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Théoriquement armé pour l’action politique, muni, à. défaut d’une doctrine générale, des connaissances les

plus étendues, Mirabeau avait, au moment où il entrait

aux États Généraux, l'avantage et la supériorité d’avoir été mêlé pratiquement à presque toutes les affaires. En Provence, en Limousin, et au Bignon, sous la direction de son oncle et de son père, il avait été agriculteur, associé à la vie des hommes des champs, initié aux travaux de la terre. Plaideur, au criminel et au civil, à Pontarlier et à Aix, il avait souffert des vices de la procédure et de la partialité des juges, et c’est pour les avoir connus qu’il pouvait dénoncer avec tant de force les abus de l’organisation judiciaire et en préconiser les remèdes avec une si précise clairvoyance. Publiciste financier, il avait été initié par les hommes les plus compétents au mécanisme de l’escompte, du crédit, des jeux de Bourse et des valeurs mobilières. Auprès du bailli, il avait abordé les questions maritimes et les questions coloniales, sur lesquelles l’ancien gouverneur de la Guadeloupe avait rédigé d'importants mémoires. Soldat, il proclamait qu'il était surtout « né homme de guerre », et s’il n'avait pas lu,

comme il s'en vantait, dans trois cents auteurs, tous les

écrits de langues mortes ou vivantes consacrés aux questions militaires, on ne saurait nier qu’il ne les eût longuement et sérieusement étudiées. Voyageur par

nécessité ou par goût, il connaissait l'Angleterre, la Prusse, la Hollande, la Suisse. Diplomate, il avait observé,

à la cour de Berlin, les intrigues, les dessous et les desseins de la politique européenne : à l'exemple du grand Frédéric, les princes, les ambassadeurs et les ministres n'avaient pas dédaigné de s’entretenir avec lui.

Ainsi, sa faculté d’assimilation était prodigieuse, son

coup d'œil pénétrant, rapide et souvent prophétique; sa

culture presque universelle; son intelligence lumineuse et prompte; sa possession de lui-même véritablement extraordinaire dans les occasions graves; sa parole colorée, véhémente, claire, souple, incomparable. Avec cela de la gaîté, de l'esprit, de la verve pittoresque, une

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ner AUX ÉTATS GÉNÉRAUX séduction innée et dominatrice, un « terrible don de la familiarité qui lui faisait retourner les grands comme des fagots, mais qui ne lui attachait pas moins les petits », et jusqu’à ses créanciers eux-mêmes que sa faconde désarmait ; un cœur léger, inconstant et mobile, mais inca-

pable d’une méchanceté calculée ou d’une rancune : tous

les dons d’un génie unique. Que lui manquait-il?

Il faut toujours en revenir au mot qu’il disait, se jugeant tristement lui-même, à M. de La Marck : « Ab! que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique! » Certes sa jeunesse avait été agitée, tourmentée, immorale. Mais des dettes envers des usuriers de profession, des adultères trop faciles, un enlèvement consenti, un divorce retentissant, cela suffisait-il, au xvirr* siècle, pour discréditer et condamner un homme? Sans remonter jusqu’au trône, n’y avait-il pas eu, non loin de lui, d’autres scandales, vite oubliés et absous? Si Mirabeau ne se lamentait pas à tort des passions, des erreurs et des fautes de sa jeunesse, n’en exagérait-il pas les conséquences? Leur bruit, qui avait rempli le monde, l'avait rendu célèbre. Malgré ces fautes, je n’ose pas dire à cause d'elles, le roi le plus puissant de l’Europe l'avait reçu deux fois dans une intimité cordiale, et elles n'avaient pas empêché le sage Franklin de lui confier une œuvre

