‹ Mirabeau et la ProvenceChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Six années séparent la prédiction de M""^ de Vence du moment où elle devait s'accomplir.

Elles ne relèvent pas de notre sujet ; nous ne les raconterons pas. Années assez tristes, mais non stériles pour la célébrité et le génie de Mirabeau ! Il fait des séjours plus ou moins prolongés à Londres et à Berlin, écrit au jour le jour des brochures de circonstance, conquiert un nom, devient une puissance. Son père, après l'avoir fort dénigré, finit par se reconnaître à son style (1) et par mêler l'admiration à l'injure en parlant de lui. « Ce drôle-là, » dit-il, « a non seulement bien acquis l'outil de la parole, mais encore il a saisi celui de la pensée, chose dont je ne le croyais pas capable (2). » Ailleurs, le marquis ajoutait : « Je n'ai pas laissé de sentir qu'il s'est successivement relevé et fait une autre existence, grâce à ce que le siècle est venu à lui. Si ce monsieur voulait figurer dans la nation, il se rétablirait dans sa province originaire. Son talent et son labeur lui donneraient du poids (3). »

Comme le fait observer M. de Loménie, c'est précisément ce que voulait Mirabeau. Il sentait bien qu'un grand rôle politique serait pour lui la réhabilitation et la gloire.

(1) Louis de Loménie, Esquisses historiques et lUiéraires, p. 44. (1) Id., ibid., p. 44.

(3) Id., ibid., pp. 45-6,

236 MinADEAU ET LA PnOVENCE.

Suivant ?a propre exjiression , il aiirail reoii une dé[)Utalioii des mains d'Aliriniane.

Pour se présenter avec plus de succès aux suffrages de ses compatriotes, il comprit (ju'il devait se réconcilier avec son père.

Ses relations avec quel(}ucs-uns des ministres étaient amicales en 1788. M. de Montmorin surtout paraissait lui porter un véritable intérêt. 11 [)ria l'évéque de Blois, M. de Tliémines, d'aller trouver le marquis de Mirabeau pour lui demander de recevoir son fils (1).

Uuiné par ses procès désastreux avec sa femme, l'âme et le corps malades, le marquis avait laissé son hôtel de Paris à M. et M'°* du Saillant, et vivait retiré dans la petite ville d'Argenteuil.

Il accueillit avec froideur, presque avec colère, la démarche de M. de Thémines. « Puisque des ministres s'intéressent à lui, » répondit-il au prélat, « qu'ils le mettent à même de se relever par quelques services; qu'on en fasse un homme, et alors je pourrai le voir comme homme public (2). »

C'était pour en faire un homme public que l'on demandait au marquis de le voir. Il finit par y consentir, mais à condition que son fils ne se présenterait chez lui qu'après son retour à Paris. Il ne voulait point le recevoir à Argenteuil. Il fléchit encore sur ce point après avoir lu les adroites louanges que Mirabeau lui décernait dans la dédicace de son livre sur la monarchie prussienne. Pour l'amour de Yéconomismej il le manda sans retard, lui fit dire de venir, mais de venir seul (3).

L'entrevue fut relativement cordiale. « Je le traitai bien, » écrivit le marquis au bailli. Il le chapitra sur quelques hérésies physiocratiques qui s'étaient glissées dans son ouvrage, se fit grand plaisir à lui-même et, en retour des

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 192-3.

(2) De Loménie, Esquisses, etc., p. 47, 13) Id., ibid., p. 54.

MlRAiîËAU AUX KTATS DE PROVENCE. 237

compliments qu'il reçut de son fils, lui lanra cette boutade qui, dans sa bouche, pouvait passer presque pour flatteuse : « Il m'est venu, » lui dit-il, « une pensée qui m'a surpris et vous surprendra peut-être vous-même : c'est qu'un travail opiniâtre et constant pourrait opérer ce prodige de faire de monsieur le comte un honnête homme. » Mirabeau baissa la tête en signe de confusion, et répondit : « Mon père a bien senti que le passé ne se pourrait excuser, puisqu'il a eu la bonté de me dire qu'il n'en serait pas question (1). »

A peu prés réconcilié avec son père, Mirabeau vit la bienveillance de M. de Montmorin se refroidir de plus en plus. L'attitude de ce ministre à son égard devenait réservée, énigmatique ; elle l'inquiétait et l'irritait. Ce fut pour sortir de ces doutes et faire réfléchir le ministère que, le 28 décembre, il adressa à M, de Montmorin une lettre remarquable par la justesse et la profondeur de ses vues.

« Comme citoyen, » écrivait-il, « je tremble pour l'autorité royale , plus que jamais nécessaire au moment où elle est sur le penchant de sa ruine. Jamais crise ne fut plus embarrassante et ne présenta plus de prétextes à la licence.

» Cependant le ministère qui s'est précipité dans ce défilé fatal, pour s'être efforcé de reculer les états généraux au lieu de s'y préparer, s'occupe-t-il des moyens de n'avoir point à craindre leur contrôle ou plutôt de rendre utile leur concours? A-t-il un plan fixe et solide que les représentants de la nation n'aient plus qu'à sanctionner ? Eh bien! ce plan, je l'ai. Monsieur le comte. »

Il en offrait la communication à M. de Montmorin ; puis, sans transition, il lui posait ou plutôt lui jetait en face celte question dont la réponse semblait devoir être décisive pour lui et peut-être pour le pays : « Aurez-vous le courage de mettre une fois à son poste de citoyen un sujet fidèle, un

(1) De Lomcnic, Esquisses, elc, p. 56.

03S MinAiii'Ai' ET i..\ rnovENcn.

homnio coiiim^muix, un iiitiopicio défenseur de lu justice et de l;i vérilt''? Sans le concours, du moins sfjcrel, du {gouvernement, je ne puis ôlre îiux étals généraux (1). »

C'était 1;\ un lier lan^a^e.

Mallieureusement, Mirabeau atlaiblissait singulièrement l'autorité de ses conseils par les demandes d'argent dont il les accompagnait. 11 écrivait an duc de Lauzun : « Par (picllf fatalité maïupions-nons de la seule puissance décisive en ce moment, celle de l'argent (2)? » 11 venait d'acheter un petit lief en Dauphiné j>our y acquérir la faculté d'être élu. Sans un secours ministériel, il serait dans l'impossibilité lie payer, à courte échéance, les 4,800 francs auxipiels montaient ensemble les droits de mut;Uion et un reli(juat de la valeur du fief. Mais ce n'était pas tout. Mirabeau avait encore besoin de cent ou cent cinquante louis au moins, soit pour se transporter dans les provinces où se brasserait sa candidature, soit pour égayer ses électeurs. Il chargeait le duc de Lauzun de ces demandes pécuniaires. « J'ai parlé, » lui dit-il, « de deux ou trois mille écus. Osez davantage si vous le croyez possible. Je vous avoue que cinq cents louis me feraient plaisir (3). »

Ce mélange de sollicitations effrontées et de leçons hautaines déplut au ministre qui n'écouta ni les unes, ni les autres (4).

Le déplaisir de M. de Monlmorin alla même jusqu'à la peur. 11 proposa au roi de faire arrêter Mirabeau et de l'expédier aux Indes. Le fait peut sembler bien invraisemblable, mais il est difficile de révoquer en doute le propre aveu de M. de Montmorin (5). Le ministère était faible et l'on sait que volontiers la faiblesse est violente.

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck t. 1. pp. 34U-1.

(1) Ch. Nauroy, Le Curieux, 1' vol., n" 27, runrs 1886, p. 41.

(3) Id., ibid., pp. 39 et 40.

(4) Id., ibid., p. 40. Mirabeau à Lauzun, 17 décembre 1788.

(5) Correspondance enlre le comte cie Afirabeau el le comte de La March, t. I, p. 109.

L'honnêteté de Louis XVI repoussa vivement cette proposition et, le 8 janvier 1789, Mirabeau put partir pour la Provence.

Le 13, il arrivait à Aix en triomphateur. La foule accourut au-devant de lui, le porta jusqu'à son hôtel, au milieu des acclamations les plus flatteuses et des cris longuement répétés de : « Vive le défenseur, l'ange tutélaire du peuple (1)! » Les historiens ne font guère mention de cette première ovation.

On n'en peut méconnaître pourtant la haute signification.

Le comte de Mirabeau n'avait pas encore de parti pris contre la noblesse provençale. Il n'eût dépendu que d'elle de l'avoir pour représentant.

Si son humeur et son éloquence l'entraînaient vers le parti populaire, il était, affirme M. de La Marck, aristocrate par son caractère et ses principes (2).

En blessant sa fierté patricienne, les nobles de Provence le rejetèrent vers le tiers état. « Ces gens-là, » écrivait il à sa sœur, M"" du Saillant, « me feraient devenir tribun du peuple, s-i je ne me tenais à quatre (3). »

A la fin de sa lettre, il annonçait qu'il avait été convoqué pour l'assemblée de la noblesse de ce jour (20 janvier). « J'y vais, » ajoutait-il, « mais je ne dirai pas un mot; je me réserve pour les états. Ainsi, l'on pourra empoisonner mon silence, mais non pas mes discours (4). »

Pourtant, dès le lendemain 21, il prenait la parole pour combattre la motion de protester contre le résultat du conseil du 27 décembre dernier ; il remontrait que cette motion était inconvenante et serait stérile.

Il ne fut pas écouté, mais sa popularité s'accrut. Le tiers

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V. p. 321. — Lettres du comte de Mirabeau k un de ses amis en Allemagne (major Mauvillon), t. I, p. 447.

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. I, p. 109.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 237. — Lettre de Mirabeau à M-» du Saillant, 20 janvier 1789.

(4) Mémoires de Mirabeau, t. IV, p. 237.

è40 Mii\.\iti:Aiî KT i.A l' no V EN ci:.

êlal lui pioiii^iiail des léinoigniiges d'adiiiiralioii et d'eiillioiisiasme, aiix(iiiels il roprocliail hii-ini^inc leur exagération (I).

Avec leurs trios cuites au sulcil de Proncnce, les di''|iiik';s do cet ordre aux l-Mats pi'oviiiciaux s'cullamiiiaieiil, mais, en dépit de celle exaltation, ils devaient, comme les membres du cleryé et de la noblesse, conserver beaucoup do tenue et laisser un exemple dont nos assemblées parlenienlaires se sont depuis li'op souvent écartées (2). Kn outre, ils allaient beaucoup moins à l'aventure que ne le veut faire entendre Mirabeau (3). Ils suivaient un plan bien lié, insj)iré par les instructions de leurs commellanls et dressé dans des réunions particulières qui se tenaient à l'Hôtel de ville (4) et où des chefs donnaient des mots d'ordre et des encouragements venus de Paris (5).

A la séance d'ouverture, 26 janvier, ils prolestèrenl contre lu légalité de ces Etats (6), dont la composition violait, disaient-ils, « les engagements contractés par la noblesse dans la session précédente. »

Elle avait promis de se réduire ; elle n'en avait rien tait. Sans doute, elle opposait à celte accusation la réserve que nous avons déjà rappelée, mais le Tiers ne recon-

(I) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 23G. — Archives dcpartoniontalcs, C, 111. — Délibérations de la noblesse de Provence, etc., (" 'iG8 et suiv.

(i) Archives nationales, J[, l'^40. L'archevêque d'Aix à Necker. 13 février: « 11 n'y a pas eu d'exemple d'assemblée qui ait mieux consei'vé la décence a et la dignité parmi les plus grandes divisions. — Les opinions étaient conu traires; les expressions, convenables. Un terme injurieux n'est pas » échappé au milieu des plus fortes discussions. »

(3) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 23lJ-7. Lettre du 11 janvier 1789.

