicrenl d'autant plus volontiers satisfaction sur ces deux points (pi'ils avaient eu aussi leur bordée à essuyer.

Leurs liaisons bien connues avec M. de Mari^niane ne permettaient jias de douter qu'ils fussent tous j)arties dans cette alfaire (1). Mirabeau avait eu la hardiesse de le leur dire en leur répétant les propos de ses adversaires qui d'avance annonçaient le jugement de la Cour et se vantaient presque de le dicter. 11 s'était, il est vrai, hâté de protester de toute sa confiance dans leur équité qui leur défendait de descendre de leur tribunal où ils laisseraient leur dignité avec leurs vertus pour se rabaisser au rang des parties (2).

Le plaidoyer se termina sur ce mot qui dut retentir étrangement aux oreilles des juges.

Des applaudissements éclatèrent. M'"* de Vence félicita Mirabeau de son bruyant succès, mais craignit qu'il ne se fût mis à dos la magistrature et le barreau. Ne prendrait-on pas prétexte des vérités un peu dures, quoique méritées, qu'il avait dites à Portails pour l'empêcher de plaider une seconde fois? M™^ de Vence l'engageait à voir ses juges dès le lendemain. Mirabeau ne leur avait pas rendu visite depuis que son affaire était devant le Parlement (3).

Ces craintes étaient fort exagérées. L'ordre des avocats se réunit en conférence ; mais cette conférence, dont s'inquiétaient les enfants de M"® de Vence (4), fit éclater d'assez vifs désaccords dans le sein du barreau et n'eut d'autre résultat que le stérile envoi d'une députation au

(1) Papiers Minto : M"" de Bardonenche au comte de Mirabeau, fin mai 1783.

(2) Ch. de Loménie, t. III, plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau, etc., p. 731.

(3) Papiers Minto : lettre de M"" de Vence au comte de Mirabeau, fin mai 1783.

(4) Idem : lettre de M"* de Bardonenche au comte de Mirabeau, fin mai 1783.

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premier président pour demander l'autorisation do présenter à la grand'chambre les doléances de la corporation. M. des Galois de La Tour reçut cette députation avec assez de froideur et lui répondit d'une manière évasive (1). Les juges étaient encore plus troublés que malveillants. Quelques-uns songeaient à déserter leur poste. Le président de Jouques dut leur représenter avec force les obligations de leur honneur professionnel (2). Mirabeau leur faisait peur. Il venait de leur montrer le danger d'être insolent avec lui (3).

Un grand émoi régnait à l'hôtel de Marignane. Le père de M™* de Mirabeau était épouvanté du scandale qui se faisait autour de sa fille. La favorite, M'"® de Croze, tremblait à la pensée de celui qui la menaçait elle-même. Mirabeau prétendait avoir des lettres où sa femme accusait la conduite et les mœurs de cette intrigante. Ces lettres aHaient-elles voir le jour? M""^ de Croze redoublait d'instances auprès de M. de Marignane pour qu'il se prêtât à un accommodement. Il y était disposé; au besoin, il eût abandonné l'affaire.

Le moment semblait favorable pour une médiation.

Un des juges, M. le conseiller de Beauval, désirait l'entreprendre. Auprès de ses collègues de la Grand'Chambre, il déplorait la chaleur que produisait cette affaire. Les lettres que l'on communiquerait encore de part et d'autre ne pouvaient manquer d'augmenter cette émotion en compromettant un nombre infini de personnes.

Mirabeau, voyant dans M. de Beauval un ancien ami de la famille de Marignane, aurait voulu, dès l'origine, le récuser comme juge, et lui avait dit qu'il devrait plutôt se réserver pour une médiation.

(1) Relation de M. de Montmeyan.

(1) Idem. M. le président de Jouques représenta avec force que plus cette affaire était fcâcheuse, plus les juges se trouvaient engagés à garder leurs places.

(3) Recueil des lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 30 août 1783.

^?0 MlIlMlKAtl KT I.A l'HOVKNf.E.

Ces paroles reviiirciil forloiuonl à l'espril de co magistral.

