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CHAPITRE PREMIER

La rencontre du génie de Mirabeau avec celui de la Provence a donné un caractère d'originalité puissante à la période électorale de 1789 dans cette province.

Pour bien faire comprendre tout ce qui dut jaillir de cette rencontre, il faut d'abord, dans une étude rapide, indiquer l'état économique, moral et politique de la Provence au moment où s'ouvrit cette solennelle période et retracer les vicissitudes de la destinée de Mirabeau jusqu'à cette grande date (1).

Un intendant de Louis XIV, M. Lebret, appelait, à la fin du dix-septième siècle, la Provence les délices du genre humain (2). L'expression est par trop exagérée. Michelet est plus dans le vrai lorsqu'il parle de la poétique Provence ; il ajoute que ce n'est pas moins un rude pays (3).

Si le ciel est lumineux, si l'hiver ressemble le plus

(1) De nombreux documents et des ouvrages d'une autorité incontestable font connaître la Provence en 1789.

Parmi ceux que nous avons consultés, nous citerons tout particulièrement le Journal manuscrit do M. le président Fàuris de Saint-Vincens, les pièces rassemblées dans divers recueils de la Bibliothèque Mèjanes, les travaux de l'abbé do Coriolis sur l'administration et les Etats du comté de Provence, les cahiers des communautés et dos sénéchaussées et l'intéressante étude que le savant et regretté M. Charles de Ribbe a consacrée aux bois, torrents et inondations de cette province.

(2) Mémoire concernant la Provence, rédigé par M. Lebret (Bibl. Méjanes, manuscrits 2591, copie autographe de M. de Méjanes), p. 6.

(3) Michelet, Uisl. de France, t. II, p. 39.

4 MIIIMIKAI' I:T I.A IMtOVKNCK.

souvent à un |)riiilenij)s un i)on plus sévère que le printemps ollicii'l, le cliiiKil l'sl brusque, capricieux, avec ses rafales de mistral (jne la méléorolo-^ic a voulu, mais à tort, explicjuer par le iléboisemont des Cévennes (1), ses pluies violentes, ses sécheresses prolongées, ses froids meurtriers. — De 170!) à 17<S*J, les oliviers ne périrent pas moins de quatre à cinq fois par la gelée C^).

La terre y est généralement maigre et peu fertile. Presque partout, suivant la remarque de Portalis, on n'eût rencontré en l'rt)vence que des déserts, si l'industrie n'eût suppléé au sol qui se refusait (3).

Il avait été pourtant une époque où la Provence avait pu exporter une partie de ses blés (4); en 1789, elle n'en produisait pas assez pour sa consommation.

Le bois lui manquait plus encore. De beaux ombrages, comme ceux qu'Arthur Young admirait dans le domaine de La Tour d'Aiguës, appartenant à un président à mortier du parlement d'Aix, M. Bruny de La Tour, étaient une exception dans cette province si nue (5).

Autrefois et au moment de la conquête romaine, des forêts séculaires avaient couvert ses montagnes et ses plaines. — Au quatorzième et au quinzième siècle, les hautes futaies des collines du Montaiguet fournissaient toute la charpente de l'église cathédrale de Saint-Sauveur d'Aix. Les flancs nord de Sainte-Victoire étaient boisés. Les hauteurs de Septômes qui ressemblent aujourd'hui à des assises de pierres superposées, étaient ombragées de forêts où le roi René allait se livrer au plaisir de la chasse.

Lorsqu'au mois d'octobre et de novembre 1564, Charles IX parcourut et visita la Provence, il fallut, à plus d'une re-

(1) De Ribbe, La Provence au point de vue des bois, des torrents et des inondations, pp. 19, 27.

(2) Joseph Mathieu , Les hivers rigoureux en Provence (Revue de Marseille, t. XVII (mars 1871), pp. 8G-91).

(3) Portalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, t. II, p. 405.

(4) Papon, Histoire générale de Provence, t. IV, p. 19.

(5) Arthur Young, t. I, p. 308.

prise, faire abattre par des bûcherons les pins qui, descendant des montagnes, resserraient la route au point de fermer le passage au carrosse du roi (1).