(4) Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 797.

(5) Archives nationales, H, 1240. L'archevêque d'Aix à Necker: « Je crois » qu'on s'est trompé sur notre tiers état. — Les députés de Paris (c'està-dire ceux que la ville d'Aix a envoyés à Paris) encouragent deux ou trois chefs. Ces chefs dictent, en conséquence, les délibérations. »

(6) Archives départementales, C, 101. Procès-veibal de l'assemblée des Etats do Provence, que les sieurs députés des communautés et vigueries, attendu l'illégalité par eux soulevée contre lesdits Etats, n'ont voulu intituler que procès-verbal de l'assemblée convoquée à Aix, le 25 janvier 17b9, f 101, p. 2.

naissait pas la légitimité de cette réserve. Aux termes de la Constitution, soutenait-il, la noblesse n'avait pas plus le droit d'être plénière que les deux autres ordres. Elle ne l'était cette fois que par la permission des ministres de Sa Majesté ; or, les ministres avaient limité ce privilège aux objets extraordinaires, tels que les élections aux Etats généraux, et la noblesse prétendait en jouir pour toute la durée de la session (1).

Non contents de protester contre cette prétention, les députés des communes et des vigueries signifièrent que leur assistance ne serait que passive.

Le lendemain 27, ils persistèrent dans cette résolution sans la mettre en avant, lorsqu'on les invita à nommer les membres d'une commission chargés de présenter un rapport sur la vérification des pouvoirs ; ils demandèrent à délibérer et à vote?' par ordre sur le choix de ces commissaires. Le 28, ils opposèrent plus nettement encore la même demande à la même invitation renouvelée par M. de Boisgelin (2), Anomalie bizarre, mais facile à expliquer par la composition abusive des Etats de Provence !

Les communes, écrasées par la supériorité numérique des gentilshommes possédant fiefs, voulaient rompre avec la tradition du vote par tête, tandis qu'elles le revendiquaient pour les Etats généraux ; la noblesse en réclamait le maintien pour la province et le proscrivait d'avance dans la prochaine assemblée nationale.

Jointe au clergé , elle repoussa le vœu du tiers et accompagna son refus d'observations sévères et dures pour les représentants de cet ordre.

« Il est inconcevable, » s'écriaient les privilégiés, « que des membres d'une assemblée s'arrogent le droit d'en contester la légalité quand ils n'ont encore aucun pouvoir vé-

(1) Fauris de Saint-Vincens, Journal manuscrit, p. 796. — Archives nationales, H, 1240. Supplique des députés des communes au roi, 29 janvier.

(2) Procès-verbal (imprimé) de l'assemblée convoquée le 25 janvier 1789, pp. 13-16. Procès-verbal manuscrit, f" 112.

242 MlUABEAU ET LA PROVENCE.

rilié. Les Klals sont aujourd'liui tels qu'ils ont toujours cti'^ d'après la conslitutiou ; on y a toujours délibéré par loto et non par Ordre. 11 n'a jamais été d'usage de se retirer à pari {lour voler sur une délibération commune; on doit délibérer dans le sein des Etats (1). »

La noblesse et le clergé passèrent par-dessus l'opposition systématique du tiers. Ils élurent par acclamation les commissaires dont l'archevêque proposa les noms. Mirabeau fui l'un d'eux. Seuls, les consuls d'Aix et le député de la viguerie de Sisteron avaient consenti à opiner. Tous les autres membres du tiers protestèrent aussitôt contre cette prétendue délibération. « Il ne pouvait en être pris, » disaient-ils, « que jiar le concours des trois Ordres (2). »

Pour éclairer et apaiser le débat, l'archevêque d'Aix, à l'instigation de MM. de La Tour et Caraman, fit lire une partie des instructions du roi à ses commissaires.

Le roi disait ou on lui faisait dire que cette exception à la réduction de l'Ordre de la noblesse était sans inconvénient ; car Sa Majesté ne comptait introduire aucune demande nouvelle de subsides; la seule affaire portée à l'ordre du jour serait la députation aux Etats généraux. Il n'y avait aucun objet de discussion dont la décision ne dût être remise après la tenue de ces Etats. Ces raisons données, et comme pour couper court aux objections qu'elles pourraient soulever, le roi ajoutait qu'il fallait que l'Ordre de la noblesse fût au complet pour procéder à la rédaction de son cahier (3).

Cette lecture ne produisit point d'effet (4); d'abord, l'on n'était plus au temps où une parole royale pouvait intimi-

(1) Archives départementales, C, 101. Procès-verbal manuscrit, f° 113, p. 26. Procès-verbal imprimé, p. 18.

(2) Id., ibid., î° 115, p. 30. Procès-verbal imprimé, pp. 19-20.

(3) Archives nationales, H, l'240. — Mémoire de M. de La Tour. — Archives départementales, C, 101. Procès-verbal, f° 120, p. 39. Procès-verbal imprimé de l'assemblée convoquée au 25 janvier 1789, p. 21-3.

(4) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de La Tour, du 31 janvier.

der les esprits, sinon les convaincre; en second lieu, la question d'argent ne venait que bien après la question politique dans les préoccupations des députés du tiers. Prêts à répondre aux demandes fiscales du gouvernement avec un empressement patriotique et une générosité de grands seigneurs, ils s'inquiétaient avant tout de la liberté et de la sincérité des élections qui approchaient ; à cet égard, les instructions royales ne renfermaient rien qui fût de nature à les rassurer.

Quelques députés du tiers se permirent d'en contester l'authenticité (1). Tous ou presque tous se plaignirent d'avoir été joués ou opprimés; plus que jamais ils persistèrent dans leur protestation.

Ils résolurent de lui donner la forme d'un acte notarié.

Le 28 au soir, ils se réunirent dans une des salles de l'Hôtel de ville. Ils avaient appelé un notaire, M. Silvy. A dix heures, ils comparurent devant lui pour apposer leur signature au bas d'un acte protestatif, complété par le vote du don gratuit que le tiers déclarait ne pouvoir accorder dans le sein des Etats (2).

Cet acte, dans lequel Mirabeau voyait « l'ouvrage tout à la fois de la liberté et de la contrainte , d'un dévouement généreux et d'un zèle irréfléchi (3), )> était dû à la plume de M. Mougins de Roquefort, député et maire de Grasse.

Celui-ci avait pendant dix-huit ans plaidé devant le Parlement d'Aix et laissé les meilleurs souvenirs de son caractère et de son talent à cette Cour souveraine qui venait de lui donner un témoignage exceptionnel d'estime en ratifiant, contre les règlements et usages de la province, sa troisième élection consécutive à la mairie de sa ville natale.

(1) Lettre de M. de La Tour, 31 janvier.

(i) Arcliives départementales, G, 101. Procès-verbal manuscrit de l'assemblée convoquée le 25 janvier, 1" 126-7. — Procès-verbal imprimé de la même assemblée, pp. 24-28.

(3) Procès-verbal imprimé do l'assemblée convoquée à Aix, etc., p. 208.

244 MIHAllEAU ET LA PHOVENCË.

Une étroite amitié riniissait à Pascalis. Il partageait les idées (le l'ox-asscsseur cl s'associait à son uuivrf; en la continuant.

La |irotcslatioii donl il élail l'auteur produisit, dans le sein des Etals cl dans la ville entière, une sensation étonnante.

Le 29, avant midi, elle fut signifiée par ministère d'huissier à l'archevêque d'Aix et aux syndics de la noblesse (1).

Vivement irrilés, le clergé et la noblesse décidèrent, à la majorité de cent soixante voix contre trente, d'envoyer une commission auprès de MM. de Caraman et de La Tour pour leur dénoncer cet acte insolite.

Avec un souci de la régularité qui, dans ce cas, n'était pas exempt d'ironie, ils désignèrent des députés du tiers état, entre autres M. Mougins de Roquefort lui-même, pour faire partie de cette commission. Comme on le comprend aisément, ces députés s'excusèrent d'aller porter plainte contre eux-mêmes.

Séance tenante, les commissaires du clergé et de la noblesse se rendirent auprès de ceux du roi.

La réponse de M. de Caraman et de M. des Galois de La Tour ne tarda pas à être connue des Etats.

Ils regardaient l'acte qui venait de leur être dénoncé comme irrégulier, illégal, attentatoire à l'autorité du roi, contraire à la constitution du pays. Ils se réservaient de prendre à ce sujet telle détermination qu'ils jugeraient convenable.

Avec un ton modéré, mais très ferme, les députés des communes répliquèrent qu'ils ne croyaient avoir mérité, par leur conduite, aucun des reproches qui leur étaient adressés, et jusqu'à la fin de la séance déclarèrent qu'ils

(1) Archives départementales, C, 101, f" 129, p. 50. — Procés-verbal (imprimé) de l'assemblée convoquée à Aix, le 26 janvier 1789, pp. 28-29.

persistaient dans leurs protestations et dans tout le contenu de l'acte (1).

Ils sentaient derrière eux la grande majorité de la population.

Une foule immense accompagna M. Mougins de Roquefort chez M. de Caraman qui l'avait mandé. « Vive le maire de Grasse , défenseur du tiers état, » criait cette foule. Ces acclamations agacèrent M. de Caraman. Il fut sec et raide. Il menaça M. Mougins de Roquefort d'une lettre de cachet. M. Mougins répondit qu'elle serait pour lui la plus grande des illustrations. M. de Caraman ajouta qu'il défendait au tiers de s'assemhler. Et M. Mougins de riposter que cet ordre étant oppressif, ne serait pas exécuté. « Si, » continuait-il, « on nous ferme les portes du lieu de nos séances, nous tiendrons nos assemblées sur les places publiques et le peuple sera notre sauvegarde (2). »

Le peuple forma dans cette journée des attroupements tumultueux sur le cours et sur la place de l'Hôtel de ville. A la sortie de la séance, il poursuivit de ses huées l'archevêque d'Aix, les prélats et les gentilshommes.

La bourgeoisie fît aussi sa manifestation. Le soir, au théâtre, les applaudissements unanimes des spectateurs saluèrent M. Mougins de Roquefort, récompensant le courage de son initiative et la fermeté de son attitude (3).

Les députés du tiers étaient très montés. Ils adressèrent, à la date du 29, une requête à Necker, une supplique au roi. Us se plaignaient d'être, dans les Etats, réduits à l'inaction ou à des délibérations oppressives. « Les deux premiers ordres, » disaient-ils, « se refusent à tout; nous pouvons faire des sacrifices; nous ne pouvons pas nous courber sous le joug. » Ils demandaient à Necker

(1) Archives départementales, C, 101, f"' 125-130, pp. 50-9. Procès-verbal imprimé, 29-34.

(2) Extraits du Livre de Raison de M. Mougins de Roquefort, obligeamment communiqués par son petit-fils, M. de Mougins-Roquefort, conseiller doyen honoraire de la Cour d'appel d'Aix.

(3) Extrait du Livre de Raison de M. Mougins de Roquefort.

?46 MIRAnEAU ET LA mOVENCF,.

une assonibléo des communautés, comme celle qui s'était réunie, chaque année, depui?; JG.'iO; au roi, une assemblée lies trois Ordres (1).

Alarmé de celte effervescence, le Parlement, auquel apparlenait la haute police, voulut, du moins, sauvegarder l'ordre matériel dans la rue. 11 se réunit extraordinairement le soir même et résolut de dresser et publier, le lendemain, un arrêt pour interdire les attroupements (2).

