‹ MirabeauChapitre 25 sur 104 · ALT · texte numérisé non relu

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Pour les livres qu’il écrit, il a des collaborateurs, ceux qu'il appelle lui-même « des faiseurs d’extraïts », dont il est difficile de déterminer exactement la part et le rôle. . L'œuvre la plus importante qu’il ait écrite au donjon de Vincennes a pour titre : Des lettres de cachet et des prisons d’État. Elle paraîtra en 1782. Brissot en attribuait la paternité à l'oncle, le baïlli, de même aussi Peltier, qui tirait argument de l'impossibilité d’avoir pu consulter à Vincennes les neuf cents auteurs cités.

Le livre est, pourtant, de Mirabeau, qui, avant d’être enfermé dans le donjon, avait, dit-il, recueilli les matériaux d’un grand ouvrage dont celui-ci ne devait former qu'un chapitre. Des lettres de cachet fit un bruit énorme et eut un succès auquel des poursuites judiciaires et une interdiction ne furent pas tout à fait étrangères. Le travail est documenté, vigoureux et décisif. Mais on ne doit pas être surpris qu'il ait vieilli. Les lettres de cachet nous apparaissent comme une violation tellement monstrueuse de la justice et du droit individuel, il nous est tellement difficile, aujourd’hui, non seulement d’en accepter le principe, mais même d’en concevoir l'existence, que toute démonstration qui les condamne nous fatigue ou nous surprend comme une inutilité. La discussion de Mirabeau est touffue, abondante, avec des chapitres vivants et clairs, mais aussi avec ces redites dont son talent d'écrivain est trop souvent encombré et alourdi. La philosophie en est sommaire. L'auteur ne s'élève pas, de son propre effort, aux idées générales et, d’autre part, il apporte en histoire des opinions préconçues et des hostilités qui gênent la liberté de son jugement. En particulier, Louis XI, Richelieu et Louis XIV se heurtent à sa partialité violente, qui ne veut reconnaître de ces grands hommes ni le rôle propre ni les mérites. Sa haine anti-religieuse ne l’égare pas moins. Ces partis pris sont d'autant plus choquants qu’il montre, ailleurs, une très grande clairvoyance. Aristocrate de naissance et de tempérament, il se rend compte du dommage irréparable que les titres acquis par des lettres du prince et à prix d'argent font

AU DONJON DE VINCENNES

À la noblesse militaire. Il rend hommage, au contraire, au mérite des « gens de robe », des « gens d’écritoire », et il déclare que « jamais aucun ordre de l’État ne fit plus pour la patrie, et ne lui coûta moins que la magistrature ». Cette magistrature, il la veut inamovible : « L'indépendance des juges dans l'administration de la justice est aussi nécessaire que leur liberté pour garantir F- la liberté, l’honneur et la vie des citoyens. Les magisr trats doivent être les organes des lois et non leurs interprètes, sans quoi ils seraient législateurs. » Il se prononce pour l'instruction, mais il a en horreur la « lâcheté nationale. Le principal devoir du sage institu- - Ê - teur, dit-il, est de procurer à l'État des forces capables de , défendre son territoire, ses lois, sa liberté. Tout système l politique qui ne tient pas d’excellents établissements militaires, ou plutôt qui ne donne pas à un peuple l'esprit militaire si nécessaire à sa conservation (esprit, pour le dire en passant, diamétralement opposé à la fureur légionnaire), tout système politique, dis-je, dépourvu de ce ressort est défectueux. » Devançant les États Généraux, il déclare que : « la loi, pour être juste, légitime, obligatoire, enfin vraiment loi, doit avoir le sceau d’un con- sentement libre et général ». Il ajoute que : « dans tout État où les citoyens ne participent point au pouvoir de la législation par la délégation d’un corps de représentants librement élus par la plus grande partie de la nation, sagement restreints par leurs instructions, notamment sur la nature de l'impôt et de la perception, et sujets au contrôle de leurs constituants, il n’y'a point, il ne saurait y avoir de liberté publique ».