Au dix-huitième siècle, toute cette richesse forestière avait disparu ou était en train de disparaître. Malgré les efforts de l'administration provinciale et les interdictions répétées et sévères de la Chambre des eaux et forêts, instituée en 1704 par le Parlement d'Aix, la dent des chèvres et de funestes déboisements, encouragés par une ordonnance royale de 1767, aggravaient le mal déjà causé par les guerres et les invasions répétées (2). Il en résultait des dégâts et même des désastres que les contemporains comparaient à ceux d'un tremblement de terre.

Le sol, que les racines des arbres ne retenaient plus sur les pentes escarpées des montagnes, était emporté quelquefois avec des villages entiers par de terribles inondations qui ensablaient les plaines et les vallées sur de vastes espaces. C'étaient des pertes qui se chiffraient par des centaines de mille et même par des millions de livres (3). La haute Provence se dépeuplait. L'avocat Bouche devait bientôt dire qu'elle n'avait plus ni terres, ni habi-

(1) De Ribbe, La Provence au point de vue des bois, des torrents et des inoyidations. etc., p. 27. — Statistique des Bouches-du-Rhône, t. IV, p. 28. — M. de Ribbe place au seul défilé de Septèmes l'endroit où il fallut prendre cette précaution. — La Statistique est beaucoup moins précise. — Abel Jouan (a) et Boisson (5), qui nous ont conservé l'itinéraire de Charles IX, ne le conduisent pas expressément à Septèmes. Il ne serait pas impossible que ce prince fût passé par le défilé de ce nom en se rendant de Marseille à Marignane et aux Martigues.

(2) De Ribbe, La Proveyice, etc., pp. G9, 70, 93. — Abbé de Coriolis, Traité de l'administration du Comté de Provence, t. I, p. 400 et suiv. — Lenthéric, La Provence maritime, p. 390. — Mavidal et Laurent, Archives parlementaires, 1" série, t. I, Etats généraux, pp. 351 et 365, cahier du tiers Etat de la sénéchaussée de Digne, et t. VI, p. 268, cahier de la communauté de Cabrières d'Aygues.

(3) De Ribbe, toc, cit., p. 85 et suiv.

(a) Abel Jouan, Recueil et discours du voyage de Charles IX' de ce nom apud pièces fugitives pour suroir à l'histoire de France, t. I, p. )2 et suiv.

{b) Ordre tenu par les seigneurs des comptes à l'arrivée du roi Charles IX en son pays et comté de Pronence, par M. Boisson, conseiller auditeur, secrétaire, archivaire desdits seigneurs de ladite Cour.

tants (1). Du moins les habitants qui restainnt étaient bien pauvres et menaient une existence fort misérable. Ceux de la communauté de Clia.s-telar, dans la préfecture de Barcelonnette, ne se nourrissaient (jue de pain bis, de potages d'herbes, de soupes d'orge et d'avoine, et passaient les six mois de leur long hiver dans de méchantes étables auprès de leurs animaux dont l'haleine les préservait du froid (2).

Avec leurs terres, les cultivateurs de la liante Provence descendaient vers la mer. La population des villes de la basse Provence s'accroissait. Depuis 1721, Marseillle avait construit 10,0110 maisons. Aix n'avait que 18,000 âmes en 1740 ; il en comptait 23,000 et môme 24,000 d'après Necker, en 1785 (3).

La vie se portait de plus en plus vers le littoral habité par des pêcheurs que l'intendant Lebret signalait comme étant des meilleurs du royaume et qui n'ont pas dégénéré depuis (4); mais, dès 1789, ces pêcheurs se plaignaient que leur labeur devînt de moins en moins productif.

Ceux de Marseille remarquaient que beaucoup d'entre eux faisaient apprendre à leurs enfants un autre métier que la pêche (5). Le poisson commençait à manquer sur les côtes de la Provence (6).

Les bestiaux manquaient plus encore à ses campagnes. La communauté de Simiane en signalait la disette (7).

(1) De Ribbe , Pascalis : Etude sur la fin de la Constitution provençale, p. 223.

(2) Archives parlementaires (Mavidal et Laurent), 1" série, t. I, Etats généraux, p. 378.