Il était |)lus facile de les dissiper ou de les prévenir que d'écarter les obstacles qui arrêtaient l'expédition des affaires dans les Etals. Les commissaires du roi se sentaient découragés, et c'est sans doute dans la soirée du 29 que M. de La Tour écrivait, probablement à Necker : « Les espérances diminuent, les craintes augmentent (3). » Le tiers état se montrait fort peu maniable. Persuadé que Louis XVI avait accordé la liberté de tout écrire, de tout dire, de tout faire, il s'imaginait qu'il était appuyé par le gouvernement, et, partant, que toutes ses démarches étaient légales (4).

Les commissaires du roi avaient de bonne heure compris qu'il ne serait pas possible de laisser aux Etats le soin de désigner la députation de la province. Ils voulaient le remettre pour le clergé aux diocèses, pour la noblesse à l'assemblée plénière de l'ordre, pour le tiers aux membres actuels que celui-ci comptait dans les Etats, avec adjonction de délégués nommés dans chaque viguerie par des électeurs que choisiraient librement les pères de famille réunis de chaque communauté. Chaque ordre élirait

(1) Archives nationales, H, 1240, 29 janvier; les députés des communes à Necker, supplique au roi.

(2) Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 791.

(3) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de La Tour à XXX, sans date.

(4) Arcliivos nntionales, II, 1240. Lettre de M. de La Tour, 31 janvier. Lettre de M. de Caranian, 6 février. — Archives départementales, Correspondance et mémoires, tomel, pp. 23 et 24. Les députés des communes aux députés d'Aix.

à part ses députés, sauf à communiquer aux Etats les choix auxquels il se serait arrêté et le cahier de doléances qu'il aurait dressé. Les Etals donneraient leur sajiclion, sans pouvoir faire aucun changement (1).

Mais avant d'interrompre et de proroger la session, il fallait décider les députés du tiers à voter le don gratuit dans les Etats et selon les formes ordinaires.

Le moins impopulaire des commissaires, M. de Caraman, les réunit chez lui. Après une conférence de deux heures, il finit par obtenir d'eux qu'ils se désisteraient de leur abstention systématique si les Etats validaient tous les pouvoirs sans opiner et d'acclamation. M. de La Tour assistait à cette séance, ou du moins il y parut sur la fin. Les députés lui donnèrent leur parole qu'ils iraient dans les Etats voter les impositions avec les deux autres ordres, toujours sous la réserve des protestations qu'ils jugeraient bon de renouveler.

Restait une difficulté. Le clergé et la noblesse, blessés par l'acte protestatif et par la manière dont il leur avait été signifié, consentiraient-ils à cet arrangement? Leur consentement fut enlevé. — Le lendemain, — c'était le 30 au matin, — M. de La Tour communiqua au tiers, rassemblé chez lui, cet heureux résultat. — Le tiers lui prodigua ses remerciements avec l'assurance un peu aventurée qu'il n'y aurait plus de division et que la paix allait renaître.

La paix sembla, en effet, régner dans la séance de ce jour. Les pouvoirs furent validés d'acclamation, comme il avait été convenu qu'ils le seraient. Certaines communautés avaient cru devoir adjoindre un second député à leur député ordinaire. Ces délégués complémentaires furent admis à condition qu'il n'y aurait qu'une voix par com-

(1) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de Villedeuil à Necker, 29 janvier, analysant une lettre de M. de Caraman. — Lettre de M. de Caraman, du 6 février. — L'archevêque d'Aix , 21 janvier 1789. — Archives départementales, correspondance et mémoires, les députés des communes à Ntcker, 9 février, t. I, pp. 41 et suiv.

nuuKuilô (l). En reviinche, lo tiers état se prêta avec beaucoui) de bonne p;rAce à la nomination de la commission du procès-verbal, dont les membres furent élus p;ir une remar(]uablo unanimité de suffrages. Un membre du tiers, en donnant son avis, s'écria qu'il était enchanté de voir renaître l'union dans l'Assemblée. Ce propos fut applaudi avec transport (2).

La réconciliation était sincère, mais devait être peu durable.

La question de la représentation illégale de la nation provençale subsistait tout entière (3).

Un gentilhomme demanda à lire un mémoire sur cette question.

C'était le comte de Mirabeau.

Quelques membres de la noblesse firent observer qu'il n'était pas d'usage de lire des opinions. Mirabeau leur répondit qu'à vouloir subtiliser, il pourrait alléguer qu'il ne parlait que sur de simples notes; mais comme il devait , à la fin , requérir que son avis fût inséré au procèsverbal, peu importait qu'il le remît au greffier ou qu'il le lût lui-même (4).

Il commença sa lecture.

Sa dialectique était serrée et pressante. Sa conclusion reproduisait celle de Pascalis dans le meeting du 29 décembre dernier. Mirabeau demandait la convocation des trois Ordres de la province.

Il tranchait dans le vif; mais avec de la modération dans la forme. Ses efforts pour subordonner la discussion aux principes qu'il avait posés, la rendent môme parfois un peu lourde. Il ne serait pas impossible que le thème seul

(1) Archives nationales, H, 1240. — Lettre de M. do La Tour, 31 janvier. — Fauris de Saint-Vincens, Journal, p.lc, p. 796.

(2) Archives départementales, C, 101, f" 182, p. 163.

(3) Id., ibid., f 182, p. 164.

(4) Archives départementales, C, 101, f* 138-9. — Procès-verbal imprimé de l'assemblée convoquée le 25 janvier 1789, p. 38,

nous eût été conservé sans les développements oratoires que l'improvisation dut y ajouter (1).

M. de Saint-Vinceiis avoue qu'il y avait dans ce discours de belles idées, fortement rendues; mais la noblesse et le clergé ne se laissèrent point persuader; ils étaient, d'après le magistrat historien, dont nous aimons à citer l'opinion, trop aigris, trop invinciblement attachés à leurs préjugés ; ils remarquèrent seulement avec irritation le ton insultant de l'orateur. Un moment même, une exclamation vive et prompte couvrit sa voix; mais on lui rendit aussitôt la liberté de se faire entendre et on l'écouta sans l'interrompre. Le tiers l'applaudit vigoureusement. L'on se sépara, d'ailleurs, sans désordre et sans tumulte (2).

Ce discours eut un grand retentissement dans les Etats, dans la ville, dans la campagne même.

Le lendemain 31, un samedi, jour de marché, l'effervescence fut vive dans Aix. Des paysans allèrent offrir leurs services au comte de Mirabeau, défenseur des communes (3).

Dès le commencement de la séance, les Etats furent houleux. Un membre du tiers leur demanda de délibérer sur la convocation d'une assemblée des trois ordres de la province. Par l'organe de leur assesseur, les consuls d'Aix, malgré leur esprit un peu timide et leur instinct conservateur, appuyèrent cette motion qui devint le sujet d'une discussion assez vive entre les privilégiés d'une part et les députés des communes de l'autre. Le président intervint dans le débat pour déclarer que la lettre de ses instructions ne lui permettait pas de mettre à l'ordre du jour

(1) Archives départementales, C, 101, f 139, p. 77 et suiv. — Procès-verbal imprimé, etc., pp. 44-66.

(2) Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., pp. 795, 797 et 800. — Archives nationales, H, 1240. L'archevêque d'Aix à Necker, 23 février 1789.

(3) Archives départementales, correspondance et mémoires, etc., des députés d'Aix, B, 3268. — Lettre du 2 février, écrite par les députés des communes aux députés d'Aix, p. 21.

250 MIRABEAU ET LA PnOVENCE.

l'objet dont il s'apissail. La motion fut repoussée; mais le tiers ne crut j)as devoir rabaudonncr (1).

Sur ces entrefaites, les commissaires du roi entrèrent (lan3 l'assemblée et j)résentèrent, au nom thi gouvernement, les demandes de subsides ordinaires.

Avant d'ouvrir la délibération sur ces demandes, les députés du tiers sommèrent respectueusement messieurs du clergé et de la noblesse de déclarer par oui ou jiar non s'ils entendaient renoncer à leurs immunités pécuniaires et participer, en raison de leurs facultés, aux contributions du don gratuit et de la milice.

Les privilégiés laissèrent l'archevêque président affirmer que, tout citoyen ayant droit égal à la protection de l'Etat, la nécessité de la contribution, qui en était le prix, s'imposait à tous les ordres comme un principe incontestable et désormais incontesté. Mais ils entourèrent cette concession de principe de tant de faux-fuyants et de moyens dilatoires, que la portée pratique en parut à peu près nulle. Les députés des communes, membres de la commission du procès-verbal, voyant les privilégiés se dérober dans les détours d'une phraséologie artificieuse à la déclaration précise qu'on réclamait d'eux, se crurent le droit de conclure que la contribution proportionnelle, loin d'être le vœu général des deux premiers ordres, n'était, au contraire, que celui de quelques-uns de leurs représentants (2). Le tiers état avait, ce jour-là, l'humeur guerroyante. Agité profondément par le discours de Mirabeau, il semblait, au moment de voler les subsides, vouloir tenter un dernier assaut contre les résistances qu'il rencontrait ; il réunissait tous les vœux auxquels il tenait plus particulièrement et qui le mettaient aux prises avec le clerofé et la noblesse.

(1) Archives départementales, C, 101, f" 158-lGO, p. 115-9. — Procès-verbal imprimé, pp. 68-70.

(2) Archives départementales, C, 101, l"' 169-170, p. 137-14Î. — Procèsverbal imprimé, pp. 77-80.

Après sa double motion sur l'assemblée des trois ordres et la contribution pro[)ortionnelle, il renouvela sa demande d'un syndic avec droit d'entrée dans les Etats. Deux jours auparavant, les commissaires du roi avaient accordé ce syndic, mais en lui refusant la prérogative à laquelle les députés des communes tenaient essentiellement (1). Espéraient-ils être plus heureux cette fois? Mirabeau les appuyait. Il faisait constater, dans le procès-verbal, son adhésion à leur réclamation et son vœu individuel pour la contribution proportionnelle (2).

L'archevêque président déclara que l'institution d'un syndic par le tiers état était étrangère à la délibération actuelle; il était temps d'aller aux voix sur les demandes de subsides.

11 n'entrait pas dans l'intention des députés des communes de se dérober à l'engagement qu'ils avaient pris avec les commissaires du roi. Les consuls d'Aix leur donnèrent l'exemple de voter les 700,000 livres de don gratuit et d'accompagner ce vote de nouvelles protestations contre la légalité des Etats (3).

Ces protestations, auxquelles le député de Sisteron, M. Réguis et celui de Grasse, M. Mougins de Roquefort, imprimèrent une énergie toute particulière (4), semblaient rouvrir le débat si fort agrandi par Mirabeau et où tout le monde n'attendait que le moment de rentrer. Le clergé et la noblesse s'y précipitèrent avec deux protestations

(1) Archives départementales. C, 101, f" 172, p. 144. — Procès-verbal imprimé, etc., pp. 80-1. — Correspondance et mémoires, etc., t. I, p. 8-10 : les députés des communes à nosseigneurs les commissaires de Sa Majesté, 29 janvier. — Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 801.

(2) Archives départementales, C, 101, f 172, p. 144. — Procès-verbal imprimé, p. 81.

(3) Archives départementales, C, 101, f° 173, pp. 145-6. — Les consuls députés d'Aix s'exagérèrent pourtant l'importance de leur vote. Le 1" février, ils écrivirent à Necker : a Le suffrage de la ville d'Aix a entraîné la » délibération unanime du tiers état sur le don gratuit, sur les milices, sur » la capitation (Arch. nat., B, III, 2, p. 86. »

(4) Archives départementales, C, 101, i" 173-4, pp. 145-7. — Procès-verbal imprimé, etc., pp. 83 et 84.

