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mesure. C’est le premier chef-d'œuvre de son eouente politique. Rien n’y manque, et il n’y a rien de trop. Il se saisit, avec une habileté prodigieuse, de l’occasion qui lui est imprudemment offerte de faire de sa cause person-

. nelle une revendication d'intérêt général. Contre la

noblesse, insolente et maladroiïite, contre le clergé, trop habile à couvrir ses privilèges du respect dû à Dieu et au roi, il représente la révolte du Tiers indigné. Avec lui c'est un ordre social nouveau qui, debout, frémit et menace. La Révolution est déjà tout entière dans son langage et dans son attitude. Il parle au nom du peuple, de ce peuple, « auquel pour se rendre formidable à ses ennemis, il suffirait d’être immobile ». Il interpelle l’honneur de ceux qui l'ont attaqué, il les somme de s ’expliquer, et, par delà les limites de la Provence, par delà même les frontières de la France, il prend à témoin « l'Europe attentive ».

Se rappelant qu'il est patricien, il emprunte à ses souvenirs historiques une péroraison foudroyante, qui n’a rien perdu ni de son éclat ni de sa force ni de son incomparable beauté : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s’en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu ‘ils étaient d’inspirer la terreur par le choix de la victime.

Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens, mais, atteint du coup mortel, il lança de la pous-

sière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et de cette poussière naquit Marius, Marius, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. » Et cette évocation du passé le conduit à une prédiction terrible : « Malheur aux ordres privilégiés si c’est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles, car les privilèges finiront, mais le peuple est éternel! » Il semble qu’il avait prévu cette heure décisive de sa destinée. Peu de jours après son arrivée en Provence, il écrivait à sa sœur : « Ces

LES ÉLECTIONS EN PROVENCE gens-là me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si je ne me tenais pas à quatre. » S'était-il retenu autant qu’il paraissait le promettre? On en peut douter. Mais cette journée du 3 février le sacra tribun.

On comprend qu'après une telle déclaration de guerre, même si elle était une réplique à une provocation, la noblesse ait jugé l'heure venue, sinon l’occasion très heureuse, de réaliser le dessein qui la hantait depuis la réunion des États. Sur la proposition du marquis de La Fare, premier consul d'Aix, elle décida, le 8 février, que Mirabeau, n’ayant, en l’état des titres, ni possession ni propriété en Provence, cesserait d'assister à ses assemblées. Il faut dire que la délibération ne fut pas prise à l'unanimité, et qu’il se leva, dans l’ordre lui-même, des hommes courageux et avisés pour dénoncer l’illégalité ou l’imprudence de la mesure, Condamné « par sa fatale destinée à être toujours obligé de tout faire en vingtquatre heures », Mirabeau publia le 11 un Manifeste à la nation provençale. Quoique hâtivement fait, l'écrit ne se ressent pas de l'improvisation. Si Mirabeau avait besoin, pour que son talent fût mis en œuvre dans l'ordre des idées générales, d’une impulsion et d’une collaboration, il avait, au contraire, pour tout ce qui concernait sa personne et sa vie, ses intérêts, ses passions et son âme, une spontanéité incomparable. Le Manifeste à la nation provençale a un mouvement, une logique, une ironie qui attachent et entraînent encore, tant « l’égoïsme, qui rapetisse tout dans les affaires privées, peut tout agrandir dans les affaires publiques ». Mirabeau ne perd aucun des avantiges que lui a donnés la contradiction de la noblesse, qui l’exclut après l'avoir admis, et malgré une possession jugée. Il persifle M. de La Fare d’un ton qui rappelle le Beaumarchais des Mémoires : « M. de la Fare, dit-il, a sans doute confondu la légitimation de mes pouvoirs et celle de mes pensées; il a cru que le droit de rejeter une opinion renfermait celui d’en rejeter l’auteur. » Il dévoile les dessous cachés et les intentions inavouables de son exclusion. C’est à la nation provençale qu'il fait appel.

MIRABEAU . Mais son sens politique ne l’abandonne pas, et il prévoit l'heure prochaine où « la France aura une constitution une, homogène, stable et permanente, contre laquelle il sera de l'intérêt de tous d'échanger les prétentions et les droits locaux ». C'est l’écho de la délibération où les États du Dauphiné avaient, depuis plusieurs mois, proclamé que le sacrifice des prérogatives locales était le premier qu'on dût faire à la liberté publique. L'unité de la nation se préparait ainsi dans l’abandon de tous les privilèges. Cependant le bruit fait à Paris par la publication de l'Histoire secrète de la cour de Berlin ne cessait pas. L'absence de Mirabeau facilitait les manœuvres de ses adversaires, d'autant plus irrités que les échos vénus de Provence faisaient pressentir la grandeur de son rôle et la puissance de son action. Après avoir cru à une impression passagère, qu’il ne fallait pas prendre au sérieux, Mirabeau finit par se rendre compte de l’audace de ses ennemis et de la tiédeur de ses partisans. Il partit pour Paris le 15 février. Il vit Panchaud, le duc de Lauzun, le duc de Nemours. Talleyrand, irrité du discrédit que la révélation de ses opérations financières risquait de jeter sur sa vie et sur ses ambitions, refusa absolument de le recevoir. Mirabeau revint à Aix le 6 mars. Sur la route, à Lambesc et à Saint-Cannat, il put juger de sa popularité. Des milliers de personnes l’entouraient, l’acclamaient, arrétaient sa voiture, pendant que les cloches sonnaient et qu’on tirait des boîtes d'artifice. À Aix ce fut du délire, « des harangues, des couronnes, des cris, des embrassades, des fusées, des tambourins, des galoubets, des délégations, des illuminations, toute l'ivresse de la joie et de la confiance ». On le recevait comme un libérateur et on Saluait en lui le père de la Patrie. Quel retour il dut faire sur lui-même, dans cette ville où, six ans auparavant, il avait connu l’âpreté des usuriers, le dédain de sa femme, le mépris des nobles, la partialité des juges! Mais si son cœur fut ému, il ne perdit pas la tête. Un nouveau règlement du roi, sans donner satisfaction complète aux réclamations du Tiers État de Provence, lui accordait pour-

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