CHAPITRE III
LETTRES HE CACHET ET PRISONS d'kTAT.
A Manosque (1), le jeune comte de Mirabeau rompait, à l'occasion, son ban avec assez de sans-gêne.
Dans les premiers jours d'août, il montait à cheval pour se rendre au château de Tourrettes.
Un motif qui peut surprendre au premier abord l'amenait dans ce château.
On se souvient de la foudroyante menace qu'il avait lancée contre le chevalier de Gassaud. La lettre qui la renfermait ne trouva plus ce mousquetaire à Paris ; il était reparti pour Manosque. Mirabeau l'y revit et ne l'extermina point. 11 fit plus : un brillant mariage entre le chevalier et la fille aînée du marquis de Tourrettes était sur le point de se rompre à la suite d'un incident imprévu. Mirabeau s'appliqua à le renouer. 11 y réussit, mais ce succès fut éphémère ; et le mariage projeté n'eut pas lieu (2).
Après un affront comme celui qu'il avait reçu de M. de Gassaud, il poussait la générosité bien loin.
Peut-être prenait-il le meilleur moyen pour étouffer un scandale où son honneur et celui de M™^ de Mirabeau étaient intéressés.
Rien ne prouve d'ailleurs que ce mariage ne fut pas un
(1) Papiers Minto : M"" de Vence au comte de Mirabeau, février (août) 1774.
(2) De Juigné de Lassigny, Histoire da la maison de Villeneuve en Provence, p. 305.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'ÉTAT. 131
motif épisodique et accessoire destiné à masquer le véritable objet de son voyage.
Sa sœur, M""' de Cabris, l'appelait à Grasse (1) ; il y courut, en revenant de Tourrettes.
Grasse ne s'était pas encore remise de l'émoi causé par la publication de vers satiriques contre la femme et la société du lieutenant-général de la sénéchaussée. Plats et orduriers, ces vers, qui sont entre nos mains, mais que nous nous garderons bien de publier, étaient l'œuvre d'un procureur de l'endroit. On accusait M. et M™^ de Cabris de les avoir inspirés. M. de Cabris, dont cette affaire devait troubler la tête, d'ailleurs peu solide, n'eût pas été capable de les composer ; il les avait fait répandre à profusion par ses agents. De là, de terribles éclats de colère chez les victimes de cette satire. Un gentilhomme du voisinage, M. de Vilieneuve-Mouans, interposa ses bons offices pour calmer toute cette tempête ; mais il tint sur le compte de M"*^ de Cabris des propos dont elle s'offensa. Elle dit que M. de Villeneuve était une mauvaise langue, qu'elle souhaitait que toutes les mauvaises langues fussent percées, et qu'au besoin elle-même se chargerait de l'exécution.
Son frère arriva le 4 août, à point nommé, pour la venger : il annonça hautement l'intention de demander des explications à M. de Villeneuve. Un gentilhomme, M. de Verdache, lui représenta que ce serait bien gratuitement qu'il prendrait cette peine ; M. de Villeneuve ne se prêtait pas à ces sortes de conversations. Mirabeau ne se laissa pas dissuader. Après un copieux repas, dans une villa, avec sa sœur travestie en homme, une amie de cette dernière et un officier, Briançon, il aperçut M. de Villeneuve sur sa propriété qui était toute voisine, le rejoignit, et lui demanda vivement raison des propos dont se plai-
(1) Correspondance générale, t. X : le bailli au marquis, 25 février 1782, pp. 234-5 : « Il est certain que Rongelime (M"" de Cabris) avait appelé son » frère. Un homme digne de foi a vu la lettre qu'elle lui écrivait à ce » sujet. »
132 MIHAIIKAU liT LA VHOXESV.E.
gnail M"" tic Cabris. M. de Villonouve s'empressa (h; les désavouer. Cv dùsaveu aiirail dû siilliru à Mirabeau. Mais ne se jxïssédaiil phis, il leva la main sur M. de Villeneuve, et le frappa au visa^^e. Un véritable combat à coups de poings et <le pieds s'ensuivit. M. de Villeneuve n'avait d'autre arme que son parasol. Mirabeau le lui cassa sur la tt^le; i>uis, saisissant son adversaire à bras-le-corj)S, roula, avec lui. du liant d'une de ces murailles appelées rives en Provence, et (pii servent h retenir les terres ! Des paysans accoururent et mirent lin à la rixe.
Cette exécution ne fit pas beaucoup d'honneur à Mirabeau. M. de Villeneuve Mouans était presque un sexagénaire gros, apoi)lectique, que M"'" de Mirabeau appelait gras-fondu et dans letiuel un aurait eu peine à reconnaître l'ancien mousquetaire des guerres de Flandre et l'aide de camp du maréchal de Saxe (1).
Il ne demanda pas à son agresseur une réparation par les armes ; il porta plainte au tribunal de la sénéchaussée de Grasse.
M. Joly a raconté les incidents grotesques de ce procès qui ne se termina que deux ans plus tard, le 2 octobre 1776.
Les juges mirent peu d'empressement à se saisir de celte affaire. Le lieutenant criminel avait des occupations ; le lieutenant civil était malade ; les avocats appelés pour les suppléer s'excusèrent ou se récusèrent à tour de rôle. M, de Villeneuve fut bien heureux que l'un d'eux, Raphaël Albanelly, consentit à remplir le tribunal.
Le 22 août 1774, Albanelly rendit contre Mirabeau un décret de prise de corps dont la mise à exécution parut bientôt douteuse à M. de Marignane (2).
(1) Mémoire apologétique , p. 10-11. — De Loménie, Les Mirabeau, t. II, pp. 567-8 et t. III, p. 131 et suiv. — Joly, Les procès de Mirabeau en Provence, p. 55-70. — Relation manuscrite de l'affaire des placards (communiquée par M. Mouttet). — Papiers Minto, Lettres manuscrites de la comtesse de Mirabeau : lettre de M— de Mirabeau au conite de Mirabeau, renfermant l'analyse d'une lettre Je M"" de Cabris à M. de Vauvenargucs, qui relate la rencontre de son frère et de M. de Villeneuve.
(2) Joly, etc., pp. 67 et 70.
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AssuréiucnL la séiiécliausâée de Grasse n'avait par ellemême aucune autorité et ne jouissait d'aucune considération, comme tous ces tribunaux inférieurs dont les juges, au dire de Mirabeau , n'étaient rien ou étaient à peine ce que les sergents sont, dans les troupes, aux ofQciers majors (1).
Mais derrière elle se dressait le Parlement Maupeou d'Aix. Le procureur général de cette Cour, M. de Joannis, écrivait au chancelier contre Mirabeau une lettre qui mériterait plutôt le nom de réquisitoire. D'autre part, le gouvernement ne pouvait laisser impunie une rupture de ban sur laquelle les indiscrétions du comte semblaient comme à dessein appeler l'attention. Mélange de bravade, d'emportement et d'imprudence, sa conduite l'exposait aux sévérités de la justice et aux rigueurs de l'autorité (2).
Justement alarmé, le comte envoya sa jeune femme intercéder auprès de son père qui , mieux que personne , pouvait le sauver ou le perdre.
Malgré sa santé encore chancelante , M™*' de Mirabeau partit seule pour le Bignon avec un valet et une femme de chambre. Son père s'alarma de ce voyage , mais ne fit rien pour le lui faciliter (3). A Aix , elle frappa à toutes les portes, sans trouver personne qui consentit à lui prêter une chaise de poste. L'intime ami du marquis de Marignane, M. de Valbelle, qui était alors à Tourves, en avait une remisée en ville : la marquise de Marignane l'envoya demander par un exprés. M. de Valbelle la lui refusa. M""* de Mirabeau fut réduite à marchander la location de celle du juif Rodolphe. « Cet abominable homme » en voulait trente écus. Impossible de lui faire rien rabattre. « Je consentirais volontiers, » écrivait la comtesse à son mari,
(1) Opinion de Mirabeau citée par M. Charles de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 503.
(2) Recueil manuscrit des lettres de la comtesse de Mirabeau : M. de Marignane au comte de Mirabeau, le Bar, 24 août 1774.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : le marquis de Marignane au comte de Mirabeau, au Bar, le 24 août 1774.
(( h verser à la dernière poste , pourvu que je misse sa chaise en miette, ce qui pourrait l)i('ii m'arriver avant, parro qu'elle ne vaut rien (1). »
Kilo quitta Aix le mercredi 21^ août. Pendant le temps qu'elle y était restée, plus de dix créanciers étaient venus assiéger sa porte et faire un train effroyable à ses gens. — Un autre se présenta h la portière de sa chaise, comme elle passait sur le Cours (2).
En route , elle essuya mille désagréments de la part des postillons, se fit « une pinte de mauvais sang par jour, » et jura bien de ne plus voyager désormais sans un homme.
Le tonnerre et la pluie l'obligèrent de s'arrêter quelques heures à Avignon, puis à Tain. Le jeudi 24 au soir, à minuit, elle arrivait à Lyon. Elle y séjourna le reste de la nuit; le lendemain, n'eut pas la curiosité de pousser jusqu'à la place Bellecour, et ne vit de la ville que ce qu'elle ne put se dispenser de voir en allant chez sa tailleuse. Le 25 au soir, elle remonta dans sa chaise pour filer tout d'une traite sur Montargis (3).
Mirabeau avait eu soin de prévenir M"*® du Saillant de la prochaine arrivée de sa femme. « Ma bonne amie, » lui mandait-il le 20 août , « je t'envoie une sœur. Sois son conseil, son guide et son amie dans l'affaire la plus essentielle que j'ai eue de ma vie. Aie donc soin de sa santé, comme elle soignera la tienne , et veillez toutes deux à celle de mon pauvre père , que je ne savais pas malade (4). »
M"® du Saillant était souffrante elle-même. Le mercredi 30, à cinq heures du matin, elle ne se mit pas moins
(1) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse au comte de Mirabeau, lundi 21 et mercredi 23 août 1774.
(2) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse au comte, 11 novembre 1774.
(3) Idem : la même au même, Lyon, 25 août 1774.
(4) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : à M"" du Saillant, Manosque, 20 août 1774.
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vaillamment en route pour aller prendre sa jeune bellesœur qui l'atlendait depuis la veille dans un couvent de Montargis , et qu'elle amena au Bignon (1). M"® de Mirabeau y trouva tous les du Saillant, M™® de Pailly et le bon bailli qui mourait d'envie de retourner en Provence. Le marquis était absent et ne savait encore rien de la nouvelle équipée de son fils (2). Il ne revint au Bignon que le 2 septembre; M™" du Saillant était allée à sa rencontre pour le prévenir, crainte d'une révolution. Sa belle-fille tremblait à l'idée de paraître devant lui ; il la reçut fort bien , mais lui dit qu'il était trop agité pour parler, ce soir, de l'affaire de son fils. Le lendemain, il aborda ce sujet avec une irritation sur laquelle tous les raisonnements de M""" de Mirabeau ne purent rien (3).
Il sollicita aussitôt une lettre de cachet pour soustraire le jeune coupable à la justice ordinaire et le faire enfermer au château d'If. Cette lettre, signée La Vrillière, fut expédiée le 7 septembre 1774 et non le 12, comme écrit M. Louis de Loménie. Elle était adressée à l'intendant Sénac de Meilhan (4).
