‹ MirabeauChapitre 23 sur 104 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M. LE NOIR ET M. BOUCHER || LA CORRESPONDANCE AVEC Rs” SOPHIE || LES PROTESTATIONS DE MIRABEAU : SES OCCUPA- 2 TIONS || LES & LETTRES DE CACHET » || LA COMTESSE DE « MIRABEAU ET M. DE MARIGNANE || DÉMARCHES, NÉGOCIA- - TIONS ET ÉLARGISSEMENT.

dr Has ? « ; < gd 4 :

38 IRABEAU fut écroué le 8 juin 1777 dans une chambre 13 « de dix pieds carrés » du donjon de Vincennes. 50 Le duc de Beaufort, le prince de Condé, le prince

de Conti, M. de Longucville et le cardinal de Retz avaient, avant lui, connu ce séjour. Il n'en devait sortir que le 13 décembre 1780. Le commandant du donjon se nommait M. de Rougemont. Les règlements étaient rigoureux, mais la sévérité en fut largement adoucie pour Mirabeau. S'il ne fut autorisé à sortir de sa cellule pour se promener ‘dans les jardins ou dans l’enceinte du donjon qu'à la __ fin de 1779, on lui permit assez vite de faire venir des livres du dehors, et même de correspondre avec Sophie sous de certaines conditions. Deux hommes contribuèrent __ à cet adoucissement, le lieutenant de police M. Le Noir et son premier commis, Boucher. M. Le Noir p'aimait ñ pas les « économistes ». Révoqué en 1775 sous le minis- tère de Turgot pour n’avoir pas réprimé les émeutes des blés avec assez d'énergie, il attribuait sa disgrâce à l’inter-

3 vention de l’« Ami des Hommes ». En lui écrivant : « Je Pr - bais les sectes et je méprise les sectaires, Mirabeau (63)

| MIRABEAU RE de savait bien les me et les avantages que pousvait lui valoir cette profession de foi, sincère à coup sûr, mais peu désintéressée. L’indulgence témoignée au fils - par le lieutenant de police était la revanche de la sévérité - qu’il croyait avoir éprouvée de la part du père. Quant à Boucher, commis docile et prudent, il se laissa d'autant \ plus aisément entraîner par l'exemple de son chef-que, franc-maçon comme Mirabeau, il subissait la supériorité du génie de celui-ci et, artiste et lettré lui-même, appréciait les agréments et les talents de son séduisant prisonnier. Habilement mises en œuvre, ces influences triomphèrent, à plusieurs reprises, des procédés plus réglementaires de M. de Rougemont, dont il s’en faut pourtant que Mirabeau ait eu, tout d’abord, à se plaindre.

Entre le prisonnier du donjon de Vincennes et la pensionnaire de Mlle Douay, c’est l'agent des Bruguières qui servait d’intermédiaire : de l’un à l’autre, il transmettait les nouvelles et apportait les lettres. Malheureusement ses fonctions l’obligeaient à de fréquentes absences. En Mende 1777, les deux amants furent autorisés à s’écrire directement, mais leurs lettres, adressées au lieutenant de police, étaient d’abord examinées par ses soins et, ainsi soumises à une sorte de censure préalable, devaient, après lecture par les deux amants, être retournées à ses bureaux.

Sophie accoucha le 7 janvier 1778 d’un enfant dont le sexe féminin trompa les espérances de Mirabeau qui, dans ses lettres, parlait toujours de son « fils ». Cette fille, doublement adultérine, fut enregistrée sous le nom de .« Sophie Gabrielle, fille de Marie Thérèse Sophie Richard de Ruffey, épouse ‘de Messire Claude François, marquis

Mt . de Monnier ». Le 18 juin 1778, Sophie fut transférée à

Re - Gien, au couveñt de Sainte-Claire. Sa correspondance

Ro - continua et fut, à partir de juin 1779, accompagnée d’une

correspondance secrète, qui devint même, plus tard, en

“ - partie chiffrée au moyen d’un alphabet cryptographique composé spécialement par Mirabeau.