(3) De Ribbe, La Provence, etc., p. 112 à 113. — Necker, Traité de l'administration des finances de la France, t. I, p. 300. — Bouche, Mélanges historiques, à la suite de son Essai sur l'histoire de Provence, t. II, p. 537.

(4^ Mémoire de l'intendant Lebret, p. 253. Lenthéric, La Provence maritime, p. 260.

(5) Discours prononcé dans l'assemblée du corps et communauté des patrons pécheurs de la ville de Marseille, le 22 mars 1789; Recueil général des doléances (Bibliothèque de Marseille, DeK, t. 2, pièce XI, p. 5).

(6) Arcliives parlementaires (Mavidal et Laurent), 1" série, t. VI, Etats généraux; cahiers des bailliages et sénéchaussées (cahier de la Ciotat), p. 327.

(7) Id., ibid., t. VI, p. 425.

Celle de Baudinard, dans la vigiierie de Barjols, demandait qu'il fut pendant cinq ans interdit de tuer des veaux et des agneaux, « sans quoi, » ajoutait-elle, « l'agriculture ne » pourrait plus parvenir à cultiver les terres ni à les en- » graisser (1). »

A côté de ces bestiaux trop rares fixés au sol et possédés par de petits propriétaires, il y avait les grands troupeaux transhumants de 500 à 5,000 bêtes à laine (2j, dont les migrations périodiques étaient un trait particulier de la vie agricole en Provence. Pendant l'hiver ils paissaient dans les plaines de la Cran, « une des parties les plus curieuses » de la France à cause de son manque de sol, » disait Arthur Young (3). Le seul territoire d'Arles comptait plus de 400,000 têtes de ce menu bétail (4).

Au retour de la chaleur, ces troupeaux se réunissaient en colonnes ou compagnes de marche de 5,000 à 26,000 bêtes pour se rendre dans les pâturages de la haute Provence, du Dauphiné, de la Savoie et du Piémont, Des chefs conducteurs nommés bailes, des bergers, de grands chiens assez forts pour lutter contre les loups, dirigeaient et protégeaient la marche. Au centre de ce pacifique corps d'armée s'avançaient une ou plusieurs centaines d'ânes au long poil, presque sauvages, sans licou, sans fers aux pieds. Ils portaient les bagages et agitaient une forte sonnette suspendue à leur cou (5). Les troupeaux transhumants payaient aux seigneurs ou aux communautés dont ils traversaient le fief ou le territoire un droit dit de pulvérage et réglé sur le taux de six deniers par trenteniers ou trentaines de bêtes. Des routes, larges au moins de cinq toises et de dix au plus, étaient assignées à leur parcours; on les nommait des carraires. Les troupeaux ne pouvaient

(1) Archives pa.rlemenla.ir es, t. VI, p. 2G1.

(2) Joseph-Elienne Michel, Slalislique du département des Boudies-du- Rhône (18U2), pp. 176-8.

(3) Arthur Young, Voyages en France, t. I, p. 307.

(4) J.-E. Michel, Statistique, etc., p. 70.

(5) /et., ibid., p. 178-184.

8 MIRABEAU ET LA PnOVENCB.

s'en ccarltM-. 11 est vrai (pie do simples escapadures ne consliluaient pas une fonlraveiilioii pour le berj^er (1).

Ces lr()ui»eanx doimaieiit à la Provence sa piiiici[)ale viande de luuicherie (2).

Les Provenraux n'en faisaient (pTunc consoniniation moderi-e. M. Lebiel remarque leur sobriété. Us n'avaient guèn; le sentiment du confort. l"]n passant à Aix, Artbur Young observait que beaucoup de maisons étaient dépourvues de vitres, que les femmes du peuple portaient des chapeaux d'homme, mais point de sabots et, a fortiori, point de souliers (3).

Cette indifférence pour le bien-être n'était ni torpeur, ni habitude de souffrir. De l'aveu de l'intendant, dont j'ai plus d'une fois rapporté l'opinion, les paysans étaient en Provence plus spirituels et, parlant aussi, moins "dociles qu'en aucun pays (4). On n'avait jamais tenté de les soumettre à la corvée royale (5).

