LEO
L'ubs
Rs ON DEN ENT. CE QE
D Au, }
l'ai éprouvé moi-même fortement et je n’ai trouvé qu'un homme docile et obéissant. Quant à l'extérieur, il est devenu un homme de bonne miue, imposant même et qui se contient, sans avoir rien conservé d’agité et de discordant dans ses mouvements. Tous ceux qui l’ont vu enfin, et qui sont en grand nombre, en sont très contents, et si a-t-il vécu au milieu des pièges de toute espèce, retrouvant partout ce qu’il a semé et n’ignorant et ne déguisant rien de la profondeur de l’abîme. » (22 mars 1781.)
Mirabeau, quelques mois plus tard, tentait auprès de sa femme une démarche qui avait ie même but. Après avoir mis son silence au compte du « chaos des affaires et des circonstances où il avait été si subitement jeté et si rapidement entraîné », il ajoutait : « A Dieu ne plaise que ce silence soit éternel. IL est impossible que nous soyons étrangers l’un à l’autre. Vous fûtes la mère de mon fils, vous êtes ma femme, et maintenant que je vous vois avec des yeux désillés et exercés, j'ajoute volontiers que je pourrais changer que je n’en choisirais pas une autre. Nos intérêts, s’ils ont cessé d’être communs, ne sauraient donc être contraires, et je ne renoncerai pas légèrement à l'espoir de retrouver en vous une amie, une épouse, heureux du bonheur que je lui devrai et de celui qu’elle recevra de moi. Je crois donc qu'aujourd'hui que mes projets sont enfin arrêtés, mon genre de vie, ma réintégration dans la maïson paternelle (honneur et félicité qui m'en présagent d’autres, et que je devais peut-être espérer) solidement opérée, aujourd’hui que je sens ma tête tout à fait calmée, et mon cœur épanoui au sein d’une famille trop longtemps méconnue, qui me rend une vie douce dont tant d'erreurs et de malheurs semblaient m'avoir privé pour jamais, je crois vous devoir la peinture de mon bien-être et l'expression de ma reconnaissance, puisque vous y avez contribué. C'est à ceux qui me voient journellement, qui m'observent, qui me soutiennent, qui me guident, qui me parlent souvent de vous, c’est à eux à vous dire s'ils ne me croient pas plus propre à cette vie sereine et pai-
LES PROCÈS
sible qu'aux agitations auxquelles le fouet des furies semblait m'avoir livré. Je sens et j'avoue que l’on peut à bon droit s’opiniâtrer longtemps à se tenir en garde contre moi; je n'ignore pas tout ce que m'a prêté et tout ce que me prêtera la malignité; je lui ai fait trop beau jeu pour ne pas me résigner; mais vous êtes trop juste pour croire légèrement tous autres que mes juges et mes témoins naturels, qui sont assurément incapables de vous tromper pour quelque intérêt que ce soit. » (Lettre inédite du 22 août 1781.)
Il est impossible de ne pas goûter, au point de vue de .
l’art, la force, la fermeté, l’ingéniosité et l’éloquence de cette belle lettre. Mais la comtesse de Mirabeau ne pouvait pas être dupe de la sincérité de son mari. Elle ne lui répondit sans doute pas. Au baïilli, qui la pressait, elle déclara que le comte, pour faire oublier le passé, devait aller chez les insurgens, se distinguer. par quelque action d’éclat. En attendant, elle était remontée sur les tréteaux, elle dansait, elle chantait, elle jouait la comédie au milieu d’une joyeuse société dont elle était l’ornement.