Dans son impatience d'assurer le pas à sa justice paternelle, le marquis de Mirabeau s'était bien hâté. Avec plus de sang-froid, il aurait senti qu'il ne devait pas s'émouvoir de l'attitude du Parlement d'Aix. Maupeou venait d'être exilé. Les jours des parlements qu'il avait fondés étaient comptés (5). La réaction qui se produisait déjà et devait s'accentuer plus encore, ne pouvait qu'être favorable au comte de Mirabeau. U économisme allait arriver au faîte
(1) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : au comte de Mirabeau, le 30 août 1774 (de Montargis).
(2) Idem : la comtesse au comte de Mirabeau, 31 août 1774.
(3) Idem : la comtesse à son mari, 3 septembre 1774.
(4) Idem : la comtesse au comte, le Bignon, 5 septembre 1774. — Archives départementales, G, 1, 393 : lettre de M. de la Vrillière à Sénac de Meilhan, du 2 septembre 1774. — De Loménie, Les Mirabeau, t. II, p. 5f)H.
(5) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 30 août et 23 septembre 1774.
136 MIIIADEAU ET LA l'IlOVENCE.
des grandeurs (1). Rien n'eût été plus facile au marquis que de protéf^er son fils. Les torts de ce dernier n'étaient pas bien j^raves. Autour de son jiùre, on regardait l'aliaire do M. de Villeneuve « comme rien. » Son père lui môme ne voyait dans son action que de l'honneur mal entendu , et s'accordait avec M. de Marignane pour déclarer que le meilleur mémoire en faveur du prévenu était la requête de M. de Mouans. Au Bignon, tous étaient en somme assez bien disposés pour Mirabeau; ils déchargeaient leur colère sur M'"* de Cabris, « une gueuse qu'il faudrait écraser entre deux pierres (•2), » disait le bailli. Il avait comme son frère soupçonné fortement, et savait maintenant le rôle joué l'an dernier par cette nièce indigne auprès de la marquise, sa mère (3).
Pendant qu'on faisait au Bignon ces réflexions un peu tardives , la lettre de cachet du ministre La Vrillière courait la poste sur la route de Provence.
Resté à Manosque, Mirabeau entretenait avec sa femme une affectueuse correspondance, lui rappelait avec instance sa promesse de prendre des leçons de chant à Paris (4) , s'occupait de leur fils avec une touchante sollicitude, épuisait les derniers sous de sa chétive bourse à faire confectionner de petites robes à ce pauvre enfant frileux, et prenait des arrangements avec M™® de Gassaud pour l'entretien de la nourrice, en prévision du moment où luimême serait prisonnier (5). Il eut un moment la pensée de
(1) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, le Bignon, 10 octobre 1774.
(2) Idem : la comtesse à son mari, Bignon, 6 septembre 1774.
(3) Correspondance générale, t. VII, p. 61 : le bailli au marquis, Paris, le 23 décembre 1773 : « Je sais que l'écriture de ta l'rovençale te fait hor- 1) reur à voir. » Le même au même, Marseille, le 11 août 177G, p. 252 : « Depuis que j ai su , il y a deux ans, qu'elle fournissait à la folle Limou- » sine de l'argent pour faire des folies et des méchancetés, etc. »
(4) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 28 octobre 1774 : « Comme je te l'ai mandé, je tâcherai de te contenter » sur l'article du chant, si cela est possible à cause des finances. »
(5) Idem : la comtesse au comte de Mirabeau , G septembre 1774 : « Le » pauvre enfant craint donc le froid, et tu lui as fait de petites robes. Cette
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se soustraire à l'arrestation qui le menaçait et de se cacher pendant une quinzaine de jours (1) ; puis dédaigna cet expédient, et attendit à Mirabeau les cavaliers de la maréchaussée.
Le 21 septembre, Sénac de Meilhan annonça au ministre que les ordres du roi étaient exécutés, et Mirabeau écroué, depuis la veille, dans sa prison. Les frais de capture et de conduite montaient à 403 livres 10 sous. Sénac de Meilhan ne cachait pas que la somme pouvait paraître un peu élevée; « mais il faut considérer, » faisait-il observer « qu'il y a quinze lieues très fortes, que l'exempt de la maréchaussée Ouviére et les deux cavaliers qu'il a employés ont été obligés d'être jour et nuit sur pied pour ne pas manquer cette opération (2). » D'ailleurs, quand le roi mettait la force publique au service des rigueurs ou des passions d'un particulier, il pouvait bien lui vendre cher cette faveur. Le marquis devait supporter ces frais.
La nouvelle de cette arrestation et la manière dont elle avait été opérée, provoquèrent au Bignon un mouvement général de protestation. La comtesse de Mirabeau en fut surtout vivement émue. Pour la consoler, le marquis, qui passait « toute la journée à la baiser, depuis la plante des cheveux jusqu'au menton, » l'assura que son mari serait matériellement très bien au château d'If. Il avait envoyé des ordres en conséquence et prescrit de mettre à la disposition du prisonnier des livres et du papier pour le préserver de l'ennui; mais en revanche il enjoignait au gouverneur du château, le chevalier d'Alègre, de le soumettre au secret le plus rigoureux. Son oncle, son père lui-môme,
» dépense aura épuisé ta pauvre bourse. Mande-moi quel arrangement tu » as pris avec M"" de Gassaud pour la nourriture de la nourrice. »
(1) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, Bignon, 2G septembre 1774 : « Tu me disais, dans ta dernière lettre, » que tu comptais te cacher 15 jours. Jq suis bien en peine de savoir » comment tu auras exécuté ce projet. »
(2) Archives départementales, Cl, 393, minute d'une lettre de Sénac de Meilhan à M. de La Vrilliéro, du 21 septembre 1774. — De Loménie, Les Mirabeau, t. II, p. 568.
138 mihadeau rt la Provence.
n'étaient pas exreptc^s de cet ordre. Le comte ne devait correspondre qu'avec sa l'ennne. « J'avais, » dit-il, « laissé » mon fils mourant h dix lieues de ma prison. 11 fallait » cpie j'écrivisse à cent-('in(|uante pour en avoir des nou- » velles. M
Ih'urcusenient ces prescrijitions vraiment cruelles restèrent illusoires. Mirabeau, ses amis et sans doute sa sœur, M'"" de Cabris, trouvèrent le moyen 'de les éluder, probablement avec la connivence du chevalier d'Alègre. « Je vois avec plaisir que tu reçois des lettres (1), » lui écrivait sa femme, le 11 octobre 1774. Elle ne doutait [)as que M"" de Vence et sa fille Julie ne pussent faire passer à leur ami des nouvelles de leur santé et des témoignages de leur sympathie (2). Une ingénieuse contrebande imaginée ou dirigée vraisemblablement par M'"" de Cabris servait la correspondance de son frère. Des vilains, qu'on laissait aborder au château d'If, apportaient dans leurs guêtres les lettres destinées au comte de Mirabeau, et y cachaient également ses réponses (3).
En ordonnant cette clôture rendue peut-être plus impuissante par l'excès même des précautions et des rigueurs, le marquis tenait surtout à empêcher les communications du prisonnier avec sa mère et sa sœur (4).
D'après M. Louis de Loméuie, ce fut dans la pensée de
(1) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 13 octobre 1774. — ^^émoires de Mirabeau, t. II, p. 41 : le comte de Mirabeau à M"* du Saillant. — Lettre du marquis de Mirabeau à M. de Marignane, du 11 octobre 1774, dans le Mémoire à consulter pour le comte de Mirabeau, p. 10. — Mémoire apologétique , p. il.
(2) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 13 octobre 1774.
(3) Correspondance générale, t. VII, p. 252 : le bailli au marquis de Mirabeau, 11 août 1776,
(4) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 13 octobre 1774 : « Obtiens au moins qu'il (le chevalier d'Alègre) » demande pour toi à mon beau-pére que tu puisses recevoir les nouvelles » des Gassaud et de quelques autres personnes que tu lui nommeras, » pourvu que ce ne soit ni ta mère, ni ta sœur, car j'ai compris que c'était » pour elles qu'était faite la défense.
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les rendre plus difficiles encore qu'il fît transférer son fils au fort de Joux (1).
Ce motif était réel ; mais il ne détermina pas seul la résolution du marquis. Celui-ci ne prenait pas simplement une mesure imprévue suggérée par les circonstances. Il exécutait un plan que, dès la fin de septembre et le commencement d'octobre, il exposait à sa belle-fille et à M. de Marignane. Il* avait voulu et voulait faire subir à son fils une épreuve sérieuse et graduée. « Il est où il doit être et il y sera, » écrivait-il à M. de Marignane. « En supposant un miracle, et qu'il se contint assez pour que le commandant à la fin réponde de sa sagesse et de sa repentance, alors je le ferai passer dans quelque citadelle, oîi il aurait à vivre avec quelqu'un pour l'éprouver (2). »
Le miracle sur lequel son père osait à peine compter s'était accompli; le commandant rendait le témoignage le plus flatteur de sa conduite.
Sur la fin d'avril, le marquis annonça à la comtesse qu'enfin elle serait satisfaite. Son mari allait quitter le château d'If pour un endroit beaucoup plus convenable et où il serait moins resserré (3).
En attendant ce transfert, Mirabeau commença à jouir d'une demi-liberté. Le marquis ne demandait plus au chevalier d'Alègre que de répondre de son prisonnier jusqu'à nouvel ordre. Mirabeau pouvait écrire, recevoir des visites; une lettre de M"" de Vence le prouve (4).
^me ^Q Vence espérait que ce malheureux ami ne sorti-
(1) Louis de Loménie, Les Mirabeau, t. II, pp. 578-579.
(2) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, 29 septembre 1774. — Mémoire à consulter, p. 9 : lettre du 11 octobre 1774, du marquis de Mirabeau au marquis de Marignane.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau, 25 avril 1775, publié en grande partie, mais avec la date inexacte du 27 avril, dans les Observalions pour le comle de Mirabeau, p. 29.
(4) M"" de Vence à Mirabeau, 17 mai 1775 : « Il est vrai que j'ai passé deux » heures à Marseille; mais il est tout aussi sûr que je n'ai fait qui {sic) » dîner, et que j'en suis repartie tout de suite; mon projet était d'y faire un » second voyage pour y passer quelques jours , et certainement ce n'aurait » pas été sans vous y aller faire une petite visite. »
140 mihabeau et la I'HOvence.
rait (lu chfttoaii d'If (iiio pour avoir sou eutiôre liberté (1). Mais sou père avait trop d'iuttnôl à ce (jue sa prisou tînt au innineut où il voyait : la furie limoiishie, le diable de l^jlH'fi'juithe, s'apprékM- et préluder à uu renouvellement d'hostilités (2). Le comte de Mirabeau partit jtour la Franche-Comté.
Un seul lieutenant de maréchaussée, Martial Duveyrier, l'accompajJiuait. C'était un galant homme, bon et perspicace. Il devait plus tard avouer au bailli que son prisonnier eût été mille fois le maître de s'évader. Mirabeau , armé de pistolets, suivit son conducteur qui n'en avait pas, avec une docilité plus que loyale (3). En sortant du château d'If, il avait voulu être sur de sa nouvelle résidence.