C’est en 1702 que le procureur de la Communede Paris,

AU DONJON DE VINCENNES

| MedueL publia les Lettres écrites du donjon de Vincennes,

trouvées principalement par lui aux archives de la

Bastille. La famille de Mirabeau protesta énergiquement,

mais inutilement, contre cette publication. Il semble que Mirabeau l'ait lui-même, au moins indirectement, désavouée et condamnée à l'avance. En 1780, craignant quelque aventure semblable de Mme de Cabris, avec laquelle il était brouillé jusqu’à la haine, il écrivait à Mme du Saillant : « Je suis menacé de davantage encore; des monstres qui infectent le pavé de Paris, tandis que tant d’honnêtes gens gémissent à Bicêtre et aux galères, se vantent hautement qu'ils feront imprimer ma correspondance et celle de la malheureuse victime de mon amour!

Ce coup est affreux; et si j'y survivais, ce serait pour la venger, dussé-je y périr! »

Cette correspondance, plus célèbre que connue, n’était

pas faite pour la publicité. Son caractère intime explique, -

sans les excuser, les passages licencieux qui ont fait le plus triste de sa gloire. Ce sont ces passages qui, après avoir tout d’abord aidé par le scandale au succès du livre, l’écraseraient du poids mort sous lequel il succomberait, s'ils n’en étaient heureusement, quoique trop nombreux encore, la moindre partie, très aisément négligeable. L'amour de Mirabeau pour Sophie et pour leur fille, ses conseils d'éducation, ses griefs contre son père et contre sa femme, sa santé, ses travaux, ses projets, ses chances de libération, tels sont les sujets qui reviennent le plus souvent. Leur répétition est inévitable, mais elle est fastidieuse. Mirabeau s’en rendait compte : « Tout dans

ma situation, disait-il, ramène sans cesse les mêmes besoins et les mêmes idées ». Monotone, cette correspon-

dance, par surcroît, n’est pas sincère, puisque la censure à laquelle elle était soumise contraignait Mirabeau à dissimuler ses sentiments, à les atténuer ou à les exagérer, à ne pas penser tout ce qu'il disait et à ne pas dire tout ce qu'il pensait. Elle n’était pas moins faite pour ses protecteurs, qu’il devait ménager et flatter, que pour Sophie elle-même. Est-ce à dire que cette correspondance

MIRASEAU. 5

MIRABEAU RE MONS PR Pa EE soit sans intérêt? Il faudrait ne Nr Das lue pour méconnaître celui qu’elle présente : seulement il n’est pas dans les parties où la légende s’obstine à le placer.

Admirateur de Rousseau, sinon son disciple, Mirabeau amoureux s'inspire de la Nouvelle Héloïse, mais il en prend surtout les défauts, que d’ailleurs il exagère, l’'amplification, la déclamation, la boursouflure. Il n’a ni imagination, ni lyrisme spontané, ni poésie. Ses déclarations se ressentent moins d’un amour simple, naturel, et pourquoi ne pas le dire? profond et sincère, que du délire des sens, exaltés et excités par la solitude; et de l’enivrement du souvenir. Les besoins de sa constitution physique parlent plus que les effusions de son cœur. Quand son cœur paraît se donner, c’est son cerveau, encombré de lectures et de réminiscences, qui dirige sa plume. L’amplification est le procédé. On dirait parfois que Mirabeau écrit pour remplir son papier, pour faireses pages et pour tuer le temps. Non seulement il se répète, mais il se copie, et il copie les autres. Il emprunte à des

mémoires qu’il adresse à son père ou aux autorités des passages entiers pour les jeter dans ses lettres; c'est encore son bien, mais il prend aussi le bien d'autrui, des vers à celui-ci, une anecdote à celui-là, et quand il écrit à Sophie : « Écoute, ma bonne amie, je vais verser - mon cœur dans le tien », il n’y verse, en réalité, qu’un article du Mercure de France.

Il a, heureusement, d’autres accents, et qui sont, ceuxlà, de lui. Quand il parle aux ministres, il s'exprime avec une force qui fait de sa cause celle de la liberté. Quand il parle au roi, son ton s'élève encore : « Sire, je suis Français, jeune et malheureux : ce sont autant de titres pour intéresser votre Majesté ». Il ne supplie pas; c’est son droit qu’il invoque, en déférant à l’ « équité » du souverain un « déni de justice ». Il ne nie pas ses erreurs, mais elles ne sont pas des crimes, et d’ailleurs suffisentelles à expliquer qu'il ait été condamné et qu’on s’obstine à l’enfermer sans l'entendre? » « S'il fallait être irréprocnablé pour conserver sa liberté, il est trop vrai, Sire,

considérer les affaires particulières comme frivoles et ennuyeuses. Il demande des juges. « Les magistrats, dépositaires et organes des lois, ont le temps d'examiner; c’est leur charge et leur devoir. Ils sont la conscience de

votre Majesté, si j'ose parler ainsi, et ne peuvent paraître

redoutables qu’aux criminels et aux calomniateurs. » La fin est vraiment belle, et d’une fierté émouvante : « Sire, jimplore votre clémence parce que je me reproche des fautes : je réclame votre justice, parce que je n’ai point

commis de crimes, et qu'il est affreux de punir des erreurs .