252 MinAnEAU et la pnovENCE.

contre le discours de Mirabeau. Elles furent lues, la première, par rév(^(iuo de Sisteron, la seconde, par M. de Fourrières. Toutes deux accusaient Mirabeau d'avoir voulu rompre l'accord prêt h se conclure. A cette accusation M. de Fourrières en ajouta une autre d'une portée plus grave. « Ce discours, » dit-il, « présente l'anéantissement de tous les principes de la constitution, l'apologie des prétentions sans nombre pour la détruire et le désir effréné des innovations les plus dangereuses (1). » Mirabeau s'inscrivit en faux contre l'accusation de s'opposer aux vues de conciliation, déclara (ju'il réservait tous ses droits contre les protestations du clergé et de la noblesse et annonça qu'il y répondrait publiquement (2).

La séance s'acbeva à trois lieures du soir au milieu d'une grande agitation. Au dehors, les scènes de désordre, les buées recommencèrent plus violentes que jamais (3).

Surpris de ces marques d'impopularité, l'arcbevôque d'Aix voulut croire et faire croire que ces manifestations n'étaient que le fait d'étrangers, d'inconnus et de quelques paysans payés pour buer la noblesse et le clergé (4). De leur côté, les députés des communes accusèrent les gentilshommes possédant fîefs d'avoir employé leurs laquais et leurs gens à fomenter le désordre (5). Accusations étranges, invraisemblables, que les partis se jettent à la tôte dans les heures de troubles et qui se détruisent les unes les autres !

(1) Archives départementales, C, 101, f" 176-9, p. 154-8. Procès-verbal imprimé, pp. 87-90.

(2) Id., ibid., C, 101, f^ 81-2, pp. 162-3.

(3) Archives départementales, G, 101. f° 182-3, pp. 163-165. — Fauris do Saint-Vincens, Journal, etc., pp. 801-803. Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 et fini le 17 juillet 1789 : lettre de M. Durand, échevin, l'un des députes du Conseil municipal près les Etats à Aix, le 1" février 1789, f" 99-100.

(4) Archives nationales. H, 1240, lettre de l'archevêque d'Aix à ***, 13 février 1789.

(5) Archives départementales, correspondance et mémoires, etc., C, 1380, pp. 20-1. Les députés des communes au prince de Beauvau.

La vérité est que le peuple de la ville ou des environs se mêlait à la querelle et y portait la vivacité, môme la violence de ses instincts. M. de Caraman était fort alarmé. Redoutant une descente de paysans, il avait mis des sentinelles à toutes les portes et consigné tout le régiment (1). L'archevêque d'Aix, fort indisposé, gardait le lit (2).

Ce prélat, le commandant et M. de La Tour jugèrent opportun de suspendre les séances des Etats. Ils inventèrent différents prétextes ; puis, le 3 février, firent dire aux députés de ne pas s'assembler jusqu'à nouvel avis. Le 6, ils rendirent une ordonnance qui prorogeait les Etats jusqu'au 10 mars prochain et prescrivait aux prélats, aux syndics de la noblesse, aux procureurs du pays de prendre des mesures, les premiers pour la convocation des diocèses, les seconds pour une réunion plénière de l'ordre, les troisièmes pour la formation des assemblées électorales des communautés et des vigueries (3).

Le motif qui les guidait, c'était la crainte : crainte de séances plus orageuses que celle du 31 janvier, crainte des « réclamations et protestations de M. de Mirabeau, » crainte d'attroupements et d'émeutes populaires. L'aveu de ces appréhensions peut se lire tout au long dans une lettre de M. de La Tour à Necker (4).

Les protestations ou contre-protestations que les com-

(1) Archives départementales, correspondance et mémoires, etc., C, 1380, t. I, p. 21.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai, etc. : lettre de MM. Durand et Capus , députés parle Conseil municipal aux Etats, etc., 3 février, f" 100.

(3) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de Caraman à ***, 6 février 1789. — M. de La Tour à Necker, 6 février. — Archives départementales, correspondance et mémoires, C, 1380, p. 21. — Fauris de Saint- Vincens, Journal, elc, p. 803.

(4) Archives nationales, H, 1240. M. de La Tour à Necker, 6 février : a Dans ces circonstances, nous avons été prévenus que les séances des » Etats seraient troublées par de plus grandes contestations ultérieures, par » des réclamations et protestations de M. le comte de Mirabeau, qu'elles » pourraient être suivies de plus grands attroupements du peuple à leur » sortie. Nous nous sommes décidés, ainsi que M. l'archevêque, à suspendre » les Etats. »

'254 MlllAIlKAU KT t,A iMlOVFiNT.E.

missaires du roi avaient voulu arrêter, conliuuérenl jiar la voie de la j)resse.

En vain les députés du liers s'étaient vu dés h; Vli janvier et sans dnule à rinsli^^ation des pi'ivilégiés, fermer la salle do l'IIôlel de ville mise à leur disposition jiour y conférer en dehors des Etals, comme dans une sorte de club ou de comité préparatoire (I). Ils ne cessèrent point de s'assembler. M. Reinaud de Fontvert leur offrit l'hospitalité dans une des pièces de sa maison sise sur le cours à l'angle occidental de cette promenade et de la rue du Cheval Blanc (aujourd'hui de la Monnaie) (2).

La largeur seule de cette rue les séparait de l'hôtel du commandant.

Ce fut là, presque sous les yeux de M. de Caraman, qu'ils signèrent, le 4 février, devant le notaire Silvy, une réponse au passage qui les concernait dans les protestations lues pendant la dernière séance des Etats, au nom du clergé et de la noblesse. Cette réponse était ferme, éloquente et digne. Elle rendait un noble hommage à Mirabeau, « ce gentilhomme citoyen, » et le vengeait de l'imputation « d'avoir apporté le trouble où régnait la paix et soulevé les esprits contre l'autorité royale et le respect dû à l'assemblée des Etats (3). »

Presque en même temps, Mirabeau lui-môme exécutait sa promesse ou plutôt sa menace du 31 janvier, qui avait, à l'en croire, laissé les privilégiés sous le coup d'une si vive alarme. « Telle a été leur terreur, » écrivait-il à son secrétaire, M. de Comps, « qu'ils n'ont pas osé me réentendre aux Etats ni recevoir ma contre-protestation (4). »

(1) Archives départementales, correspondance et mémoires, etc., t. I, p. 30 : les députés des communes à Necker, 4 février.

(2) Roux-Alphôran, Les rues d'Aix, t. II, p. 175.

(3) Archives départementales, correspondance et mémoires, t. I, pp. 30-1 : lettre des députés des communes à Necker, 4 février, contre-protestation faite par les sieurs députés des communes et des vigueries à Aix, pp. 33-6. — Procès-verbal imprimé des états de Provence, etc., p. 232.

(4) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 253.

Le 3 février, cette contre-protestation et la réponse, dont elle n'était que l'appendice, étaient prêles.

Un peu confuse et faible comme défense , celte réponse était pleine de vigueur comme attaque. Le tribun apparaissait tout-puissant dans cet écrit, si l'avocat y semblait embarrassé. L'homme d'Etat surtout s'y montrait remarquable, lorsque dans un passage moins connu, mais peut-être plus vraiment digne d'admiration que la fameuse tirade sur les Gracques et Marins, il indiquait aux communes la ligne qu'elles devaient suivre : « Ecoutez, » leur disait-il, « celui qui porte vos applaudissements dans son cœur sans en être séduit. Soyez fermes et non pas opiniâtres; courageux et non pas tumultueux; libres, mais non pas indisciplinés ; sensibles, mais non pas enthousiastes. Ne vous arrêtez qu'aux difficultés importantes, et soyez alors entièrement inflexibles, mais dédaignez les contentions de l'amour-propre. Surtout hâtez, autant qu'il est en vous , l'époque de ces Etats généraux , qu'on vous accuse d'autant plus âprement de retarder qu'on en redoute davantage le résultat, de ces Etals généraux où tant de prétentions seront déjouées, tant de droits, rétablis, tant de maux, réparés (1). »

Ces conseils étaient déjà une profession de foi politique. Mirabeau la complétait en ajoutant : « Non , les outrages ne lasseront pas ma constance. J'ai été, je suis, je serai jusqu'au bout l'homme de la liberté publique, l'homme de la Constitution ! Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là être plutôt l'homme du })euple que celui des nobles ; car les privilèges passeront; mais le peuple est éternel (2). »

Quand on lit cette éloquente péroraison, on pense, malgré soi, au mot d'Eschine sur Démosthène et le discours de la couronne : « Que serait-ce, si vous eussiez entendu le monstre criant ces paroles ! » Et l'on est quelque peu

(1) Œuvres de Mirabeau, t. I, p. 26. — Procès-verbal de l'assemblée convoquée le 25 janvier, p. 197.

(2) Procès-verbal de l'assemblée convoquée le 25 janvier 1789, p. 198.

îoR M1IUI1F.au et la PROVENCE.

désapiioiiilé en se rappelant que Mirabeau ne les a jamais prononcées.

La suspension des séances des Etals io nuluisit à faire signifier, le 7 février, sa réponse et sa contre-i»rotestatioii, par un huissier, à rarclievéque d'Aix et à M. l'évoque de Digne, Moucliet de Villedieu , président de la commission du procès-verbal (1). Elles furent ensuite déposées chez un notaire et livrées au public jiar la voie de la presse.

Ce notaire, cet huissier nous gâtent un peu ces éclats d'éloquence.

Le retentissement n'en fut pas moins considérable.

Mirabeau venait de soutenir en tribun et en homme d'Etat la cause que Pascalis avait plaidée en jurisconsulte.

Seulement, il y avait eu chez Pascalis un dévouement plus sincère et, faut-il l'ajouter? plus étroit à l'autonomie de la Provence. Mirabeau disait bien qu'il aurait à jamais riionueur d'avoir posé les bases de la constitution provençale. Il n'en était pas moins persuadé que les privilèges de la province, bons contre le despotisme ministériel, devraient cesser le jour où la France entière serait dotée d'une constitution une, homogène, stable et permanente. «Vienne, » disait-il, « une constitution qui amalgame nos vingt royaumes en un royaume et il faudra bien que la Provence obéisse (2). » S'il demandait l'assemblée des trois ordres , ce n'était pas pour qu'elle réformât une constitution provinciale qui n'était, pensait-il, qu'un désordre dans le désordre, une incohérence dans l'incohérence, une anarchie dans l'anarchie. Il entendait qu'elle servit à la Provence de comices. Dans ces comices, son élection lui paraissait assurée; elle aurait eu de nora-

(1) Fauris de Saint- Vincens, p. 809. — Exploit de signification de cet acte à Mfl' l'archevêque d'Aix et à M»' l'évêque de Digne, apud Procèsverbal imprimé de l'assemblée convoquée, etc., le 25 janvier 1789, pp. 191-2, 223-4.

(2) Lettres écrites par un ancien magistrat, etc., dans les Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 232.

MIRABEAU AUX ÉTATS DE PROVENCE. ^^ô1

breuses chances contre elle dans les Etats (1). De là les attaques dont il les poursuivait ; mais il ne se bornait pas aux coups qu'il leur portait ouvertement ; il s'efforçait de les miner en dessous dans les avis qu'il faisait passer aux ministres. Il en considéra publiquement la prorogation comme un succès (2).

