LE BILAN DE SON ESPRIT || SES IDÉES POLITIQUES ET RELI
GIEUSES, SA DOCTRINE, SON EXPÉRIENCE || SA VÉNALITÉ |] TENTATIVES AUPRÈS DE M. DE MONTMORIN.
u moment où Mirabeau entre en scène pour exercer À: les destinées du pays une influence capitale, quel homme est-il, quelles sont ses idées, quels sont ses projets? Comment s'est-il préparé au rôle immense que les é7énements lui imposent ou lui accordent? Il a quarante ans. Au long d’une vie dissipée et agitée, qu'ont
coupée des emprisonnements et des exils, sa volonté n’a
pas subi une défaillance. Partout, toujours, pour s’instruire ou pour vivre, il a travaillé avec une ténacité inlassable. Son éducation première a été heurtée et incomplète : il l’a refaite. Il a lu et il a traduit les auteurs anciens. Il a appris des langues modernes. Surtout, il s'est bourré d’histoire. Sa mémoire est prodigieuse. Il prend infatigablement des notes; il écrit sans cesse, résume et compile. À six ans, son père dit de lui que c'est « un sable où rien ne reste ». A trente ans, il ne voit encore dans son ésprit qu’un « miroir où tout se peint et s’efface à l'instant ». L'appréciation est injuste. Plus tard, obligé de renoncer à ses préventions et de se rendre à l’évidence, il lui accorde du « génie ». Mais ce génie est moins dans les idées que dans leur expression. Où le vieux marquis a raison, c'est lorsqu'il dit que « tout en son fils est de réminiscence : il en fait sa chose
et sa chair ». Ce que Mirabeau emprunte, il le transforme et le fait tout de suite « ronfler en belles phrases ». Il est un écho vibrant et sonore où se prolongent les doctrines que les philosophes et les économistes ont, avant lui, jetées à un siècle avide de connaissances. Prises à d’autres, ces doctrines, il se les assimile, il les fait siennes, il les développe dans ses écrits, en attendant de leur donner la parure et la force d’une éloquence dont il ne soupçonne pas encore lui-même l’incomparable puissance. Elles ne forment pas, du moins jusqu’à la convocation des États Généraux, un corps solide et distinct, un véritable programme. Mais elles révèlent ses tendances et, telles quelles, s’il ne les a pas faites, elles le feront. Il est royaliste. Sa doctrine et ses intentions tiennent dans une phrase de la lettre qu’il écrit le 14 novembre 1788 au duc de Lauzun : « Je serai à l’Assemblée Nationale très zélé monarchiste, parce que je sens profondément combien nous avons besoin de tuer le despotisme ministériel et de relever l'autorité royale. » Les bons citoyens qui connaissent bien le pays et la nation
ne peuvent pas vouloir une constitution républicaine. Ils
sentent que « la France est géographiquement monarchique », et sans doute veut-il dire, par cette formule plus pittoresque que précise, que les « agrégations ennemies » du royaume ont besoin, pour cimenter leur unité, de se fondre dans l'autorité royale. Mais cette autorité ne peut être ni absolue ni despotique. Déjà, dans ses Lettres de : cachet, il affirmait que « le droit de la souveraineté rési dant uniquement et inaltérablement dans le peuple, le souverain ne pouvait être que le premier magistrat de ce peuple ». Ce peuple n’abdique pas ses pouvoirs, il les délègue. « La collection des représentants est la nation, et tous ceux qui ng sont point représentants ont dû être électeurs par cela seul qu’ils sont représentés. » C’est, dans une phrase, la théorie du suffrage universel. Quand il l'exprime devant les États de Provence, Mirabeau devance son temps. Mais les nécessités de l’heure présente, et ses problèmes, ne lui échappent pas. S'il accepte, pour
AUX He GÉNÉRAUX
l'intérêt Fobtque de l’État, que la distinction en trois ordres soit maintenue, c’est à la condition que ceux-ci n’entreront dans le tout « qu'avec la mesure relative de leur importance. Les États sont pour la nation ce qu'est une carte réduite pour son étendue physique; soit en partie, soiten grand, la copie doit toujours avoir les mêmes proportions que l'original. » Et ce sera la conquête de la raison sur les préjugés que « l'égalité entre le nombre des communes et celui des deux premiers ordres ». Il faut que les assemblées soient périodiques; qu’elles con-
sentent l'impôt; qu'elles assurent la liberté individuelle
des citoyens; qu’elles donnent la liberté de la presse, garant unique et sacré de tous les autres droits; qu’elles établissent la responsabilité des ministres, où Mirabeau voit avec raison la « seule base de l’inviolable respect de l’autorité royale ». La liberté sans l'égalité ne serait qu’un leurre. Il faut donc détruire les privilèges : « utiles contre les rois, ils sont détestables contre les nations »; et l'heure qui appelle la nation à se réunir est aussi celle qui annonce leur fin prochaine. D'ailleurs une république, composée de toutes ces aristocraties, ne serait elle-même que « le foyer de la plus active tyrannie ». La réunion d'une Assemblée, « juste, sage, proportionnée entre les divers membres de l’État », mettra fih « aux menées et à la conspiration des corps implacables » qui, sous prétexte de défendre les intérêts généraux et les libertés publiques, ne songent qu’à perpétuer une usurpation et une suprématie intolérables. Mirabeau n’aime pas que les Parlements sortent de leur juridiction pour entrer dans l’action politique et s’arroger une sorte de puissance tribunitienne. Le despotisme ministériel de ce « forcené d’archevêque » de
Toulouse les a fait apparaître comme les gardiens des |
droits de la nation. Mais, quand, le 5 décembre 1788, le Parlement de Paris, en donnant son adhésion au doublement du Tiers, a élaboré tout un programme de réformes, Mirabeau n’a pu se tenir de dire que, si cela est bien bon pour la chose publique, « cela est bien fou pour-un corps
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