PRUSSIENNE » : COLLABORATION DE MAUVILLON || LA CON
GÉNÉRAUX || ILSE RÉCONCILIE AVEC SON PÈRE {|| UNE PUBLI- CATION SCANDALEUSE.
ENTRE en France dans les derniers jours de jan-
vier 1787, Mirabeau ne tarda pas à s’apercevoir
qu'on n'était guère disposé, ni pour le dedans ni pour le dehors, à utiliser ses capacités. Tout au plus Calonne consentait-il à se servir de lui comme d’un « faiseur de manifestes et d’un satellite », qui aurait aveuglément soutenu sa politique et chanté ses louanges. C'était une maladresse. En ajoutant qu’il « arrangerait tout avec de l'argent », il l’aggravait d’une provocation. Mirabeau releva le défi. La Dénonciation de l’agiotage fut sa réponse, qui parut le 6 mars. L'effet en fut immense. Il est probable, disait Mirabeau, félicité par des notables et par des citoyens de toute classe, que cet ouvrage produira un tremblement de terre jusque sur les marches du sanctuaire. S'il ne pouvait échapper tout à fait au reproche d'exercer des représailles personnelles, il avait du moins le droit de dire qu’il restait, sur le fond des choses, d'accord avec lui-même. En écrivant sa brochure sur la Caisse d’Escompte il avait déjà, en mai 1783, condamné ces interventions du gouvernement dans les spéculations
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de bourse qu'il reprochait aujourd’hui encore au contréleur général avec tant d’indignation véhémente. Quant à l'agiotage, ne l’avait-il pas, sans même remonter plus haut, dénoncé dans le mémoire remis à Calonne, en juin 1786, comme « ruinant Paris et desséchant le royaume », en même temps d’ailleurs qu’il montrait « nos fonds royaux dans la boue »? Enfin, si Mirabeau dénonçait avec une insistance particulière les spéculations relatives aux actions de la Compagnie des Indes, il avait le droit de rappeler que, dans leurs conférences antérieures, le ministre avait gardé là-dessus un complet silence.
Mirabeau pouvait donc se couvrir de ses polémiques
précédentes pour affirmer la continuité de ses vues et pour échapper au reproche de n’écrire, sous la précipitation des événements, qu’un pamphlet de circonstance. Il ne se répétait d’ailleurs qu’en se renouvelant. Jamais dans la série de ses écrits financiers il n’avait encore atteint à une telle vigueur, et d’un élan plus spontané. Cette fois, il avait voulu être lui, n’être que lui, et l’être tout entier : il donnait sa pleine mesure. Et derrière l'écrivain, c'est l’orateur qui perçait. La Dénonciation de l'agiotage
est composée comme un discours. Elle en a la forme, les”
développements, le mouvement, la vie, l’action et l'éclat. De l’exorde, qui s’adresse au roi, jusqu’à la péroraison, qui fait appel aux Notables, le livre a l'allure d’une harangue. Lisez presque au hasard, les passages oratoires vous apparaîtront à chaque page : il n’y manque que
l'accent, le geste, la tribune. Mirabeau flétrit l’agiotage
comme la plus coupable des industries : « Eh! quelle compensation offre-t-elle, s’écrie-t-il, quand son résultat unique, son dernier produit, est un jeu effréné, où des millions n’ont d'autre mouvement que de passer d’un portefeuille à l’autre, sans rien créer, si ce n’est un groupe de chimères que la folie du jour promène avec pompe, et que celle du lendemain fera évanouir? » Cette phrase, avec l’interjection qui l’ouvre, et son balancement, est faite pour être dite. Combien d’autres en pourrais-je citer qui donneraient la même impression!
Si la Dénonciation de l’agiotage révèle en Mirabeau la maîtrise de l’orateur, elle est pour lui l’occasion de s'élever de la polémique à la politique. C’est dans une révolution, nécessaire et prochaine, qu’il met sa confiance « Aussi longtemps, dit-il, qu'une constitution régulière n'organisera pas le royaume, nous ne serons qu'une. société de différents ordres mal unis, qu'un peuple sans presque aucuns liens sociaux... Un tel gouvernement convient peut-être à une armée, mais non pas à un peuple nombreux assis sur le sol qui lui appartient. » Il réclame des administrations provinciales, et l'instruction publique. C’est tout un programme.