Duveyrier lui montra ses ordres ; Mirabeau vit que pour le récompenser de sa bonne tenue, son père le reléguait au fort de Joux parmi les ours du Jura (4).
11 arriva dans ce fort, le 25 mai 1775. La neige couvrait encore les pentes de la montagne, et ajoutait à la tristesse de ce nid de hiboux égayé par quelques invalides (5).
Singulière halle sur le chemin de la liberté! Le marquis, repris de ses sentiments d'animosité et de découragement pessimistes, venait d'écrire à son frère, en parlant de son fils que ce fol décidé filait sa corde et finirait^ dans peu, par ime clôture absolue (6). Et le bailli répondait : « C'est avec douleur que je vois qu'il n'y a d'autre parti à prendre que de le tenir clos. Je me flatte que tu auras bien prévenu M. de Saint-Mauris que c'est l'homme le plus séduisant quand il veut (7). »
(1) M°« de Vence à Mirabeau, 17 mai 1775.
(2) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, 25 juillet 1775 : « Le diable de Papefiguière tomba en effet, le 30 mai, dans mon salon, etc. »
(3) Correspondance générale, p. 254 : le bailli au marquis, 31 mars 1782. — Mémoire apologétique, p. 13.
(4) Lettres à Sophie, t. I, p. 250-1. — Mémoire apologétique, p. 13.
(5) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, 29 mai 1775, p. 115. — Lettres à Sophie, t. I, p. xill. — Mémoire apologétique, p. 14.
(6) Corr. générale, t. VII : le marquis au bailli, 29 mai 1775, p. 105.
(7) Id., ibid. : le bailli au marquis, Sainte-Eulalie, 9 juin 1775, p. 132.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'ÉTAT. 141
M. de Saint-Mauris commandait au fort de Joux et à Pontarlier. Le marquis croyait pouvoir compter sur lui (1) et sur l'effet des lettres et des notes dont il l'avait accablé (2). M. de Saint-Mauris ne se laissa pas moins toucher ou gagner par son prisonnier et lui accorda une assez grande liberté. Mirabeau chassait dans les environs, faisait une pointe à Neufchâtel et jouissait des agréments que lui offrait la ville voisine de Pontarlier.
Une maison s'ouvrit à lui avec une hospitalité tout particulièrement cordiale ; c'était celle de M. de Monnier, ancien président de la chambre des comptes de Dôle.
En 1771, pour punir sa fille mariée contre son gré, M. de Monnier avait épousé en secondes noces une jeune fille de dix-neuf ans à peine, M^^^ Marie-Thérèse Richard de Ruffey, la trop fameuse Sophie (3).
Elle n'était pas idéalement belle. Des signalements de police nous la représentent assez grande, mais se tenant mal, la tête penchée d'un côté, le pied un peu fort pour une femme, la main potelée, le dos légèrement arrondi, le visage plein (4), le nez gros, large et un peu rouge, le menton coupé, la bouche petite et garnie de jolies dents, les lèvres épaisses, les cheveux bruns, la peau blanche avec des couleurs naturelles et de l'embonpoint. Elle se mordait souvent les lèvres, et en les mordant, se raccourcissait encore le visage. Sa voix était basse et forte, pas assez féminine ; elle barbouillait beaucoup en parlant ; pourtant elle avait bon air (5). Ses quelques lettres attes-
(1) Corr. générale, t. Vil : lé marquis au bailli, 16 août 1775, p. 154.
(2) Id., ibid. : le marquis au bailli, 29 mai 1775, p. 115.
(3) Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 69 et suiv.
(4) Mirabeau avoue lui-même, mais en homme épris, ce défaut de la figure de M°" de Monnier : « Tes joues, » lui écrit-il, a ne sont pas grosses; elles » sont potelées. » Lettres à Sophie, t. I, p. 372.
(5) Voir l'original et intéressant article publié par M. L.-G. Pélissier dans les Annales du Midi, t. IV, année 1892, et tiré à part sous le titre de Mirabeau en Savoie et le gouvernement Sarde, pp. 23-4. Le signalement reproduit dans le texte, d'après la brochure de M. Pélissier, nous avait été communiqué en partie par M. Mouttet pour notre première édition ; il était alors inédit.
142 MIllAHKAC KT 1-A IMIOVKNCE.
leiil un esprit niétliocro cl un Ion plus que douteux; mais c'était une de ces ànies ardentes qui se perdent et se donnent avec je ne sais quel dévouement aveugle.
Elle inspira à Mirabeau une i)assion qui fut partagée.
Cet épisoile à la fois romanesque et coupable de la vie du grand orateur est trop connu pour ([u'on y insiste longuement.
Nous rapitellerons seulement que Mirabeau essaya de résister à la passion qui l'envahissait. Dans les i)remiers jours de septembre 1775, il annonça à son nouvel ami, le procureur du roi, Micliaud, qu'il s'était banni pour longtemps de Pontarlier. A la même date, sans doute, il adressa à sa femme une longue lettre, pressante, forte, étincelante de l'éloquence du moment et de la chose pour l'appeler auprès de lui, non dans sa prison, mais en Suisse, où il se réfugierait de son côté. — Elle et lui y vivraient de leurs revenus; au besoin, il pourvoirait par son travail à leur existence commune. — « Si elle y eût consenti » devait plus tard écrire Mirabeau, « j'atteste l'honneur que j'aurais rompu tous mes liens (les liens criminels qui commençaient à l'unir à M'"* de Monnier). Jamais l'amour de la liberté et l'amitié conjugale n'eussent remporté une plus belle victoire, et celle victoire était possible (i). »
M™* de Mirabeau était encore auprès de son beau-père, tour à tour à Paris et au Bignon. Cette existence mêlait dans une assez faible dose les plaisirs de la grande ville aux visites sérieuses, aux réceptions officielles de Véconomisme, aux devoirs de piété. Le maître de céans faisait régner autour de lui une étiquette ponctuelle et pédante, ne souffrait pas de retard, même d'une seconde (2), surveillait sévèrement la toilette des dames qui l'entouraient, pour leur interdire, soit les déshabillés, soit les modes extravagantes de son temps, ne leur permettait pas de res-
(1) Mémoires de Mirabeau, t. II, p. 79. — Mémoire apologétique, p. 15.
(2) Recueil manuscrit des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse de Mirabeau à son mari, 12 juillet 1775.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'ÉTAT. 143
ter et de se recueillir dans leurs chambres sans des raisons importantes (1).
Ce genre de vie devait sembler sévère à M""* de Mirabeau (2), contrastait avec les distractions que lui retraçaient ses souvenirs de jeune fille ; mais ne décourageait pas les libres saillies de sa vivacité méridionale.
Son beau-père s'amusait de sa gentillesse d'esprit de son recoin de singe, et se divertissait de ses histoires provençales, qu'elle contait moitié en français, moitié en patois, de la manière la plus comique du monde (3); mais il lui témoignait plus d'indulgence affectueuse que de confiance. Personne n'était moins qu'elle au courant des affaires de la famille de son mari (4).
Elle avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'on lui faisait mystère des plus petites choses, et pas assez d'âme pour en souffrir beaucoup! En somme, elle se trouvait bien chez son beau-père, et ne songeait qu'à rester sous son toit.
Elle prenait de même assez facilement son parti des torts de son mari à son égard, et ne semblait pas se douter de ceux qu'elle aurait dû se reprocher envers lui.
Leur correspondance si affectueuse et si tendre pendant les premiers temps de son séjour au Bignon s'était singulièrement ralentie et refroidie. Coupable de quela''-cjs légèretés que ses ennemis ont fort exagérées, Mirabeau avait pris ombrage de la présence du jeune chevalier de Gassaud à Paris. Sa femme pouvait le retrouver et le voir chez son père. Il somma la comtesse de retourner en Provence ou de se retirer dans un couvent. Sous différents prétextes d'assez médiocre valeur, elle s'y refusa. Son mari punit sa désobéissance par de vertes objurgations, puis, par des
(1) Recueil manusci'it : la comtesse à son mari, 11 novembre et 8 décembro 1774, 22 février 1775; à M""" du Saillant, 19 juin 1778.
(2) Idem : la comtesse à son mari, 17 novembre 1774.
(3) Cl), de Loménic, Les Mirabeau, t. III, pp. 82-83.
(4) Recueil manuscrit des lettres do la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, Paris, 2 juin 1775.
inlervallos de |»liis en plus lou.i^s entre les lettres qu'il lui adressait.
Il y avait elie/. M'"" de Mirabeau moins d'inslinet vicieux que il'inertie ou di; nu'ïdiocrilô luorah;. l^es hautes inspirations du cd'ur et de la eonscience, (|ui ressendilent à riiéroisnio, lui étaient étrangères. Or seule, une de ee.s inspirations pouvait lui montrer son dcîvoir, au moment où lui i)arviut le pathéticjue appel de son maii. Elle ne sut pas discerner ce devoir, et répondit à cet appel d'une manière froide (jui équivalait à un relus ,1).
Sa réponse, dont elle ne mesura pas toute la portée, contribua à la chute de Mirabeau, le bailli l'a plus lard reconnu, mais sans se douter qu'une part de cette responsabilité retombe sur lui-mémo et [dus encore sur son frère (2).
fl) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à son mari, Il octobre 1775. Nous croyons devoir citer ici quelques passages do cette lettre, bien que M. Charles de Loménie (Les Mirnbi>uu, t. III, i)p. 192-.T) lait publiée eu partie : a I.a projiosition que vous me fésiez par voire dcr- B niùre lettre, m'a tellement embarrassée que je n'ay sccii comment y rc- » pondre, ctanl dans l'impossibilité de l'exécuter. Je n'entreprendra}' point » ici de vous faire le détail des inconvénients sans nombre qui rendent » votre projet impossible à réaliser. Il peut se présenter k l'imagination » dans le fort du chagrin-, mais quand vous l'aurés vu de sang-froid, vous » y aurez certainement trouvé plus d'obstacle que je ne pourrai moi-même » vous en faire apercevoir. J'ay craint de vous irriter, Monsieur, si je vous » montrais tout de suite de l'opposition à votre volonté . j'attendois toujours » qu'abandonnant de vous-même votre première ydéc {sic), vous me récri- » vissiez sur cet article, et que je pusse alors vous faire part de ma façon » de penser, sans crainte de vous blesser. Je vois que vous gardés le silence, » et je conviens que c'était à moi à le rompre, etc..