Au surplus, il n’était que temps pour Mirabeau de songer à prévenir les conséquences de la sentence de Pon-
tarlier s’il ne voulait pas se laisser surprendre par l'expiration du délai de cinq ans après lequel sa condamna-
tion à payer 40 000 livres à M. de Monnier serait définitive. Ce délai expirait en mai 1782. Il avait d'autant plus d'intérêt à se faire « remettre la tête sur les épaules » que sa déchéance civile pouvait servir d'armes à M. de Marignane, qui l’avait menacé d’une demande en séparation. Depuis plusieurs mois il étudiait la procédure, qu’il disséquait avec les avocats pour en obtenir la nullité. Les Ruffey avaient donné leurs pleins pouvoifs au marquis. Muni des instructions de son père, flanqué du mari d’une de ses maîtresses, des Birons, qu'il transforme en homme de loi, et d’un valet de chambre, Legrain, qu’il
conservera jusqu’à sa mort, Mirabeau part pour Pontar-
lier le 2 février 1782. Après un court arrêt à Dijon, où
des Birons obtient de Mme de Ruffey la promesse de ne
SE 1e ed) # »
MIRABEAU pas contrarier un arrangement, ils arrivent à Pontarlier. Une démarche hautaine et presque menaçante auprès de M. de Monnier et de sa fille Mme de Valhadon, avec laquelle il s’est réconcilié, ne donne aucun résultat.
Mirabeau se constitue, le 12 février, prisonnier « volontaire. » Tout de suite la procédure s'engage par des interrogatoires, dans lesquels, arrogant et ironique, il nie tout, le rapt, la séduction, « qui ne peut exister », et l’adultère, « qui n’est pas prouvé et ne saurait l'être ». Il oppose des démentis aux témoins, conteste leur impartialité et, pour ceux qui viennent de Suisse, leur droit d’être entendus par des tribunaux français. Au lieu d'écouter les conseils de modération que son père lui a donnés, il publie des mémoires passionnés, éloquents, imprudents, où il dénonce « les acceptions de personnes, les connivences obscures, les subornations secrètes, les vexations de détail ». Successivement, et d’un mémoire à l'autre, il prend à partie Mme de Valhadon, M. de Saint- Mauris, les témoins, les juges, et le substitut Sombarde, qui, parent de M. de Monnier, n’en avait pas moins figuré dans le. procès. Son but est d’exposer au grand jour les crimes et les calomnies, de saisir et de soulever l'opinion publique, de faire appel devant elle des combinaisons ou des décisions judiciaires. Le Conseil d'État de Neuchâtel interdit aux témoins suisses de déposer sur les faits qu’ils ont vus ou connus dans leur pays; c’est un succès. Mais le Parlement de Besançon, saisi en appel, refuse l’élargissement provisoire : c’est une défaite, et d’un mauvais présage. |
Au milieu de tous ces incidents, l’affaire ne s'arrange pas : il y a trois mois que le procès dure. Irrité de l’attitude prise par son fils, inquiet de l'allure d’une procédure qui risque de compromettre tous ses plans, le marquis envoie du Saillant, homme sage, pour suivre les affaires, sans se laisser entraîner aux « folles opinions » de Mirabeau. Celui-ci résiste, il ne veut pas d’arrangement tant que ia procédure ne sera pas cassée; il proteste que nul devant Dieu nt les hommes n’a le droit de se mêler de son
| 4 PP" LES PROCES procès, malgré lui, sans son avis et sans son aveu. Enfin il se rend, et son père reconnaît « qu’il est possible que ses enragés mémoires soient ce qui lui a valu le four de campagne sous lequel cette affaire va être ensevelie, et qu’ils lui servent ailleurs ». La transaction, signée devant deux notaires de Besançon, fut homologuée, le 14 août, par le bailli de Pontarlier : M. de Monnier acceptait de considérer comme non avenue la sentence qu’il avait obtenue par contumace et de renoncer à toutes ses conséquences. Sa femme, condamnée à rester au couvent jusqu’à la fin de la première année qui suivrait la mort de son mari, était séparée de corps et de biens avec lui; elle reprenait sa dot, et elle recevrait, après le décès de M. de Monnier, une pension viagère de douze cents livres. Il était déjà étrange qu’une transaction civile pût annuler les conséquences d’une procédure criminelle, mais il y avait plus : au cas d’inexécution des conditions, M. de Monnier ou ses héritiers pouvaient faire renaître tout le procès!