Ces passages, d’une si forte précision, révèlent l’homme - politique et expliquent comment, l'heure venue, il pourra se trouver prêt à jouer son rôle dans la Révolution qui a réalisé ses principes. Mais je ferais injustement tort à l'écrivain si je ne disais qu'il y a dans son livre des pages pittoresques et vivantes, en particulier sur Amsterdam et . sur Londres. Et tel tableau de Paris n’a pas, dans certains traits, vieilli autant qu’on le pourrait croire : « Applau-

MIRABEAU dissez-vous de votre police, à Parisiens : la malpropreté de votre peuple et de vos rues vous infecte : vos maisons excessivement exhaussées interceptent le cours de l'air... Vos marchands de vin vous empoisonnent. On tend à vos santés et à vos bourses les pièges les plus multipliés et les plus dangereux. Vous affrontez chaque jour, dans vos salles de spectacle ridiculément construites, l’insalubrité la plus contagieuse... O Parisiens, enorgucillissez- . vous de votre sublime police! » Cela, vraiment, a-t-il été - écrit en 1778? Een Entre deux brochures ou entre deux lettres à Sophie, Mirabeau, mal nourri, mal vêtu, malade, les reins agité. de douleurs violentes et les yeux terriblement affaiblis, multipliait les appels à M. Le Noir, au maréchal duc de Noaïlles, à M. Amelot, secrétaire d'État, au comte de Maurepas, pour obtenir la liberté ou des juges. Son père le fit visiter une seule fois et restait inflexible. Sa cruauté, que rien ne désarmait, s’exprimait en termes féroces : « Je vaquerai, disait-il, à sceller le forcené, comme les abeilles scellent un escargot qui s’est fourré dans leur ruche ». Un accident imprévu fit brusquement ce que n'avaient pu obtenir les supplications les plus ardentes. Le fils de Mirabeau mourut subitement le 8 octobre 1778. le jour même où il accomplissait sa cinquième année. Mirabeau le connaissait peu et, s’il l’aimait, il était, de son propre aveu, moins obsédé par son souvenir que par celui de sa fille adultérine. La mère reçut, à l'épreuve de ce malheur, une secousse profonde qui parut l’arracher à ‘sa vie de distractions futiles et d’amusements. Le marquis fut atterré : « Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il, de demander au ciel, avec plus de sanglots que je n’en laissai percer en toute ma vie, de daigner m'éclairer la conscience sur les délits par lesquels j’ai mérité un entassement sans exemple de malheurs! >» Mme du Saillant, de peur de « rouvrir une plaie trop saignante », envoya : ses condoléances, non à sa belle-sœur, mais au marquis de Marignane. Mme de Pailly y ajouta un post-scriptum : - « Permettez, Monsieur le Marquis, que Mme de Pailly

RE AU DONJON DE VINCENNES

vous dés ici qu’elle mêle ses larmes avec celles qu’on

- répand ici sur la cruelle perte que vous venez de faire.

Elle se gardera bien d'exprimer à Mme votre fille l’assurance des sentiments qu’elle éprouve à ce sujet; elle vous supplie qu’elle ne doute jamais, non plus que vous, de sa sensibilité pour tout ce qui vous touche et des vœux qu'elle fait pour votre conservation (20 octobre 1778). »

Sur les conseils de son père, et peut-être après la récep-

tion de cette lettre, Mme de Mirabeau se décida à partir.

pour le Bignon. Brusquement, soit par crainte d’y tomber

malade, soit par peur de gêner, elle se ravisa. Le marquis

en éprouva de la contrariété. Le 13 novembre, il lui écrivit

de venir : « Ma chère fille, puisque vous avez voulu venir

à moi et que M. votre père le veut bien, j'exige que vous

accomplissiez votre parole, et c’est votre vieux père qui a.

besoin de vous. Vous connaissez mon cœur, il est assez vieux, il fut assez uniforme en sa conduite pour être connu; il n’a point d’arrière-boutique..….. Je vis, mon enfant, j'existe, avec toute ma force et tout mon courage; une longue et très longue et pénible suite de malheurs

journaliers et accablants, de travaux et de réflexions,

m'ont appris à dominer en moi jusqu’à mes sentiments les plus naturels et les moins reprochables. Mon exemple

vous apprendra peut-être comment avec le poignard dans

le fond du cœur, on peut, on doit cacher une plaie incurable à la présence des autres, leur paraître serein, occupé d’eux et des siens, du courant de la vie, être gai même, et trouver même dans ce régime possible, d’abord le soulagement de notre pauvre machine, travaillant beaucoup et pensant peu, et venir à bout de paraître et d’être le même, précisément parce qu’on n’est pas soi. »

Malgré une nouvelle et pressante demande, du 30 dé-

-cembre 1778, Mme de Mirabeau ne vint pas. Peut-être un

passage de la précédente lettre, qui voulait la rassurer, l’avait-elle inquiétée et fait réfléchir : « Si quelqu'un était

assez vil, avait écrit le marquis, pour penser ou dire qu’en

vous désirant, je vous tends de loin quelque piège de rapprochement, vous ne serez certainement pas femme

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