» Je croirais vous faire un tort irréparable, si je mcngageais avec vous » dans une démarche qui vous donnerait l'air d'un fugitif, et vous brouil- » lerait avec votre père plus que jamais. J'ose vous dire. Monsieur, que » vous n'êtes pas réduit à cette dernière extrémité, et quoique la position » que vous endurés soit terrible à supporter, comme elle ne peut ni ne doit « durer longtemps, elle ne doit pas nous jeter dans une situation dont il » nous seroit casi (sic) impossible de nous tirer jamais. »
(2) Correspondance rjénérale, t. X : le bailli au marquis, 13 février 1782, p. 226 : « Je sais que Honoré a une bonne raison qui est de dire ; J'ai écrit » à ma femme de me venir joindre; elle n'y est pas venue, je suis homme » et jeune... » Le même au même, 30 décembre 1782, p. 447 : « Au surplus, » Gabriel avait demandé sa femme ; elle n'avait pas été le joindre ; cela » diminue ses torts vis-à-vis d'elle... »
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Au commencement d'août, étouffant dans sa prison et surtout dans son oisiveté, Mirabeau avait conjuré son oncle de l'aider à recouvrer, avec la liberté, l'utile emploi de ses forces et de ses talents dans cette carrière militaire où l'espoir de se distinguer ne lui était pas interdit. « Les temps se régénèrent » ajoutait-il avec un de ces accents, qui font pressentir le grand orateur de la révolution, « et l'ambition est permise aujourd'hui, » puis se repliant sur lui-même, il (lisait avec une énergie vraiment prophétique : « Croyezmoi, il est des hommes qu'il faut occuper. L'activité qui peut tout, et sans laquelle on ne peut rien, devient turbulence, alors qu'elle n'a ni emploi ni objet (1). »
Le bailli était alors à Sainte-Eulalie-du-Rouergue. La lettre de son neveu devait lui parvenir par l'intermédiaire de la comtesse. Celle-ci eut l'indiscrétion de la confier à son beau-père. Le marquis y jeta les yeux et, après une lecture des plus superficielles, s'empressa de prévenir et de monter son frère contre son fils. « Si tu savais », lui écrivait-il, « la quantité de ruines et d'infamies qu'on a rapportées du bloc de ses dettes qui s'accroît chaque jour, ce mot te ferait vomir d'indignation (2). »
Trop docile à ces suggestions brutales, le bailli répondit au marquis : « J'ai vomi ce sujet-là, et il ne me sera jamais rien, quand je lui verrais ressusciter des morts (3). »
Inutile d'ajouter qu'il refusa à son neveu l'assistance que celui-ci implorait avec un ton si digne, si élevé, si pathétique. 11 ne prit même la peine de lui répondre que pour un motif qui l'injuriait et le calomniait. Ce motif était d'épargner d'avance des tracasseries à la comtesse. Il ne fallait pas qu'après la mort de son beau-père et de son
(I) Correspotidance générale, t. VII, pp. 170 et 171. Cette lettre a clé publiée in exlenso par M. Gh. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 165-G7.
(•2j Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli de Mirabeau, 10 août 1775, pp. 154-55.
(;j; Idem, t. VII : le bailli au marquis, 30 août 1775, \>. l(Ji.
14g miuaheau et i.a phovence.
oncle, son mari pùl la soupçonner d'avoir nôgligô la coiu-
inission (jii'il lui avait doniu'c (!;.
Ueijoussr jiar sa iÏMuuie, par son pure, par sou (jiiclc, Miralioau s'enronra plus avanl dans lo désordr(3 et dans la (iissipali(Mi.
Si 177-'â avait élu pour lui l'année crilirpie, 177(1 fut celle de son éi^arenient le i)lus irréparable.
Le bailli s'étonnait que son neveu n'eût [)as été plus resserré au fort de Joux qu'au château d'If.
Dans le courant de janvier 177G, M. de Saint-Mauris résolut de mettre un ternie à ses complaisances pour son prisonnier.
Une lettre de change, souscrite par Mirabeau à l'ordre d'un libraire de Neufchàlel , tomba entre ses mains. Elle n'était pas échue; partant Mirabeau n'en devait pas encore le montant, et affirmait qu'il pourrait le payer; mais elle prouvait que VEssai sur le despotisme, publié sous le voile de l'anonyme chez ce libraire , était l'œuvre du prisonnier : elle compromettait le commandant qui avait toléré les voyages de l'auteur en Suisse (2).
Inquiet pour lui-même, obéissant aux inspirations d'une femme que Mirabeau appelle so7i atroce instigatrice , peutêtre jaloux des succès du jeune comte auprès de la marquise de Monnier, M. de Saint-Mauris lui signifia qu'il eût à remonter au fort de Joux pour n'en plus sortir. Mirabeau n'obéit pas , et adressa pour adieu à M. de Saint- Mauris une lettre de reproches, en lui déclarant avec une
(1) Ch. de Loménie, Les^Mirabeau, t. III, p. 167. — Correspondance générale, t. VII : le bailli au marquis, 30 août 1775, pp. 171 et suiv.
M. Charles do Loménie écrit en note, à propos de cet épisode (p. 167) : « Il ne serait pas exact, comme on voit, d'attribuer à ce moment au bailli des sentiments d'indulgence pour son neveu.» Sans doute, mais il est également inexact d'omettre le soin que le marquis prend d'exciter son frère contre sou lils.
\1) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à son père, 18 janvier 1776. — De Loménie, Les Mirabeau, pp. 169-70.
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désinvolture hautaine qu'il rompait son ban pour se soustraire à une autorité devenue tyrannique (1).
Il se cacha d'abord à Poiitarlier pendant [)lus d'un mois, puis rejoignit à Dijon M'"" de Monnier qui , avec la permission de son mari, était allée y voir sa famille. Le soir même de son arrivée, il se présenta, sous un nom de fantaisie, dans un bal donné par le grand prévôt de Bourgogne, M. de Montherot, et auquel M'"" de Monnier assistait, accompagnée d'une de ses amies, sous la surveillance de sa mère. Reconnu sans peine, il fut, le lendemain, à l'instigation de M. et M™^ de Ruffey, consigné dans sa chambre par M. de Montherot. Deux jours plus tard, il s'installait dans le château de Dijon, dont il semblait plutôt l'hôte que le prisonnier (2). Il y trouva une des futures célébrités de la Révolution, le marquis de Saint-Hurugue (3).
Le commandant de ce château, un miracle de sensibilité (4), M. de Changey, devint bientôt pour son prisonnier un prolecteur empressé à le servir (5). Le grand prévôt , qui jugeait Mirabeau plein d'esprit et capable de tout, le venait prendre pour le faire sortir (6).
C'était une prison fort douce. Le comte désirait y rester jusqu'au complet règlement de ses affaires, s'il ne pouvait être envoyé à Paris (7).
Le marquis semblait vouloir l'abandonner à lui-même et l'affranchir de sa protection tyrannique, dès qu'il n'au-
(1) Recueil des leUies du comte de Mirabeau : le comte à M. de Saint- Mauris, 10 janvier 177G. — Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 88-9.
('.'J De Loiiiénic, Les Mirabeau, t. III, pp. 218-234. — Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à la marquise de Mirabeau, 23 mars 1776.
(3) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à la marquise de Mirabeau, 0 avril 1776.
(4) Idem : le même à la même, 21 mai 1776.
(5) Idem : le mémo à la même, 9 mai 1776.
(ij) Cil. do Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 243.
(7) Recueil des lettres do Mirabeau : le comte à la marquise, 23 mars, 16 avril et 3 mai 177G.
\\H MiiiAHi'Ai: r.T i.A pnovi:iNr.E.
rail plus d'iiilt'irl à le tinrdor soiis les verrous (I). Mais les actives iiu'iiL'rs de Miralieaii auprès dos uiiuislres, coucerlèes avec sa mcre jiour recouvrer une liberlé <pi"il promellail de lui consacrer loiil enlicrc , prouvèrent à son père (pie le uionieiil n'iMail. pas encore venu de consenlir à la levée de riulerdiclion et do la loi Ire de cacliel. Cédant, s'il faul en croire M'"" du SaillanU aux représenlalions pressaïUes du bailli et du marquis de Marij^nano, il demanda à M. d(! Maloslierbos la delenliou de son lils au cliàteau de Pierre-Encise i"2). On impulaiL à Maleslierbes ce propos que, dans louLes les affaires de père à lils, il avait vu les torts du côté du père. Qu'il eût ou non prononcé celle parole, il n'était pas dis[)Osé à ujetlro sans examen la force de l'Elat au service de l'autorité domestique (3). Le dossier de Mirabeau avait été renvoyé à la commission des lettres de cachet, qui l'étudia avec la lenteur protectrice des formes judiciaires. Elle ne conclut que s'ur la lîn d'avril 1776. Sa coiiclusi(ju ne retenait d'autre cdiarge contre le prisonnier que sou évasion du fort de Joux. La punition que méritait sa faute, les délais nécessaires pour régler ses dettes et arranger son affaire avec M. de Villeneuve-Mouans déterminaient les commissaires à penser qu'il y avait lieu de laisser subsister sa détention , mais pas au delà de six mois. Les motifs allégués pour fixer à Pierre-Encise le lieu de cette détention lui paraissaient dignes d'être pris en considération (4). Le choix de cette forteresse convint tout à fait à Mira-
(1) Correspondance générale, t. VII : lo marquis au bailli, 30 avril 1776, p. 18U.
(î) .\ Lyon. — Cil. de Loménio, Les Mirabeau, t. III, p. 246.
(3) Le 19 août 1776, un membre de la troisième des enquêtes disait en plein parlement : >< Depuis le commencement de ce règne, nous avions la » satisfaction de voir que le gouvernement avait usé de beaucoup de re- M tenue et de modération dans la distribution des ordres particuliers sous » un ministre citoyen et ami des lois: ce ministre s'était refusé constam- » nient au.v sollicitations des personnes puissantes. « lîemonlrances du linrlemenl de l'aris au XVIII' siècle, publiées par M. Jules Flammermont dans la collection des documents inédits, t. III, p. 380.
(4) De Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 248-9.
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beau, car il allait être ainsi à portée de conférer avec M'"° de Cabris, qui avait quitté son mari pour se réfugier dans un couvent de Lyon (1).
Son père craignit do voir « l'enfer sortir de ce congrès-là. » Il demanda une autre citadelle. Malesherbos lui accorda Douions, en Picardie, signa le 30 avril l'ordre do transfert, et en avisa aussitôt M'"" de Ruffey (2), (jui, par une inexplicable indiscrétion , avertit Mirabeau. Siu^-lechamp , celui-ci combina son plan : sa santé était ébranlée ; il se plaignit de la poitrine. A l'arrivée de l'ordre de transfert, il s'alita, se fit délivrer un certificat par le médecin. Il voulait gagner du temps, attendre le résultat des démarches de sa mère et de M. de Changey à Paris. Peu de jours après, la nouvelle de la retraite de M. de Maleslierbes fut pour lui un coup de foudre; cependant il écrivit à sa mère qu'il ne saurait prendre encore de parti décisif. « Je puis mourir, » ajoutait-il; « mais je ne puis être malhonnête, compromettre M. de Changey, qui cherche à me servir (.3'. »
Ce loyal scrupule ne [)arait pas avoir été de bien longue durée. Le 15 mai, s'autorisant d'un conseil que, s'il faut l'en croire, M. de Malesherbes lui avait donné avant de quitter le ministère, Mirabeau tenta de s'évader, m'ais échoua. Le grand prévôt fît un éclat dans lequel perçait la lieur d'être compromis. — M'"" de Changey travestit ces apprêts de fuite en une partie de jeunes gens. Mirabeau prit mieux ses mesures pour la nuit du 24 au 25 mai, réussit plus heureusement, rôda dans le pays, manqua du 1'^'' au 2 juin l'enlèvement de M™" de Monnier, très étroitement
(!) Recueil des lettres du comte de Mirabeati : le comte à sa mère, 11 avril 1776.
[1] Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. IIl, pp. 250-251 . — Recueil des lettres (In comte de Mirabeau : le comte à sa mère, 4 mai 1776 : « C'est M. de i> Alaloshcrlies f|ui a écrit à M""" de Rufîey. »
(3) lîecucil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à sa mère, 3, 4, 'J mai 1776. — Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli de Mirabeau, 10 juin 1776, p. 193.
i:,0 MiiiAHKAi' i:t i.a phovkn'c.e.