Calonne n’était pas nommé, mais il s'était reconnu : « Dites lui... que dans les fonctions du gouvernement, l’habileté exclut l’improbité; que le bien-dire ne dispense pas du bien-faire; que la souplesse de l'esprit, la facilité du travail, les grâces du style, les préambules éloquents, les beaux discours sont autant de pièces à conviction contre le ministre qui expose avec art les bons principes,
__et les élude ou les insulte dans l'exécution! » À quel autre
ministre ce portrait pouvait-il s'appliquer? En même temps que des ordres d’exil étaient pris contre les spéculateurs dénoncés par Mirabeau, le baron de Breteuil préparait contre celui-ci une lettre de cachet. Averti à temps, par l’abbé de Périgord, et à l’instigation de Calonne luimême, qui se disait étranger à la mesure projetée, Mirabeau passa la frontière et se rendit à Tongres, près de Liége. Il était célèbre et sans ressources. « C'est une ingrate maîtresse que le bien public, écrivait-il à Mme de Nehra. C'est une étrange chose que la célébrité (la célébrité telle qu’il n’y a pas un salon, un boudoir, une borne, qui ne retentisse du nom de Mirabeau), et la faim, ou à peu près. »
Son exil dura peu. Quand il rentra à Paris, Calonne n'était plus ministre. Necker allait-il l'être? Mirabeau le détestait. Dans la Dénonciation de l’agiotage il avait vivement attaqué son « système chimérique de fournir aux dépenses de la guerre au moyen d'emprunts conti-
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LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION nuels sans impôts et de prendre ainsi toute la gloire en laissant à ses successeurs la tâche la plus difficile ». Ce fut la thèse qu’il reprit dans deux lettres où il examina avec une sévérité passionnée les actes de l'administration de Necker. Il lui reprochait la chute de Turgot, là cherté de ses propres emprunts, l'introduction des Genevois sur la place de Paris, l'admission des banquiers dans l'administration de la Caisse d'Escompte, et il ne dissimulait pas son intention d'empêcher cet « ambitieux étranger » de revenir au gouvernement de la France. Il y avait sans doute une part de vérité dans certains reproches faits par Mirabeau à Necker, mais le ton personnel de l’attaque dépassait la mesure, méconnaissait les services rendus et niait des qualités incontestables. Il est difficile d'attribuer à une simple divergence de vues économiques et financières l’âpreté violente et l'injustice de cette polémique. Mirabeau épousait sans doute les rancunes de Panchaud et des réfugiés genevois contre Necker, mais il cédait aussi à une antipathie personnelle. La vertu vaniteuse, qui s’étalait et s’exaltait elle-même, du banquier genevois, et son austérité orgueilleuse contrariaient la nature, si profondément différente, de Mirabeau. A l’antagonisme des doctrines s’ajoutait, moins aisément conciliable, l'opposition des tempéraments.
Le souci d’un grand ouvrage qu’il préparait sur la Prusse décida Mirabeau à partir, en mai 1787, pour Brunswick où un collaborateur d'élite avait amassé les matériaux et les notes qui lui étaient nécessaires. Son
départ avait été précédé d’une mauvaise action. Il avait
publié, en effet, comme faisant partie des œuvres posthumes de Turgot, le mémoire de Dupont sur les Assemblées provinciales qu'il avait déjà vendu à Calonne comme étant de lui-même et y avait joint deux autres pièces moins importantes. Faut-il attribuer à sa situation gênée ce lamentable abus de confiance? La supposition est d'autant moins téméraire que Mirabeau se trouvait, deux mois auparavant, « très désappointé du côté de l'argent ». Ce fut, hélas! le triste refrain de sa vie tout
MIRABEAU entière, et qui en explique, sans les excuser, les pitoyables vilenies.