Ils n’en eurent pas l’occasion. Sophie subit avec résignation une sentence qui écartait d'elle Mirabeau à tout jamais. Quelques mois après la mort de son mari, elle se transporta dans une petite maison qu’elle s'était fait aménager près du couvent. Généreuse et douce, elle pratiqua la charité, à laquelle elle consacrait le plus clair de ses ressources, et elle allait épouser un ancien capitaine de cavalerie, sans doute son amant, lorsque celui-ci mourut subitement. Dès le lendemain, 9 septembre 1789, Sophie se suicidait. Pauvre victime de l’amour, songea-t-elle, au moment d’allumer.ses réchauds, au cachet dont Mirabeau lui avait, douze ans auparavant, envoyé la brève et énergique divise : À te principium, tibi desinet? La devise était doublement menteuse : il avait aimé avant elle, et ce n'est pas auprès d'elle qu’il avait fini d'aimer!
Au lendemain de la sentence de Pontarlier, Mirabeau était désemparé. Non que, tout compte fait, il ne comprit qu’elle valait mieux que la prolongation d'un procès scandaleux et d’un éclat déplorable, mais son « inquiétude
turbulente » était sans emploi. Qu’allait-il faire? Com-
ment employer sa force? Où aller? Il se sentait « réprouvé par son père, oublié et peut-être haï par sa mère, redouté par son oncle, attendu par ses créanciers, menacé par sa femme, dénué de tout, de revenu, d'état, de crédit ». Ce tableau n’était pas forcé. Partout il retrouvait ses fautes, ses erreurs, le souvenir, qui le guettait, de son inconduite. Il n'inspirait confiance à personne. Il criait qu'il aurait besoin d’un coup d’épée. Il voulait quitter son nom et quitter la France, mais son père, dont la haine avait de la clairvoyance, ne se trompait guère sur les bouffées et les lubies qui lui passaient par la tête, et d’un de ces mots pénétrants dont il avait le secret, il le jugeait : « Il joue la fougue, disait-il, comme il la subit ». F
La fougue passée, et les réflexions faites, Mirabeau se rendit à Neuchâtel, où il avait des comptes à régler avec des éditeurs et des affaires à leur proposer. Ce voyage le mit en relations avec Clavière et Duroveray, démocrates
exilés de Genève, dont il apprit beaucoup et dont il tirera
plus tard un parti et un profit appréciables. Mis par eux au courant des affaires de Genève, il envoya à M. de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, un mémoire très sage dont une phrase suffit à caractériser les intentions et les tendances : « La loi du plus fort est un droit des gens qu'il ne faut s'attendre à voir respecter que par : les plus faibles. »
Son père le hâtant de se rendre en Provence pour y régler sa situation avec sa femme, il arriva à Mirabeau le premier octobre. Excédé par son « insupportable orgueil», le bailli se promettait de le recevoir sans cordialité, et, de fait, l'accueil fut froid. Mais cette froideur ne tint pas longtemps devant les procédés du neveu, qui eut vite fait de reconquérir la confiance et l'affection de son oncle. Les gens du pays avaient reçu Mirabeau avec des feux de joie, des arquebusades, des harangues. Il était adoré. Cette popularité, l'heure venue, sera la force où s’appuiera son talent. Mais, à ce moment de sa vie, elle tenait moins à son talent, dont le public n’avait pas encore subi l’émo-
, : LES PROCÈS
tion, qu’à cette puissance de magie, conquérante et domi-
natrice, à laquelle il faut toujours revenir si l’on veut comprendre Mirabeau et saisir le secret de sa destinée. Le marquis voulait un arrangement, non un procès.
Pour cet arrangement il mettait sa confiance dans les
- ressources de son fils. Pendant sa détention à Pontarlier, il lui avait écrit : « Si jamais vous sortez par la bonne. porte de la Franche-Comté, je ne vous trompe pas, comptez que la Provence vous coûtera bien peu. > Du procès, il redoutait la violence, les scandales, mais aussi un danger qu’il lui était trop facile de prévoir : il avait trop écrit! À la veille de la libération du comte, au moment où sa belle-fille et M. de Marignane consentaient à le sortir de Vincennes, le marquis avait pris cet engagement : « Je vous donne ma parole d'honneur que, de mon aveu, mon fils ne s’approchera jamais de Mme votre fille, que vous ne l’ayez ordonné ou permis. Parvenu à ma soixante-sixième année sans avoir trompé personne, je ne commencerai pas à mon âge à être parjure. » Ce papier le liait; il lui défendait sur l'honneur de se prêter à une instance en reprise de la vie conjugale, d’y être partie, de contrecarrer les refus de M. de Marignane. Le risque de passer pour parjure n'était pas le seul qu'il courût. Il avait fourni d’autres armés à ses adversaires. « Le diable de la scribomanie », comme disait le bailli, lui avait soufflé des lettres atroces, où il avait traité son fils de « scélérat achevé, qu'il fallait soustraire au souvenir des humains », et où, sans preuves, il l'avait accusé des intentions les plus perfides et même les plus criminelles. Ces lettres, il les avait écrites à la comtesse de Mirabeau et à M. de Marignane. Elles étaient sans doute « un dépôt de confiance », mais la tentation était trop grande de s’en servir. Y pourrait-on résister ?