^'arik''e par sa iiu're. sa siinir, l'ahlicsso des Salles (I), et un
de ses frères en armes.
Le '2 ou le 3 au plus tard, il prenait le clicuiin de la Savoie [2). Le 8, il arrivait à Tlionon, sans bardes ni linge; mais, au dire de M"" de lluffey, il avait avec lui douze mille livres volées à M. de Monnier (3).
A l'instigation de la mère de Sophie, le marquis de Mirabeau lit demander au roi de Sardaigne, par M. de Vergenncs, l'extradition de son fils. Le gouvernement sarde s'empressa de l'accorder. Le 22 juin, l'ordre d'arrêter le fugitif fut expédié de Turin (4). Mais dès le 20, Mirabeau avait (juitlé Tlionon pour Genève , où il alla loger à VEcu de France (5). Il n'y fit qu'une courte halte. Le 23 (6) , il commença, à travers le territoire de Genève, le Dauphiné, la l*rovence , le Piémont, les Alpes, la Suisse, une série de courses aventureuses, brouillant ses voies, dépistant les limiers de police chargés de le poursuivre. — M'"" de Cabris l'accompagnait ou le secondait à distance, lui adjoignait son ami Briançon et le défrayait avec l'argent envoyé par M""' de Monnier (7).
L'extérieur du comte décrit dans des signalements exacts, minutieux même, sa taille médiocre, sa figure rouge fortement marquée de la petite vérole avec beaucoup de taches de rousseur, son regard fauve, lorsqu'il était préoccupé,
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, p. 207 : « L'abbesse des Salles, sœur de la prévenue. »
Ci) Recueil des lettres du comte de Mirabeau, IGmai 1770. — Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli de Mirabeau, 10 juin 177G, p. 193.
(3) L.-G. Pélissier, Mirabeau en Savoie et le gouvernement Sarde, pp. 4-5, 9.
(4) Id., ibid., 4-5, C-8, 8-10.
(5) M., ibid , pp. 11-13.
(6) Id., ibid., p. 18.
(7) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, 11 juin 1776, p. im-. le ?7 juin 1770, p. 1U-b; le 10 août 1776, p. 534; 16 août 1776, pp. Î.^O-'.'ôî; le 11 août 1776, p. 257. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 259-265, pp. 266-274. — Extrait des rapports de l'inspecteur Muron au lieutenant général de police {Mémoires de Mirabeau, appendice du livre V, pp 397-406).
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l'air toujours suant et malpropre de son visage, son cou excessivement court, ses épaules hautes et fortes, ses membres puissants, ses pieds très ramassés, ronds et épais, formaient un ensemble trop aisément reconnaissable qui augmentait les difficultés de sa fuite (1); mais son adresse et son sang-froid semblaient se jouer de ces difficultés qui devenaient parfois de véritables périls.
Son père, qui au mois de mai avait été atteint de la lougeole , puis d'une assez forte maladie d'entrailles (2), assistait de loin à cette chasse pénible et infructueuse ; il essayait de la diriger, mais ne pouvait empêcher les agents de police mis à sa disposition et chèrement payés par lui, de se lancer sur de fausses p'istes.
A Lorgnes (3), en Provence, où Mirabeau s'était caché pondant prés d'un mois, et dont il venait de repartir le 12 août (4), Briançon le leur montra gagnant du pays dans la direction des échelles de Savoie et des Verrières en Suisse. Ils y coururent. « Juge » écrivit le marquis au bailli « comme ils l'attraperont du côté de la Bourgogne où il a une séquelle de gens à son service, et doit faire son coup à la fln du mois (5). »
Le 23 août, Mirabeau arrivait aux Verrières. La nuit suivante, M'"" de Monnier, déguisée en cavalier, escaladait les murs de son jardin pour l'aller joindre (6).
Ils parcoururent ensemble différentes localités de la Suisse et partirent pour la Hollande le 15 septembre. Le 8 octobre, ils étaient à Amsterdam ; ils se logèrent dans la maison d'un bourgeois de cette ville, non loin du marché
(1) L.-G. Pélissier, Mirabeau en Savoie, etc., p. '23.
(2) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, Paris, 2G mai 1776, p. 188.
(3) A trois lieues de Draguignan.
(4> L.-G. Pélissier, Mirabeau en Savoie, p. 18.
(5) Correspondance générale, t. VII : le marquis au l)ailli, "29 aoùl 1770, p. 2G1.
(G) Id., ibid. : le marquis au bailli de Mirabeau, 3 septembre 177G, p. ICÛ. — De Loménic, Les Mirabeau, t. III, pp. 135-G.
|:>T MIIIAIIEAU KT l,A l'IlOVENC.E.
aux lleiirs, el y vécuronl prrs du se|)l mois sous le nom ilo M. cl ilo M'"" de Sainl-Malliieu (1.
Après avoir alleiidu du travail pend;inL loul un Iriineslrc, Mirabeau linil |uir inspirer de la eoniiance aux libraires.
Un labeur opiniâtre ([ui counncncail à ciini li(!ur(3s du malin pour ne se Uîrniiner cpi'à neuf liouros du soir, lui permit de i;a;,Mier un louis par jour en faisant des IraduclioDS. — Malbeureusemenl, il ne se servit jtas seulement de sa plume pour vivre, il l'employa aussi à diframer son père.
S'il ne [)arlicipa guère que par sa signature donnée contre sou gré, à un mémoire composé avec des lambeaux de ses Icllres à Maleslierbes et que la marquise de Mirabeau et M'"" de Cabris firent imprimer et distribuer de porte en porte, il est bien autrement responsable de deux autres écrits attentatoires à la réputation du marquis, savoir : un précis destiné à soutenir la demande en séparation de sa mère, et un petit pamphlet intitulé : anecdote à ajouter au nombreux recueil des hippocrisies philosophiques. 11 adressa à la marquise un ballot de cinq cents exemplaires de ce pamphlet et lui recommanda de le mettre en vente à douze ou quinze sous la pièce (2).
Ces j)ublications produisirent dans les résolutions du marquis à l'égard de son fils un changement qui s'explique sans peine.
Après la fuite de M""' de Monnier, car on ne saurait parler d'enlèvement (3), il avait semblé comprendre que
(1) Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 114-C. — Souvenirs de Mirabeau dans les IcUres à Sophie, t. I, p. xv. — Conclusions de J.-B. Michaud, conseiller procureur du roi au bailliage (de Pontarlier), dans le procès de messire Claude-Franrois, inanjuis de Monnier, premier président honoraire, contre dame Marie-Thérèse Richard de Ruffcy, etc., communiqués par M. Paul Ârbaud.
{1) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, C février 1777, p. 330. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 281-2.
(3) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : à la marquise de Mirabeau, Rotterdam, 21 novembre 1776 : « Lo mot essentiel et sans réplique est ï> qu'on ne peut pas prouver que j'ai enlevé M°" de Monnier, parce que cela
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le monde pouvait aller sans lui (1), que son lils avait vingt-sept ans, et qu'à cet âge, il convenait de le laisser se faire son propre sort (2). L'inspecteur de police des Bruguières , dont il était médiocrement satisfait, vint inutilement de la part de M. Lenoir, lui dire qu'il savait la retraite du comte ; il n'accepta pas ses offres de service. Il ne voulait pas faire courir après ce misérable et allait se désister solennellement de sa curatelle (3) ; mais sa philosophie ne tint pas contre les attaques et les outrages que son fils dirigea contre lui de Hollande.
Sous le coup du dernier pamphlet, qui blessait doublement en lui le chef de famille et le chef de la secte économique, le marquis lança une sourde menace contre l'auteur : « Le misérable », écrivait-il au bailli, « est en Hollande, où cela ne le sauverait pas, si je voulais ; mais il n'est pas temps (4). »
L'occasion qu'il attendait se présenta, lorsque M""'- de Ruffey eut traité avec des Bruguières pour enlever et ramener sa fille, moyennant 100 louis. Contre l'avis de tous ses amis, le marquis conclut avec cet inspecteur un semblable marché : La somme stipulée ne devait être payable que Vhomme une fois rendu à destination (5).
M. de la Vauguyon, ministre de France en Hollande, était chargé de prêter assistance et direction à des Bruguières. Il fallut bien des démarches et bien des frais pour obtenir l'extradition de Mirabeau. Celui-ci s'était fait recevoir bourgeois de la cité qui lui servait de refuge.
Le brave des Bruguières, au dire du marquis, se tira
» n'est pas vrai, cl (juc je puis prouver, moi, que je n'étais pas en France » (juand clic en est sortie. «
(1) Correspondance générale, t. VII : le bailli au marquis, 23 août 177C, p. '2G3.
("2) Id., ibid. : le bailli au marquis. 14 juin 1776, p. 197.
{'.]) Id., ibid. : le niarquis au bailli, 11 et 25 novembre 1776, pp. 303-4.
(4) Id., ibid, : le marquis au bailli, G février 1777, p. 307.
(5) Correspondance fjénérale, t. VII : le marquis au bailli, 21 mai 1777 p. 3C2, et 31 mai 1777, p. 36G.
\:i\ MIHAHKAr ET l.A PUOVENCE.
lie sa niissioii vu renard roule (1). Il se lit plisser pour iiii otlicier de cavalerie. Ce Iraveslisseiiienl n'en imposa [»as pas à Mirabeau. Le 5 mai 1777, il annon(;ait à sa mère (jue (les Hru^uières, chassé de tleux ou trois auberges, n'avait jias (juille la ville; mais il ne s'inipiidait guère de la présence et des manœuvres de ce policier. Se tenir en rcj)()s était d'ailleurs pour sa détresse une nécessité. Il devait plus de cent louis à Amsterdam et n'en avait pas six. « Que faire donc? — Attendre la bombe et ne rien négliger |)our l'enterrer (2). «
Elle ne s'enterra pas; elle éclata. — Le i\ mai, toutes les formalités étaient remplies. Des Bruguiéres arrêta la marquise de Monnier et le comte de Mirabeau ; il les ramena tous deux en France (3).
M'"" de Monnier ou Sophie tout court fut écrouée dans l'établissement d'une demoiselle Douay, qui tenait rue de Charonne un établissement de discipline, en attendant d'être reléguée au couvent de Sainte-Claire-de-Gien.
Quant à son complice que le bailli aurait voulu de nouveau reléguer sous le climat meurtrier descolonies à poivre des Hollandais (4), le marquis songeait à l'ensevelir pour la vie au fond d'une véritable oubliette.
« Mon plan, » écrivait-il à son frère, le 21 mai 1777, « est que l'autorité seule et moi, nous sachions où il sera, et qu'à ma mort un billet cacheté l'apprenne à mon substitut (5). » Cette oubliette devait être un cachot du donjon de Vincennes. Mirabeau y fut conduit le 7 juin [6;.
(1) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, 9 juin 1777, p. 373.
(2) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à sa mère, 5 mai 1777.
(3) Correspondance générale, t. VII : le marquis au bailli, 21 mai 1777, p. Z&l. — L. de Loménie, Les Mirabeau, t. II, pp. 286-7.