Ses lettres à Mme de Nehra nous renseignent sur les étapes de son voyage et sur ses projets. Leur simplicité enjouée et leur tendre délicatesse révèlent le meilleur d’un cœur qui déconcerte par tant de contrastes. Il continuait à aimer Yet-Lie d'un amour où il entrait comme une nuance de respect. Elle exerçait sur sa vie, jusque-là désordonnée et sans guide, la plus heureuse influence. « Mon pauvre Mirabeau, lui disait-elle un jour, vous n'avez dans le monde qu'un ami, c’est moi. » Aussi prompt à se livrer qu’à s’irriter, Mirabeau avait juré de ne plus s’y méprendre. Tant qu’il tint parole, il renseigna Mme de Nehra et la consulta sur ses affaires. Celles-ci n’y perdirent pas. À ce moment, Mirabeau était hanté par l’idée de monter à Kiel, avec deux associés, une imprimerie : son livre sur la Prusse et la collection de ses œuvres seraient le premier apport : « Si d'ici à cinq ans, nous n'avons pas un des plus forts ateliers de librairie et d'imprimerie de l’Europe, disait-il, je ne suis qu’un sot. >» Ce projet n’aboutit pas.
De loin, il suivait les affaires de France. Il s’inquiétait . du départ de Calonne pour l'Angleterre : « Je n’entends pas cet acharnement, écrivait-il, ni comment les ministres peuvent se résoudre à donner l'exemple d’un de leurs confrères si âprement poursuivi, car en ce genre il ne faut que des exemples. Au reste, peut-être le procès d’un ministre des Finances eût-il été vraiment utile à la chose publique; mais alors, il fallait le faire franchement, directement, vivement, mais surtout impartialement, sans le faire précéder ni d’humiliations ni d’un tas de tripotages. » De son côté, il faisait connaître à l’abbé de Périgord, pour les communiquer à M. de Brienne et à M. de Montmorin, les mouvements des troupes prussiennes. Quoique retardé souvent par « les distractions de la cour », il travaillait avec acharnement à son ouvrage, qui fut achevé à la fin d'août. Il prisait très haut sa nouvelle œuvre : « Mon amie, écrivait-il à Mme de Nehra,
LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION quand cet ouvrage paraîtra, je n’aurai à peu près que trente-huit ans; j'ose le prédire, il me fera un nom. Il se peut qu'il donne quelque regret à mon pays de laisser oisif un tel observateur et d’avoir mal récompensé de tels travaux. »
Le livre De la monarchie Prussienne ne parut qu’un an après. Mirabeau l'avait dédié à son père, « pour compenser un peu par cet emploi honorable de son âge mûr les peines qu'avait pu lui causer sa jeunesse orageuse ». Le vieil économiste fut flatté de cet hommage d’un homme qu'il tenait « pour le plus rare de son siècle », mais son redoutable sens critique jugea l’œuvre comme étant « l’énorme compilation d’un ouvrier forcené ». On n’en saurait, aujourd'hui, ni plus ni moins dire. Ces quatre volumes dénotent un travail considérable. Mais Mirabeau n’en fut pas le principal artisan. Un officier du génie, professeur à Brunswick, et auteur lui-même de nombreux ouvrages, le major Mauvillon, lui en procura tous les éléments. Mirabeau lui écrivait : « Hâtez plus que jamais votre grand travail, qui fera de deux choses l’une, ou notre gloire, ou notre fortune, car si je l’imprime, ce sera sous nos noms ». L'exécution de cette promesse, qu’il ne tint pas d’ailleurs, n’aurait été qu’une restitution légitime. Mais on doit ajouter que, sans l'initiative, l’action incessante et l'excitation soutenue de Mirabeau, Mauvillon. n'aurait jamais pensé ou réussi à exécuter une aussi grande entreprise. Il faut lire les lettres qu’il recevait de Mirabeau pour comprendre à quel point les sollicitations. de celui-ci étaient irrésistibles. Mirabeau n’épargnait ni les flatteries ni les caresses ni la tendresse la plus persuasive, et il apparaissait à son correspondant tel qu’il était vraiment : « l’homme du monde le plus séduisant, le plus capable de faire penser, croire, dire et faire aux autres tout ce qu’il voulait ». I envoyait des plans, des livres, des documents des cartes, des statistiques; il suggérait des idées; il esquissait des développements. Et jamais, il ne regardait à la dépense.