. dont il attendait une sorte d'appel moralisateur aux

républicains de son pays. Il faut dire toute la vérité. Le

discrédit dont Mirabeau sentait l'ombre importune se

projeter sur sa gloire grandissante n’était pas seulement la rançon d’une jeunesse orageuse. Il avait élevé contre

lui, dans son âge mûr, d’autres griefs ou d’autres

soupçons. Quand son père lui reprochait d'être « à la solde de l’agio » et de se « faire payer sa forte vie par les banquiers », il ne cédait pas seulement à son habituel parti pris de malveillance; il était l'écho d’un bruit public. Les adversaires de Mirabeau ne se faisaient pas faute d'attribuer à des mobiles peu désintéressés ses campagnes financières. Ils l’accusaient de vénalité. Ce soupçon était tellement répandu qu'il avait retardé les

relations du tribun, devenues par la suite si cordiales et si

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confiantes, avec le comte de La Marck. Et parfois même son attitude avait déconcerté ses meilleurs amis. Au lendemain de sa Réponse aux alarmes des bons citoyens, qui avait apporté au ministère un appui bruyant et imprévu contre les Parlements, le duc de Lauzun n'avait pu s'empêcher de manifester sa surprise et d'exprimer des reproches dont les explications mêmes de Mirabeau suffisent à préciser la vivacité et le caractère. Pourquoi donc Mirabeau suppliait-il son ami de ne pas « se hâter de le juger, même dans les circonstances les plus nébuleuses? » Il est à croire que ce jugement, plutôt sévère, avait dépassé la portée d’une simple divergence sur l'orientation politique. Quelques mois plus tard, l'Histoire secrète de la cour de Berlin avait causé un double étonnement. Les uns (Correspondance de Grimm et de Diderot) s’indignaient qu’ « un homme d’esprit et de talent » n’eût pas dédaigné « de se charger d’aller exercer à juste prix le métier d’espion subalterne à la cour de Berlin ». Les autres incriminaient surtout l’indélicatesse cynique de la publication. Tous attaquaient sans merci le « jockey diplomatique » dont la téméraire imprudence avait donné l’occasion de s’exercer à leurs rancunes, à leurs jalousies ou à leurs craintes. Les honnêtes gens, désintéressés, s’alarmaient. Et, cette fois, le marquis avait vu clair : « Au fond, disait-il de son fils, il recueillera ce qui revient aux gens qui ont manqué par la base, par les mœurs : il n’obtiendra jamais la confiance, voulût-il la mériter ». Rentré à Paris, Mirabeau put juger par l'attitude de

l'abbé de Périgord de la confiance qu’il inspirait. Cet

ancien ami de chez Panchaud, ce correspondant des lettres de Berlin, ce collègue du Club constitutionnel, fondé depuis la convocation des États Généraux, refusa de le recevoir. Aucun indice ne pouvait mieux prouver

. à Mirabeau à quel point il était tenu pour compromettant.

Il ne faudrait pas juger d’après ses lettres ostensibles les

sentiments qu’il éprouvait pour l’abbé. Ses compliments

-et-ses flatteries-n'avaient d’autre but que de ménager -

DO AUX ÉTATS GÉNÉRAUX l'influence de Talleyrand. C’est dans le particulier qu’il exprimait son opinion véritable. Elle était âprement clairvoyante. Il définissait l'abbé de Périgord, en 1787, dans une lettre à d’Antraigues : « un homme vil, avide, bas, intrigant. C’est de la boue ct de l'argent qu’il lui faut. Pour de l’argent, il vendrait son âme, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l'or. » Entre ces deux hommes, si dissemblables, il pouvait y avoir une entente passagère d'intérêts, mais la sympathie, celle qui naît de l'accord des caractères et de l’union des cœurs, était tout à fait impossible. Généreux et prodigue, dissipateur et passionné, dissolu avec ostentation et ambitieux avec exubérance, Mirabeau blessait, par son ton, ses manières, toute son allure épanouïie et familière, la sécheresse élégante, l’égoïsme calculé, la dissimulation perfide de l’abbé de Périgord. Après la publication de la Monarchie prussienne, croyant avoir à se plaindre des appréciations de Talleyrand sur son livre, il lui avait écrit — du moins le brouillon-en existe-t-il — une lettre dont le persiflage laborieux est plus sincère que la tendresse. La publication de l'Histoire secrète les avait brouillés, mais Mirabeau ne croyait qu’à un orage. Élu député d'Aix, il n’était pas allé voir Talleyrand « afin de ne pas l’embarrasser » (ces seuls mots en disent long), mais il avait eu recours, pour « se coalitionner » avec lui, aux bons offices du duc de Lauzun. Il pensait « que les petites convenances de coteries disparaissaient devant les grandes affaires nationales ». L’évêque d’Autun se déroba. C'était assez dire à Mirabeau qu'il y avait à le fréquenter plus de danger que de profit.

