DE JEUNESSE
Dans ses lettres à son frère, le bailli ne tarit pas d’éloges.
génie » avec lequel (s’il n’est pas un habile persifleur) il
se lassent pas, se heurtent à l’incrédulité résistante du
années des Éphémérides du citoyen, où sont clarifiés
terrible frère, sinon de la bonté, du moins « un peu de diminution de tension » et le relâchement de son autorité à la fois sceptique et sévère. Sa vieille politique, pour amender la jeunesse, consiste moins à heurter celle-ci avec violence qu’à l’engager, sans qu’elle s’en aperçoive, à faire des réflexions et à subir d'elle-même l'évidence de la fausseté de ses calculs. Il a là-dessus, en passant, un mot vraiment profond : « Les hommes ne se corrigent que d’après leurs propres idées ». Ne va-t-il pas jusqu’à dire qu'il souhaiïte de garder auprès de lui son neveu, parce qu’il perfectionne à son contact sa propre éducation? Pourtant, il a hâte, l'épreuve étant suffisamment faite, de le renvoyer à son père, dont le bon voisinage
. corrigera ses défauts. Celui-ci consent à recevoir son fils.
Gabriel arrive à Aïgueperse en septembre 1770. Le marquis l’accueille, ou du moins il le dit, « avec bonté et même attendrissement ». Il l’observe, le conseille, le
guide. Quoique « sa mine grotesque émousse souvent :
son éloquence », il « le pérore sur toutes choses, en
sérieux tantôt doux, tantôt sévère ». Les leçons sont … bien prises par « M. le comte de la Bourrasque » qui, sincèrement ou non, paraît vouloir s’assagir. Toute la
famille, rapidement conquise, intervient auprès de son chef afin qu'il rende à Gabriel son nom et son titre. Apprivoisé, le marquis cède. Pierre-Buffère redevient
le comte Gabriel-Honoré Riqueti de Mirabeau.
Cette famille dans laquelle il rentre est profondément divisée. Le marquis et sa femme sont séparés depuis 1762. Mme de Pailly, personne d'intelligence, d’esprit et d’in- trigue, qui est depuis longtemps la maîtresse du marquis, vit à proximité. La maladie de Mme de Vassan, mère de la marquise, permet de présager l'ouverture prochaine de sa succession. C’est une grosse fortune. La vieille dame fait et refait son testament. Quel en sera, en fin de compte, le bénéficiaire? Entre ces parents, dont les difficultés pécuniaires s'ajoutent aux malentendus irréparables que leur vie privée a créés entre eux, les enfants ont pris parti
Sans Ads parti, le bailli essaie Aobbnir de son
ant DR 2.
er va ca BPERT IAE LES ANNÉES D
na
Ù Mme du Saillant pour le père, Mme de Cabris pour la
mère. Mirabeau, « qui débute ainsi dans les épines de la vie domestique », est employé par le marquis comme négociateur. Il conduit sa mère auprès du lit de Mme de Vassan qui meurt le 4 novembre 1770. | Le testament, par la contradiction de ses dispositions, ouvre des difficultés nouvelles et une série de procès qui empoisonneront pendant plus de dix ans la famille. Pris dans ce fatal engrenage, le jeune comte n’en sortira plus. C'est, d’ailleurs, son intérêt qui dictera sa conduite. Tour à tour il utilisera ses redoutables facultés de discussion au profit de son père ou au profit de sa mère. Chacun d'eux connaîtra, alternativement, son concours où son hostilité. Gabriel servira sans scrupule et sans retenue celui des deux dont il croira pouvoir le mieux se servir.
Contre son père surtout il emploiera les plus fâcheux &
excès de langage, ne ménageant ni sa réputation d'écri-
vain ni la dignité de sa vie privée ni même l’honneur de … nn
- sa gestion financière et domestique. Mais le marquis ne pourra s’en prendre qu’à lui-même. En excitant son fils
inconsidérée et même outrageante, il a tué le respect filial, auquel il ne pouvait plus prétendre. Et c'est, une
fois de plus, le bon bailli qui dira la vérité en lui écris
vant : « Tu sens qu’on ne parle pas à un fils de sa mère sur un certain ton ». Malheureusement, dans cette famille effrénée et violente, le ton du respect est perdu pour r toujours. .
