PS RL EUNE
AU DONJON DE. VINCENNES
cri, où cette fois passe toute son âme": « Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis. Souffrez
que je voie le soleil, que je respire plus au large, que
J'envisage des humains... Si vous me donnez la liberté, même restreinte, que je vous demande, la prison m’aura :
rendu sage; car le temps, qui court sur ma tête d’un pied bien moins léger que sur celle des autres mortels, m'a éveillé de mes rêves! »
En attendant, il fait des vers, d’ailleurs mauvais, il chante avec goût et émotion, il dessine, il lit, il prend des notes, il dévore tout, les lettres, les sciences, les arts. Il sait la médecine; il a sur la puériculture des idées qui devancent son siècle; il ne renonce pas à mettre en œuvre ses aptitudes militaires; il discute les auteurs de son temps avec un sens critique très aigu, mettant Rousseau au-dessus des autres, mais il aime La Fontaine, qu'il sait par cœur et cite sans cesse, et aussi «le divin Racine», dont
il louera plus tard, à propos de Britannicus, « le vaste:
génie, la souplesse d’ imagination et le style enchanteur ».
Lui-même, il se juge sans sévérité, ne se croyant « ni au-dessus ni au-dessous de rien ». Il connaît ses talents, il sait qu’il vaut mieux que « la raboteuse surface d’un jeune homme longtemps fougueux »; il se dit que « le feu des passions est souvent celui du génie »; il ne désespère pas de l'avenir : « Encore une fois, je suis enterré; cependant, si j'en crois ma tête et mon cœur, et à je ne sais quel pressentiment qui est souvent la voix de l’âme, ma vie pourrait n'être pas inutile. »
Son activité intellectuelle, qu’il répand et gaspille, est étonnante. Il fait des contes, des dialogues, des tragédies; il traduit Tacite, Tibulle et Boccace; il écrit pour Sophie une étude sur l’inoculation et une grammaire; il étudie l’Islamisme et le Koran; il commence une histoire des Provinces-Unies et, malheureusement aussi, il compose des livres inavouables auxquels il est impossible de trouver d’autre excuse que son besoin de se procurer de
- l'argent afin d'acheter des livres et de pourvoir aux plus
urgentes nécessités.