Le tiers état et la noblesse affectèrent d'être également mécontents de cette [irorogation ; ils l'étaient beaucoup moins qu'ils ne voulaient le paraître. La noblesse fut sur le point de protester contre l'ordonnance des commissaires du roi ; « mais elle finit par penser, » dit avec un peu d'emphase le président de Saint-Vincens, « que la raison du salut public devait faire passer par-dessus les règles (3); » elle comprit que cette ordonnance lui épargnait des récriminations inquiétantes et mettait provisoirement fin à une situation qui semblait sans issue (4). Le tiers criait contre l'irrégularité du procédé, réclamait l'exhibition des ordres du roi. S'il avait eu plus de courage, il aurait refusé de recevoir ses lettres de prorogation ; mais ces lettres mêmes flattaient sa vanité ; il se représentait, avec une certaine fierté , l'embarras où la fermeté de son attitude avait mis les commissaires et dont cette prorogation même était comme un aveu public (5). Pour justifier son insistance à réclamer un syndic, il parlait avec complaisance de son inexpérience, de sa faiblesse ; mais, en réalité, il se croyait fort. Les députés que l'assemblée du 29 décembre avait envoyés à Paris l'entretenaient dans l'idée d'un accord complet' entre ses vues et celles du gouvernement. On leur avait dit chez le ministre que les

(1) Mémoires de Mirabeau, t. Y, p. 245.

^2) A la nation provençale par le comte de Mirabeau , dans ses Œuvres, t. I, p. 51. — Lettre de Mirabeau au comte do Montraorin, dans la Correspondance de Mirabeau et du comte de La March, t. I, p. 346.

(3) Fauris de Saint-Vincens, Journal, p, 806.

(4; Archives départementales, Correspondance et mémoires, t. I, p. 25. Les députés des communes aux députés d'Aix.

(5) Id., ibid., t. I, pp. 41-43. 'Protestation des députés des communautés et vigueries, 8 février 1780.

258 MIUAnEAl' l'T LA PHOVENCË.

Etals de Provence lUaient informes. Les renseignements qu'il* recueillaient sur les intentions de Neckcr porinetlaienl aux IMoveiu-aux d'espérer un règlement jiour les élections si complet, si large, que tous les ordres, toutes les classes de ces ordres, toutes les localités, jusqu'aux simples hameaux, seraient appelés ù donner leurs voix pour les Etals généraux (1).

Irrité pour la forme, mais au fond satisfait et plein d'espérance, le tiers état se dispersa après avoir nommé quatre commissaires pour suivre la correspondance avec les ministres et les députés d'Aix (2). D'autres représentants des communes se joignirent volontairement à ces commissaires.

Cette commission, dont les deux membres les plus actifs furent MM. Lalil et Verdolin, prit sa tâche très au sérieux. Elle tint les représentants des communautés et vigueries au courant de toutes les nouvelles et de tous les bruits qui lui arrivaient des régions ministérielles (3) et fit parvenir leurs vœux dans ces mêmes régions avec une infatigable persévérance.

Le principal objet de ces vœux était toujours une assemblée générale des trois ordres. Le tiers répugnait à l'idée de nommer la députation de la province dans les Etats même renforcés (4) ou dans des assemblées d'ordres séparés (5); cependant, il se résignerait, s'il le fallait, à la fatalité des circonstances (6) et consentirait à se passer, pour les élections, de cette assemblée si vivement sollicitée.

La commission se chargea de transmettre aux députés

(1) Archives nationales, H, 1240. Lettre des députés d'Aix, 28 janvier 1789.

(2) Archives départementales, Correspondance et mémoires, etc., t. I, p. 39. Les députés des communautés et vigueries aux députés d'Aix.

(3) Archives départementales, Correspondance et mémoires, etc., t. 1, p. 50 et suiv. Lettre envoyée, 10 février, à chaque député par les députés des communes chargés de la correspondance.

(4) Id., ibid., p. 64. Lettre des commissaires à M. de Villedeuil, 27 février. [b] Correspondance et mémoires, p. 42-3. Protestation des députés des

communautés et vigueries, 8 février.

(6) 7d., ibid., p. 48. Députés des communes à Necker, 9 février.

d'Aix, et par ces derniers aux ministres, l'expression de cette répugnance et de cette résignation.

Grâce au zèle et à l'activité dont elle faisait preuve, le tiers, quoique dispersé, pouvait se croire en permanence.

De leur côté, les nobles, après la suspension des Etals, continuèrent leurs assemblées particulières.

Le troisième ordre tout entier leur causait moins d'inquiétude que Mirabeau tout seul.

Ils voulurent se défaire ou se venger de lui. Ils eurent la pensée de le pousser à bout en l'insultant, mais ses funérailles auraient pu être sanglantes; ils recoururent à un autre moyen.

Le samedi, 7 février, ils dînaient en corps chez un de leurs syndics, M. de Fourrières (1). C'est sans doute pendant ce dîner que fut ourdi le complot que M. de La Fare avait imaginé peut-être et dont il devait être l'instrument.

Dans la séance du lendemain , dimanche 8 février, le premier consul d'Aix déclara qu'il était propriétaire de plusieurs fiefs, en déposa les titres sur le bureau et requit M. de Mirabeau de produire également ceux qu'il devait avoir.

Mirabeau ne put prouver que ses droits de donataire ou de substitué sur les fiefs que son contrat de mariage lui avait garantis en Frovence ; ils parurent insuffisants pour justifier sa présence dans les assemblées de la noblesse. On décida qu'il cesserait d'y assister.

11 invoqua en vain sa participation incontestée aux délibérations des possédant fiefs, une quinzaine d'années auparavant, la lettre de convocation que lui avaient tout récemment encore adressée les syndics, et la légitimation de ses pouvoirs (2).

(1) Lettres des procureurs do Provence (Bibl. de Marseille, mss., Fa, 15, f" 'li). Roman-Tributiis aux députés do In. ville d'Aix, 14 févric ■ 1789.

(2) Archives départementales, Etats provinciaux do 1787-1788-1789, Procésverbaux des preuves de noblesse fournis pour y être admis, C, 1830, I" 1142, 1145. Consultation des syndics delà noblesse déclarant avoir admis le produisant (le comte de Mirabeau) au rang des gentilshommes dudit

tî60 .MlllAlIl'Al' ET LA l'UOVKNCE.

On ne se rendit pas ù ses raisons. 11 en appela à la nation provenrale dans un manifeste qu'il écrivit h travers mille préoccupations (1) et (jui parut le 10 lévrier au matin (2). L'auteur en expédia di; iioud)reux exemplaires à Marseille. Ce manifeste produisit une profonde impression dans toute la j)rovince. En j)lein conseil des pères de famille de la ville de Sisteron, l'avocat Teissier s'éleva contre la motion de M. de La Fare et déplora le succès qu'elle avait obtenu (3).

Les luttes qui avaient éclaté autour de la session des Etats n'étaient pas finies. Pourtant ces Etats une fois séparés, la fermentation avait diminué. Pendant la seconde quinzaine de février, une tranquillité relative régna en Provence (4). Mirabeau lui-même profita de cette trêve pour s'en éloigner momentanément.

Une assez fâcheuse afl'aire l'appelait à Paris.

Pressé par le besoin d'argent, cédant aux instances d'une femme qu'il aimait, et pour sauver de la banqueroute le mari de celte femme, le libraire Lejay (5), il avait autorisé la publication de son histoire secrète de la cour de Berlin.

Cette histoire était tout simplement le recueil des lettres confidentielles que Mirabeau avait adressées à M. de Galonné, pendant sa mission secrète en Prusse. A la fin de cette mission, il aurait dû remettre au ministère les minutes de ces lettres; il les avait gardées.

Elles sont encore et devaient être alors fort intéressan-

corps et ordre qui ont séance et voix délibérative aux Etats de cette province, moyennant la possession de fiefs dans l'ctondue du diocèse d'Aix. La consultation n'est pas signée.

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 206 et '208. — Archives départementales, C, 111. Délibérations du corps de la noblesse de Provence, f°' 28G-7.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 18 mars 1788, etc. : lettre de M. Constans, procureur au Parlement d'Aix, 17 février 1789, î' 107.

(3) Revue de Marseille, mars et avril 1891, p. 100.

(4) Archives nationales. H, 1240, lettre de l'archevêque d'Aix à ***, 6 février 1789.

(5) Correspondance de Mirabeau et du comte de La Mardi, t. I, p. 345. '— Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 238-9.

tes. C'est une étude pénétrante, parfois un peu libre, de l'état de la Prusse et de l'Allemagne à la mort de Frédéric II et à l'avènement de Frédéric-Guillaume II, avec des vues singulièrement judicieuses de politique générale par un observateur qui aurait pu être un diplomate aussi actif et aussi vigilant qu'il a été un grand orateur (1) ; mais en livrant ces lettres au public, Mirabeau commettait une grave indélicatesse.

Avec cette faute, il faisait la partie belle à ses adversaires. Ceux-ci le représentèrent aux Provençaux comme un chien enragé. « C'est une grande raison de m'ôlire, » s'écria-t-il en apprenant ce propos ; « car le despotisme et le privilège mourront de mes morsures. » Un moment même sa popularité parut presque compromise. On le voit à la manière dont il s'exprime, dans une lettre du 29 janvier, sur le public, « imbécile troupeau toujours prêt à » livrer ses chiens au premier loup qui sait se servir d'une » peau veloutée (2). » On peut se demander si la froideur et l'hésitation de l'opinion ne hâtèrent pas sa dénonciation de l'illégalité des Etats de Provence.

Rassuré de ce côté, il fut bientôt inquiet sur les suites que le gouvernement semblait vouloir donner à l'affaire de l'histoire secrète. Cette histoire avait été déférée au Parlement de Paris et, sur un réquisitoire de l'avocat général Séguier, condamnée à être lacérée et brûlée par la main du bourreau. L'édit fut exécuté sans désemparer le 10 février.

Onze jours plus tard, Mirabeau arrivait à Paris, mais pour se retirer aussitôt ou plutôt pour se cacher dans une petite maison de campagne du village de Polengis, sur le bord de la Marne, près de Saint-Maur. Il y vit quelques

(1) Voir les éloges donnés à cette correspondance par l'abbé de Talleyrand, M. de Calonne, Louis XVI, Chateaubriand (Charles de Loménie, Nouvelle Revue, \" mai 1886 : Mirabeau et TaHeyrand, une missloyi secrète en Prusse, p. 50. — Welschinger, Mission secrète de Mirabeau à Berlin, p. 68-91).

(2) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 269.

2G2 MinADEAU ET LA PROVENCE.

amis en secret ; reux-r,i lui apprirent que le gouvernement no songeait pas i\ menacer sa liberté. D'un autre cùlé , il demanda vainement uno conférence à M. do Montmorin ])our traiter des aifaires de rrovence'. Voyant (|u'il [lordait son temps, il repartit (1).

Son retour à Aix, où il arriva le 5 mars, fut l'occasion d'une éclatante ovation. A Lambesc, les officiers municipaux allèrent l'attendre et le féliciter à cent pas de la ville. Dans la ville même était rassemblée toute la contrée, des milliers et des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, de soldats et de prêtres. Lorsque la voiture du gentilhomme citoyen parut, ce furent mille acclamations de « vive le comte de Mirabeau ! vive le père de la patrie ! » Et boites d'éclater, et cloches de sonner, tandis que Mirabeau, fondant en larmes, répétait : « Je vois comment les hommes sont devenus esclaves ; la tyrannie s'est entée sur la reconnaissance. » On voulut dételer sa voiture. « Mes amis! » cria-t-il, « les hommes ne sont pas faits pour porter un homme ; vous n'en portez que trop. »

Parvenu h deux lieues d'Aix, il rencontra d'abord une députation d'artisans qui lui apportait des couronnes et des fleurs, et était comme Tavant-garde de toute la population sortie au-devant de lui.