Le marquis fut mieux inspiré en associant le jeune comte à l'administration de ses biens du Limousin. La disette ravageait le pays. Mirabeau y pourvut de son mieux, non seulement par des secours, mais par des travaux, vivant au milieu des paysans, mangeant avec eux,
__ les animant et les-soutenant de sa parole et de sa pré-
* sence. Ces procédés lui gagnèrent leur confiance. Sous l'inspiration de son père, toujours avide d'action, il s’attacha à la création d’un bureau de « Prud’hommie »,
chargé de régir par des arbitres, librement élus dans
contre sa mère, en tolérant qu’il parle d'elle d’une façon -
uv
à nos justices de paix et à nos conseils de prud'hommes?
vingt-cinq ans, l’autorisa à se rendre en février 1771.
1e que. paroisse, ls hadte et les Contes qui pouvaient s'y produire. Cette institution avait pour objet d'éviter « des procès également dispendieux et contraires à l’union. La plupart de ces procès, disait-il], | sont des malentendus qui, dans leur origine, seraient | +4 facilement accommodés par un homme intègre et de | sang-froid. » N’est-il pas curieux que ces paroles aient pu être dites vers Ja fin de 1770 et que l’auteur de l'Ami ; des Hommes, justifiant vraiment cette fois son titre, ait institué une sorte de tribunal élu qui ressemblait à la fois
Mirabeau prit la chose à cœur. Sa souplesse, sa finesse, sa rondeur, son activité — ces expressions sont du marquis, qui croyait la chose irréalisable, — triomphèrent . de toutes les difficultés : il sollicita et obtint tous les concours, aussi bien ceux des curés que des métayers et des gentilshommes. 2 Ce « démon de la chose impossible > réussissait par la ‘séduction, par un don inné et incomparable de plaire, de | persuader, de convaincre, de dominer. Il trouva l’em- ploi de ses qualités à à Paris, où son père, quoiqu'il eût juré de n’y pas laisser venir ses garçons avant l’âge de
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- «On m 'accable de bontés, écrivait Gabriel à son beau- frère, le marquis du Saillant, et je vois que, pour le | coup, le cœur de mon père est. tout à fait reconquis. > | I semblait, avec la conquête de son père, en avoir fait Ÿ
une autre : « J' espère mettre dans notre parti l'amie de 7 . votre femme, à qui j'ai trouvé l'esprit de cinq cent mille 4 démons ou anges, comme il vous plaira, et quim'amis ‘© fort à mon aise, ce qui m'a fait grand bien et plaisir. » E Il emploiera plus tard d’autres expressions pour parler *
de Mme de Pailly! En attendant, il fait des visites, il voit. le maréchal de Broglie, le duc d'Orléans, le prince de Condé, les Carignan, les Noailles, Mme Elisabeth, âgée de six ans, qui, naïvement, lui demande s’il a été inoculé! Il est, « entrant », il « prend la couleur » des gens qu’il fréquente, il étonne par sa laideur, il déconcerte
pour ne pas no En janvier 1771, son père lui avait CDN une commis-
sion de capitaine attaché au corps des dragons; mais,
tenant ce métier pour « suranné », et d’ailleurs, son fils n'étant qu’à la suite, occupation insuffisante, il s'efforce de lui trouver une autre situation. Ses tentatives échouent.
Le jeune homme se jette dans les bibliothèques où, avec
l'économiste Gebelin et le poète Lefranc de Pompignan, il travaille comme un forcené. Il passe l'été dans le Limousin, où les travaux ruraux le passionnent et l’ab-
sorbent, puis il va au Bignon, puis à Paris, où il. se
plaint de tracasseries qui gâtent son séjour. « Prévenu et dissuadé de ses propres opinions », son père change d’attitude alors à son égard, le trouve « barbouilleur et gaspilleur » et se plaint de son « indiscrétion, de son indécence et de sa garulance habillées ». L’hostilité de Mme de Pailly n’est pas étrangère à ce revirement.