Le morcellement de la propriété, la nécessité de lutter sans cesse contre une nature peu favorisée et souvent redoutable avaient, non moins que la persistance des traditions du droit romain, contribué à développer dans leur cœur des instincts d'indéj)endance, de fierté et même de révolte. Ces instincts s'unissaient chez eux aux emportements d'un caractère brusque, heurté, violent, qui semblait rappeler les tempêtes du mistral.

(1) De Coriolis, Traité de l'administration du comté de Provence, t. I, p. 311 à 314.

(1) Archives piirlemenlaires, 1" série, t. VI, p. 357.

(3) Arthur Young, t. I, p. 307. On a voulu faire entendre que les paysans d'Aix, ville et terroir, avaient trop le sens de l'élégance et du confort pour s'atlulfler de sabots; ils ne connaissaient d'autre chaussure que les souliers. Celte iuterprélalioa nous parait forcée et contraire aux habitudes des paysans, méuie dans les Bouches-du-Kliône.

(4) Mémoire de l'intendant Lebret, p. 133.

(5) De Coriolis, Traité de l'administration du comté de Provence, t. 1, pp. 3ôl-'2. — Procès-verbal de rassemblée de nos seigneurs les Etats généraux du pays et comte de Provence du 31 décembre 1787. Articles particuliers des mémoires servant d'instruction aux commissaires du Roi, p. 203. a Los chemins n'ont jamais été construits par corvée en Provence. »

Ils supportaient avec impatience les charges et les vexations féodales.

Ces vassaux processifs, retors et turbulents ne se contentaient pasde prendre leur seigneur à partie devant les tribunaux; ils allaient [jarfois jusqu'à se venger eux-mêmes par riucendi(.' ou par le meurtre !

Dans l'été de 1775, on avait brûlé sur l'aire une grosse fjerbière {sic) appartenant à M. de Ramatuelle, conseiller au Parlement. M. de Ramatuelle envoya des gardes protéger les autres gerbes ; des hommes masqués vinrent pour y mettre le feu. Ils étaient armés de fusils; ils tirèrent sur les gardes. Une balle cassa la cuisse d'un de ces malheureux.

A quelque temps de là, M. de Ramatuelle se rendait en voiture, avec M'"'' de Ramatuelle, à son château. Déjà il n'en était plus qu'à un quart d'heure, lorsque trois hommes masqués l'assaillirent d'un coup de feu. L'arme était chargée de deux balles. La voiture ne fut pas atteinte, mais le postillon faillit périr. Le conseiller lui donna ordre d'arrêter et d'aller chercher main-forte à Ramatuelle ; luimême descendit, prit sou fusil à deux coups et se posta rapidement sur une émiuence pour se défendre. Le postillon eut à peine fait quelques pas, qu'il vit un homme étendu à terre se lever et le coucher en joue. Il piqua des deux ; mais l'homme, reconnaissant que M. de Ramatuelle n'était pas devant lui, ne tira pas. Le postillon revint bientôt avec du secours. On ne trouva plus personne. — M. de Ramatuelle ne poussa pas jusqu'à sa terre; il retourna fort prudemment sur ses pas.

Quels étaient les auteurs de cette tentative, pour ne pas dire de cet attentat manqué? On soupçonna des braconniers condamnés à l'amende sur la dénonciation de M. de Ramatuelle ou des vassaux auxcjuels il suscitait tracasseries et procès. Il avait fait mettre un homme en prison, sous la prévention de complicité dans l'incendie de la geibiére. Il se rapi)ela et ses alentours se rappelèrent les menaces qu'une lettre anonyme lui avait apportées [)Our le cas où

MIIIAIII-AIJ KT I,A l'IlOVKNCK

il ne s'iii(jiii(H«'rait pas de iiiocmcr la dcliviaiicc de ce prisunnior ^1).

Quoi (lu'il (Ml soil, raïu-cdolc clail caiacleiisliiiiuî cominc syin|il('mu' irmi clal social liii-ii jiailiciilicr d (|('jà lu-ofoii- (lémt'iil Iroiihlc.

(I) J..inn.il .io nom ««lies Jii mai(|uis trAlborins, Hihliolhrquo ii.-ilional.' , mss., ToiKls Irnnçiiis, lunucHo actiuisiiion, t. V, 43;K); d'Aix, lo '21 scntcmbre I77j, p. 'ITd].

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