Avec l'apprubaliDU du prtMiiicr i»résideul, M. de Heauval descendit do son siège et, assisté de son frèri; le chevalier de Hcaiival, commença ses négociations.

Miraliean l'avait déjà assuré qu'il consentirait volontiers à traiter. M. de Marignane déclara aux deux MM. de Beauval (ju'il souscrirait à leur proposition d'arrangement, si on lui montrait des lettres de sa lîllc dénigrant ses collatéraux ou M'"" de Croze.

M. de Beauval pria Mirabeau de lui confier toutes celles (]u'il pouvait avoir encore à produire. Son but était de faire juger à M. de Marignane et à la comtesse, sa fille, la gravité des révélations qui les menaçaient. Mirabeau répondit à M. de Beauval qu'une partie de ces lettres était restée au pouvoir de sou père. 11 allait les lui demander. De son côté, le bailli s'adressait à M™* du Saillant. Nul doute ; elle avait reçu de M'"^ de Mirabeau des lettres où sa belle-sœur s'exprimait avec une liberté malveillante sur le compte de ses collatéraux et de M'"^ de Croze. Son oncle les lui demandait en grâce. « Je vous donne, » ajoutait-il, « ma parole de ne pas les produire en justice, c'est-à-dire en pleine audience. » Elles ne sortiraient de ses mains que pour passer dans celles de M. de Beauval et lui revenir ensuite (1). La comtesse de Mirabeau était en ce moment la plus intraitable. L'arrangement suggéré par M. le conseiller de Beauval lui imposait, en échange d'une séparation de dix années, l'obligation de se retirer dans un couvent. Elle la repoussait énergiquement, et déclarait qu'après l'éclat du 23 mai elle ne pouvait, sans infamie pour elle et sans honte pour la maison de son père, consentir à une retraite au couvent. La fermeté ou l'obstination de sa résistance irritait M. de Marignane qui, pour assurer son égoïste tran-

(1) Relation de M. de Montmeyan. — Lettres du bailli : le 'bailli à M"" du Saillant, 2 juin 1783.

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quillité, aurait assez facilement sacrifié les plaisirs et la liberté de sa fille.

Il y eut entre eux des scènes violentes.

]yjme ^Q Mirabeau affirmait n'avoir rien écrit qui dénigrât M™^ de Croze et triomphait des retards que son mari mettait à produire les lettres annoncées. On prétendait que son beau-père refusait d'envoyer celles qu'il détenait.

Pendant que la guerre était chez M. de Marignane, une sorte d'armistice suspendait ou amortissait les hostilités au palais.

Le 13 juin, Portails répondait à l'avocat Jaubert qui, au nom du marquis et du bailli de Mirabeau, avait requis la restitution des lettres adressées par eux à la comtesse et à M. de Marignane. Il plaida sur cet incident, comme sur le fond même de l'affaire, avec une modération relative.

Cette modération était comme un présage de conciliation.

Pourtant M'"^ de Mirabeau continuait de résister aux instances de son père.

Le 16, au soir, elle finit par se rendre. Le lendemain, son mari devait répliquer au dernier plaidoyer de son défenseur !

L'archiduc Ferdinand , gouverneur du Milanais et frère de Marie-Antoinette, et l'archiduchesse étaient à Aix; ils avaient déjà entendu Portails le 13. On les persuada d'assister à la réplique de Mirabeau.

Effrayée à la pensée d'être diffamée de nouveau devant ces hôtes augustes, M™^ de Mirabeau écrivit au conseiller de Beauval qu'elle acquiesçait à la transaction par lui proposée ; mais elle mettait à son acquiescement la condition que son mari la justifierait complètement de l'imputation fondée sur la lettre du 28 mai 1774.