. À peine arrivé au château de Mirabeau, le comte engagea l'affaire. Sa liberté lui avait rendu son audace. Ce n'était plus un prisonnier qui implore une faveur. C'était un mari qui réclame un droit. Voulant sa femme, il la demandait à elle-même. Elle résista. Elle fit savoir.
MIRABEAU ee au bailli que, fille respectueuse et soumise, elle devait rester aux côtés de son père, qui ne voulait à aucun prix vivre avec M. de Mirabeau. Celui-ci insiste, invoque ses droits à la « propriété la plus précieuse et la seule qui puisse désormais embellir sa vie ». Le marquis de Marignane réplique que les tribunaux apprécieront ses droits à cette propriété. Le baïlli intervient. Mais il a été partie à l'engagement contracté par son frère. Qu’à cela ne tienne : cet honnête homme $’abaisse à une explication casuistique. Ses instances n’aboutissent à rien, ni ses visites, ni les lettres que Mirabeau multiplie en variant les tons, ni les projets de conférence, ni même la tentative que fait le mari de revoir sa femme. Les mois s'écoulent. Il faut, ou quitter la place, ou attaquer. Mirabeau attaque. Le 28 février il adresse à sa femme l'injonction de réintégrer le domicile conjugal. Elle riposte par une demande en séparation de corps, Et ainsi commence un procès qui, par ses péripéties et par ses conséquences, sera l’un des plus célèbres dont les annales judiciaires fassent mention.
Quand l'affaire s'engage, la partie est inégale. La femme a tout pour elle, une situation de reine adorée dans une société brillante, la fortune, la puissance et l'influence, des parentés précieuses, des liens dans la magistrature. Non contente de s'assurer la parole mordante et déjà autorisée d'un jeune maître, Portalis, dont un procès retentissant a mis la valeur en lumière, elle a eu l’habileté, ayant consulté tous les avocats en renom, de les éloïgner de l'affaire. Couvert de dettes, deux fois condamné, plus célèbre par son inconduite que par ses services et par ses prisons que par ses talents, fils rebelle, mari bruyamment et insolemment infidèle, gentilhomme débraillé, devant lequel se ferment toutes les portes, faisant tort aux marchands qui prétendent ne rien vendre depuis son arrivée, isolé, sans ressources, sans autorité, sans crédit, mal vu du pouvoir, qu'ila attaqué, son adversaire semble à sa merci.
Et, de fait, toutes les apparences lui sont contraires,
Re Poe LES PROCÈS Mais il est humme à tout bousculer, à ne reculer devant rien, à jeter dans une partie qu'il sait décisive, les dons incomparables que la nature Jui a si généreusement prodigués, une intelligence puissante et claire, un coup d'œil rapide, hardi et pénétrant, un esprit ingénieux et souple, une voix harmonieuse, prenante et forte, une éloquence dont on ne peut rien dire de plus sinon qu'elle est toute l’éloquence. Jusque-là il a écrit, il n’a pas parlé. Mais ilse connaît, il se mesure et il se pressent. À Pontarlier, il s'émeut lui-même à la péroraison de l’un de ses mémoires : « Si ce n’est pas là, écrit-il, de l’éloquence inconnue à nos siècles esclaves, je ne sais pas ce que c’est que ce don si séduisant et si précieux. » À vrai dire, il ne le sait pas encore. Il faut à ce don l'épreuve du public, la contradiction, l’action, la bataille, l'atmosphère. L’occasion s’offre à lui. Il la saisit et, plaideur vaincu, il se révèle et se relève orateur incomparable.
