‹ MirabeauChapitre 39 sur 104 · RO CENT ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

RO CENT ALLEMAGNE

l’art de questionner à un tel degré qu'il est difficile d’en donner une idée à quelqu'un qui n’a pas été habitué à sa conversation. » e

Rappelé en France par le souci de ses affaires personnelles, Mirabeau eut à Potsdam, le 17 avril, une nouvelle entrevue avec Frédéric qui, malgré son état de souffrance, le retint près d’une heure et produisit sur lui la plus grande impression. Il ne put pas voir, à Brunswick, le

duc régnant, « si intéressant sous tous les rapports à con-:

naître ». Il avait laissé sa « horde » à Berlin. Les lettres qu’il y écrivait à Mme de Nehra témoignent d’une profonde tendresse et d’une délicatesse de sentiments où se révèle un sincère amour. Quand ïl arriva à Paris, l'affaire du Collier passionnait tous les esprits. Mirabeau était favorable au cardinal de Rohan. La portée de cet

épouvantable scandale ne lui avait pas échappé : « C’est

une étrange chose que la destinée, écrivait-il; l’enfer n’a jamais vomi plus de corruption et de dangers qu’il n’y en a dans cette affaire. Quel pays! quels hommes! que de mollesse, que de corruption! »

Cette corruption, il la trouvait partout. De l’abbé de Périgord (le futur Talleyrand), il disait à sa chère Yet-Lie : « Il m'a souvent parlé de la passion qu'il avait affichée pour toi, et j'avoue qu'il a mis dans tout cela un manège et une perfidie qui me l'ont fait prendre en horreur. Au reste, il est toujours dans la plus haute faveur et perd sans cesse en considération et en esprit ce qu’il gagne en souplesse et en courtisanerie. » C’est chez le banquier Panchaud que Mirabeau avait connu l’abbé de Périgord. Leurs tempéraments et leurs caractères les

séparaient : ils furent rapprochés par leurs intérêts et par : leurs ambitions. Talleyrand, qui occupait alors la haute

situation d’agent général du clergé, s’intéressait aux questions diplomatiques et aux spéculations financières. A ce double point de vue, l’envoi de Mirabeau à Berlin pouvait le servir. Il réussit à lui obtenir une mission de M. de Calonne. Un rapport de Mirabeau, du 2 juin 1786, sur la situation de l’Europe, contribua, à n’en pas douter,

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à ce résultat. Il est, en effet, dans sa concision voulue, d’une force remarquable. C’est un tableau saisissant, qui

oppose la France, épuisée et indécise, à la Prusse et à

Angleterre : « N’est-il pas temps, conclut le mémoire,

de rétablir nos affaires au dehors et de les ravitailler au

dedans », et Mirabeau préconise, une fois de plus, avec

une obstination où il faut voir une politique, une alliance

offensive et défensive avec l'Angleterre.

Ilarriva à Berlin le21 juillet. Dès son départ, et en cours de route, le 5 juillet, il avait envoyé sa première dépêche. La dernière, écrite le jour même de son retour, porte la date du 19 janvier 1787. Dans cet intervalle de six mois, Mirabeau expédia environ soixante-dix dépêches qui, reçues, déchiffrées et corrigées par Talleyrand, passaient sous les yeux de Calonne, de Vergennes et du roi luimême. Il n'avait pas de mission officielle. Il vivait, se renseignait et travaillait en marge de la diplomatie régu- Jlière. Cette situation, subalterne et inavouée, le gênait; l'ambassadeur de France, qui n’en éprouvait pas un moindre embarras, s’en étonnait et s’en plaignit même à plusieurs reprises. Il faut d’ailleurs reconnaître que, sous réserve des exagérations propres à Mirabeau, la comparaison dés dépêches, pour les événements d’importance, n'est pas à l’avantage du comte d’Esterno. L’envoyé officieux voyait mieux et plus loin que l'ambassadeur officiel, et surtout il rédigeait d’un autre style. Ces dépêches sont bien l’œuvre personnelle de Mirabeau. Il y est tout entier, avec son extraordinaire clairvoyance, ses connaissances étendues, son cynisme avoué ou inconscient. Elles lui ont valu d’être comparé à Saint-Simon : c'est lui faire un honneur excessif. Quelques formules heureuses, quelques trouvailles d’expression, quelques tableaux largement brossés, ne suffisent pas à l’égaler au peintre prodigieux, qui, lui, vraiment, « écrivait à la diable des pages immortelles ». Mirabeau n’a de Saint- Simon ni l'éclat, ni le relief, ni la force concentrée, ni ce don de verve pittoresque et mordante qui, en quelques traits, ramasse un caractère et pose un homme.

talent. Le räng que Mirabeau mérite d'occuper, par ses * Jettres de Berlin, ne cesse pas d’être enviable. Le récit de

la mort de Frédéric et celui de ses obsèques sont d’un

observateur et d’un écrivain. Tels portraits, comme ceux de Frédéric-Guillaume II, du prince Henri de Prusse et du duc de Brunswick restent, malgré quelques traits outrés, dignes de l’histoire. Le tableau de la cour de Berlin, ce foyer hypocrite de basses intrigues, d’âpres convoitises, de lamentables faiblesses et de galanteries honteuses, est vivant, animé, coloré et, dans l'ensemble, assez ressem-

blant pour qu’il soit injuste.de n’y voir qu'un pamphlet

dicté par l'ignorance ou par la haine. C’est en le réfutant que le baron de Trenck en a souvent, et malgré lüi,

démontré la vérité. La langue de Mirabeau est claire, pré- Fe

cise, dépourvue de déclamation et guérie de l’emphase

qui, ailleurs, envahit et gâte ses meilleurs écrits. S'il.

parle comme un diplomate doit parler, il voit comme la diplomatie française, « la plus inactive de l’Europe », disait-il, savait, à cette époque, rarement voir. La question de la Hollande s’est développée autrement que les confi-

dences du duc de Brunswick le lui avaient fait annoncer. Mais Mirabeau a, sur la caducité de certaines parties de

l’œuvre du grand Frédéric, sur la décadence de la Prusse et sur son relèvement, des aperçus auxquels les plus autorisés des historiens ont rendu justice. Il porte au sujet du prince royal un jugement dans lequel M. Albert Sorel a reconnu « un pressentiment de génie ». Et, de

fait, la prédiction qui, après Frédéric-Guillaume II,

annonce, pour réparer ses fautes et reconstituer la Prusse, Frédéric-Guillaume III, est frappante : « Peut-être ce jeune homme a-t-il de grandes destinées; et quand il serait le pivot de quelque révolution mémorable, les hommes qui voient de loin n’en seraient pas surpris! » On a reproché à Mirabeau son goût pour les affaires d’alcôve. Mais avec un roi sensuel et dépravé comme Frédéric-Guillaume II, ces questions ont leur importance, . et, si l’histoire ne peut pas taire le rôle de Mile de Voss à la

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