Le 17 juin au malin, M. de Beauval informa Mirabeau du succès de sa négociation. Mirabeau en parut très satisfait. Il se contenta d'objecter à la condition de sa femme qu'il n'avait plus que deux heures devant lui; tout

•JVJ .MIllAIlKAi; KT I,A l'HOVKNCK.

ce qu'il pourrait faire, serait de uuililer son plaidoyer, de retrancher ce (jui paraîtrait trop fort, de suppléer quelques phrases (1). On le voit, il ne prenait et ne pouvait pas prendre d'engagement hien formel (2) ; il promit seulement au premier président d'être très modéré. Pour remplir cette promesse, il soutint que rinter[)rétation injurieuse de la fameuse lettre était du fait de l'avocat de M'"" de Miraheau ; mais sous peine de s'infliger lui-uiéinu le démenti le plus déshonorant, il dut repousser le soupçon émis le 13 juin par Porlalis, (juc la lettre en question pouvait bien avoir été arrachée à la comtesse par la violence et ne renfermer que l'aveu d'une faute imaginaire. 11 menaça même d'en dire davantage si M'"" de Mirabeau, dans son fol aveuglement, l'obligeait à dévoiler tous leurs secrets domestiques; puis tournant court sur cette réticence inquiétante, il adjura, avec l'accent le i)lus pathétique, celle dans laquelle il ne devait pas , du moins en ce moment, voir sa fidèle compagne , de s'arracher au tourbillon qui l'avait corrompue. II faisait appel à l'énergie, à la noblesse, au courage de son âme; il la montrait réhabilitée dans l'avenir; mais n'amnistiait pas sa conduite dans le passé (3).

Ce n'était pas ce qu'attendait M"^ de Mirabeau ; elle se considéra comme déliée de la parole conditionnelle qu'elle avait donnée. Malgré une dernière démarche du comte pour les prolonger, les négociations furent rompues (4), les hostilités reprises avec une nouvelle violence. Peu scrupuleux sur le choix des moyens, les Marignane excitèrent de plus belle les créanciers du comte qui avaient contre

(1) Relation manuscrite de M. de Montmeyan. — Mirabeau raconte luimême {Observations du comte de Mirabeau sur une partie de sa cause, p. 2) qu'il ne fut prévenu qu'un quart d'heure avant sa plaidoirie.

(2) Observations du comte de Mirabeau sur une partie de sa cause, p. 2 : « Quels engagements ai-je pris? quels engagements pouvais-je prendre à huit heures et demie pour plaider à neuf? »

(3) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 517-.521.

(4) Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, pp. 110-111.

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lui des décrets de prise de corps. Pour sauver son neveu de la prison, le bailli dut mettre en gage sa croix de diamant (1).

Le procès entrait dans une nouvelle phase.

Le Parlement, accueillant les conclusions déposées par Portails le 23 juin, avait évoqué le fond de l'affaire (2).

Mirabeau fut par suite de cette évocation, à laquelle il consentait d'ailleurs (3), ramené à la requête qu'il avait déposée en première instance devant la sénéchaussée. Il renonça à la séparation en sa faveur qu'il avait semblé poursuivre dans ses deux plaidoiries du 23 mai et du 17 juin, et demanda de nouveau qu'il fût enjoint à M'"" de Mirabeau de venir le rejoindre. Cette évolution était assez naturelle et ne pouvait pas changer grand'chose au résultat final, soit que le comte ne voulût plus de sa femme, soit qu'il n'eût pas encore absolument écarté la pensée de recommencer avec elle la vie à deux au bout d'un délai dont il resterait le maître de fixer le terme (4)., La séparation en sa faveur ou la réunion prononcée par arrêt du Parlement réhabilitaient également bien son honneur.

Il prétendit plaider une fois encore sous le double prétexte de l'évocation récemment consentie et des retranchements opérés dans son dernier plaidoyer sur la foi d'une réconciliation prochaine (5).

(1) Lettres du bailli : le bailli à M™* du Saillant, 23 juin 1783.

(2) Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 111. — Relation de M. de Montmeyan ; texte de l'arrêt transcrit par M. Mouttet sur les registres du parlement.

(3) Id., ibid., p. 111. — Relation de M. de Montmeyan.

(4) Relation de M. de Montmeyan.

(5) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 412 : La date du 19 juin, assignée à ce troisième plaidoyer devant la cour par M. Lucas de Montigny, me paraît absolument inadmissible. Il est certain que ce plaidoyer n'eut lieu qu'après l'évocation du fond de l'afifairo devant le parlement. Or. les conclusions tendant à cette évocation ne furent déposées par Portails que le 23 juin. A défaut d'indications plus précises, nous inclinerions à croire que la date la plus vraisemblable pour sa dernière plaidoirie est celle du 2 juillet. C'est à ce jour que le texte de l'arrêt du 5 juillet rapporte les dernières conclusions déposées par Mirabeau en qualité de demandeur.