(4) Correspondance générale, t. VII : le bailli au marquis, 2 juin 1777, p. 3G8. — Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 179-180.
ih] Correspondance générale, t. VII : le niarijuis au bailli, 21 mai 1777, p. 362.
(6) Mémoires de Mirabeau, t. II, p. 227. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 2«8-'J.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'ÉTAT. 155
Etrange justicier, le marquis plaisantait, triomphait tout en supputant les vingt mille livres auxquelles s'élevaient les frais de clôture, et qu'il aurait bien mieux valu payer aux créanciers de son fils (1).
Son attitude, qui n'était pas celle d'un père, ramène notre sympathie sur la victime de sa sévérité, pour ne pas dire de sa vengeance.
Frappé du malheur le plus cruel, Mirabeau ne voulut pas se résigner à être malheureux sans espoir.
Le 26 juillet 1777, il adressa à M. de Marignane une longue lettre, ou plutôt un mémoire apologétique, qui reprenait les faits depuis son démêlé avec M. de Villeneuve- Mouans. Le mémoire était éloquent, habile, pressant et pathétique avec une mâle fierté d'accent dans les doléances et les supplications. « Daignez réfléchir, » disait Mirabeau à son beau-père, « que ce n'est point un acte de complaisance que vous me refusez, en m'abandonnant ; c'est un déni de justice que vous me faites, pour peu que je n'aie pas mérité une mort civile... »
Cette mort pourrait être, en même temps, la ruine de sa raison.
« Privé de toute correspondance et de toute espèce de société, » ajoutait-il, « ma tête s'égare, loin de se mûrir et je ne sais si ce genre de vie n'est pas plus propre à produire la démence que la sagesse. Ma santé succombe et c'est le moindre de mes maux; car ce n'est pas la peine de vivre pour vivre ainsi...
)) Je ne demande. Monsieur le marquis, que ce que vous-même aviez proposé. Mes torts sont-ils si horriblement aggravés que je sois indigne d'obtenir la triste grâce de m'expatrier? Il me semble, au contraire, que les raisons de me l'accorder sont doublées de force; car on pouvait vous objecter, il y a un an, la possibilité de ce qui est ar-
(1) Correspondance ijénérale , t. Vil : le marquis au bailli, U juin 1777, p. 373, et 8 juillet 1777, p. 402.
t'tC) MiiiAiir.Ar i:i' i..\ puovknc.iî.
rive r[ V(>ii-< diic qu'il falhiil lUH'Vciiir nu t'clat. 11 est. l'ail à présent ol inos chainos ne le (Iclriiiroiil jias. l'eul-rtre ma ('(Muluile le réparerait-elle ?
» On ne sait jamais aurune iiouvclhî ici, Mniisii'iir le nianpiis, puisqu'on n'y Vdil personne et (pu; tous les [lapiers publics y sont inlerdils; mais, quand j'y suis entré, les évéïH'menls i)olili(jues uH'raienL et send)laienl j)réparer plus d'une carrière aux militaires. Mon père répondait autrefois aux solliciteurs en ce genre, qu'iDi aîné de maison ne devait pas affronter les coups de fusils. 11 ne peut jjIus alléguer ee singulier principe; car il vaut autant (jue je sois enterré dans un champ de bataille que dans une })rison. Je n'ai plus dix-huit ans, Monsieur, j'en ai vingt-huit. Le temps des essais est passé; mes années s'écoulent; ma jeunesse trop agitée fuit. Si ma perte n'est pas irrévocablement décidée, on doit craindre de m'accorder une grâce trop tardive. Si mon arrêt est prononcé sans retour, qu'on daigne, par humanité, me le dire. J'aurai le courage de l'entendre; mais je n'ai pas celui de supi)orter l'incertitude (jui m'étouffe (1). »
Cette argumentation qui réunissait dans une si puissante logique de si louchantes doléances et de si généreuses aspirations ne [touvait (ju'imporluner le froid épicuréisme de M. de Marignane.
Les angoisses de l'incertitude continuèrent d'opprimer la pensée de Mirabeau. Elles s'ajoutaient à la solitude, au dénuement, à un effrayant concours de maux du corps et de l'âme. Le malheureux prisonnier ne luttait contre le sentiment de ses souffrances que par un travail forcené auquel il consacrait quinze heures par jour. Le chirugien major du château lui faisait observer qu'il se tuait à écrire. « Je n'y trouve qu'un inconvénient, » répondait Mirabeau ; « c'est que je ne me tue pas assez vite (2). »
(I) Copie d'une lettre manuscrite «lu comte do ^lirabcau à M. do Marignane, du 26 juillet 1777, communiquée par M. Mouttct. (•2) Lettres à Sophie, t. I, pp. 117 et 333.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'kTAT. 157
Ce fut pour son génie une crise douloureuse, mais féconde, que celte captivité de Vincennes.
Au bout de vingt-deux mois, dans le [)rintenips de 1779, elle commença à s'adoucir.
Un excellent ami, Dupont de Nemours, entreprit des négociations pour réconcilier le marquis et son fils.
Le comte de Mirabeau l'avait prié de venir lui parler dans sa prison, dont son protecteur et son bon ange, l'inspecteur Boucher, lui ménagerait l'accès. Du[)ont vit dans cette demande un piège de la police. Il courut aussiôt chez M™^ de Pailly dire au marquis l'invitation qu'il venait de recevoir et les dangers auxquels un porte-clefs de Vincennes s'était exposé pour la lui remettre (1),
Le marquis était alors attristé et abattu. Sa lutte contre sa femme et la plus grande partie de sa famille lui avait fait du mal. Il ne s'était pas remis de l'accès de désespoir que lui avait causé la mort rapide et mystérieuse de son petit-fils Victor-Emmanuel (2). Depuis ce moment, fort entiché de postéromanie, il méditait de rendre la liberté à son fils aine, jugeant le second beaucoup trop mauvais sujet pour être mariable (3).
Mais le souci jaloux qu'il avait de son autorité paternelle ne lui permettait ni avances, ni pardon ! Le triple but de perpétuer sa race, de sauver sa dignité de chef de famille et de dompter par l'humiliation la tête vide, hargneuse et féroce (4) du comte serait atteint, si cet enfant prodigue ne recouvrait sa liberté que grâce à l'intercession de sa femme, suppliée à genoux (5).
(1) Ch. de Loménic, Les Mirabeau, t. III, p. 338.
(2) Id., ibid., p. 331, et Louis de Loménic, Les Mirnbeau, t. Il, pp. G19 et suiv.
(.3) Recueil manuscrit des lettres du comte de Mirabeau : lettre à Boucher, 12 mai 1770.
(4) Mémoires de Mirabeau, t. II, p. 3G8.
(5) Recueil manuscrit des lettres du comte de Mirabeau : lettre à Boucher, 12 mai 1779.
|:,H Miii\iii:.\r i:t la phovence.
11 ùUiil l'acilo clf prcvoir quo ri)ry;ueil ou la Ilerlù du ciimle se lovolliMail contre do pareilles conditions. L'acheminer à celle capiUiialion, tel fut le mot d'ordre (jue Dupont recul de M'"" de Pailly à l'hôtel de Mirabeau. M'"" de Failly n'etail (jue Vagente du marquis, qui tenait à s'ellacer personnellement dans cette occasion (1).
Dupontse rendit à Vincennes au commencement de mai.
11 décida sans peine le prisonnier :i témoigner son repentir à son i»ère et au bailli. « On ne peut jamais, » lui dit Mirabeau, « s'avilir en s'abaissant devant un père; mais s'abaisser devant une femme et surtout devant une femme coupable, c'était une véritable humiliation, une lâcheté. » Mirabeau refusait d'y consentir. Duiionl lui lit entendre que sa liberté était au prix de cette démarche. Mirabeau démêla bien vile la pensée de derrière la tête du marquis. « Vous croyez bien, » dit-il à son interlocuteur, « que mon père ne voit pas sans regret son nom éteint et 6000 livres de rente sortir de sa maison. Mais comment avouer qu'il a eu tort de me pousser si loin, et qu'il me retire d'ici uniquement pour tirer race de moi? Cela n'est pas possible, et il serait bien plus commode de dire : ma belle-fdle m'a forcé; elle veut son mari et je n'ai pu le lui refuser. J'avoue que tout cela serait sage et pour le mieux, si M'"* de Mirabeau et moi avions perdu la mémoire. » La présence d'un tiers inconnu obligea le comte de s'expliquer à demi-mot. Dupont le comprit fort bien, et lui déclara, à peu près en propres termes, qu'il se moquait de tous les torts à la Molière. Et Mirabeau de lui répondre qu'il s'en moquait aussi, mais non des perfidies. Pour surmonter ses répugnances, Dupont l'entretint des sentiments de son père qui l'aimait au fond, mais auquel manquait la force de lui pardonner; il insistait sur les dispositions d'esprit de la comtesse qu'il croyait portée à revenir auprès de son mari.
(Ij Ch. Je Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 338-9.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'ÉTAT. 159
Après mûre réflexion, Mirabeau se rendit aux pressantes sollicitations de Dupont. 11 écrivit à la comtesse comme à son père et à son oncle, et s'efforça de lui tenir un langage qui fut noble sans être sec (1). Dupont en parut content, et promit d'appuyer la démarche du comte par une recommandation adressée à M""' de Vence qui, sans être aimée de la comtesse de Mirabeau , avait un grand ascendant sur elle.
Ce ne fut pas sans répugnance que le comte remit cette lettre à Dupont.
M. Ch. de Loménie prétend qu'au point de vue du résultat à atteindre, elle laissait à désirer. Elle nous paraît digne et touchante (2).
La comtesse en fut peut-être plus ébranlée que les dissipations de son genre de vie ne semblaient permettre de s'y attendre.
Nous l'avons laissée auprès du marquis de Mirabeau.
Elle le quitta le 25 mai 1776 pour retourner dans sa province avec son père, et tout une caravane de Provençaux.
Dans le fait, elle était désespérée de dire adieu à Paris, et jouait « toutes les petites fourberies de son sexe pour se » faire retenir. » Jusqu'au dernier moment, le marquis s'était demandé avec une certaine appréhension , si elle partirait ou ne partirait pas. Il eût été très fâché qu'elle restât. — « Quand je redeviendrai chaperon de jeune femme, il fera beau, s'écriait-il (3). »
De retour à Aix, la comtesse de Mirabeau n'y retrouva plus sa grand'mère paternelle qui était morte le 25 septembre 1775 (4). Elle présida la maison de son père et par-
(1) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à Boucher, 9, 12 et 27 mai 1779.
(2) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : lettre à Boucher, 27 mai 1779. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 344-5.
(3) Corresp. générale, t. VII : le bailli au marquis, 20 mai 177G, p. 188.
(4) Registre de l'état civil de la commune d'Aix, paroisse du Saint- Esprit.
I6U MlllAlIKAf KT I,A l'ItOVENCE.
la'^ea son exisleiice à la ville et à la campagne. M. do Marignane recevait beaucuup (1). Sa table était renommée C^), lui-mènu! iVetjniMilait à son tour les châteaux où l'on s'amusait K' plus : ceux de Tourves et de Bar (3),
La haute société de Provence menait joyeuse vie. Aix voulait imiter Paris (4). Sur le théAtre du chùteau du Thulonet, chez MM. de Galillet, M'"" de Mirabeau interprétait CUuck et Grélry avec une voix admirable et un rare talent d'actrice (5).