Vaincu, il ne l’est d’ailleurs pas tout d’abord. Devant le lieutenant de la sénéchaussée, qui, avec deux asses-
seurs, compose tout le tribunal, il s'oppose le 20 mars à ce que sa femme habite chez son père pendant l'instance et il demande que, si elle ne retourne pas avec lui, elle se retire provisoirement dans un couvent. Modéré et conciliant, il conquiert le public par sa modération même, il le # remue jusqu'aux larmes, il déconcerte M. de Marignane | qui avait ricané au commencement de sa plaidoirie, il
pie réplique avec art, et sa demande est accueillie. Ses adver-
saires interjettent appel de cette sentence devant le Parlement et refusent de se prêter à une conciliation. Mirabeau avait publié des lettres de sa femme dont il faisait ‘suivre chaque passage tendre de cette phrase si décisive dans sa simplicité : « Et Mme de Mirabeau n'a jamais revu, depuis qu’elle écrivait ainsi, le mari dont on prétend qu’elle veut être séparée ». Cette répétition avait produit un effet immense, mais la publicité donnée à des lettres intimes appelait et justifiait des représailles. Les adversaires ne s’en firent pas faute : ils insérèrent dans un mémoire les lettres où le marquis déshabillait pitto-
OR LA OS APM s ECONLES
SR Te PT ble M ES
NT PO TOTAL IEA ie ANR
AND EE à 44
SR Ra AY JON WE. 7x 4 . …
resquement, mais injurieusement, son fils. Elles étaient meurtrières. Le baillr n’en revenait pas : « Où as-tu été chercher tout ce que tu y dis, écrivait-il à son frère, et dont tu dis que j'ai eu les preuves, ce qui n’est pas? » Une citation les résume : « Faut-il être singe, loup ou renard, tout lui est égal, rien ne lui coûte ». Vainement le marquis, pour éviter le scandale, avait-il fait appel, avant l’ouverture des débats, à la pitié de sa belle-fille dans une lettre attristée et émouvante, à la loyauté et à la prudence de M. de Marignane dans une lettre indignée et irritée. La fougue de son fils emporta tout.
C'est à la fin de mai que le procès fut appelé devant la Grand Chambre du Parlement. Il était attendu avec impatience. Portalis, assuré d’un tribunal où les Marignane avaient des amis et même des alliés, fit une charge à fond contre Mirabeau, dont il raconta à sa façon la vie si terriblement agitée. Il termina sa plaidoirie, violemment
agressive, par ce trait direct : « Mieux vaut être diffamé
que loué par vous ».
Mirabeau eut plusieurs jours pour répondre. Il ne : perdit pas son temps. Le 2 mai, devant un auditoire
qui avait bousculé la garde, rompu les barrières, envahi.
les portes et occupé même les fenêtres, il plaida pendant cinq heures. « Il a tant parlé, disait son père, tant hurlé, tant rugi, que la crinière du lion était blanche d’écume et distillait la sueur. » Cet avocat improvisé, mais qui ce jour-là n’improvisait pas, fit entendre la voix la plus éloquente qui ait jamais retenti devant un tribunal, et il enrichit la barre d’un admirable chef-d'œuvre. Presque rien n'en a vieilli. La solidité du discours, sa clarté, sa logique, sa verve entraînante, son ironie contenue, sa: véhémence, son indignation, sa flamme, défient le temps. Par-dessus les juges, qu’il savait prévenus et qu'il ne pouvait guère espérer convaincre, Mirabeau s’adressait a ses concitoyens, qu'il voulait rendre témoins de sa conduite, et à l'opinion publique dont il soupçonnait la force et dans laquelle, déjà, il trouvait son levier et son point d'appui.