'2'2\ MIHAHEAU ET LA PROVENCK.

Les juges agréèrent sa re(|Liôte « pour lui faire verser la mesure, » dil M. de Mouliueyan (1). Etrange aveu qui éclaire d'un jour singulier l;i [)artialilo de la Cour!

Mirabeau devina le i>it''ge machiavélique tendu à sa fougue et sut l'éviter.

Dominé par la noble jiensée de sa rcliabilitation , il dit aux juges : « Je crois pouvoir vous annoncer une défense plus régulière que les précédentes, données plul(U à ma justification d'homme moral qu'à mon procès de mari querellé en séparation... N'attendez pas, Messieurs, de mouvements oratoires. Je ne me permettrai pas même les élans d'une àme (pii, trop pénétrée, trop rem[)lie, déborde et s'épanche. Je ne veux aujourd'hui raisonner, je ne veux prouver, je ne veux vaincre que par la loi. »

A la fin de son discours, il reprit le ton pathétique; mais ce n'était pas de l'invective, c'était de l'attendrissement. Au lieu de reprocher à la comtesse une frivolité indifférente jusqu'à la dureté, il fit une allusion touchante aux pleurs qu'elle avait versés sur leur enfant. Dans tout le cours du plaidoyer, il s'efforça d'atténuer sa faute. Il témoigna aux juges plus de respect que précédemment, mais l'avocat général, M. Maurel de Calissanne, paya pour tous. Mirabeau s'était procuré, on ne sait par quel moyen, le discours de ce magistrat : il lui joua le mauvais tour de le réfuter d'avance (2).

Esprit et caractère médiocres, M. de Calissanne fut tout déconcerté par cette mésaventure vraiment cruelle devant une salle comble. Il se crut un homme perdu; il demanda un délai pour conclure. L'audience terminée, il dit au parquet qu'il voulait abandonner la cause. Ses collègues lui représentèrent fortement qu'il ne le pouvait pas.

Avec leur assistance, il refît toute la partie éventée de son plaidoyer.

(1) Relation de M. de Montmeyan.

(2) Relation de M. de Montmeyan. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 525. — Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 112.

LÉ COMTE DE MIRABEAU DEVANt LE PARLEMENT dVlX. 5^25

Le 5 juillet, il était prêt de nouveau ; il prononça son discours. Mirabeau ne pouvait pas le prendre à partie, mais il fit distribuer avant l'audience deux mémoires intitulés, l'un Précis, l'autre Observations sur une partie de sa cause. Ce dernier renfermait des fragments considérables de son plaidoyer du 2 juillet. Dans ce factum , il menaçait d'instruire la nation entière des intrigues qui s'étaient formées contre lui sur le petit ihéâtre d'Aix (i.

Il pouvait, sans calomnie, dénoncer les complaisances partiales de la magistrature pour ses adversaires.

M. de Calissanne , assure M. Ch. de Loménie, était monté avec M'"^ de Mirabeau sur la scène du Tholonct. Il tenait à ne pas lui déplaire.

Ses conclusions furent soigneusement modelées sur les fins de la comtesse.

Il requit, en outre, la destruction dos mémoires respectifs. Respeclifs ne semblait là que pour la forme, car l'avocat général ne désignait expressément que les requêtes, facturas ou plaidoyers sortis de la plume de Mirabeau et observait le silence le plus discret sur le libelle diffamatoire et autres productions de la partie adverse (2).

Le plaidoyer de M. de Calissanne terminait les débats.

La cause était suffisamment entendue. La Cour, composée de neuf juges, présidents ou conseillers, ordonna le registre i)Ouv hivo vider l'audience et opiner tranquillement.

C'était un samedi. Le premier président proposa de renvoyer la délibération au lundi suivant, mais la majorité, à laquelle Mirabeau faisait peur, fut d'avis de former et de prononcer le jugement sans désemparer.