Le marquis, fatigué de son fils, l’éloigne. Il l'envoie
en Provence, en décembre 1771, le chargeant de ramener l'ordre dans des communautés où une ordonnance récente
sur les bois et pacages a excité « quelques bêtises populaires ». Le comte s’acquitte de sa mission dans des
conditions sur lesquelles il est difficile de se renseigner exactement : les témoignages, tous intéressés, se contre=
disent. Tandis que les uns nous représentent un Mirabeau
fier, menaçant et brutal jusqu’à la violence, d’autres vantent sa douceur et sa dignité. L'abbé Castagny, dans une lettre au marquis, déclare « qu’il se fait aimer de tout un chacun ». Il ajoute : « Il est vif, mais il a bon
cœur; il veut tout écraser, et pardonne au premier mot.
C’est ici le coup décisif pour toute la vie. Si on le goûte, 5
cela est fait. » Le portrait, quoique É est ressemblant. È
Mais quel est « le coup décisif » dont parle le bon abbé? Je doute qu'ilait entrevu, par un don de prophétie qui tiendrait du prodige, l’avenir ct le rôle de Mirabeau en Provence. Fait-il allusion au projet de mariage du
conte avec. Ta fille du marquis dé Marignane, AE Hi
fortune, qui ne devait pas s'élever à moins de cinq cent
mille livres, sollicitait de nombreux et nobles préten-
dants? Il en avait été question au retour de l'expédition de Corse. C’est le baïlli de Mirabeau qui y avait pensé, mais un autre projet, abandonné ensuite, avait écarté le sien. « N'y aie point de regret, écrivait Mme de Cabris à son frère. Elle est affreuse quant à la figure, et fort petite. » L’exécution est sommaire. Est-elle juste? Certes Mlle Emilie de Marignane n'était pas jolie, mais des yeux très noirs et très beaux animaient de tendresse et d'esprit
son visage « un peu moricaud ». Elle avait les cheveux
abondants, des dents blanches, une bouche portée à la moquerie et au rire, le menton rond ct épais, une taille qui penchait trop d'un côté. Le premier abord
n’était pas avantageux. Par ses espiègleries elle ressemblait
assez à un singe. Mais le marquis, qui la voyait telle, atténuait un peu son impression en la définissant « un
| singe mélodieux ». Elle avait, en effet, une voix admi-
rable, dont elle se servait avec art. Étaitice ce talent,
dont Mirabeau était également doué, qui l’attirait vers
elle? Ce serait le mal ou, si l’on veut, le trop bien juger.
. La fortune l’intéressait plus que la jeune fille. Celle-ci, mal
élevée par son père, qui vivait séparé de sa femme, dans un milieu de galanteries, de distractions et de fêtes, mais au fond assez timide, plus malicieuse qu’'intelligente, et
plus sensée que passionnée, n’était pas faite pour lui.
Elle n'avait ni les qualités ni les défauts ni les vices qu'il fallait pour fixer son esprit, son cœur et son tempérament d'Hercule. Il sentait d’ailleurs et il disait qu'il
était trop fol pour elle, ques volée trop haute et trop
inégale.
Et peut-être ne l'épousait-il que par dépit d’un mot vif de son père, qu’avaient irrité ses prétendus insuccès, et par gageure, pour l'enlever à ses rivaux. Ceux-ci
comptaient, par la quantité, et par la qualité : M. de la
Valette, le marquis de Grammont, le vicomte de Chabrillant, le marquis de Caumont, M. d’Albertas. Mira-
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beau, rentré dans la lice, a vite fait de les arts tous
et de compromettre la jeune fille par des mañœuvres
qui la contraignent d'autant plus facilement au mariage
qu’elle y a prêté les mains. Le marquis de Marignane avait eu beau lui dire : « Je ne veux pas de M. de Mirabeau : vous ne l'aurez pas non plus », il avait été obligé de céder et de se réjouir d’une union qui « incorporait pour ainsi dire sa race dans une de celles de sa patrie qui s'était le plus acquis l’estime publique » (sic).
