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LES ANNÉES DE JEUNESSE | à
un trousseau ie 8000 livres et s’engageait à lui servir,
pour tenir compte des intérêts, une pension annuelle
de 3000 livres. La marquise douairière de Marignane constituait à sa petite-fille un capital de 60000 livres,
dont la jouissance était différée jusqu’à son décès moyennant un loyer de 2 400 livres, le ménage, avec ses domestiques et les enfants éventuels, devait être logé et entretenu dans son hôtel d’Aix.
Ainsi, sans compter les cadeaux et des espérances bril-
lantes, mais aléatoires, Mirabeau et sa femme disposaient
d'un revenu annuel de 6 à 8000 livres. Gabriel, et à
cause de ses anciennes prodigalités, et à cause des frais. entraînés par son projet de mariage lui-même, en devait
environ quatre fois autant. Son père paya 200 écus. C'était peu, lui écrivait son intendant, eu égard à la grande. Fe dépense. Mirabeau fit à sa fiancée d’abord, à son beau-
père ensuite, l’aveu de sa situation financière et exprima
le désir que le mariage fût célébré à Marignane pour en diminuer les frais. La vanité du marquis n’y consentit pas.
On ne saurait, dans ces circonstances, refuser à Mirabeau
le mérite de la loyauté et de la sagesse. Il avait vu clair
dans sa situation. Il avait prévu, et les dettes futures
nées des dettes passées, et « les mille et mille chagrins »
que préparait à sa femme et à lui une union dont les ressources répondaient si mal aux exigences de leur situation. Ce mariage fut l'erreur capitale d’où décou-
lèrent les embarras, les expédients et les fautes, — quelques-unes mériteront peut-être un nom plus sévère, —
de son existence agitée.
Selon le vœu du marquis de Marignane, le mariage
fut célébré à Aix le 23 juin 1772, au milieu de fêtes qui À durèrent une semaine. Les dépenses en furent très élevées tr pour le gendre comme pour le beau-père. Mirabeau dut : habiller sa femme, qui n'avait qu'une seule robe, faire des cadeaux à ses nombreuses compagnes, répandre des largesses dans les communautés. Pour faire face à ces dépenses et aux intérêts des dettes anciennes, le revenu de la première année ne suffisait pas. Force fut de contracter
MIRABEAU. | des dettes nouvelles. Le jeune ménage se rendit à Marignane, où Mirabeau, irrité par les difficultés de sa situation et justement inquiet de l'avenir, se laissa entraîner à des excès et à des violences qui n'épargnèrent même pas sa femme. À Tourves, chez le comte de Valbelle, ami de son beau-père, où se tenait une « cour d'amour » célèbre, dans laquelle Mlie de Marignane avait brillé, il n'eut pas une tenue plus décente. Décidément le mariage n’apaisait pas l’ardeur de son tempérament. À Mirabeau, où l'entrée fut solennelle, il était impossible de moins faire pour les communautés dépendant du château que pour celles de Marignane. Au lieu de venir au secours de son fils, le marquis, dont la lésinerie étonnait son intendant lui-même, laissa à son compte une grosse somme pour frais de notaire. Il refusa plus tard d'appuyer de sa quittance, indispensable aux termes du contrat, une avance que le marquis de Marignane se déclarait prêt à faire à son gendre.
La situation ne cessa de s’aggraver. « Pour réparer une brèche, écrivait plus tard Mirabeau, il en faut faire dix autres. Il est incroyable avec quelle rapidité le peloton se forme. » Ce peloton allait grossissant, en effet, de telle sorte que Mirabeau dut bientôt renoncer à le dévider. Ne rien voir au delà du présent, étouffer sa mémoire, détourner ses yeux de l'avenir, telle fut, de son propre aveu, sa conduite, qui ressemblait à du délire. Il doublait et triplait les diamants de sa femme, il lui imposait « des robes charmantes », il transformait le château, il ouvrait à tous sa porte et sa table, il multipliait les libéralités et les bienfaisances. Cette prodigalité follement soutenue avait à ses yeux l'excuse, puisqu'il ne jouait pas et que ses dettes ne procédaient pas de mauvaises mœurs, de ne lui donner pour créanciers que « des juifs, des ouvriers, des libraires ou des artistes ». Quelle que fût la profession de ceux-ci, c’étaient des créanciers tout de. même, et qui, non payés, finirent par crier. Vainement le comte essaya-t-il, en les rossant, d’étouffer leurs cris. M. de Marignane et le marquis de Mirabeau les entendirent.