Mirabeau paraissait plutôt confus qu'heureux de ce triomphe. A son entrée à Aix, sa chaise de poste, lancée au galop, semblait fuir l'ovation. Et l'ovation courait après lui à toutes jambes.

Sur un faux avis donné par un domestique de Mirabeau, la foule s'était massée sur le Cours. En un clin d'œil, elle se porta sur la place des Prêcheurs, voisine de la maison où logeait Mirabeau ; il y descendit dans les bras du peuple, tandis que cent boîtes éclataient.

Cette maison porte aujourd'hui le numéro 10 de la rue

(t) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 271-273. — Correspondance de Mirabeau et du comle de La March, t. I, p. 347. — Pcuchet, Mémoires sur Mirabeau, t. III, p. 189-190. — Welscliinger, p. 65-6.

des Trois-Ormeaux ; un balcon de fer en orne la façade. Du haut de celle Iribune improvisée, Mirabeau harangua le peuple qui remplissait la maison, la rue et la place. On voit, on entend la scène : harangue interrompue par des vivats, couronnes, cris, embrassades, toute l'ivresse de la joie. Lorsque Mirabeau sortit pour aller diner chez son avocat et ami, M. Jaubert, sa chaise à porteurs fut couverte de couronnes, précédée et suivie de galoubets et de tambourins qui ne cessèrent de jouer pendant tout le temps du repas. Le soir, celle fête populaire durait encore; elle se termina, toujours au son des tambourins et des galoubets, par un feu de joie et des fusées.

Le peuple et la bourgeoisie s'étaient cordialement unis dans cette manifestation. On remit à Mirabeau soixanteneuf adresses de communautés qui lui votaient des remerciements. La municipalité d'Aix y joignit la sienne sans s'inquiéter de l'abstention, trop facile à comprendre, de M. de La Fare.

Les paysans suivirent l'élan des ouvriers et bourgeois. Le surlendemain de l'entrée de Mirabeau à Aix, toute une troupe de campagnards alla trouver sa femme, la comtesse, pour la décider à revenir avec lui. Us la haranguèrent en provençal et lui dirent : Aquo es uno trop bello raço ; sérié péna que manqué. C'est une trop belle race ; il serait dommage qu'elle vint à manquer (1).

On a cru que c'était une scène arrangée à l'instigation de Mirabeau, Ce n'est pas probable. Dès son arrivée en Provence, Mirabeau avait repoussé toute idée de démarche en vue d'un rapprochement avec la comtesse. « Nous avons trop d'affaires d'hommes pour penser à des affaires de femmes, » avait-il répondu avec une rondeur un peu brutale à sa sœur M'"" du Saillant (2). Michelet inclinerait plutôt à penser que ces paysans étaient poussés par M'°* de

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 278.

(2) Id., ibid., p. 237.

264 MinABEAU ET LA PROVENCE.

Miraboau (1). Ce n'est encore qu'une supposition. Pourquoi ne pas aduiellre que ces braves gens obéissaient à la naïve spoiilauiMlé de leur synipalbie et de leur admirati(jn pour Mirabeau ?

Celle ovation avait un double sens : bommago de reconnaissance du tiers état et du peuple pour leur tribun, elle était eu même temps une Tuanifcstalion bostile contre les privilégiés. « Pas un noitle, » lisons-nous dans une relation du temps, « n'osa se montrer. » Un des syndics de la noblesse eut, le 5 mars, une cruelle déconvenue : il donnait un diner et disait qu'il était impossible que Mirabeau revint ù Aix. Au beau milieu de son discours, il est interrompu par un i^rand bruit. Il court à la fenêtre : c'était l'arrivée triomphale de Mirabeau. Le syndic fut accueilli par une violente salve de cris et de huées (2).

On ne peut contester que le retour de Mirabeau n'ait ravivé la révolution provençale qui semblait se ralentir.

Dés le surlendemain de son arrivée, le 7 mars, le conseil municipal d'Aix sembla revenir sur les concessions qu'il avait consenties la veille de l'ouverture des Etats, et adhéra d'une manière expresse à la demande de l'assemblée des trois ordres. A l'instigation de Pascalis, il invita les députés ou les commissaires des communes à tenir leurs séances dans la grande salle de l'Hôtel de ville (3).

Y avait-il entre ces décisions du conseil municipal d'Aix et les grandes scènes de l'ovation de Mirabeau une simple coïncidence? Au moins on ne saurait nier que cette coïncidence n'eût quelque chose de saisissant.

Elle frappe plus encore peut-être lorsqu'on reporte sa pensée sur un travail qui se poursuivait, depuis les premiers jours de janvier, parmi les artisans d'Aix et semblait

(1) Michclot. Histoire de France, t. XVIT, p. 3,44.

(5) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. '274-Î80. — Peuchet, Mémoires sur Mirabeau, t. 111. p. 191-3.

(3) Archives municipales d'Aix. Armoire des délibérations du conseil, registre 23, f° 230. Vide supra, p. 60.

attendre le retour de Mirabeau pour aboutir à une résoLation et à une requête d'un caractère sinon révolutionnaire, du moins hardiment novateur.

Pour bien comprendre ce fait ou plutôt cet ensemble de faits assez peu connus, il faut avoir présente à l'esprit l'organisation originale qui réunissait tous les corps de métiers d'Aix en une vaste association ou coterie.

Coterie a ici un sens particulier. Il désigne une société de gens qui se cotisent pour un certain nombre de buts et dont chacun paye une cote fixée d'avance (1).

Cette coterie de travailleurs aixois ou ce corps des coteries^ comme elle s'intitulait, avait une caisse gérée par un trésorier dont les fonctions étaient annuelles; elle supportait des charges diverses, telles que la levée de six hommes de milice, chaque année, pour le service du roi et les frais de costume ou de représentation de Vabbé de la ville.

Une assez large part d'autonomie lui était accordée.

Formant comme une sorte de commune dans la commune, elle avait un collège d'administration et de gouvernement composé de quatre syndics généraux, renouvelables par moitié tous les ans et divisés par ce renouvellement en sijndics anciens et syndics modernes.

Ces syndics généraux étaient comme les consuls de la coterie.

Le grand conseil ou l'assemblée générale était formé par la réunion des syndics de tous les corps ou corporations d'arts et métiers d'Aix ; les syndics généraux le convoquaient dans les circonstances graves où les intérêts de la coterie semblaient en jeu.

Tous les ans, à la fin d'avril ou au commencement de mai, il se rassemblait à l'Hôtel de ville, dans k salle du

(1) Ce serait le sens primitif du mot, si l'on pouvait admettre l'étymologie donnée par Dietz; mais cette ctymologie est inexacte; co<e?'ie vient du mot de basse latinité coteria, qui indique un mode de tenùre en villenage. — Du Cange. — Littré explique ce mot par association de paysans unis ensemble pour cultiver les terres d'un seigneur.

266 MIHAHEAU et la pnovENCE,

bureau île police. Les maire, consuls et assesseur, annon- (;aienl (lu'ils avaient vcrilié les comptes du trésorier de la colerie ; i)uis, dans la mcme s(^ance, ce trésorier et les deux syndics sorlaid de charge proposaient leurs successeurs. L'assemblée les agréait le [)lus souvent, mais il va de soi (ju'elle pouvait les refuser.

Le r2 janvier 178!), sur la convocation des syndics généraux en exercice, Jose[)h Honoré, maitre cordier ; Joseph Dupré, fabricant de bas; Honoré Depousier, maitre maréchal ferrant, et Honoré Lambert, maître chaudronnier, une assemblée générale de la coterie se tint à deux heures de relevée, dans une des salles du couvent des Augustins.

L'ordre du jour était une motion signée de quelques membres de la coterie, à l'effet de demander la nomination annuelle de quatre artisans dans le conseil de ville.

Cette motion fut très goûtée de l'assemblée; elle vota à l'unanimité de présenter à MM. les consuls et assesseur d'Aix une requête pour obtenir d'eux une réunion générale de tous les chefs de famille de la communauté, où l'on délibérerait sur la rectification de l'article qui excluait du conseil municipal les artisans, les ménagers et autres plébéiens. Vu l'importance de ce vole, on décida, avec la même unanimité, de le soumettre à tous les corps d'arts et métiers, et d'en suspendre l'exécution jusqu'à une nouvelle assemblée, où tous les syndics apporteraient l'extrait de la délibération prise par leur corps. Cette seconde assemblée n'eut lieu que le 8 mars, à neuf heures du matin, trois jours après le retour de Mirabeau.

Les syndics généraux déclarèrent que les rapports des syndics particuliers des corps d'arts et métiers étaient déposés ou avaient dû l'être ; le moment était venu de prendre définitivement toutes les mesures nécessaires pour obtenir l'admission des artisans dans le conseil de ville. Il fallait arrêter le nombre des conseillers qui seraient choisis prrmi ces artisans.

Une adhésion unanime accueillit cette proposition. Pour aller plus vite et plus sûrement au but, on mit de côté cette assemblée des pères de famille, dont il avait été d'abord question ; on donna pleins pouvoirs aux syndics généraux de faire toutes les réclamations et toutes les démarches qu'ils jugeraient utiles pour assurer la satisfaction du vœu de la coterie ; on leur laissa le soin de fixer le nombre de places à réclamer. On leur recommanda seulement de se régler sur le chiffre total de la population, et de prendre les avis de l'avocat qui était le conseil du corps entier, M. Rambot (1).

Les syndics généraux ne mirent pas de lenteur dans l'exécution de ce mandat; ils adressèrent aux consuls une demande dont l'assesseur rendit compte au conseil municipal, dans la séance du 14 mars.

Les termes de son rapport ne laissent pas que d'être remarquables.

Après avoir annoncé que les artisans revendiquaient douze places dans le conseil, il ajoutait : « Nous sommes dans un temps de lumière où il faut juger des réclamations pareilles non d'après la constitution que nous avons, mais d'après la meilleure que nous pouvons avoir. »

Ces artisans d'Aix avaient senti eux-mêmes qu'il existait entre eux et les ménagers^ et paysans, similitude de droits et solidarité d'intérêts.

Cette solidarité fut relevée par l'assesseur : « Cette réclamation, » fît-il observer, « nous avertit que la classe utile et intéressante des ménagers et des paysans propriétaires a les mêmes droits que les artisans réclament. Ils devraient être admis dans le conseil, si les artisans l'étaient. »

(1) Archives municipales d'Aix. Armoire des anciennes corporations. Registre de la coterie des arts et métiers. Assemblées des 12 et 21 janvier, du 8 mars, du 9 mai 178'J. Rapport de la commission des comptes du 17 mai 1789, etc.

Î68 MinAnrAU f,t la Provence.

Il ronclut en proposant le renvoi de celle (loiil)le réclamation ;\ Hiie commission choisie dans les difîérenls <ilats qui composaient le conseil. Fortement a|)piiyoe par l'avocat Mollel. dont \o discours a été conservé dans les registres du conseil, celle conclusion fut adoptée en principe (1); mais les événements firent différer jusqu'au 25 septembre suivant la décision du conseil, qui accorda six [daces aux artisans et six aux ménagers (2).

Ces demandes et la manière dont elles étaient accueillies attestaient le travail qui se faisait dans les esprits; l'agitation ne restait pas à la surface de la société; elle en soulevait les couches profondes. Dans les classes populaires, elle était surtout causée par des craintes de disette et des souffrances réelles.

