L'INTERNEMENT AU CHATEAU DE JOUX | M. DE SAINT
MAURIS : PLAINTES DU PRISONNIER, SON DÉNUEMENT, SES SORTIES A PONTARLIER.
u moment où Mirabeau exprimait sa confiance avec tant de force, son sort était décidé. Après la rupture de son ban, l'affaire de Grasse ne pouvait manquer d’avoir une suite du côté de « la justice réglée ». C'était pour soustraire son fils à cette action
judiciaire que le marquis déclarait à sa belle-fille sa.
volonté de solliciter des ministres une lettre de cachet.
Il l’obtint avec la facilité qui favorisait toujours ses entreprises en ce genre. Arrêté brutalement, à Manosque, « comme un coupeur de bourses », Mirabeau fut enfermé,
le 20 septembre, au château d’If, dans la rade de Marseille. L'intention de son père était de l'y éprouver pendant quelque temps, puis, si le commandant répondait de sa sagesse et de « sa repentance », de le faire passer dans une autre citadelle : « autre miracle, qui le
fit sortir à bien de cette épreuve : j'en tiendrais d’autres
prêtes, et ainsi par degrés. C'est tout ce que je dois de patience à la qualité de mari et de père. » Que faisait la comtesse pour adoucir ce plan effrayant de surveillance et de correction? La mollesse évasive de ses lettres, qu’elle écrit de Paris ou du Bignon, ne démontre pas qu’elle ait
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agi bien énergiquement. Priée par son mari de venir le
rejoindre, ou de se retirer chez son père à Aïx, elle né se souciait guère d'aller retrouver Mirabeau et elle invoquait, pour s’en défendre, des prétextes qui irritaient l’impatience du comte plus qu’ils ne réussissaient à satisfaire sa curiosité. À la fin, pressée par ce qu’elle appelait le « ton injuste » de son mari, elle renonça aux formules vagues, habiles et prudentes dans lesquelles elle était passée maîtresse pour invoquer un ordre écrit de son père qui lui erjoignait de ne pas quitter le toit du marquis de Mirabeau.
Cette fois, le prisonnier du château d'If n’y tint plus. I! lui écrivit : « Vous êtes un monstre. Vous avez montré mes lettres à mon père, je ne veux pas vous perdre et je le devrais; mais mon cœur saigne de l’idée de sacrifier ce qu ‘il a tant aimé. Mais je ne veux plus être et je ne
serai plus votre dupe. Traînez votre opprobre où vous
voudrez. Portez plus loin que vous n’avez fait, s’il est
possible, votre perfide duplicité. Adieu pour jamais! »
On a donné jusqu'ici ces phrases terribles comme une lettre. Elles ne sont, à vrai dire, qu’un post-scriptum. J'ai sous les yeux la lettre intégrale, qui est datée du
14 décembre 1774. Elle est inédite. On y retrouve Mira-
beau tout entier, avec sa complexité déconcertante et presque indéfinissable, menaçant et tendre, autoritaire et ironique, brusque et câlin. Le début s'impose avec une force oratoire véritablement saisissante. Il est à citer. « Ta première lettre serait un cruel outrage si tu avais réfléchi à la force de ce que tu écrivais. Que ton père ignore les lois morales et sociales, cela ne m'étonne pas : il a peu d’esprit, son cœur est une girouette, et son opinion n'est jamais à lui. Que mon père les méconnaisse, cela ne m'étonne pas, car ce n’est pas la première injustice que sa prévention lui ait fait commettre. Mais quand le simple bon sens ne dirait pas que le contrat civil appelé mariage, passé à la face des hommes et constitué par sa nature sous la sauvegarde de la société entière, annulait tout autre engagement et ne pouvait être