‹ MirabeauChapitre 60 sur 104 · AR +: ES LS EE A · texte numérisé non relu

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LES PREMIÈRES SÉANCES

toute sa tactique. Avec une extraordinaire prévoyance, il redoute les conséquences d’une politique détestable, les | conflits entre les troupes étrangères et les troupes nationales, l’irritation du peuple et ses dangers : « Ont-ils étudié, dans l’histoire de tous les peuples, s’écrie-t-il,

comment les révolutions ont commencé, comment elles se

sont opérées? Ont-ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetés hors de toutes les limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l’eût fait frémir? ». L'impression produite par ce discours prophétique fut si profonde que l’Assemblée chargea Mirabeau de rédiger une adresse au roi pour lui demander de rapporter des mesures si contraires à la liberté et à l’honneur de l’Assemblée nationale. Il donna lecture de cette adresse dès le lendemain. Elle s'inspire des mêmes sentiments que le discours, en les revêtant peut-être d’une forme plus pathétique, mais elle n’est ni moins respectueuse de l'autorité . royale ni moins ferme sur les dangers que risquent de lui

faire courir des conseillers imprudents et téméraires : «IL

est une contagion dans les mouvements passionnés; nous ne sommes que des hommes; la défiance de nous-mêmes, la crainte de paraître faibles, peuvent entraîner au delà du but; nous serons obsédés de conseils violents, démesurés ; et la raison calme, la tranquille sagesse ne rendent pas leurs oracles au milieu du tumulte, des désordres et des scènes factieuses. De grandes révolutions ont eu des causes bien moins éclatantes; plus d’une entreprise fatale aux nations s’est annoncée d’une manière moins sinistre et moins formidable. »

On ne saurait parler avec plus de dignité et de force; mais ces conseils, dictés par l'intérêt du roi et par le souci du bien public, ne sont pas suivis. Le roi propose à l'Assemblée de se transporter à Noyon ou à Soissons. Mirabeau la détermine à refuser : « Nous n'avons pas demandé à fuir les troupes; mais seulement que les

rites S ‘éloignassent de la capitale. » Il aeiste sur l'intérêt général. Il n’est ni entendu ni compris. Le renvoi de Necker déchaîne les événements que le tribun a prévus. ‘Irrité, méfiant, poussé aux extrémités par l’impéritie et les provocations de la cour, le peuple de Paris prend la Bastille. Dès le lendemain, le roi est contraint de céder à la révolte ce qu’il avait refusé aux conseils de la sagesse. Il se transporte au sein de l’Assemblée pour lui annoncer le rappel des troupes. Mais des ministres impopulaires, restent en fonctions. Mirabeau, qui décidément prend le premier rôle, propose une adresse au roi pour demander leur renvoi. En termes véhéments, qui n’épargnent pas les personnes, il dénonce leur politique, leurs intentions contre l’Assemblée, le plan funeste qui doit conduire à sa dissolution. « Le prince ami de ses peuples, s’écrie-t-il, doit-il être environné de nos ennemis? » D’eux-mêmes les. ministres se retirent. Qui les remplacera? L'Assemblée, qui a exprimé ses regrets du renvoi de Necker, désire son retour. En se prononçant ainsi, soit pour écarter des ministres, soit pour les rappeler, l’Assemblée usurpe-t- “elle des pouvoirs qui ne sont pas les siens? Mounier le prétend. Mirabeau lui réplique. Il invoque les droits essentiels du peuple, et, pour la première fois, il pose le principe de la responsabilité ministérielle, « plus importante encore, s’il est possible, au roi qu'à son peuple ». . Cette simple phrase affirme toute une thèse. Mirabeau en fera l’une des bases de sa politique. Il n’y voit rien de moins que « le garant sacré de la paix sociale ». Cette paix sociale est, malheureusement, de jour en jour plus compromise. Après les meurtres dont la journée du 14 juillet a été l’occasion, d’autres suivent. Foulon et Berthier sont assassinés. Il est essentiel de prendre des

mesures pour rétablir et maintenir l’ordre public. Lally-

Tolendal propose, le 23 juillet, une proclamation au peuple pour lui recommander de respecter la paix, les lois, la fidélité due au souverain. Avec raison, Mirabeau pense qu'il est inutile de compromettre par de petits moyens la dignité de l’Assemblée. Son coup d'œil dis-

ir cerne le ER ra AE de « but IE reconnue »

et dans la confusion qui a remis aux mains d’électeurs sans mandat les rênes de l’administration. Il préconise la constitution de municipalités élues, sur la base de la fusion des trois ordres et avec de fréquentes amovibilités dans les conseils et les emplois, mais il faut regretter que, malgré les sages avertissements de Mounier, son désir d'acquérir de la popularité dans les districts parisiens l’ait conduit à sacrifier les droits supérieurs et inaliénables de l'État à la libre et anarchique-organisation des corps municipaux. Quoique sa motion n'ait pas été adoptée, elle n'en a pas moins jeté un germe qui, sans tarder, fructifiera déplorablement.