È RER non LES PROCES
Cette plaidoirie a une telle unité, les parties en sont liées si étroitement, que les citations en sont difficiles, comme l'analyse en est presque impossible. Le sujet déborde, d’ailleurs, l'incident initial pour aller jusqu’au bout et discuter le fond. A cet esprit « embrasé de passion, la guerre de procureur ne convient pas ». Comment exposer les dangers de laisser Mme de Mirabeau dans la maison de son père, sans expliquer ce qu'est ce père, ce qu’est cette maison, ce qu'est la personne ellemême? Mirabeau le dit. Ce qu’il ne peut pas dire, il le laisse entendre, et je ne sais si ses réticences et ses allusions n’ont pas une force plus probante que ses précisions elles-mêmes : « On la verra, s’écrie-t-il, comme on l’a vue, aux promenades sans son père, dans les cercles sans son père, aux spectacles sans son père... On l’a vue faire les agréments de la société d’un homme qui n’a point de femme. L'expérience ne suffit-elle point pour montrer que des tentations sont des épreuves pour la vertu, et quele malheur d’y succomber est trop souvent la peine de la présomption qui s’y expose volontairement? Fais-je plus d’injure à Mme de Mirabeau en lui rappelant cette vérité qu’elle ne s’en ferait à elle-même si elle me montrait qu’elle ne l’a pas oubliée? »
La publication des lettres de son père, dont on n’a pas craint d’attrister « la vieillesse et le génie », lui inspire un mouvement d’une audace singulière. Il y est dénoncé et outragé. Mais sa colère ne se retourne pas contre celui qui les a écrites, et qui n'avait pas la liberté d'esprit nécessaire pour discerner la vérité, « parce que, de loin, il débitait tous les on-dit dont on affligeait son cœur paternel, les on-dit dont tant de bouches téméraires ont dans cette province été les échos, les on-dit qui tous peut-être y étaient nés, et de quelques-uns desquels j'y trouverais certainement la source; de sorte que mes diffamateurs,-en attestant les lettres de mon père, n’attestent le plus souvent que leur propre témoignage. » Il articule les huit griefs qu’on allègue contre lui : « Respirons et répondons », dit-il. Un à un, il les reprend, il les
presse, il les dissèque, ne négligeant aucun détail de ce qu’il appelle le « roman diffamatoire » de Mme de Mirabeau. Ce qu’il ne peut pas nier, il l'explique, et, s’il l'avoue, avec quelle ironie il fait la part des autres! Tel jour, il a été ivre, mais « beaucoup d’autres l’étaient aussi : M. de Marignane peut s’en souvenir ». Il a trompé sa femme : « Ah! nos mœurs ne sont pas assez pures pour que nous soyons autorisés à regarder comme infâme celui qui serait soupçonné et même convaincu d’un adultère ». Il se repent de ses fautes, et « quel cœur de fer a acquis le droit de ne pardonner ni à la jeunesse ni à l'amour? » Mme de Mirabeau se dit calomniée : elle va se juger elle-même. Il lit la lettre qu’elle a écrite à son amant pour rompre leur union, et il ajoute : « En attendant que Mme de Mirabeau nous donne la traduction de cette lettre qui me paraît n’en avoir pas besoin, j'avertis M. Portalis qu’en dépit de ses nobles défis, il est dans mon portefeuille des écrits de plus d’une espèce, tous propres à étayer le roman qu’il ne manquera pas de faire sur cette communication et à le semer d'épisodes ». Cette lettre jetée au débat, il a tout risqué, tout osé, 1l n’a plus rien à perdre. Il s'en prend à Portalis, qu’il accuse de lâcheté pour avoir écrit, sans avoir eu le courage de le signer, l’infâme libelle où l’on a outragé son père. Certes il respecte dans les avocats une noble magistrature : « Mais si l’un d’eux, à l’abri de l'impunité accordée et due à la profession dont l'indépendance est l'âme, n'est connu que par cette faculté coupable qui, toujours imbue de passions étrangères, s’apaise et s’irrite à leur gré; si pour toute éloquence il vomit les déclamations injurieuses, le mensonge, l'emportement, la calomnie:; s’il invente ou dénature les faits; s’il tronque ou falsifie toutes les pièces qu'il cite, et qu’il se garde bien de lire parce qu'il veut se ménager l’excuse de l’infidélité de sa mémoire; un tel homme, du plus libre des états se ravale jusqu'à l'esclavage de la plus servile des passions, et Martial l’a nommé pour moi... c'est un marchand de paroles, de mensonges et d’injures!... » Cette terrible