L'Histoire secrète lui avait valu d’autres déboires. Presque au moment de cette publication, il avait écrit à M. de Montmorin, le 28 décembre 1788, une lettre d'une haute importance. Faisant un retour sur le passé, il se flattait, sur le ton d’une complaisance peut-être excessive, d’ « avoir eu raison contre tous », mais ce qu'il disait de l'avenir était d’une sagesse surprenante. Dès qu’il entre dans l’action, Mirabeau surpasse tous les hommes de son

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temps, parce que seul il sait, sinon ce qu'il faut, du

moins ce qu'il veut. Il a des idées, un programme, une

méthode. Citoyen, il tremble « pour l'autorité royale,

plus que jamais nécessaire au moment où elle est sur le penchant de sa ruine ». Je demande qu'on retienne cette phrase, et qu’on la médite. Elle est le point de départ d’une politique, elle la résume, elle l’annonce, elle la prépare. À la veille de la réunion d’une « assemblée orageuse, qui va décider du sort de la monarchie», Mirabeau s'inquiète de savoir si le ministre qui a convoqué les États Généraux s'occupe des moyens de n'avoir pas à craindre leur contrôle ou plutôt de rendre utile leur

Concours. À-t-il un plan fixe et solide, que les représen-

tants de la nation n'aient plus qu’à sanctionner? A la question ainsi posée, Mirabeau ne laisse pas le temps de +épondre. Il ne l’a posée que pour s'offrir : « Eh bien! ce plan, je l’ai, monsieur le comte, dit-il. Il est lié à celui d'une constitution qui nous sauverait des complots de l'aristocratie, des excès de la démocratie, et de l'anarchie profonde où l'autorité, pour avoir voulu être absolue, est plongée avec nous. Si l’on peut disputer sur les conseils qui se trouvent dans ce plan, il est au moins impossible de ne pas estimer les principes qui en sont la base. » Il faut être bien sûr de soi pour écrire de la sorte. Et c’est qu'en effet, au milieu de tous ces hommes hésitants et pusillanimes, qui sont aussi indécis sur le but que sur les moyens, et qui vont au gré des événements sans les prévoir et sans les conduire, Mirabeau seul sent sa force. Il faut dire plus : il se sent une force. Aura-t-on enfin le « courage de mettre une fois à son poste de citoyen un sujet fidèle, un homme courageux, un intrépide défenseur de la justice et de la vérité? » Qu'on se voie, qu'on s’entende, qu’on se presse : « Il n’y a pas trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne et influent défenseur du trône et de la chose publique ». =