de jeunesse comme des forfaits atroces. Daignez, Sire, me sauver de mes persécuteurs, qui m'ont fait trop de mal pour ne pas me haïr, et à qui ma perte serait trop utile pour qu’ils cessent d’y travailler. Laissez tomber un regard favorable sur un homme âgé de vingt-huit ans,

plein de zèle et d'émulation, qui, enseveli tout vivant

dans un tombeau, voit arriver à pas lents la stupidité, le désespoir, et peut-être la démence, au milieu de ses plus belles années! »

Mais c’est surtout dans un Mémoire adressé à son père que Mirabeau déploie toutes les qualités de son esprit. Ce plaidoyer pro domo est un véritable chef-d'œuvre, véhément sans déclamation, ironique sans insolence, indigné et ému, mesuré et pressant, où l’habileté des aveux nécessaires et des concessions inévitables donne à

l’ensemble un air de sincérité qui persuade et qui séduit.

L'homme et le talent y sont déjà tout entiers. Il a défini ce mémoire « un écrit long, ennuyeux et rédigé sans art », mais il n’en croyait pas un mot : il sentait et il savait sa force. Long? Un mémoire où il repassait tous les faits de sa vie ne pouvait pas être bref. L'essentiel était d'aller droit au but : il y va, sans une répétition, sans un arrêt, sans un développement oiseux ou un détail inutile. Ennuyeux? Il n’est rien d'aussi vivant que cette confession rapide, ramassée, souvent poignante. Sans art? Non, mais il le dissimule ou, si l’on veut, cet art vient moins

AU DONJON DE VINCENNES

que tous vos sujets-seraient prisonniers. >» Les ministres sont trop occupés d’affaires importantes pour ne pas

MIRABÉAU ne on Mo

d'une composition artificielle que de la spontanéité et du

naturel de l’auteur.

Mirabeau débute avec une simplicité saisissante : « Il n'est pas digne de vous d’être ma partie,.mon père; car c'est beaucoup dégrader la dignité paternelle que de vous abaisser au niveau de votre enfant: mais il n’est point repréhensible en moi de vous prendre pour juge dans votre cause, de porter à votre propre tribunal mes réclamations contre vous ». C’est devant ce tribunal, prévenu, partial et haineux, qu’il expose les faits et les commente avec une éloquence dont la souplesse, la variété et l’aisance. sont admirables. Tour à tour véhémente, enjouée, spirituelle, légère, gracieuse, indignée, con-

tenue, débordante, simple, colorée, faite de verve ou de

passion, cette éloquence emploie tous les tons, elle use de tous les genres, elle est ce qu’elle veut et ce qu’elle

* doit être. Quand Mirabeau parle de la prison où tient. pour lui tout l’univers, il lui suffit d’une phrase afin

d'en dépeindre le traitement : « Quelle effroyable mutila-

tion de l'existence, s’écrie-t-il; certainement, mon père, -

vous n'avez pas envisagé sans horreur ces sévérités muettes avant de les ordonner ». Quand il avoue les erreurs de sa jeunesse, qui pèsent si terriblement sur sa vie, il trouve une image saisissante : « Mes premières années, comme des années très prodigues, avaient déjà, en quelque sorte, déshérité les suivantes et dissipé une partie de mes forces ». Est-ce par justice, pour le punir de ses fautes, ou par faveur, pour le soustraire à leurs conséquences, ou par respect de la famille et du nom, que son père s’obstine dans une rigueur inhumaine? « Si c'est justice, qu’il me soit permis de m’offrir à celle des

magistrats : je ne dois pas être puni avant que d’être

convaincu. Si c’est faveur, vous vous trompez : vous

appréciez trop haut l'amour que vous me croyez pour la

vie. Mais l'honneur de ma maison vous engage peut-être à m'éviter une condamnation juridique. Mon père, comme cet honneur regarde d’autres que vous, vous n’avez pas le droit de juger seul ce qui l'intéresse! » Et enfin, ce

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