‹ MirabeauChapitre 49 sur 104 · LES ÉLECTIONS EN PROVENCE · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS EN PROVENCE

TROUBLES DE MARSEILLE ET D’AIX : MIRABEAU PACIFICA- TEUR {|| L'ÉLECTION D AIX.

IRABEAU, après un voyage où il avait pu constater toutes les détresses causées par un hiver exceptionnellement rigoureux, arriva à Aïx le 15 janvier 1780. La lutte des partis était déjà commencée. Le conseil muni-

cipal d'Aix avait protesté, au nom des anciens privilèges de la Provence, contre les termes de la convocation des

États. Une réunion qu’il avait provoquée avait décidé de

prier très humblement sa Majesté « de convoquer immédiatement une assemblée générale des trois ordres du pays, tant à l'effet de déterminer la formation des États

de la province, le nombre des députés de chaque ordre

et le règlement qu’il appartiendra, que pour députer aux États Généraux du royaume, et donner aux députés les instructions requises ». L'assemblée générale des trois ordres était la réclamation qui dominait et inspirait toutes les autres. Le Tiers État de Provence, tenant d'avance pour nulles toutes les délibérations qui ne se feraient pas en cette forme, avait décidé de ne pas s’associer à celle-ci.

Mirabeau, convoqué par les syndics des possédants

MIRABEAU fiefs, siégea dans les États de la noblesse. Il y avait déjà voté seize ans auparavant. Soit par amour-propre de

gentilhomme qui ne voulait pas abdiquer ses droits et ses titres, soit par tactique politique, c'était d’abord à son

ordre qu’il s’'adressait, mais sans perdre de vue le Tiers -

État où il sentait qu’il trouverait son point d'appui, son influence et sa force. La place qu’il prit dans la procession des États avant leur ouverture est significative. Portalis fils nous l’a représenté marchant en quelque sorte entre la noblesse et le Tiers État, et le dernier de l’ordre de la noblesse. Le Tiers l'avait accueilli avec un vif enthousiasme. Au contraire, Mirabeau éprouvait l'hostilité sourde et la méfiance de la noblesse. « Je ne me fâche point, écrivait-il à son père, maïs je fais entendre assez clairement que, si je ne suis pas noble, il faudra que je sois roturier. » Le 21 janvier, il combattit avec énergie, mais sans succès, la protestation que la noblesse, indignée du doublement du Tiers, formulait contre le règlement du 27 décembre 1788. Incidemment, il fit allusion au vote par têtes, dont il admettait l'hypothèse en demandant si la Provence pourrait se soustraire à la loi commune du royaume.

Le 23 janvier, il prit de nouveau la parole. On avait recouru à un règlement de 1620 pour exiger de quiconque prétendait siéger aux États de la noblesse, la qualité de possédant fief, C'était l'exclusion de Mirabeau qui, dès ce moment, se préparait. Il eut l’habileté de n’y pas paraître prendre garde. Il s’attacha à plaider la cause générale de ceux des nobles que cette décision rejetterait hors de tous les ordres et qui ne pourraient être ni électeurs, ni éligibles, ni représentants ni représentés. Ceux qui, violant la justice, agiraient ainsi « manqueraient à leur propre prudence, car ce n’est pas quand on a la prétention de résister à tant de millions d'hommes du Tiers État, qu’il convient de s’isoler de ses égaux ». Il fut battu, comme dans son intervention précédente, mais il entraîna avec lui une minorité importante, et il n’avait pas tort de considérer sa défaite comme « une victoire signalée dans

LES ÉLECTIONS EN PROVENCE une assemblée d'esclaves où, pour toute harangue, l’on n’avait entendu jusque-là que ces mots : de l’avis de messieurs les Syndics ».

S'il voyait dans la noblesse «un corps ignorant, cupide, et insolent », il ne se faisait pas d’illusion sur l’énergie que l'on pouvait attendre du Tiers. Ceux qui le composaient tenaient aux administrateurs par des liens personnels, qui gênaient et affaiblissaient leur action. Ils n'avaient « ni plan ni lumières », et ils ne résistaient que mollement aux intrigues et aux suggestions des privilégiés. C'était l'occasion pour Mirabeau d'emprunter à Tacite une pensée, d’ailleurs profonde et admirable, qu’il aimait à citer : « Les esclaves volontaires font plus de tyrans que les tyrans ne font d’esclaves forcés. »

Aussi, pour brusquer la situation, se décida-t-il, le 30 janvier, à contester la légalité des États de Provence tels qu'ils étaient formés. Il le fit dans un discours modéré

et précis dont les considérations, forcément un peu théo-

riques et abstraites, s’animèrent d’une vie puissante, Il ne pouvait admettre que « les deux ordres qui ne sont pas nation l’emportent sur la nation », et, de même que les communautés de Provence en 1788 et le conseil municipal d'Aix, il demandait la convocation générale des trois ordres.

En présence du désaccord qui persistait dans les États et de l'agitation que les discussions commençaient à provoquer dans l'opinion publique, les commissaires du roi suspendirent les délibérations. Cette suspension ne permit pas à Mirabeau de répondre, en séance des États, aux protestations que les ordres du clergé et de la noblesse firent inscrire, le 31 janvier, au procès-verbal, contre son discours. On l’y accusait d'avoir empêché la conciliation des esprits, et d’avoir affirmé des opinions « subversives à l’ordre public et attentatoires à l’autorité du roi ». Il n'était pas homme à subir en silence d’aussi tendancieux reproches. Le 3 février, il fit imprimer sa réponse. Elle est plus que célèbre : elle est immortelle. S’égalant aux Orateurs les plus grands de l’antiquité, il donnait toute sa

Page 1