La Cour adopta la plus grande partie des conclusions

(1) Relation de M. de Montmeyan. —Observations du comte de Mirabeau sur une partie de sa cause, p. 3.

(2) Relation de M. de Montmeyan. — M. de Calissanne ne laissait pas passer l'occasion de flétrir, avec une véhémente animosité, le plaidoyer remis sur le bureau (celui du 23 mai), où le comte de Mirabeau « osait, par pure méchanceté et sans nul intérêt pour sa cause, rappeler des anecdotes anciennes, oubliées et fâcheuses pour dos familles considérables. »

226 vinAUEAU et la phûvence.

de M. de Calissanne. Sur le rapport de M, de Pazéry, chevalier, seigiuMir de Thorame el autres lieux, elle écarta l'adultère de Poulaiiicr el les preteiidiis sévices allégués par la couitesse. Klle ne rcliul contre Mirabeau tpie la difTauialiun résultant de la letli'e qu'il avait, le 23 mai, lue et comuienlée devant les juyes. Du chef de cet incident de plaidoirie, justifié par la plus légitime défense, elle ordonna ipie dame Marie-Marf,^uerile-Emilie de Covet de Marignane, comtesse de Mirabeau, serait séparée de corps et d'habitation de llonoré-dabriel de Riquety, comte de Mirabeau.

Unanimes jusque-là, les juges se partagèrent sur la question de savoir s'il fallait laisser M'"* de Mirabeau entièrement libre chez son père ou ordonner sa retraite au couvent jusqu'à l'âge de trente-six ans. Le rapporteur, M. Pazéry de Thorame, soutint la première opinion; M. Fauris de Saint-Vincens, le fils, qui avait remplacé M. de Beauval comme juge, avec sim[)le voix consultative (1), proposa et défendit la seconde qui donnait une satisfaction partielle à Mirabeau et permettait d'espérer, au bout d'un certain temps, la réconciliation des deux époux séparés. Le premier président et le président de Jouques partagèrent aussitôt cet avis. MM. les conseillers du Périer, de Saint- Jean et de Nicolaï s'y rallièrent. En tout, cinq voix contre quatre,, c'est-à-dire une majorité insuffisante ('2). Il y avait

(1) M. Ch. de Loménie [Les Mirabeau, t. III, p. 5Î8) dit que la voix de M. Faiiris do yaint-Vincens ne comptait pas, parce qu'il n'avait pas siégé pendant tout le cours du procès. Le fait est vrai ; on le trouve rappelé dans une note manuscrite qu'on lit à la fin du recueil de la Méjanes, intitulé Procès de Mirabeau, F, 955 (30503); ruais l'explication suggérée par M. de Loménie nous semble peu exacte. Nous préférons celle que M. Fauris de Saint- Vincens donne tout au long dans son Journal encore en partie manuscrit : « J'ai été reçu président à mortier, en survivance, le 11 juillet 1782. Mes provisions portent que je ne pourrai ni présider, ni avoir voix jusqu'à la fin de la survivance » (Bibliothèque Méjanes, manuscrits : Journal de Fauris do Saint-Vincens, 1033, p. 1. — Délibérations du parlement, 901. Esmivy de Moissac, Histoire du Parlemenl, 932, p. 671. — Le P. Bicaïs, Histoire du Parlement (634), f IGO.

(2) Aux termes do l'ancienne législation (Ordonnances de liOS, de 1535,

LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT D'aLX. 227

partage. Dans ce cas, l'affaire tombait en règlement; le procès était à recomniciicer.

Effrayés de cette perspective, impatients d'éteindre l'incendie qu'avaient allumé les débats , MM. de Jonques et de Nicolaï abandonnèrent une opinion qu'ils ne cessaient pas de regarder comme la seule raisonnable et se joignirent à la minorité qu'ils transformèrent en une majorité de six voix contre trois. La sentence laissa une pleine et entière liberté à M'"" de Mirabeau. La défaite judiciaire de son mari était consommée (1).

