‹ MirabeauChapitre 44 sur 104 · ARR · texte numérisé non relu

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avec la terrible volonté d’un seul ». Toute précipitation serait suspecte : «Si l’on ôte à la nation le fantôme qu'elle a longtemps regardé comme le gardien de ses droits, sans l'appeler à en surveiller elle-même la conservation et l'exercice, elle ne croira pas que l’on détruit pour construire, que l’on réprime l’ambition des corps pour constituer le royaume; elle croira que l’on marche au despotisme absolu, au simple et pur arbitraire. » Que le gouvernement, en convoquant les États Généraux, calme l'impatience des bons citoyens et recouvre leur confiance: il évitera les menaces d’une « insurrection dont il n’est pas donné à la sagesse humaine de calculer les suites, » et ilenlèvera aux hommes turbulents etaux corps inquiets tout prétexte d’exciter le plus léger orage jusqu’à l’Assemblée nationale. Non, « le moment de faire la guerre de plume aux Parlements n'est pas venu, » Mirabeau s’y

refuse. « Je ne veux pas, dit-il, me précipiter dans une

cause équivoque où le but est incertain, le principe douteux, la marche effrayante et ténébreuse. » Est-il possible d'associer plus de dignité personnelle à plus de sens politique ?

Trois semaines plus tard, sous le titre de Réponse aux alarmes des bons citoyens, paraissait une brochure anonyme qui était un réquisitoire en règle contre les Parlements, et où étaient dénonçés leurs empiètements, leurs abus et leurs privilèges, le scandale de leurs prétentions

législatives, la vénalité et l’hérédité de leurs charges. L'auteur de cette brochure était Mirabeau! On voudrait

en douter, mais lui-même a reconnu que s’il n’a pas écrit l’œuvre tout entière, du moins sa plume «en a tracé tout ce qui est théorie et tout ce qui a du trait ». Quel est le secret de cette évolution si rapide? Et faut-il, à cette occasion, reprendre une fois de plus le terrible soupçon de vénalité qui entache tant d’actes et d’écrits de Mirabeau ? J'aime mieux, sans nier la contradiction, qui reste pénible et choquante, la ramener à sa proportion exacte. :

Mirabeau, au fond peu favorable «aux bonnets carrés», dont il n'oubliait pas l'opposition aux réformes de Turgot,

avait subi, mais il n’avait pas approuvé, « l’inconcevable ordre de choses qui avait rendu la France parlementaire ». Il n’aimait pas les Parlements et il ne les défendait pas pour eux-mêmes, mais seulement contre le despotisme dont un concours inouï de circonstances les avait, devant la nation, posés en adversaires. Ils étaient, à ses yeux, la transition, imprévue sans doute, mais inévitable, avec les États Généraux qu'ils demandaient. Et précisément, ces États Généraux, la brochure les montrait « comme étant nécessairement et imprescriptiblement le législateur suprême et comme devant avoir périodiquement tous les droits de la souveraineté ». Mirabeau attendait d’eux, afin de « rendre l’état de la nation très supportable, en lui préparant pour une époque peu éloignée le plus bel avenir » : la délibération de l’impôt, des économies, l’abolition des privilèges, la suppression des lettres de cachet, la liberté de la presse. Avec ce programme il restait fidèle à lui-même. Mais, même en échappant au reproche de s'être renié, il n’en avait pas moins commis une faute en publiant une brochure à laquelle son ami le duc de Lauzun faisait le grief, réfuté péniblement, d’avoir détruit pour des gens qui ne voulaient pas reconstruire.

Cette brochure, par une fatalité que Mirabeau ne pouvait pas prévoir, avait paru au lendemain des mesures violentes prises contre le Parlement : l’arrestation de d'Épremesnil et la constitution de la Cour plénière. Si elle n'avait pas préparé le coup de force, elle semblait le justifier, quoique Mirabeau tint l'investissement du Palais pour « stupide autant qu’odieux ». Les événements donnaient raison aux avertissements si sages que renfermait la lettre à M. de Montmorin. Et Mirabeau en revenait lui-

même, trois mois plus tard, dans une suite à la Dénoncia-

tion de l’agiotage, aux termes mêmes de cette lettre, dont il reproduisait textuellement les passages les plus signifcatifs. Il y convenait de l'erreur commise par le ministère qui avait abattu les Parlements sans avoir donné à la nation la garantie d’une Constitution. Cette Constitution, il la réclamait, une fois de plus, comme « la base

