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DO: | MADAME DE NEHRA | Quand de telles natures se donnent, elles livrent leur s
vie et leur âme. Mme de Nehra ne se reprit pas. Mirabeau, plus tard, la sacrifia. Mais il l’aima longtemps comme il n'avait jamais aimé. Sophie lui avait inspiré une passion ardente, où il avait mis sa tête et ses sens, mais qui n'avait pas pris son cœur. Cette fois, son cœur y était : « Ton portrait, lui écrivait-il, ton image, mes souvenirs, mes vœux, mes rêves, tout cela est bien toi, mais toi absente, et tu fus ici! J'ai été amoureux, j'aime tendrement mes amis, mais jamais aucun être ne m'a fait sentir ce que j'éprouve aujourd’hui, cette confiance abandonnée, cet échange de tous mes sentiments, de toutes mes facuités, cette existence en toi qui fait que je ne puis plus
vivre que par toi. » Il n’y a pas, dans toute la correspon-.
dance secrète du donjon de Vincennes, une phrase, une seule, qui donne, comme celle-ci, l'impression d’une
vraie tendresse, d’un abandon complet, et, pour tout
dire, d'un sincère et profond amour. Des deux prénoms de son amie, Henriette-Amélie, Mirabeau avait pris les Syllabes finales pour l'appeler, étrangement et délicieusement, Vei-Lie. Elle mit de l’ordre dans son ménage, lui fit vendre ses chevaux et son carrosse, entoura son travail d'affection et de bien-être. Il préparait, en ce
moment, à l'occasion d’un pamphlet dont Franklin lui
avait permis la traduction, un ouvrage sur l’ordre de Cincinnatus, créé aux États-Unis pour les officiers qui avaient pris part à la guerre de l'Indépendance. Craignant que M. de Miromesnil ne se ravisât, et averti même (quoique sans doute à tort) qu’une lettre de cachet était
préparée contre lui, Mirabeau se décida à quitter la
France.
Accompagné de Mme de Nehra, il partit, en août 1784, pour Londres, où il retrouva des amis de la pension Choquard, les frères Elkot, qui ne l’avaient pas oublié. L'un d'eux, Gilbert, qui fut le premier à le recevoir, fut frappé de ses talents et de ses connaissances. Mais si l'esprit de Mirabeau lui parut plus mûr, il ne le trouva pas changé quant au caractère. Il le dépeint « aussi ardent, aussi
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MIRABEAU | ÿ, 1 : tranchant dans sa conversation, aussi AAA dans ses manières, aussi laid de visage et mal tourné de sa personne, aussi sale dans ses vêtements, et avec cela, aussi suffisant que nous nous le rappelons, il y a vingt ans, à l’école ». Mirabeau fit la connaissance du jurisconsulte Samuel Romilly, de lord Shelburne, depuis marquis de Landsdowne, du duc de Richmond, du docteur Price et ‘de Burke. Brissot, qui devint son ami, rédigeait à Londres le Courrier d'Europe. Mirabeau passa huit mois en Angleterre. Ni le pays ni l’organisation politique ne le conquirent : « Le terroir du vin, disait-il, l'emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. » Peut-être son désenchantement tenait-il à ce qu’il n'avait pu réaliser, ni dans la diplomatie, à laquelle il pensait dès ce moment, ni dans la presse, les ambitions qui le hantaient.
Ses Considérations sur l’ordre de Cincinnatus parurent à Londres. Cet ouvrage, dont il n’était pas mécontent, pose, comme tout ce qu'il écrivit depuis cette époque, la question des collaborations dont il eut le bénéfice. Dans les Souvenirs qu’il lui a consacrés, Dumont constate que Mirabeau « se sentait absolument incapable d'écrire de suite s’il n’était soutenu et guidé par un premier travail emprunté ». Tous les témoignages contemporains concordent sur ce point. Cet orateur génial écrivait avec difficulté et se mettait péniblement en train. Il n'est excellent écrivain que dans la mesure où il est orateur. Les bons morceaux qui restent de ses livres sont ceux qui ont la forme, le mouvement, le développement oratoires. Ils donnent raison à Dumont : « Si on le considère comme auteur, dit celui-ci, il faut convenir que tous ses ouvrages, sans exception, sont des pièces de marqueterie, ‘où il lui resterait peu de chose, si chacun de ses collègues reprenait sa part; mais il avait le mérite de donner plus d'éclat à ce qu'il touchait lui-même, de jeter ça et là des traits lumineux, des expressions originales, des apostrophes pleines de feu et d’éloquence. » Les Considérations sur l'ordre de Cincinnatus étaient une vive critique de
MADAME DE NEHRA
l'institution de la noblesse héréditaire dans une république. Chamfort aida beaucoup Mirabeaw à préparer ce livre, mais on ne peut déterminer la part de’sa collaboration. Il y a un passage sur le « patriciat décoré » dont Mirabeau louait lui-même le « bon mouvement oratdire. »
Et, de fait, ce morceau, qui est de lui, est excellent;’ce s qu'il y dit des rubans et des cordons n’a rien perdu de sa a
force, ni hélas! de sa vérité.
Un autre livre, inspiré par une lettre de Clavière, Doutes sur la liberté de l'Escaut, parut au commencement de 1785. A l’occasion du projet prêté à l’empereur Joseph II de rendre à ses sujets brabançons la liberté de l'Escaut, Mirabeau examinait, non seulement l'intérêt des Hollandais, dont il défendait l'indépendance, mais la situation de l’Europe. Cet ouvrage de circonstance montre l'aptitude de Mirabeau pour les questions extérieures. Il y aurait eu vraiment en lui, si sa vie désordonnée n’y eût fait obstacle, l’étoffe d’un grand diplomate. L’une de ses idées favorites consistait dans un rapprochement définitif et cordial entre l'Angleterre et la France. Déjà, dans une lettre à La Fage, vers la fin de son séjour à Vincennes, il disait : « S'il y a un beau plan dans l’univers, c’est celui d'associer la grandeur française à la grandeur anglaise en asseyant cette énorme puissance sur la base de l'équité ». Dans son livre sur la Liberté de l’Escaut, il préconisait la signature d’un traité de commerce destiné à « faire disparaître à jamais les jalousies nationales » pour aboutir à « une alliance solide, sincère, éternelle ».
Un procès, irritant, ridicule et humiliant, avec son valet et secrétaire Hardy, avait ajouté aux difficultés du séjour de Mirabeau à Londres. Il fallait partir. L'intervention de Mme de Nehra auprès du baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, eut pour résultat de donner à Mirabeau la certitude qu’il pourrait rentrer en France sans être inquiété. Il revint à Paris le 1° avril 1785. Son intention semble avoir été tout d’abord de s'installer à Mirabeau : < Nous avons de quoi nous rendre en Provence, écrivaitil à Mme de Nehra, et certainement de quoi y vivre,