Quelle impression avaient faite sur lui les assassinats du 22 juillet? La XZX* lettre à ses commettants a été sévèrement jugée. On a reproché à Mirabeau d’avoir fait l'apologie des fureurs de la populace. Il faut avoir mal lu cette œuvre pour l’interpréter ainsi. Elle explique ces crimes plutôt qu’elle ne les excuse; du moins ne les approuve-t-elle pas. Elle évoque les excès de l’ancien régime, le donjon de Vincennes, la Bastille, les raffinements des anciens supplices, les menaces des ennemis de la Révolution, leurs préparatifs, leur volonté de guerrecivile, et elle leur oppose « les soudaines et impétueuses vengeances de la multitude ». Elle ajoute que « l'injustice des autres classes envers le peuple lui fait trouver la justice dans sa barbarie même ». C’est trop, à coup sûr, mais ces explications, dont on peut penser que la sévérité n’est pas suffisamment indignée, sont rachetées par une conclusion qu’il faut citer en entier : « Toute l’Assemblée nationale : a bien senti que la continuation de cette formidable dictature exposait la liberté politique autant que les complots de ses ennemis. La société serait bientôt dissoute (ces mots sont soulignés dans le texte) si la multitude, s’accoutumant au sang et au désordre, se mettait au-dessus des : magistrats et bravait l'autorité des lois; au lieu de courir à la liberté, le peuple se jetterait bientôt dans l’abîme de la servitude; car trop souvent le danger rallie à la domi-

one ER et nt de sein. ‘de Toute un à despote ? .même paraît un sauveur! » ee"

D'ailleurs, Mirabeau n'avait pas attendu les désordres nés avec les émeutes de juillet pour avertir le peuple des dangers de l’anarchie. Au lendemain de la journée du 23 juin, qui l'avait révélé tribun impétueux, il apparaissait vraiment homme de gouvernement dans l'adresse qu’il proposait à l’Assemblée nationale d'envoyer aux électeurs. Il lui semblait nécessaire de renseigner, de rassurer et de calmer le peuple, que des séductions adroites et des intentions criminelles risquaient de précipiter dans de dangereux égarements. Il l’avertissait que « les agitations, les tumultes et les excès ne servent que les ennemis de la liberté ». Sévère aux résistances de l'aristocratie, qu’il opposait aux sentiments du roi, il s’attachait à ne pas traiter comme des ennemis les hommes qui cherchaient le bien public par d’autres

ds moyens et dans une autre voie. Il conseillait de tenir

compte des préjugés de. l'éducation, que la peur de la

licence et la crainte des prétentions exagérées avait

encore développés. Ses paroles témoignaient d’une modé-

- ration et d’un courage, d’un sens politique et d’une clairvoyance qu’on n’a pas assez loués : « Tous ces hommes

méritent de notre part des ménagements; il faut plaindre les uns, donner aux autres le temps de revenir; les

“éclairer tous et ne point faire dégénérer en querelles d’amour-propre, en guerre de factions, des différences

d'opinions qui sont inséparables de la faiblesse de l’esprit humain, de la multitude des aspects que présentent des objets si compliqués, et dont la diversité même est utile à la chose publique... Déjà nous pouvons nous honorer de plusieurs conquêtes heureuses et paisibles. Il n’est pas un jour qui ne nous ait amené quelques-uns de ceux qui d'abord s'étaient éloignés de nous. Il n’est pas un jour où l'horizon de la vérité ne s’agrandisse, et où l'aurore de la raison ne se lève pour quelques individus qui jusqu’à présent avaient été éblouis plutôt qu'éclairés par l'éclat

même de la lumière. »

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__ LES PREMIÈRES SÉANCES

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- Ces belles paroles, marquées au coin d’une incompa- ke À E rable sagesse, semblent avoir prévu lJadmirable mouve- : $ F ment d'enthousiasme qui entraîna les deux premiers cé £

ordres à consommer, dans la nuit du 4 août, le sacrifice .. de leurs privilèges. Retenu par une réunion de famille, à ; la suite de la mort de son père, survenue le 10 juillet, Mirabeau n’assista pas à l’immortelle séance. M. de La Marck affirme qu’il la désapprouva et la qualifia même « d’orgie ». De son côté, Dumont prête à Mirabeau un curieux propos : « Voilà bien nos Français, aurait-il dit, ils res sont un mois entier à disputer des syllabes, et dans une nuit ils renversent tout l’ancien ordre de la monarchie! ». Ces deux témoignages sont trop concordants pour qu'ils ne renferment pas un fonds de vérité. Mais il est certainement excessif de prétendre que Mirabeau ait regretté l'abolition du régime féodal. Ses réserves ne portaient DXSE que sur la forme trop hâtive, et qui laissait place à la FOTRE fois aux repentirs et aux difficultés juridiques, d’une sup- RO | pression plutôt annoncée que réalisée. Le Courrier de ES Provence, devenu l'organe de ses opinions, n'allait pas ELA au delà. Et si lui-même, dans une lettre postérieure au bailli, déplorait cette précipitation, il défendait l'Assemblée contre le reproche d’avoir excédé ses mandats. ne Au surplus, c’est à la tribune même qu'il fit connaître | "+ son opinion. Dès le 7 août, il s’opposait, sans le faire RE - F repousser d’ailleurs, à un amendement de Clermont- EC Tonnerre qui consacrait le droit de chasse du roi en 7 à dehors de ses domaines. + PAGE Le 10 août, il se prononçait avec énergie en faveur de | la suppression des dîmes. C'est à cette occasion qu'il

| prononça un de ses mots les plus célèbres. Comme il 282 disait, parlant du clergé, que la dîme était un subside avec lequel la nation salariait les officiers de morale et d'instruction, des murmures l'interrompirent. Sans se FE - laisser émouvoir, il répondit : « J'entends, à ce mot 2e

salarier, beaucoup de murmures, et l'on dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce; mais, messieurs, il serait 4

temps, dans cette Révolution qui fait éclore tant de sen-

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