LES APPROCHES DE LA RÉVOLUTION

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. MIRABEAÜ | de toute économie, de toute ressource, de toute confiance, de toute puissance ». Quand le ministre se décida enfin, le 8 août, à convoquer les États Généraux, Mirabeau s’écria que la nation avait fait, en vingt-quatre heures, un pas d'un siècle. Il était assez patriote pour s’en réjouir au point de vue des intérêts du pays dont il entrevoyait les destinées nouvelles. Mais comment douter qu'il n’en ait éprouvé aussi une profonde satisfaction personnelle? Lorsque, en novembre 1787, il écrivait à M. de Montmorin : « Le jour va luire où le suffrage de la nation suffira pour faire d’un bon citoyen un homme très considérable », on peut se demander s’il parlait du ministre ou s’il parlait de luimême. Maintenant, il n’y a plus de doute, et il laisse déborder dans le cœur de Mauvillon sa confiante allégresse : « Ah! mon ami, vous verrez quelle nation ce sera que celle-ci le jour où elle sera constituée, le jour où le talent aussi sera une puissance. J'espère qu’à cette époque vous entendrez parler favorablement de votre ami. » L'heure, en effet, était venue où il allait entrer dans l’action et dans la gloire. Par malheur, la femme admirable dont l'amour désintéressé était associé depuis quatre ans à ses déboires et à ses efforts, qui l'avait encouragé, soutenu, rendu à lui-même, était, presque au même moment, chassée de son existence par ses mauvais procédés. En juillet 1787, il lui écrivait de Brunswick : « Ah! Henriette, si jamais un génie infernal s'élevait entre nous, situ pouvais m'abandonner à mon sort, je pourrais chercher des distractions dans le tourbillon des plaisirs, je n’y trouverais point le bonheur, j'y rencontrerais bientôt la mort... » Ce génie infernal ne tarda pas à venir. La publication projetée de la Monarchie Prussienne venait de mettre Mirabeau en relations avec le libraire Lejay. Mme Lejay, belle, vicieuse, intrigante, eut vite fait d'acquérir sur lui un ascendant dont Dumont nous dit dans ses Souvenirs qu’elle « ne profita que pour exciter sa violence naturelle et servir son propre intérêt. Ses amis rougissaient en le voyant livré à une femme qui n'avait aucune qualité pour racheter ses égarements. »

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Passionnée, perfide et méchante, jalouse de Mme de Nehra, et voulant posséder Mirabeau toutentier, Mme Lejay l'irrita et l’aigrit contre elle. Elle n’y réussit que trop. Comme Mirabeau avait tous les torts, il passait auprès de Mme de Nehra, dans des scènes continuelles, de la violence au repentir, de la fureur aux larmes, des reproches aux excuses. Il maudissait la femme nouvelle qui troublait sa vie, et la terrible « folie physique >» dont son père avait si souvent noté en lui la tare héréditaire, le ramenait invinciblement chez elle. Sentant que la vie commune devenait intolérable, Mme de Nehra se sacrifia et partit. Mirabeau l'avait bien jugée quand il lui écrivait : « Ma jeune amie, tu as l'esprit juste et sage, l’adresse d’une femme et le sens d’un homme. » En la perdant, il perdait plus qu’une amie. C'était, avec ce génie bienfaisant, une partie de sa conscience qui s’en allait et bientôt le « génie infernal » qui prenait sa place, toute sa place, allait lui inspirer une des pires actions de son orageuse existence.

Tandis que ce malheur (on ne saurait employer un autre mot) se produisait dans sa vie privée, la vie publique l'attirait. Des propositions de candidature aux États Généraux lui étaient venues d'Alsace. Peut-être furentelles l’occasion d’une lettre qu’il écrivait, le 16 août 1788, au libraire Levrault, de Strasbourg. Aucun document ne révèle mieux à la fois et les sentiments de Mirabeau sur la situation politique et ses opinions personnelles et l’incomparable clairvoyance de son génie. Il ne se dissimulait pas que les premiers États Généraux feraient « beaucoup de sottises », mais sa confiance dans une Constitution légale restait entière. Il était d'avis de ne pas trop entreprendre. Son programme immédiat se ramenait à trois points capitaux : le consentement national à l'impôt et à l'emprunt, la liberté civile, les assemblées périodiques. Sa devise était : « Guerre aux privilégiés et aux privilèges ». Il répudiait toute révolution violente, mettant dans l'instruction et dans la presse des espérances que les événements devaient, après sa mort, trop cruelle-

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