Les magistrats prétendaient avoir suivi la jurisprudence du Châtelet. Leur arrêt ne blessait pas moins la raison, la logique, la conscience. Ils s'étaient montrés les gardiens scrupuleux de l'honneur des Marignane; ils avaient fait bon marché de celui de Mirabeau.

Les Marignane triomphaient; mais ils durent aller cacher leur triom[)he à la campagne. L'opinion publique d'Aix était très montée contre eux et contre la cour. La ville, la province, tous les magistrats qui avaient quelque réputation, trouvaient le procès mal jugé (2). M. de Calissanne fut sifflé (3), et l'arrêt que ses conclusions avaient dicté, couvert de huées. — Le peuple faillit lapider M. de Galiffet, tandis que les battements de mains poursuivaient d'une ovation redoublée celui qu'on appelait Yillustre infortuné, « Il était devenu, » écrivait-il lui-même à Hugh Elliot, « le démagogue de la Provence. » Son procès, ses

de 1549) la majorité devait être au moins do deux voix; si elle n'était que d'une, il y avait partage (Dalloz, Recueil de jurisprudence, t. XXIX, p. 29i. Encyclopédie rnélhodique, l" partie, t. V, pp. 328-3'29; 2° partie, t. VI, pp. 47f]-477).

(1) Motifs de M. Fauris de Saint-\'inccns sur l'arrêt du parlement de Provence dans l'affaire en séparation de M'"° de Mirabeau avec son mari, apud Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, pp. 117-120. — Archives départementales, série JJ, n° 1U3, fonds Nicolaï, Motifs de M. de Nicolaï sur l'arrêt, etc., communiqué par M. Mouttet. — Cli. de Loménie, Les Mirabeau, t. III , pp. 529-530. — Note manuscrite à la tin du recueil de la Mcjanes, intitulé : Procès de Mirabeau,

(2) Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 30 août 1783.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. UI, p. 412.

228 Min.MII-ALl KT l.A IMtOVKNCÉ.

mémoires, ses plauloyors avaient poiié une rude alleinlo à l'une (les insliUilions les plus puissantes de l'ancien réf^inie dans lo pays. Sa condamnalion même, (jui montrait la justice sacriliee aux intérêts et aux intrigues d'une coterie aristocralicjue, armait le peuple d'un nouveau grief contre le parlement d'Aix. Mais ce n'était pas tout d'être condamné; il fallait être modeste. Mirabeau l'était.

« Je n'avais mérité, » avouail-il à llugli l^lliot, « ni tant de sévérité, ni tant d'indulgence, et vous croyez bien que ces tristes succès ne mo tournent pas la tête, d'autant qu'une insurrection n'est jamais rien en France (1). »

Etrange réflexion sous la i)lume d'un homme qui, moins de six ans [tins tard, devait jtrésider à la plus formidable révolution ! Ce découragement [jcssimiste ne pénétrait pas bien avant dans la pensée de Mirabeau. Il conservait son imagination, son esprit et son cœur [)lus libres qu'on ne pourrait le supposer.

M"'" de Saint-Huberty, à la veille de son grand triomphe dans la Didon de Piccini , avait été appelée en Provence pendant son congé d'été, et chantait alternativement sur les théâtres d'Aix et de Marseille, oi^i l'on était jaloux d'entendre les meilleurs acteurs et cantatrices de Paris. Elle excitait chez les « spirrriluels Provençaux » un enthousiasme dont une lettre de M'"" de Bardonenche peut nous donner l'idée. Mirabeau le i)artagea et témoigna son admiration à M™^ de Saint-Huberty « en lui meurtrissant tout le bras qui est encore tout noir, » écrivait quelques jours plus tard M™° de Bardonenche au trop fougueux dilettante, en regrettant son départ (2).

(1) Lettre de Mirabeau à Hugues Elliot, apud A mcmoir, etc., by countess of Minto, pp. 4'25-6.

(1) Papiers Minto : lettre de M"" de Bardonenche à Mirabeau, le 24 juillet 1783. — M. Lucas de Monligny avait daté cette lettre du 24 juillet 1773. M. Mouttet nous a fait remarquer l'inexactitude de cette date.