Kétée et adulée par ce monde épicurien, dont elle était la diva (G), elle apprit sur les planches l'arrêt de mort que le bailliage de Fonlarlier avait rendu contre son mari, et ne parut pas s'émouvoir beaucoup de cette nouvelle (7).
Il ne faudrait [jourtant pas croire que tout rappcu'l eût cessé entre Elle et Lui.
Le 27 juillet 1777, Mirabeau la remerciait des détails qu'elle lui avait donnés sur son fils. « Ils sont satisfaisants », continuait-il, « et j'en suis avide. 11 me semble qu'étant si prés de lui, il vous serait aisé de vous procurer le plaisir de le voir plus souvent. Je serais reconnaissant
(1) Recueil des IcUrcs de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"" du Saillant, le '23 octobroil779 (et non pas 1773, comme porte la lettre). Lettres du bailli : le bailli à M"" du Saillant, 23 juin 1783. Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau devant la grande chambre du parlement d'Aix, le 23 mai 1783, apud de Lomonie, Les Mirabeau, t. III, appendice, p. G92.
(2) Le comte de Mirabeau à Hugues Elliot, 14 août 1763, apud A Memoir of the riglil lionourable llugh Elliot, by the countess of Minto, Appendice,
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M™' du Saillant, 23 octobre 1779. — Correspondance générale, t. VII : le bailli au marquis, 29 juin 1777, p. 400.
(4) Correspondayice générale, t. VII : le bailli au marquis, 18 août 1777, p. 451.
(5) Lettres du bailli : le bailli à M"»' du Saillant, 17 janvier 1782. — Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"" du Saillant, 19 juillet 1778. — Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 22 janvier 1782, p. 467 : « Une femme avec une telle voix serait la maîtresse » à la ville et à la cour. »
(6) Corrcsp. générale, t. X : le bailli au marquis, 13 février 1782, p. 225.
(7) Id., ibid. : le marquis au bailli, 31 octobre 1782, p. 392; le bailli au marquis, 30 décembre 1782, p. 448.
LETTRES DE CACHET ET PUISONS d'ÉTAT. lOl
que vous voulussiez bien m'en donner des nouvelles tous les mois. Cette consolation, qui m'a suivi partout, m'est plus nécessaire encore, s'il est possible, ici qu'ailleurs et je ne puis la recevoir que de vous.
» Je vous adresse une copie de la lettre que j'adresse à M. votre père, laquelle sera, je crois, la dernière ; car il paraît avoir pris son parti et vouloir m'abandonner à mon sort qui n'est pas doux. Quoi qu'il en soit, je n'entends pas le fatiguer de mes plaintes, si elles l'importunent.
» Je crois, Madame, en effet, que votre cœur serait plus tranquille, si j'étais moins malheureux. C'est à vous à savoir si vous ne pouvez pas me procurer cette tranquillité. J'ai sur vous l'avantage de savoir votre situation douce et paisible et je désire bien vivement que rien n'en trouble l'agrément (1). »
Pour mieux assurer son égoïste bonheur, M™^ de Mirabeau songeait à faire prononcer contre son mari une séparation de corps (2). De loin en loin pourtant, elle semblait éprouver l'impression fugitive de tout le vide que recouvrait mal cette succession de divertissements et de triomphes mondains. « Je ne cesse de dire et de penser », avouait-elle à M'"^ du Saillant, « qu'il n'y a pas de comparaison entre une vie dissipée et remplie de ce qu'on appelle plaisirs bruyants et la douceur que l'on goutte {sic) dans l'intérieur d'une famille bien unie. Je le dis tous les jours à papa (3). »
Cette belle philosophie laissait M. de Marignane fort sceptique ; il répondait à sa fille qu'elle s'ennuierait, dès qu'elle ne jouerait plus la comédie. Il n'avait peut-être pas tout à fait tort. Femme légère et frivole, la comtesse était une mère tendre, quoique sévère et redoutée. Quel bonheur, lorsque le marquis de Mirabeau lui permettait d'avoir
(1) Copie d'une lettre manuscrite du comte de Mirabeau à la comtesse, '27 juillet 1777, communiquée par M. Mouttet.
(2) Lettre inédite de la comtesse de Mirabeau à son pure (Aix, 20 mai 1778) comm\iniquée par M. de Bresc.
(3) Recueil manuscrit des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M°" du Saillant, 19 juillet 1778.
162 MIllAIlEAll KT I.A PnOVF.NC.K.
son lils auprès d'elle! Elle parlait, avec une vive satisfaction (le la iloucpur de cet enfant, de son esprit, de son goiU pour l'cMiuilalion, de ses talents précoces pour la comédie. Il elail beaucoup trop formé pour sou ;\ge (1). »
Une courte uudadie, accompagnée de convulsions, l'emporta, au Tliolonel, le 8 octobre 1778 (2).
M'"" de Mirabeau ressentit une douleur profonde, mêlée d'un sentiment de terreur, comme si des collatéraux, dont elle n'ignorait pas l'Apre avidité, avaient empoisonné son enfant; dans son all'olement, elle eut la pensée de fuir, de se retirer auprès de son beau-père !
La mort d'un intime ami du marquis de Marignane, M. de Valbelle, et les conseils du bailli de Mirabeau, la retinrent en Provence (3). Pendant quelque temps, elle sembla ne vouloir pas être consolée ; elle ne pouvait pas voir un enfant sans fondre en larmes (4).
L'ébranlement qui l'avait secouée et dont elle se remit lentement, devait prêter de la force aux accents réservés et nobles avec lesquels son mari invoquait son intercession. Mais d'autre part, sous l'influence des ressentiments de son père, plus profonds et plus envenimés que les siens, elle n'oubliait pas les allusions à sa faute, voilées pour les autres et claires pour elle que Mirabeau avait glissées dans ses lettres à M. de Malesherbes, et qui s'étalaient indiscrètement dans un mémoire imprimé par les soins d'une belle-mère et d'une belle-sœur également détestées. Les torts de Mirabeau envers sa femme et plus encore ceux de sa femme à son égard , élevaient
(1) Recueil manuscrit, etc. : la comtesse à M"* du Saillant, 30 octobre 1776. — Correspondance générale, t. VII : le bailli au marquis de Mirabeau, 13 mai 1777, p. 360.
(i) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 331.
(3) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte â Boucher, 12 mai 1779. — Corresp. gén,, t. X : le marquis au bailli, le 21 novembre 1782, p. 404, et le 14 janvier 1783, p. 460. — Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"" du Saillant, 9 octobre 1778.
(4) Recueil des lettres du bailli de Mirabeau : le bailli à M"" du Saillant, 22 décembre 1778.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'rTAT. 1 G3
entre eux une barrière dont l'honnête Dupont s'alarmait à bon droit. La comtesse était saisie d'épouvante à la pensée de recommencer la vie à deux avec un homme tristement fameux par les désordres et les souillures de sa vie, et qu'elle avait elle-même si cruellement outragé (1).
Elle lui répondit par une lettre singulièrement froide, sèche, diplomatique et que son mari vivement blessé qualifia d'infâme (2). Son langage, dont/toutes les expressions étaient pesées, ne traduisait qu'imparfaitement son état d'esprit. Elle était moins maîtresse d'elle-même qu'elle ne voulait le laisser paraître : « J'ai eu » écrivait-elle à M™® du Saillant, « de rudes assauts à soutenir depuis peu de temps. M. de Mirabeau a fait des tentatives pour être délivré d'où il est, et j'avoue qu'il en a coûté à mon cœur pour ne pas mettre tout en œuvre pour le rendre à la société et à lui-même; mais, outre que cela n'a pas dépendu de moi, ce serait trop risquer que de se réunir à lui sans savoir seulement s'il est changé ; car comment en juger tant qu'il sera enfermé ? Enfin Dieu sait que je désirerais de tout mon cœur qu'il fût libre et heureux. Ce n'est pas qu'il s'y soit pris avec moi d'une manière bien séduisante ; car il met casi [sic] de la hauteur, en me proposant de tout risquer dans le monde pour lui rendre la liberté. Cela ne m'empêche pas de désirer son bonheur et d'y contribuer si je le pouvais jamais (3). »
Cette lettre trahit une certaine émotion, mais respire plus encore la médiocrité raisonnable d'esprit et de cœur qui déparait M"'® de Mirabeau et créait entre elle et son mari une incurable incompatibilité d'humeur.
(1) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 354-5, 474-6. — Lettres du bailli : le bailli au comte de Mirabeau, 21 mars 1780; à M"" du Saillant, 26 septembre 178U. — Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 12 janvier 1783, p. 462. — Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à Boucher, 30 mai 1779.
(2) Recueil des lettres du comte de Mirabeau : le comte à Boucher, 18 juillet \11'J. — Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 353.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"" du Saillant, août 1779.
Nourrit' à Vinverso de Vidée du devoir, suivant l'éner- ^'ique expression de son beau-père (1), elle reculait devant une résolution (|ui n'élait peut-ôtre pas sans ilanger, et eût", dans tous les cas, compromis sa tranquillité épicurienne. Clic/ M. de Marignane, cet égoïsme mêlé d'une aU'eclion paternelle de mauvais aloi s'exprimait avec une brutalité sans atténuation et sans ménagement. Mirabeau avait imploré son intercession comme celle de sa femme. Sa réponse fut d'une telle dureté (ju'avant tie la laisser tomber comme un coup trop rude sur la tête du malbeureux prisonnier, Dupont chercha un moyen de l'adoucir ou d'y ap[)orler remède (2). Mais Mirabeau ne voulait pas périr à Vincennes comme un forcené ; il était décidé de s'en tirer par toutes les voies possibles, l'évasion seule exceptée (3). Sa force de résistance s'épuisait. Il fit un grand pas dans le sens de la capitulation. Pendant le mois d'octobre 1779, M. de Marignane et sa fille reçurent chacun de lui une nouvelle lettre plus humble que la précédente, et où il avait tâché de mettre plus de cœur que d'esprit. « M. de Mirabeau », écrivit aussitôt sa femme à M'°® du Saillant, « se justifie tant qu'il peut, surtout du mémoire dont il accuse M. Grouber de Groubental (l'avocat de la marquise) ; il prie, il s'adoucit. Enfin je t'avouerai qu'il me déchire l'âme. Que ne me dit-il encore des injures ; il me donnerait de la force contre lui, dont j'aurais grand besoin. » Par bonheur ou par malheur, elle ne pouvait pas s'appesantir longtemps sur cette impression. Elle avait à peine le temps de respirer, 18 ou 20 personnes sur les bras, MM. de Galifi'et avec toute leur famille, la maison entièrement remplie (4). »
(1) Corresp. générale, t. X : le marquis au bailli, 22 novembre 1782, p. 405.
(2) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, p. 355. — Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 329-30.
(3) Mémoires de Mirabeau, t. II, pp. 369-70.
(4) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse à M"" du Saillant, 23 octobre 1779 (La date inexacte dans le texte « 1773 » a été rectifiée sur le manuscrit, sans doute par l'un des messieurs de Loménie).