« L'Ami des hommes », lui, se résignait. Il avait paru se désintéresser de ce projet et avait affecté d'y demeurer étranger. On avait voulu son fils, il le donnait, mais sans l’offrir, sans le garantir, comme s’il ne le conpaissait pas, et en le laissant à Aïx, pour que, dans cette ville, grande comme une tabatière, on eût le moyen et le loisir de le voir, de l’apprécier, de le juger et de le prendre tel qu'il était. Huit jours avant la célébration du mariage, il écrit à sa future belle-fille. Après lui avoir déclaré, bien inexactement, qu'il a désiré ardemment
l'honneur et le bonheur de son alliance, il ajoute : « Mon
fils a des défauts; personne ne les connaît, ne les sent et ne les sentira peut-être plus que son père; mais il a le cœur bon, chaud, noble même quoique impérieux et
gâté par l’orgueil; enfin c’est mon fils, et vous saurezun
jour ce que c’est que ce titre... Je n’oublierai pas que c’est à vous seule que je dois l'avantage qu’il reçoit aujourd’hui. Je devais sans doute laisser mon fils sous les yeux de MM. vos parents du moment où ils témoignaient et voulaient bien entendre à son alliance; c’étaient à eux à le
juger, et un tel traité est trop sérieux pour y vouloir
tromper personne. Mais je n'ignorais pas les périls d'un si long séjour, les imprudences de la jeunesse, la
fatigue à la longue que cause la familiarité d’un caractère …
impétueux, les charités du pays, le désavantage des distances entre les personnes décisives. J'ai senti le péril de tout cela; je le voyais nécessairement accru encore par l'impossibilité de remplir de ma part les espérances que son caractère jactantieux ne pouvait manquer d’avoir
| mis en avant. Ja ai vu. “ senti tous & clairement encore que vous seule vous les avez 2 tait rs chir; qu’une fois décidée par des considérations sérieuses et par des convenances réfléchies autant que senties, vous avez décidé le meilleur des pères, écarté les dégoûts passagers, et prêté l’aide essentielle aux protecteurs de mon fils. Enfin c’est de vous, mademoiselle, dont il s'agissait, et c'est vous qui vous êtes donnée. >
On ne sera pas surpris qu’animé de tels sentiments le marquis n'ait pas assisté aux fêtes du mariage. Le baïlli n'y vint pas non plus, mais, plus tard, il ne s’en consolait pas. Ces abstentions inspirèrent quelques années après à Mirabeau une réflexion dont il est difficile de contester la justesse : « Ni le marquis, ni son frère, disait-il, ni aucun des grands-parents ne se donna la peine de venir présider à un mariage où l'aîné de leur maison épousait une des plus riches héritières du royaume ». L'absence
de sa mère, séparée depuis dix ans de son père, n’a pas,
au contraire, besoin d’être expliquée. Le marquis avait écrit à son fils, dans le post-scriptum d'une lettre du 29 mai 1772 : &« Toute réflexion faite (car il en faut faire) ‘il faut attendre la procuration de votre mère et ne pas
ui manquer ». Mirabeau mit-il à profit cet excellent
conseil, dont Forigine ne pouvait lui être suspecte, et sous quelle forme? Je ne le saurais dire. Toujours est-il
que sa mère ne signa pas à son contrat et ne répondit pas |
à la lettre par laquelle son fils lui “faisait part de son mariage.
Les propositions pécuniaires du marquis de Mirabeau, furent, selon les paroles mêmes de Gabriel, fort au-dessous de ses engagements et des apparences. Sa situation, il est vrai, n’était, de quelque côté qu'on la prit, ni claire, ni brillante. Il constituait au comte une pension annuelle de 6000 livres qui, à partir de 1773, devait augmenter annuellement de 500 livres jusqu’au maximum de 8 500. Moins généreux et, en raison de sa fortune, moins excusable, M. de Marignane, sur un capital de 240000 livres, payable après son décès, et reconnu à sa fille, lui remettait
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