En 1773, M"' Saint-Huberty n'était encore que M"" Clavel, et ne chantait que sur le théâtre de Strasbourg, sous la surveillance de son père et de sa mère (Edmond do Concourt, M'^' Saint-llubertii, p. 8). Elle vint pour la

LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 229

Il était retourné à Mirabeau. C'est de là qu'il adressa à son vieil ami, le chevalier de Gassaud, l'oncle du trop fanneux mousquetaire, une lettre pleine de rad'ection la [)lus aimable et la plus cordiale (1).

Le bailli, assurément, n'aimait pas la musique (2). Le chant de M™^ Saint-Huberty ne put pas le consoler des souvenirs pénibles que lui laissait le procès et le dédommager des sacrifices pécuniaires qu'il avait dû s"iu-i[)0ser. C'était lui qui avait supporté tous les frais de cette guerre judiciaire. — Agé de soixante-sept ans, il calculait que jusqu'à soixante et dix sonnés, les 10,000 livres payées de sa bourse, soit pour couvrir ces frais, soit pour acquitter les dettes les plus criantes du comte et jointes à une somme égale dépensée pour son autre neveu le chevalier, le laisseraient fort mal à son aise. Les chagrins et les peines que cette affaire lui avait causés empêchaient sa jambe de guérir (3).

première fois à Marseille et à Aix en 1783 (Id., ibid., pp. 105, 108, 115, 118) C'est la seule circonstance où Mirabeau ait pu l'y entendre; lui-même n'était pas en Provence lors des autres séjours de M"" Saint-IIuberty dans ce pays, en 1785 et en 1787 (Cauvière, Le Caducée, t. II, pp. 27 et 37).

M. Edmond de Concourt écrit, à propos de ces représentations de 1783 à Marseille et à Aix : « Nous n'avons pas de renseignements sur cette tournée de la Saint-Huberty en Provence. » La lettre de M"" de Bardonenche comble, dans une certaine mesure, cette lacune : « Je vous » promets, » écrit-elle à Mirabeau, « de vous envoyer pour quelques jours » M, de Bardonenchc, mais ce ne sera qu'après le départ de M™' Saint- » Huberty ; il serait impossible à M. de Bardonenche de quitter Aix ou » Marseille pendant le temps qu'elle y sera; elle lui a inspiré un enthou- » siasme. car je ne veux pas dire que ce soit un autre sentiment, mais un » enthousiasme si fort qu'il ne pourrait se résoudre à perdre une seule de » ses représentations. Pour vous, M. le comte, qui n'êtes pas un plus froid » admirateur de M"" Saint-Huberty, et qui lui en avez donné des preuves » non équivoques en lui meurtrissant tout le bras qui est encore tout noiri » chaque spectacle augmente le regret que nous avons de votre départ. »

(1) Mémoires de l'Académie d'Aix, t. VIII, pp. 389 à 390. — Lettre de Mirabeau au chevalier de Cassaud, publiée par M. de Piibbe.

(2) Correspondance générale, t. X, p. 521 : le bailli au marquis, 28 février 1783 : « Le comte avait laissé à Mirabeau beaucoup de musique, et. » sa femme me l'ayant demandée, tu juges bien que je dégarnis avec faci- » lité le château do ce genre de meubles. »

(3) Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 13 juillet et 8 novembre 1783.

?30 MinADEAU F.T LA PnOVENCE.

Dans ces chagrins et ces peines étaient entrées pour lieaiironp les conlradictions qu'il avait essuyées de son frère et, pensait-il aussi, de M'"" de Pailly. Il soupçonnait celle dernière d'une vèrilable trahison. Celait elle qui aurait tenu les Marignane au courant de la répugnance du niarijuis de Miralieau à soiitïVir les plaidoiries et de ses dispositions malveillantes pour son fils (1).

Cette malveillance redoubla après la perte du procès. — Le marquis traita le comte de fou et, malgré les instances

du bailli invocjuant l'honneur de la famille, malgré les conseils et les sollicitations des magistrats les j)lns respectés du Parlement d'Aix, il lui interdit tout net de se pourvoir en Cassation et de revenir à Paris (2).

Pourtant, encouragé par son oncle, qui comptait sur sa présence pour convertir son père, Mirabeau partit d'Aix le 9 septembre 1783.