Dès le mois d'août dernier, Pascalis avait dit : « La misère publique passe l'idée que nous nous en étions formée. » Sur cette misère survint un rude hiver ; le mistral souffla sans interruption depuis le 2 novembre 1788 jusqu'au 7 janvier 1789; pendant le mois de décembre, le froid fut très rigoureux; du 15 décembre au 7 janvier, le thermomètre se maintint entre 5, 7 et 8 degrés au-dessous de zéro, température exceptionnellement basse pour la Provence. Le 31 décembre, il descendit à 12 degrés. La neige tomba à plusieurs reprises, mais ni assez tôt, ni en assez grande abondance pour protéger contre la gelée les racines des végétaux. La gelée détruisit la plus grande partie des orangers dans la basse Provence et au moins un tiers des oliviers dans toute la province. On estimait que la récolte de l'huile serait nulle cette année et se ressentirait pendant cinq ou six ans des rigueurs de cet hiver (3). Les oliviers qui n'étaient pas morts semblaient

(1) Archives municipales d'Aix. Armoire des délibérations du conseil. Registre 23, f" 220.

(2) Archives municipales d'Aix. Registre des coteries. Assemblée du 12 octobre 1789.

(3) Au commencement du siècle (1802), la récolte de l'huile était à peu près

fort malades ; ils perdaient leurs feuilles ; leur branches paraissaient dépourvues de sève; or dans ce pays ou la propriété était très divisée, quelques pieds d'oliviers, comme Tobservait l'archevêque d'Aix, faisaient la richesse ou du moins la principale ressource du petit cultivateur. Pour aggraver le mal, les grains, peu recouverts dans ces terres légères, avaient gelé en plus d'un endroit (1).

L'huile allait manquer et le pain était cher, moins par la disette réelle du blé que par les spéculations des propriétaires et des marchands ! C'était une véritable crise pour la Provence. Cette crise rendait plus insupportables encore au peuple le régime économique et les impôts auxquels il était soumis.

C'étaient surtout des impôts de consommation ou des droits d'entrée sur les denrées de première nécessité.

Le plus odieux et le plus impopulaire de ces impôts était le piquet.

Le piquet était un droit prélevé sur la farine. Les villes l'affermaient au plus offrant et dernier enchérisseur.

A Aix, depuis 1785, il était de 4 francs par charge de 300 livres pesant qui entrait et se consommait dans la ville; il comprenait, en outre, une imposition de 2 francs, 8 sous par grosse charge de 400 livres pesant sur la farine destinée à l'industrie des boulangers ou au trafic des minotiers. En 1785, minotiers ou boulangers avaient été, ainsi que les communautés religieuses, astreints à un supplément de taxe de 18 sols par charge de 400 livres et le produit de ce supplément avait été affecté à couvrir les frais d'éclairage de la ville.

nulle dans le terroir de Marseille. Stalislique du département des Bouchesdu-Rhône, par Joseph-Etienne-I\Iichel d'Eyguière, 1802, pp. 15 et 16. (1) Archives nationales, H, 1274. Lettre de l'archevêque d'Aix, du 27 mars.

— Id., ibid., H, 1240. Lettre de M. de Caraman à Necker, du 24 janvier 1789.

— Fauris de Saint-Vincens, Recherches historiques sur Aix, mss. de la bibliothèque Méjanes, n" 1014, t. III, p. 1209-1210. — Joseph Mathieu, Les hivers rigoureux en Provence {Revue de Marseille, t. XVII, mars 1871, p. 90}.

070 MlHAnEAU KT LA pnOVENCE.

Personne ne pouvait faire entrer de farine dans Aix que par la porte Saint-Jean, où se trouvaient le bureau de j)erceplion et le j)oids publie du fermier. Un commis de ce dernier et un peseur devaient s'y tenir eu j)ermanence de quatre heures du matin à neuf heures du soir. Il fallait se pourvoir auprès d'eux d'un billet ou quittance attestant le payement de l'imposition.

Les contraventions, tjue l'on s'efforçait de prévenir par les précautions les plus minutieuses, entraînaient des peines dont la plus légère était la confiscation ou une amende de 30 livres.

A peu près imperceptible pour le consommateur riche qui l'acquittait, presque sans s'en douter, en achetant un pain, le piquet était vraiment plus onéreux pour le citadin })auvre, vraiment tyrannique pour le paysan.

Dispensé d'aller faire peser sa farine au bureau de la porte de ville, le paysan payait cher celle exemption; il était abonné et devait acquitter cet abonnement en deux termes par an ; le taux en était calculé sur le nombre et l'âge des membres de sa famille et des domestiques attachés à son service. Dans le mois qui suivait l'entrée en jouissance du fermier, tous les particuliers du terroir d'Aix devaient lui déclarer l'état exact de leur famille et de leur maison ! Ils étaient taxés à une charge par tête d'enfant de 4 à 12 ans et à deux charges pour toute personne de 12 ans et au-dessus, de sorte que l'impôt augmentant avec la famille du contribuable, devenait plus lourd à proportion de ses besoins et de ses charges.

Inique comme la taille qu'il était destiné à suppléer, le piquet était vexatoire comme les aides et la gabelle. Le fermier avait le droit de faire, même à main armée {etiam manu militari), à toute heure du jour et de la nuit, des perquisitions dans les maisons de la ville et des faubourgs, dans les bastides de la campagne.

Enfermé dans une sorte de cercle vicieux, le paysan était, par suite de sa pauvreté, tenté de commettre des

MIRAIÎEAU AUX KTATS DE PROVENCE. 2tl

contraventions ou tout au moins d'être inexact dans ses payements ; et ces contraventions ou même cette simple inexactitude l'exposaient à des frais de saisie et de contrainte qui doublaient, triplaient, quadruplaient l'impôt (1).

Cet impôt était une erreur écononique.

Une erreur non moins grave, c'était de faire de la viande l'objet d'un monopole. Aix, Arles, Toulon et les autres villes de Provence donnaient à ferme la fourniture de toute la viande nécessaire à leurs habitants, comme à ceux de leurs faubourgs et terroirs. Sous peine de confiscation et d'amende, nulle autre personne que le fermier ne pouvait vendre de la viande fraîche ou salée ; il était défendu aux habitants, d'en acheter ailleurs qu'à la boucherie. Le bail passé par les consuls d'Aix avec le négociant Pierre Niel, en 1784, frappait de 100 livres d'amende pour la première fois et de 300 livres pour la récidive^ ceux qui seraient surpris portant de la viande de contrebande et ceux qui seraient convaincus d'en avoir acheté. Le prix de la ferme comprenait la rêve ou impôt de consommation sur la viande ; le fermier le reprenait en détail sur les habitants, en leur vendant cette viande aux prix fixés par le bail. Lorsqu'elle ne trouvait pas de fermier, la ville administrait en régie ses boucheries. C'était le cas pour Aix aux mois de mars 1789 (2).

De la combinaison de ce monopole avec l'impôt résultaient des prix dont l'élévation était un des griefs du peuple.

Les murmures de ce peuple devenaient de jour en jour plus forts. Ce n'est pas que les maux dont il se plaignait fussent nouveaux ou inouis. La Provence avait même connu des temps plus durs et payé le blé, sans sourciller,

(1) Archives municipales d'Aix. Armoire des contrats, registre 22, f" 306 et suiv. Bail du piquet de la farine, le 15 septembre 1784, à Joseph Barbaroux, balancier de la ville d'Aix et bail de 1790, f° 329 et suiv. Armoire des délibérations du conseil, registre 23, f" 236.

(2) Armoire des contrats, registre 22. Bail de la boucherie passé à Jean» Pierre Niel, 9 février 1784, f° 296.

272 MlHAHKAU ET LA PnOVKNCË.

jusiiu'à 50 ou GO livres la charge, tandis (jiiu lo [)liis beau mainlenanl n'allait pas à \h livres. C'était la cherlé, mais non la disette. Dans l'hiver qui inenarait de prolonger ses rigueurs au delà des limites ollicielles , le [)euple avait sui>porté avec résignation les jours les plus pénibles du froid et du chc'tmage. Celte résignation allait cesser avec le retour du printem[»s qui devait amener une reprise des travaux de la camjiagne. Ce n'est pas toujours au moment où les maux sont les plus lourds en réalité (ju'ils paraissent le plus insup[)ortables (1).

A la fin de la première quinzaine de mars, un grave symptôme indiqua que la patience populaire pouvait bien être à bout.

Le 14 de ce mois, une émeute éclata à Manosque. Ce fut le premier des mouvements insurrectionnels qui devaient troubler la Provence pendant la période électorale.

La ville de Manosque, qui renfermait alors de cinq à six mille habitants (2), et son territoire étaient, depuis quelques années, particulièrement éprouvés. Dans l'été de 1786, les pluies torrentielles et les énormes grêlons d'un orage renouvelé chaque jour du 17 au 23 juin avaient inondé, dévasté, haché la campagne, emporté non seulement les fruits, mais les fonds de terre. Depuis ce désastre, il ne s'était plus fait que de chétives récoltes. De là, la disette et la misère (3).

Le 14 mars était un samedi, jour de marché. Des paysans du terroir, que le mauvais temps condamnait à l'oisi-

(1) Archives nationales, H, 1274. Lettre de l'archevêque d'Aix, du 27 mars. Lettre de M. de La Tour à Neckor, 18 mars. La charge valait à Aix, 16 déc, 316; à Marseille, 15 déc, 479 (Usages et règlements locaux ayant force de loi dans le département des Bouches-du-Rhône, etc., pp. 246-7). — Bibliothèque publique de Marseille, mss., Fa, 15, f° 2. Lettres des procureurs du pays de Provence à M.M. les maire et consuls de Saint-Chamas, 5 janvier 1769.

(2) Un dénombrement fait en 1764 attribuait à Manosque 5,500 habitants (L'abbé Féraud, Histoire civile, politique, religieuse et biographique de Manosque, p. 22).

(3) Archives nationales, H, 1274. Lettre de M. Hénos Deboisgilot à ***. «- L'abbé Féraud. Histoire, etc., de Manosque, p. 332-334.

veté, des femmes, des enfants et des étrangers étaient accourus dans Manosque. Ils voulaient acheter du blé ; ils n'en trouvèrent que fort peu. Dans leur colère, dans leur désespoir, ils s'en prirent à l'évoque de Sisteron, M. Suffren de Saint-Tropez; on l'accusait de resserrer le blé de ses dîmes et d'être le complice des accaparements reprochés à un gros marchand de la contrée, du nom de Nicolas.

Au milieu de cette effervescence, la foule apprit que l'évoque de Sisteron allait arriver dans la ville.

Il avait quitté Aix le 9 mars, et, après quatre jours passés chez sa sœur, à Pierrevert, il s'était remis le matin même en route pour regagner son château de Lurs avec une halte à Manosque.

Informé de son approche, le peuple se porta au-devant de lui , se prit à le huer jusqu'à la porte du couvent des Bernardines , où il descendit , et resta attroupé devant ce couvent, lançant contre les fenêtres de la neige et des pierres (1).

Les consuls, Eyssautier, Nicolas et Lautier, en chaperon, et le subdélégué, — nous dirions aujourd'hui le souspréfet, — se portèrent au milieu des émeutiers pour les contenir. Ils avaient d'abord cru devoir appeler la brigade de maréchaussée; mais deux des trois hommes qui la composaient étaient absents; elle ne put pas répondre à l'appel qui lui était adressé. Ce fut peut-être un bonheur.

Arrivés à la porte du couvent, fermée par précaution, le subdélégué et les magistrats municipaux allaient demander qu'on la leur ouvrit, lorsque tout d'un coup le prélat parut sur le seuil. 11 voulait s'acheminer à pied jusqu'à la sortie de la ville, où sa voiture devait venir le prendre, en faisant le tour des remparts. 11 s'y rendit, accompagné par les consuls et le subdélégué. Mais sa voiture n'était pas

(1) Archives nationales, H, 1274. Lettre du subdélégué de Manosque à M. de La Tour.

