LES ÉLECTIONS | EN. PROVEN CE
tant le bénéfice du doublement et réservait l'avenir. Mirabeau publia une brochure, où il conseilla sagement un prompt et respectueux acquiescement, « pour ne pas servir les privilégiés dans leur vœu secret d’éluder la tenue des Etats Généraux ».
Puis, afin de se donner toutes les chances d’entrer aux États Généraux, et de se ménager une candidature nouvelle, il partit pour Marseille. Les scènes d’Aix s'y répétèrent avec l'éclat nouveau que pouvaient leur donner cent mille voix, « depuis le mousse jusqu’au millionnaire ».
À peine Mirabeau avait-il quitté Marseille qu'il y fut rappelé par les événements. Le 23 mars une émeute avait éclaté, provoquée par la cherté du pain et de la viande. Menacés par une foule armée, les officiers municipaux avaient dû céder et ordonner des abaissements de prix tels que l’application prolongée de la mesure aurait'été la ruine des fournisseurs et de la ville. La maison de l'intendant avait été saccagée. On redoutait des troubles plus graves. Un avocat, M. Brémont-Julien, s’autorisa de l'admiration qu’il avait vouée à Mirabeau pour le . supplier de venir au secours de la cité. Consulté, le commandant militaire, M. de Caraman, s’en remit à ce que « le cœur de Mirabeau et son pouvoir lui dicteraient pour le bien public ». C'était engager le tribun à se rendre à . Marseille. Mirabeau n’hésita pas. Au risque de perdre sa popularité, il alla bravement où l’appelait son devoir. L'émeute avait grossi. Des étrangers, qui voulaient un pillage, s'étaient mêlés au peuple, qui ne voulait que la justice. Mirabeau, avec l’aide des jeunes gens, des bour- - geois et des portefaix, organisa des patrouilles sans: armes pour rétablir et maintenir l’ordre. Cette « milice citoyenne » purgea la ville des malfaiteurs. Des députés de toutes les corporations furent adjoints au conseil de la ville pour inspirer de la confiance au peuple. Pendant quatre nuits Mirabeau ne se coucha pas. Il était partout et veillait à tout. La difficulté venait du peuple, qui entendait conserver la baisse, tout en se rendant compte que ce maintien serait désastreux. Comment le persuader ?
MIRABEAD Rai
Mirabeau fit, l'heure venue, imprimer, placarder et distribuer à domicile un Avis au peuple marseillais. On ne peut lire cet écrit sans en éprouver la plus heureuse surprise. Ce géant parle avec une bonhomie séduisante, une simplicité familière et une clarté qui rappellent les meilleures pages de Franklin. Il met l’économie politique, les lois de l'offre et de la demande, le mécanisme de la fabrication du pain, la solidarité des intérêts, à la portée du peuple. Il fait appel à sa raison, qu’il persuade en même temps qu'il la flatte : « Tout cela changera, dit-il,
mais nous sommes convenus que tout ne pouvait pas
changer en un jour... J'espère donc que vous direz tous: ce prix-là va bien; cela était juste; cela était nécessaire; chacun sera tranquille, afin que les autres le soient, et votre exemple mettra la paix partout. »
Ce fut, provisoirement du moins, la paix rétablie à Marseille. Pendant que Mirabeau y travaillait, avec un
succès digne de son courage, l’émeute grondait à Aix.
Il y avait eu collision entre la troupe et la foule, de part et d'autre des morts et des blessés. Le pillage des grains suivit. Averti, Mirabeau partit à franc étrier. M. de Caraman lui remit le soin d’assurer la sécurité de la ville. Le danger s'aggravait du fait que c'était jour de marché. Ainsi investi, Mirabeau forma des piquets de bourgeoïs, s’empara des portes, parcourut les postes,
harangua la foule, prit la parole d'honneur du peuple qu'il serait sage, fit rebrousser chemin aux communautés
qui venaient du dehors, rétablit la libre circulation des grains, dompta les troubles, et résista avec une égale sagesse à la noblesse qui voulait la justice prévôtale contre le peuple et au peuple qui voulait « des pendus pour la petite pièce ». |
Quelques jours après ces incidents, Mirabeau était élu député par le Tiers État d'Aix et par le Tiers État de Marseille. Le 7 avril, il optait pour Aix, mais il allait remercier ses électeurs de Marseille. Puis il partait pour Paris. Son rêve était réalisé : il était député aux États Généraux. Sa vie publique commence.