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savant officier prussien donnait tout son temps et toute sa peine à l’écrasante besogne. Ce n’est pas seulement la documentation sous tous ses aspects, historique, géographique, économique, financière, militaire, statistique, qu'il a fournie. Telle lettre de Mirabeau nous laisse des doutes sur les parties mêmes du livre qu’on lui attribue sans hésitation : « Vous entendez bien, mon ami, que... je jugement de Frédéric II doit se trouver juste et sévère; car, qu'il ait été un grand homme, personne n’en doute, mais qu’a-t-il été comme roi et pasteur d'humanité? C’est autre chose. » Le portrait de Frédéric IT est célèbre, il domine le livre et il lui survit. N’est-il donc pas de Mirabeau? La vérité paraît être que le fond a été brossé par Mauvillon, mais que Mirabeau l’a repris, qu’il y a jeté
les richesses de sa palette, qu’il l’a coloré, animé, qu'il l'a
fait vivre. D'ailleurs, quand il raconte l'effet produit par la mort du grand roi, il se cite lui-même, empruntant quelques phrases textuelles à la lettre que, pendant sa mission, il adressait à Talleyrand : « Tout était morne, personne n'était triste; tout était occupé, personne n'était affligé; pas un regret, pas un soupir, pas un éloge! C’est donc là qu’aboutissent tant de batailles gagnées, tant de gloire, un règne de près d’un demi-siècle rempli d’une multitude de prodiges! » Puis, il ajoute ce trait : « On en était fatigué jusqu’à la haine ». Cette concision, qui fait penser à Tacite ou à Saint-Simon, est tout simplement admirable : elle est du meilleur Mirabeau. J'accepte aussi qu'on lui attribue, ou parce qu’elles concordent avec ses opinions, ou parce qu'elles revêtent une forme oratoire, « une partie de l'introduction, la contexture principale, les généralités philosophiques et politiques », la conclusion. Mais il sera toujours impossible d'appuyer sur des données à peu près exactes une répartition équitable entre le major Mauvillon et Mirabeau. On peut s’en consoler; cette « énorme compilation » eut, à son heure, une utilité incontestable, mais la lecture en est, aujourd’hui, sans intérêt et sans profit. Le titre seul en demeure, et uniquement parce qu’il participe du nom et de la gloire de Mirabeau.
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APPROCHES DE LA RÉVOLUTION
Mirabeau, après une traversée périlleuse de Berlin à Hambourg, revint à Paris dans les derniers jours de septembre 1787. La situation était grave. Calonne, mal qualifié pour reprendre les réformes de Turgot et pour mettre fin à des abus qu'il avait plus que tout autre contribué à développer, avait succombé sous le poids de ses contradictions et de ses fautes. La Dénonciation de lagiotage n'avait pas été étrangère à son renvoi. Son successeur, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, se débattait depuis cinq mois contre des difficultés qu’il n'avait pas le courage de regarder en face. Adversaire de Calonne devant l’assemblée des Notables, il avait commencé par donner aux partisans des réformes les plus sérieux espoirs. En mai 1787, Mirabeau saluait en lui
€ un homme d’un grand talent et d’une grande suite ». :
Au début d'octobre, La Fayette lui maintenait encore sa confiance, malgré les erreurs qu’il avait commises. L’indécision de son caractère et l'incertitude de ses vues, ses alternatives de laisser-aller et de violence, avaient pourtant démontré déjà son irrémédiable faiblesse et son impuissance. Sa maladresse, aggravée par son infatuation, avait rendu devant l'opinion une autorité imprévue au Parlement, qui en usait, avec une habile hardiesse, pour repousser des impôts impopulaires et pour réclamer la convocation des États Généraux. C'était, recouvrant d’ailleurs des desseins opposés, le cri universel.
Renvoyé à Troyes, puis rappelé, le Parlement était sollicité d'enregistrer un emprunt de 420 millions, applicable par fractions à une période de cinq ans, sous la promesse d’une convocation dans le même temps de ces États Généraux qu'il réclamait. Mirabeau n'avait pas méconnu la nécessité d’un emprunt sans lequel, écrivait-il au premier commis de M. de Brienne, Soufflot de Mérey, « vous ne pouvez ni vivre, ni à peine finir l’année ». Quand il écrivait cette lettre, peu de temps après son retour d'Allemagne, et sans doute au commencement d'octobre, il était dans le même état d’esprit qui lui faisait solliciter de l'abbé de Périgord, l’année précédente, un
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emploi de son activité. C’est à M. de Montmorin, ministre des Affaires étrangères, qu'il s’adressait, « s’offrant purement et simplement », mais en manifestant des préférences pour la « vie exécutive », qu’il disait, non sans raison, lui convenir mieux que la vie spéculative. Varsovie, Saint- Pétersbourg, Constantinople, Alexandrie, tout lui était égal, pourvu qu’il entrât dans une carrière, à laquelle il lui semblait que son nom, ses voyages, « ses connaissances et sa facilité » lui donnaient quelque droit d’aspirer légitimement.