274 MIIunEAU F.T LA PnOVENCE.

encore là. Los huées et l'émeute augmentaient à vue d'œil. L'évéque résolut do s'avancer le long du grand chemin, toujours à pied.

11 im[)orte de bien se représenter le théâtre de la scène.

Manosque est dominée, du côté du nord et du nord-est, par des hauteurs que l'olivier gravit jusqu'à la cime. La plus considérable se nomme le mont d'Or. Elle ne mesure pas moins de 528 mètres et dessine une espèce de cône terminé par les ruines d'une vieille tour à signaux que la tradition fait remonter jusqu'aux Romains (1).

La route de Lurs et de Sisteron, aujourd'hui rectifiée, est comme tracée sur le socle qui porte le mont d'Or. Elle était autrefois plus accidentée. Partant de la porte d'Aubette, ainsi appelée de son exposition vers le levant (2), elle ne tardait pas à monter et s'engageait dans un pli de terrain formé par la pente méridionale de la montagne pour redescendre ensuite vers la plaine avec assez de rapidité. A la montée, que l'on nommait montée du Saint- Sépulcre et au commencement de la descente , le chemin était creux. Les émeutiers le bordaient des deux côtés et s'échelonnaient sur les flancs du mont d'Or. Passer sous leurs projectiles était dangereux. Les magistrats , qui s'efforçaient de protéger l'évêque, redoublèrent d'instances pour le dissuader de continuer sa marche. Il ne les écouta pas. Sou intrépidité sembla exaspérer la sédition comme une bravade. Les mutins jetèrent à l'évêque des pelotes de neige, puis des mottes de terre, puis des pierres. Ils le serraient de près. M. Suffren de Saint-Tropez s'adressa plusieurs fois à ces furieux pour les calmer. « Que leur avait-il fait pour les porter à l'assassiner? » « Nous sommes pauvres, » lui répondirent les plus échauffés; « vous êtes riche; nous voulons tout votre bien. » Et sur cette réponse, la grêle de pierres de redoubler.

(1) Achard, Géographie de la Provence, t. II, p. 35.

(2) L'abbé Féraud, Histoire, etc., de Manosque, p. 27 et 28.

L'évêque et sa faible escorte de magistrats étaient parvenus à une petite distance de la ville et à la montée. Le subdélégué, appesanti par la goutte, avait peine à suivre, lorsqu'une motte de terre faillit lui crever Toeil. Obligé de revenir sur ses pas, il regagna Manosque « tout tremblant et au désespoir, » dit-il lui-même. Sur le chemin , il rencontra la voiture du prélat et engagea le cocher à presser l'allure de ses chevaux.

La situation de l'évêque devenait de plus en plus critique. Le flot de l'émeute avait séparé de lui les consuls et les avait refoulés vers la ville meurtris et blessés. Seuls, un prêtre, une pauvre femme et un artisan s'empressaient autour du prélat pour le secourir et le défendre ; ils se servaient de son manteau pour amortir les coups de pierre; mais leur dévouement aurait été bientôt impuissant contre la fureur croissante des émeutiers. Déjà quelques-uns de ceux-ci creusaient une fosse pour enterrer le prélat. Sa voiture arriva enfin. Ses courageux défenseurs l'y portèrent en s'exposant eux-mêmes aux plus grands dangers !

M. Suffren de Saint-Tropez n'était pas encore en sûreté. Ses gens étaient « littéralement lapidés. » La descente, rapide , ne permettait qu'une fuite assez lente. Les émeutiers entouraient la voiture et déjà travaillaient à couper les traits. Le cocher ne contenait ses chevaux qu'avec peine , lorsqu'une pierre l'atteignit à la main ; la douleur lui fit lâcher les rênes. Les chevaux partirent à fond de train.

Ce fut le salut de l'évêque. Il arriva à son château de Lurs avec deux blessures à la têle et quelques contusions (1).

(1) Archives nationales, H, 1274. Relations du subdélégué de Manosque, de M. Suffren de Saint-Tropez , frère du prélat. Lettres des maire et consuls de Manosque, de M. de La Tour à Necker (cette dernière du 18 mars). — Fauris de Saint-Vincens , Journal, p. 621. — L'abbé Féraud , Histoire, etc., de A/anosque, pp. 33G-9. Notre récit diffère assez sensiblement de celui de l'abbé Féraud; mais dans les détails circonstanciés, d'où résultent ces différences, il s'appuie sur les témoignages officiels les plus dignes de foi.

276 MIll.MIKAU KT LA PUUVENCE.

La parlio saine des citoyens de Manosiiue , dans toutes les classes , fut consternée de cet attentat. Le lendemain dimanche, les consuls, avec quelques notables de la ville, allèrent au château de Lurs expriuuu" à l'évètjue leur regret, leur douleur et leur indij^nation de tous les outrages qu'il avait essuyés. Ils [)urent constater que le prélat était hors de danger et que ses blessures n'avaient eu aucune suite fâcheuse. Il se montra généreux et charitable, pardonnant à ceux qui lui avaient fait du mal et à ceux qui les avaient conseillés ; il assura les consuls qu'il serait toujours disposé à rendre à la communauté tous les services possibles (1). Ce môme dimanche, M. de La Tour reçut les rapports de son subdélégué et des consuls de Manosque sur cette sédition. Dans la soirée, à huit heures, il rassembla chez lui le Parlement.

Sous le coup d'un vif émoi, cette Cour arrêta : 1" que la grand'chambre connaîtrait de cette émeute; 2° qu'elle enverrait deux commissaires pour informer à Manosque et demanderait des troupes à M. de Caraman pour les escorter.

M. de Caraman s'empressa de faire droit à la requête du Parlement. Le lundi 16, un fort détachement se mit en marche sur la route de Manosque ; les commissaires devaient partir le lendemain.

Instruits de cet arrêt du Parlement et de la condescendance de M. de Caraman, deux des procureurs du pays, M. le marquis de la Fare et Arnulphi-Collongue, le maire et le second consul d'Aix en redoutèrent les suites. Les commissaires des communes ne voulurent pas empêcher le Parlement de procéder, comme l'écrit le président Fauris de Saint-Vincens ; ils estimaient qu'une information était indispensable ; seulement, ils croyaient plus sage que cette information fût prise à Aix; ils ne voyaient pas la néces-

(1) Archives nationales, H, 1274. Lettre des maire et consuls de Manosque. — Extrait des registres des délibérations de la ville de Manosque, BéancQ du conseil du 18 mars.

site d'étaler aux yeux des séditieux de Manosque un formidable appareil de vengeance capable de les jeter dans le désespoir et de provoquer de nouveaux troubles. Deux de ces commissaires, MM. Latil et Verdollin, joignirent leurs instances à celles de MM. de La Fare et Arnulphi auprès de MM. de La Tour et de Caraman pour obtenir d'eux que la marche des troupes et le départ des commissaires fussent suspendus. Ils crurent les avoir persuadés, et c'est pleins de confiance dans la parole du commandant et du premier président qu'ils partirent eux-mêmes, tous les quatre, pour Manosque. Leur devoir les y appelait; leur intervention pourrait y être utile.

Le 17, ils étaient à Manosque. Les consuls furent reconnaissants de leurs démarches et heureux des espérances que ces procureurs et commissaires leur apportaient ; mais un exprés de M, de Caraman, arrivé dans la nuit du 17 au 18, vint informer MM. de La Fare, Arnulphi, Latil et Verdollin, que l'arrêt du Parlement devait suivre son cours! Le détachement, arrêté à Peyrolles, avait reçu l'ordre d'être le 18 à Sainte-Tulle, le 19 à Manosque. Les commissaires du Parlement seraient rendus le même jour.

Ils firent leur entrée dans cette ville escortés par cent soixante-cinq hommes de troupe de ligne et par un essaim de sergents et de cavaliers de la maréchaussée.

Manosque était tranquille. Grâce aux efforts du juge et des magistrats municipaux de l'endroit, des commissaires des communes et des procureurs du pays, cette tranquillité ne fut pas un instant troublée. Les notables, les artisans, les ménagers, la plus grande partie du peuple qui n'avait point trempé dans l'émeute du 14, prêchèrent partout la paix. La meilleure entente ne cessa de régner entre le soldat et l'habitant, mais l'information n'aboutit à aucun résultat. On ne trouva pas un seul témoin qui osât ou voulût déposer (1).

(1) Fauris de Saii\t Vincens, Journal du Parlement, p. 824. — Archives

278 Min.\nEAU f.t i.a Provence.

La cause et le vrai caractùre do cette émeute donnèrent lieu à des appréciations dillerentes. MM. Lalil et Verdoliin protestèrent contre l'opinion de ceux qui voulaient l'attribuer aux divisions régnant entre les trois ordres. Ils jugèrent que ce fAcheux événement n'était dû qu'à l'effervescence occasionnée par la disette des blés. Leur sentiment était celui des consuls et du subdôlégué de Manosipie, c'est-à-dire des hommes les mieux placés pour observer les instincts et les passions auxquels avait obéi cette population ou cette populace soulevée (i).

Par contre, le Parlement et M. Fauris de Saint-Vincens, qui en était certainement l'interprète, virent bien plutôt dans cette insurrection une explosion de la haine du peuple contre la noblesse et contre le clergé. Pour M. de La Tour, la disette de blé, au marché du samedi, n'avait été qu'un prétexte ; il fallait chercher la cause dans les idées suggérées au peuple. « On lui avait fait croire, » écrit M. de La Tour, « qu'il serait déchargé de tout impôt que les deux premiers ordres supporteraient seuls les charges de l'Etat. »

Nous n'hésitons pas à penser que les commissaires des communes, les consuls et le subdélégué de Manosque avaient mieux vu que MM. Fauris de Saint-Vincens et de La Tour ! Mais ce n'est pas à dire qu'une part de vérité

nationales, II, 1274. Lettre de MM. Latil et Verdoliin, du 21 mars. — Archives nationales, B, III, 2, p. 158 et 159. Lettre de l'archevêque d'Aix au directeur des finances. — Le 29 avril 1789, dans une requête présentée aux chambres assemblées, le procureur général du Parlement d'Aix déclarait « que par une singularité véritablement alarmante, il n'avait encore pu se » procurer ni témoins essentiels, ni preuves importantes, qu'à peine nn des » moteurs de cette insurrection était connu. » — C'était un maçon ou tailleur de pierre nommé Silvy (Archives départementales. Parlement. Arrêts à la barre, du 26 mars 1789 au 5 juillet 1790).

(1) Archives nationales. H, 1274. Lettre de MM. Latil et Verdoliin à Necker, etc. — Les consuls de Manosque, dans la séance du conseil municipal du 18 mars, parlent de l'attroupement causé par la petite quantité de grains qui fut exposée en vente ce jour-là. Le subdélégué assure que le prélat a été hué moins par raison des affaires du temps que par le bruit injurieux, semé on ne sait ni par qui, ni comment, qu'il favorisait le sieur Nicolas, de Sistcron. Archives nationales, H, 1274.

ne se mêlât point à l'exagération ou à l'erreur de ces derniers !

Au-dessus de la cause locale, circonstancielle, qui avait été surtout puissante, il est difficile de ne pas reconnaître l'action d'une cause i)lus générale qui était le retentissement des luttes engagées entre les ordres, pendant les deux dernières sessions d'Etats, ou bien plutôt encore le mélange d'espérances, de colères et de ressentiments, excités par l'approche des élections.

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