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'kTAT. 1G5
Venait bien cependant le moment où M'"" de Mirabeau devait concerter avec son père ses réponses à son mari. — C'était pour elle une corvée terrible. « Nous ne sommes, » avouait-elle à M"" du Saillant, « jamais d'accord sur ce que je dois faire et dire; il prend de rhumeur, et quand j'ai écrit plusieurs lettres sans pouvoir le contenter, il finit toujours par désapprouver celle que je fais partir (i). »
Pendant ce temps , Mirabeau se morfondait à Vincennes , et manquait plus d'une fois de succomber au dégoût de sa situation (2).
Peu à peu , M™" de Mirabeau finit par comprendre que son devoir était d'intercéder en faveur de son mari (3). Le 23 juin 1780 , elle lui écrivait : « Du moment que vous croyez, Monsieur, que mes sollicitations peuvent influer sur votre liberté, je vais les employer auprès de mon beaupère. Je désire qu'elles ne soient pas infructueuses (4). » Elles furent très froides , très réservées , et ne pouvaient guère être efficaces. Mirabeau, qui n'en connut pas les termes, mit dans sa reconnaissance une exagération absolument dépourvue de sincérité , et sans proportion avec le bien que lui faisait la comtesse (5). La liberté continua pendant plus de cinq mois encore à fuir devant lui. Le marquis ne voulait le délier que dûment confessé et soumis aux conditions et épreuves graduelles qu'il jugerait bon de lui imposer. Seulement , comme dominé toujours par son pédantesque souci de la majesté paternelle, il entendait ne point paraître lui-même, il imagina de correspondre avec son fils sous le couvert de sa fille aînée, M'"^ du Saillant. Mirabeau ne fut pas dupe de cette comédie qu'il avait reçu
(1) Recueil (les lettres de la comtesse de Mirabeau : la comtesse de Mirabeau à M™* du Saillant, 4 septembre 1780.
(2) Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 11.
(3) Recueil des lettres de la comtesse de Mirabeau : à M"" du Saillant, 4 septembre 1780 : « Je sçay que mon devoir est d'intercéder pour lui. »
(4) Idem : la comtesse au comte do Mirabeau, 23 juin 1780.
(5) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 361-2.
ICI") MIIIAIIF.AIJ i:r l.A IMlOVENriî.
le conseil ou l'ordio de coininencer en écriv;inl à s;i sci'ur. 11 s'y prêta voloiilicrs (1). Lo (iéiioiiciiicul tardait; peut-être se fût-il fait i)liis atloiidre encore, si l'aulorilé ministérielle n'eiU insinué à VAmi des hotnmcs (iirelle se lassait de seconder une tyrannie (jui usurpait sur son projjre domaine (2).
M. de Maurepas ne consentit pas sans peine à délivrer au marquis une dernière lettre de cachet qui, mettant entre ses mains une attribution vraiment royale, lui donnait le droit d'assigner à son lils telle résidence qu'il lui i)lairait, et au besoin de le clore dans une nouvelle prison. 11 fallut (]ue Mirabeau sollicitât lui-même cet ordre du roi. Ses sollicitations furent couronnées de succès (3).
Après quarante-deux mois de captivité, il vit enfin s'ouvrir devant lui les portes de son cachot, le 13 décembre 17(S0; mais ce fut seulement dans le courant de janvier 1781 qu'il quitta le château de Vincennes , et le 17 mai suivant qu'il reprit sa place dans la maison paternelle (4).
A sa rentrée dans le monde , il y retrouvait l'arrêt de mort prononcé contre lui par le bailliage de Pontarlier et les réclamations de ses créanciers.
La manière dont il régla ses comptes avec cette justice inférieure est étrangère à notre sujet. Les négociations entamées avec ses créanciers forment, au contraire, le prologue de son troisième voyage ou plutôt de son troisième séjour en Provence.
Pour les mener à bonne fin, sans exposer de nouveau sa liberté incomplètement reconquise, il demanda au ministre de la maison du roi, M. Amelot, un sauf-conduit de deux
(1) Ch. (le Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 36G et suiv.
(1) Correspondance générale, t. X : le marquis au bailli, 27 juin 178?, p. 311 : « Tu me dis que si tu avais su, tu aurais opiné pour qu'il demeurât à Vincennes. Compte qu'il en serait sorti sans nous. »
(3) Ch. de Loménie, Les Mirabeau, t. III, pp. 374-7.
f4) Id., ibid., pp. 374-387. — Lettre du marquis de Mirabeau à M. de Marignane, 10 décembre 1780, apud Mémoire A consulter el consullalion pour M"' la comtesse de Mirabeau, à Aix, chez Jean Balthazar Mouret, dans le recueil de la Mcjancs intitulé procès de Mirabeau , 30503, p. 40.
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'kTAT. 1G7
ans. M. de La Tour, auquel M. Amelot renvoya cette requête, pensa qu'une durée si longue serait contraire à l'usage, à la règle, à la justice. Il fut d'avis de la réduire à six mois. Dans ce délai , le comte pourrait vendre des biens-fonds et acquitter les dettes les plus pressantes.
Avec une apparence de naïveté honnête , qui ne manquait pas d'adresse, Mirabeau l'avait consulté sur la somme qu'il devait légitimement à ses créanciers juifs. — « Il n'y a qu'eux et vous qui puissiez savoir la manière dont les choses se sont passées , » lui répondit M. de La Tour. — « Malheureusement, » continuait-il, « les juges ne voient que les billets des lettres de change que vous avez souscrites ou des contrats que vous avez passés. J'aurais été très flatté de pouvoir vous être utile et de réussir à adoucir votre situation (1). »
A défaut d'un secours plus efficace, M. de La Tour donnait au comte, avec une insistance affectueuse, de sages conseils (2).
(1) Correspondance de M. dos Galois de La Tour : au comte de Mirabeau. Quoique ce doruier ne soit pas expressément nommé, il est très clairement désigné par le texte des deux lettres que nous publions ici :
A Saint-Aubin, 10 avril 1781. « J'avais déjà répondu à M. Amelot, quand » j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Le ministre » lu'avait fait passer le mémoire, par lequel vous lui demandiés un sauf- » conduit de deux ans. Je ne puis m'empccher de vous observer qu'un sauf- » conduit d'une aussi longue durée serait contraire à l'usage, à la règle, à » la justice. J ai pensé que, dans les circonstances où vous vous trouviés, » le ministre pouvait vous en faire expédier un de six mois. — Vous » pourrés profiter de cet intervalle pour vendre des biens- fonds pour tâcher » de terminer avec les juifs, s'il était possible, en leur offrant une somme » plus forte que celle qui avait été appréciée par les arbitres. Je suis » persuadé que l'argent comptant déterminerait ces gens-là... »
(2) Idem : au même, à Paris, le 9 juillet 1781 : « Je suis fort aise d'ap- » prendre. Monsieur, par l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, que » vous profitez du sauf-conduit qui vous a été accordé pour mettre ordre » à vos affaires, que vous avez déjà payé plusieurs créanciers, n est très » fâcheux que Cohen et Jancida (juifs) continuent de vous poursuivre avec » autant d'acharnement. Ils devraient être avertis par le sauf-conduit que » vous leur avez fait signifier, et toute démarche de leur part devrait être » suspendue. H aurait été bien à désirer qu'ils eussent déféré au jugement » des arbitres qui, d'après ce que vous me faites l'honneur de me mander, « remplit au-delà de ce fju'ils seraient en droit de prétendre; mais l'aufo-
168 MinADEAlI 1:T 1-A I'HOVENTR.
Ces ilis|i(»sili(>iis l)i(Mivoill;iiil('s n'claiciil poiiil parlnj^ées aU)rs par loiitc la liante iiia^islratiirc du rai'lciiiciit. d'Aix.
Le prociirt'ur ^Vîncral , M. \jV. nianc, de (Jaslillou . qui prenait un vif intérêt au sort de M'"" do Cabris, enleruiée au couvent des Ursulines de Sisteron, |)roleslail contre la rigueur inllexiiiic du nian|nis et du bailli envers bnir lille et nièce. — Leur dureté le révoltait d'autant plus ([u'elle contrastait avec leur indulgence pour leur (ils et neveu, le comte de Mirabeau. M. Le Blanc de Caslillon jugeait sévèrement ce dernier: mais sa sévérité était atténuée par son attachement \)ouy la famille (i).
» rilé no saurait les y contraindre. M. le vice-légat serait en droit de leur u faire la loi à cet égard. Vous lui avés, sans doute, mis sous les yeux la » décision de MM. les arbitres qui est bien constatée par une déclaration. » M. de Limayo est en état de lui prouver que les juifs, par cet arrange- » ment, reçoivent plus qu'il ne leur est dû. Les juifs accédant une fois à u l'arbitrage, vos affaires seraient promptement et aisément arrangées, et » le nouveau sauf-conduit, que vous sollicitez, ne saurait offrir de difficulté. » C'est à quoi vous devés, ce me semble, vous attacher principalement- » Vous pouvés toujours adresser un nouveau placet à M. Amelot, l'appuyer » do tous les motifs propres à lo déterminer à vous accorder cette demande, » employer auprès de lui vos parents et vos amis qui lui peindront votre » situation. Quant à moi, Monsieur, je suis très éloigné de mettre obstacle » aux grâces que vous sollicitez.
» Je dois vous prévenir, Monsieur, que M. le président du Parlement de » Bordeaux et l'Intendant sont actuellement à Paris et doivent y faire u quelque séjour. J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement, » votre très humble et très obéissant serviteur.
» La Tour. »
(1) Extrait inédit d'une lettre de M. le procureur général Le Blanc de Castillon à M. le comte de Thorame, Marseille, 22 avril 1781, communiquée par M. Paul Arbaud : « Je suis affligé de l'obstination de MM. de Mirabeau » et de la méthode peu convenable des deux frères de se renvoier la » baie (sic). Vous m'avez fait connaître vos sentiments sur l'injuste et » cruelle prolongation de la captivité de leur fille. Vous avez senti vive- » ment le contraste de l'indulgence pour le fils et de la dureté pour la sœur, 1) qu'on semble vouloir faire mourir à petit feu. J'en suis touché pour elle l » j'en suis fâché pour une famille à qui j'étais attaché et qui n'a pas daigné » écouter une voix amie et très étrangère à leur fille.
» Vous voudriés de sa part des démarches tendres et soumises. Je les ai » conseillées; on les a faites à plusieurs reprises. Le père et l'oncle ne réi> pondent pas. Comment lui faire un crime, dans cet état de choses, d'im- » plorer et d'employer tout le monde pour prévenir une perte imminente? » Ce n'est pas tout ; le fils, autorisé par le père, a conseillé à sa sœur les » mêmes démarchfs dont il a promis le succès. On a suivi le conseil; il n'a
LETTRES DE CACHET ET PRISONS d'kTAT. 169
Si le chef des gens du roi laissait espérer des égards à Mirabeau, celui-ci ne devait pas attendre de ménagements des Juifs, ses créanciers ; ils ne pouvaient être contenus que par les ordres du roi et se montraient intraitables. Ils refusaient d'adhérer à la décision des arbitres. Bien que quelques payements eussent été effectués, l'inquiétante question des dettes subsistait presque tout entière, lorsque Mirabeau partit pour la Provence.
» rien produit. Voyés si vous pouvés faire entendre la voix de la nature, » de l'humanité, du véritable intérêt, enfin du danger inséparable de la » conduite que l'on tient.