L'accueil que M. de Montmorin lui avait fait lui permettait d'espérer que ce bienfaiteur voudrait « le rendre à son existence naturelle et le mettre sous son véritable jour ». De quelle façon? Il appartenait au ministre de déterminer à la fois l'emploi et le salaire. « Je n'aurai jamais besoin que de ce que j'aurai mérité. Vous seul savez donc ce que peut être mon traitement, puisque vous seul savez à quoi je pourrai être utile, si je suis assez heureux pour cela. » Il précisait que la mauvaise santé de sa « très intéressante compagne », un secrétaire et « l’indispensable nécessaire en convenances » lui coûtaient assez cher. Dans ces conditions, il s’en remettait au comte du soin de prononcer, mais il enveloppait son désir des plus habiles précautions. « Des secours fixes sur lesquels je pourrais compter, écrivait-il, et que je n’outrepasserais jamais d’un sol, réduiraient d'autant plus facilement ma dépense que je suis, sinon économe, du moins modéré. »
Du côté de Loménie de Brienne il était plus réservé. Il ne dissimulait pas combien il avait été « attiré et séduit par les circonstances qui promettaient un beau jour à la patrie ». Mais il ne voulait pas « demander de la confiance à qui n'avait pas encore la sienne », ni s'offrir à qui n’avait pas des « desseins de lui connus et avoués ». Ce qui se passait au Contrôle général, dont il dénonçait l’impéritie et les fluctuations, n'était pas fait pour le rassurer. Il n’approuvait pas les conditions techniques dans lesquelles de « vieux professeurs » y préparaient l'emprunt dont quelques semaines plus tard, il critiquait les conditions
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LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION politiques. On a, écrits par lui et datés des ro et 18 novembre, les brouillons de deux lettres qu'il adressait, pour lui donner des directions ou des conseils, à un magistrat du Parlement. La crise touchait à son point aigu. Qu’allait faire le Parlement? Accepter l'emprunt immédiat, global, définitif, avec la promesse de la réunion des États Généraux avant 1792, ou, par le refus de l’enregistrement, entrer en lutte avec le ministre et reprendre les hostilités que le rappel de Troyes avait interrompues ? Mirabeau tenait pour la réunion des États Généraux, non en 1792, mais en 1780. C'est là-dessus qu’il essayait de persuader son correspondant.
Ces lettres ouvrent vraiment son action politique et, quoique indirecte encore, sa participation aux affaires du pays. Lumineuses, pressantes, décisives, elles témoignent d'une maturité d'esprit, d’une fermeté de raison et d’une
clairvoyance étonnantes. Le génie de Mirabeau, fait de:
passion et de réflexion, de véhémence et de tactique, de hardiesse et de modération, s’y affirme et s’y impose. Il n'est pas atteint de cette « terrible maladie », qu’il reprochera plus tard aux ministres, « de ne pouvoir jamais se résoudre à donner aujourd’hui ce qui leur sera infailliblement arraché demain ». Il sait ce qu’il veut, et il le veut. Pourquoi ajourner la convocation des États Généraux à une date à la fois incertaine et lointaine, qui n’inspire aucune confiance aux bons citoyens? « Si, par la force des choses, 1789 est de rigueur, pourquoi ne pas demander 1789? L'état de la nation est trop critique pour que l’on puisse permettre à ceux qui l’y ont plongée de vivre soixante mois encore d'expédients, et d'emprunter cinq à six cents millions pour franchir un intervalle inutile. Un lustre est pour ce pays mobile un cycle tout entier. L’impulsion est telle que ceux-là mêmes qui l’auraient donnée dans de mauvaises vues, ne seraient pas à temps de rebrousser chemin. Le siècle est trop avancé, et les esprits trop en fermentation, pour que nous perdions rien de ce que nous avons acquis! »
La veille de la rentrée du Parlement à Paris, il revient