M. de Montmorin ne répondit pas. Fut-il offusqué du ton de cette lettre? Craignit-il de se compromettre avec

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Mirabeau ? Redouta-t-il « l'humeur vindicative » de Necker, « l’implacable vizir >»? On ne sait. Il ne rompit le silence que deux mois plus tard, pour répondre à une lettre de Mirabeau qui se plaignait, avec une véritable impudence, d’avoir été mis en cause dans les journaux à l’occasion de l’Histoire secrète de la cour de Berlin et qui offrait au ministre de le renseigner, dans une conférence, sur les affaires de la Provence. Le ministre des Affaires étrangères le prit de haut, sur un ton de dignité froissée, déclarant que son devoir était de faire: découvrir et punir l'éditeur de la Correspondance, et regrettant que l'estime et l'amitié qu'il avait lui-même montrées à Necker n’eussent pas garanti celui-ci contre les attaques des Lettres à Cerutti : « J'aurai sans doute désiré, monsieur, disait-il, pouvoir contribuer à vous rendre l'existence à laquelle vous êtes appelé par votre naissance et vos talents; mais je vois que ce n’est pas à moi que cela est réservé. » Et il refusait sèchement l’audience : « D’après tout ce que j'ai l’honneur de vous dire dans cette lettre, il me paraît au moins inutile que j'aie désormais celui de vous recevoir chez moi. »

Confiée au duc de Lauzun, devenu duc de Biron, le 26 février 1789, cette lettre ne fut remise à Mirabeau que le 24 avril. Au ton de la réponse, on sent tout le changement que deux mois ont suffi à produire : « Cette lettre, monsieur le comte, souffrez que je vous le dise, si elle n’a pas précisément toute la courtoisie du siècle passé, en a par trop tous les principes. Vous ne paraissez pas juger votre époque, et, malgré tout le respect que je veux porter aux ministres du roi, malgré les souvenirs affectueux et pénétrants que je ne cesserai de conserver pour vous, je ne saurais m'empêcher de vous observer que d'aucun mortel, en dignité ou non, la menace envers moi ne peut avoir ni grâce ni convenance. Quant à vous voir, monsieur le comte, quand je l’ai demandé, je n'étais qu’un simple citoyen, fidèle et zélé sujet du roi, qui croyais pouvoir vous donner et donner par vous d’utiles renseignements sur la Provence et les moyens de prévenir

tout ce qui s’y est passé. Eh bien! monsieur le comte,

comme homme privé, j'accepte, quoique à regret, l’honneur de la proscription que vous m’imposez, par dévotion

à un saint pour qui vous n’avez pas toujours eu tant de

ferveur. Comme homme pubiic que je suis devenu depuis que votre lettre est écrite, je déclare au ministre du roi

que si jamais, pour l'intérêt de mes commettants, j'ai besoin de lui demander une audience, je croirais lui faire tort si je doutais que, loin d’avoir besoin de la solliciter, je ne l’attendrais pas même un instant. »

I y a loin de cette lettre à celle que Mirabeau adressait au comte de Montmorin à la fin de 1788. Le solliciteur s'est redressé. On lui a refusé un emploi : c’est un mandat dont il se sert, dont il se pare, et dont il s’arme. On a dédaigné ses services : il va demander des comptes. Depuis un an, il avait le pressentiment de ce rôle, mais il n'avait jamais désespéré, ni du fond du donjon de Vincennes où, vêtu de loques et grelottant de froid, il avait tenté d’apaiser par un travail opiniâtre les ardeurs d’une imagination bouillonnante, ni en Hollande, où il s'était employé pour gagner son pain à d’obscurs travaux de librairie, ni en Prussé, où il avait relevé sa mission subalterne en forçant la porte des ambassadeurs et des ministres, dont il se flattait de devenir un jour l’égal.

À un jeune homme qui s’offrait à lui comme secrétaire en juillet 1788, il déclarait que « l’avenir était dans un

nuage », mais derrière ce nuage il sentait se lever le

soleil de sa gloire. « Vos intérêts, lui disait-il, ne peuvent

que se bien trouver des variations de ma fortune, parce qu'elle n’en peut plus guère avoir que d’heureuses. Les temps s’approchent où la puissance du talent devient plus grande et moins périlleuse. Croyez-moi, ce n’est pas quand l'esprit public se forme que les convulsions du despotisme sont le plus à redouter pour qui sait parler au tribunal de l'opinion. » Avec les États Généraux, réunis à Versailles, l'audience de ce tribunal était ouverte.

Voici Mirabeau à la barre. L'heure de l’action a enfin

sonné pour son génie.

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