Il manda au marquis qu'il venait au-devant de ses commandements.

Le marquis lut sans doute qud y conlrovenaii et lui fit signifier que sa maison lui serait fermée (3).

Il renonçait à lui donner conseil, ordre, secours et lui rendait la liberté avec toute la responsabilité de ses actes.

Le 19 septembre, il remit au ministre Amelot la lettre de cachet qui retenait encore son fils sous sa main (4).

Celte émancipation si tardive affecta Mirabeau comme une nouvelle disgrâce. Elle augmentait sa détresse ; elle le mettait plus directement aux prises avec ses créanciers. Tour à tour, il passait du découragement aux révoltes de

(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, II février 178.3, p. 5Î0; 14 avril, p. 578. — Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 23 juin 1783.

(2) Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 30 août 1783.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. III, pp. 4'ÎO-l,

(4) Cb. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 535. — Lettre du marquis de Mirabeau à M. Amelot, le 19 septembre 1783, apud Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 422-3.

LE COMTE DE MIRABEAU DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. 231

sa fierté et à je ne sais quel sauvage amour d'une liberté sans frein.

Son trouble contrasta avec la prosaïque tranquillité de sa femme, qui triomphait de sa liberté reconquise en signant simplement Emilie de Marignane. — Tandis qu'elle prenait fort à cœur de pourvoir de gibier et de truffes la table épicurienne de son père (1), Mirabeau, sous l'empire de son imagination surexcitée, formait les projets plus ou moins extrêmes de renoncer à sa fortune, de se réduire h une pension viagère, de s'exiler en Angleterre et d'y chercher un emploi. — M'"" de Vence et le gendre de cette respectable dame, M. de Bardonenche, s'efforcèrent de lui rendre le calme et le courage. M. de Bardonenche l'assura qu'il avait pleinement réussi en Provence. Nombre de personnes, entre autres les présidents de la Calade et de Mazenod, demandaient ses plaidoyers, qui se vendaient à Marseille jusqu'à 18 livres pièce (2). « L'enthousiasme, » lui disait M™^ de Vence, « peut mener bien loin celui qui a le bonheur d'en être l'objet (3). »

Il y avait dans ces paroles encore plus de vérité prophétique que ne le croyait cette sage et généreuse amie.

La popularité que venait de recueillir Mirabeau n'était pas de celles qui passent. Le tiers état , le peuple de la ville, les paysans ne se sentaient pas attirés vers lui seu-

(1) Lettres inédites de M"" de Mirabeau, communiquées par M. Mouttet. Lettre du 23 décembre 1783 à M. Forest, notaire royal à Apt : « J'ai reçu » hier, en très bon ordre, les quinze perdrix que vous avez eu la bonté de » m'cnvoyer. Je vous fais mille excuses des peines que je vous donne; mais » je no saurais me corriger, attendu qu'il suffit que vous vouliez une chose » pour qu'elle réussisse... En conséquence, je vous prie encore, Monsieur, » de vouloir bien m'cnvoyer le gibier que les chasseurs pourront tuer en » perdix ou autre. J'accepte de bon cœur l'offre d'y joindre des truffes de » votre pays, qui sont d'ordinaire très bonnes. »

(2) Note manuscrite, sans doute de la main du président Fauris de Saint- Vinccns, sur le revers de la couverture du recueil de la Méjanes intitulé : Procès de Mirabeau , F, 955 (30523).

(3) Papiers Minto : lettres de M. de Bardonenche et de M°" de Vence à Mirabeau, du 1" et du 15 octobre 1783. — Lettre de Mirabeau à Hugues EUiot, apud A memoir, etc., by thc countess of Minto, pp. 427-8.

?3'3 Miii.\iii-.\u i:t la I'Hovkncr.

lemenl par les dons de réloijneiice , dont rciiiiiirc. osl si puissanl sur los nalmi'S [novciirali's. Un sccrcl et, mystérieux iusliiicl les avertissait que ca patricien de génie, re[)Oussé j)ar le monde auquel il appartenait, serait un jour leur défenseur, leur champion, leur vengeur.

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