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MIRABEAU . a à la charge. On lui a reproché de s'être contredit, à un mois d'intervalle, en contribuant à faire repousser par son magistrat parlementaire l'emprunt dont sa lettre à Soufflot de Merey reconnaissait la nécessité. Le reproche est injuste. Il combattait, non l'emprunt, mais l'absence de garanties qui résultait du plan de l'archevêque de Toulouse. Selon lui, c'était se déshonorer gratuitement, faire une chose impossible à un honnête homme, que d'enregistrer un emprunt de 500 millions « avec le seul échange d’une promesse vague, faite sous une forme captieuse, de convoquer avant cinq ans les États Généraux ». C'était tout donner et risquer de ne rien recevoir. Il conseillait à son ami de ne se résigner qu’à un emprunt de 120 millions, mais sous la promesse que les États Généraux se réuniraient en 1789. Toute autre attitude serait une défection. À prendre le parti du ministère contre le pays, les risques étaient plus grands que les avantages : « Le temps n’est plus, concluait-il, où un individu quelconque pouvait dédommager un particulier de l'estime publique; et le jour va luire où le suffrage de la nation suffira pour faire d’un homme habile un citoyen très considérable, » |
Le 19 novembre, après la délibération du Parlement, et avant qu'on aille aux voix, le garde des sceaux, Lamoignon, se tourne vers le roi, prend son ordre et déclare que les édits sont enregistrés. C'était un coup d’État et un coup de force. Mirabeau s’indigne. Au duc d'Orléans, qui a protesté contre l’illégalité de la mesure, il envoie l'expression de son admiration et de ses félicitations. Mais une protestation, que d’ailleurs l'exil va suivre, ne résoud pas les difficultés d’une situation grosse de conséquences. Il faut agir. Comment, auprès de qui, par quels moyens? Mirabeau n’est qu’un citoyen, il n’a ni rang ni - place, mais les temps ont marché, et, pour empêcher le forfait qui se prépare, pour épargner à son pays l’humiliation d’une banqueroute déshonorante, il trouve dans ses droits mêmes de citoyen une autorité suffisante. Au milieu de la désolation de la patrie, il ne veut pas rester
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muet. Il y a dans le ministère « un honnête homme », dont il escompte l’influence sur le roi, M. de Montmorin. C'est à lui qu’il s’adresse, Et je ne sais pas s’il dépassera jamais la hauteur à laquelle son patriotisme l'élève.
La lettre qu’il écrit le 20 novembre, il l’écrit d’un jet, presque sans rature; elle a jailli, spontanée, vigoureuse, émouvante, des profondeurs de son intelligence et de son cœur. Est-ce une lettre? Est-ce un discours? Comme toutes les inspirations heureuses de Mirabeau, elle a la forme oratoire, elle est faite pour être dite plus que pour être lue, elle a le mouvement, l'élan, la vie. A peine serait-il nécessaire d’y changer quelques phrases pour la transformer en harangue, pour la jeter du haut d’une tribune, pour agiter, au lieu de la conscience de ce ministre timoré, les passions déchaînées d’une assemblée. Elle ne s’embarrasse pas de détails inutiles. Elle est une réplique, et tout droit, sans exorde, sans préambule, elle va au fait : « L’emprunt est rejeté; il ne pouvait pas ne pas l'être. » Que va-t-on faire? Suspendre les paiements ? Tailler dans la dette? Oublier « que la simple parole d'un roi doit mieux valoir que le serment d’un autre homme »? Contre cette lâcheté, qui va semer les ruines et provoquer la révolte, contre cette politique à la Caligula qui va « réduire 200 000 citoyens à l’exécrable alternative
de mourir de faim, ou de vivre de crimes », l’orateur
accumule les raisons; il montre l'impossibilité morale et matérielle de la mesure, et, « après le remords de l'avoir commencée, la honte d'y renoncer par force ». Que faut-il donc faire? « Annoncer en termes précis et solennels pour 1789 les États Généraux dont on ne peut plus se passer. » Les reculer, c’est tout laisser dans la stagnation ou dans l'anarchie, c’est provoquer une sédition violente. Les préparer, les annoncer, les vouloir, c’est donner « la plus belle année de sa vie » au roi, pour lequel le Conseil n’a à choisir qu'entre deux partis : « un forfait infiniment périlleux ou un acte de bienfaisance indispensablement nécessaire. Et l’on hésiterait dans cette alternative! Et l’on pourrait entre ces deux avis instituer un
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