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LES PREMIÈRES SÉANCES
Étienne, « parce qu’on n’aurait vu dans la Chambre haute
que le refuge constitutionnel de l'aristocratie et la conservation du système féodal ». Cette raison procédait moins d’un principe que des circonstances. Mais à cause de cela même, et surtout avec le caractère de Louis XVI, dont
la séance du 23 juin avait si tristement trahi la faiblesse
devant les prétentions et les intrigues de la cour, l’objection n’avait-elle pas une force encore plus grande contre le veto royal? On a ri de la confusion du peuple qui prenait le velo pour une personne ou pour un impôt. Michelet a raison d'observer qu’ « il n’y a en ceci de risible que les moqueurs. Oui, le veto valait un impôt, s’il empêchait les réformes, la diminution de l'impôt. Oui, le veto était éminemment personnel; un homme disait : J'empêche, sans raison, tout était dit. »
Mirabeau avait besoin d’une revanche. Il ne tarda pas à la prendre avec une puissance d’argumentation et un
éclat de parole qui l’élevèrent au-dessus de lui-même. Ce
fut à l’occasion de la situation financière. Mais avant ce débat capital, où il acquit une gloire immortelle, il rendit à l’Assemblée un important service en s’opposant à une proposition de M. de Volney qui demandait la dissolution de la Constituante et la non-réélection de ses membres. Contre la séparation il ne se contenta pas de faire valoir le serment du Jeu de Paume, qui liait les députés jusqu’après le vote de la Constitution. Il invoqua les fautes mêmes de l’assemblée destinées à servir d’expérience, pour ouvrir par l'entente commune une ère de pacification : « Si nous mettons à notre place, disait-il,
d’autres députés, ce premier moment serait peut-être pour eux celui de la guerre. » A la non-réélection, il opposa!
les droits de la souveraineté nationale. « Ainsi, nous voilà donnant des ordres à la nation! Il y aura désormais dans les élections une autre loi que la confiance.
Eh! messieurs, n'oublions jamais que nous devons,
consulter et non dominer l'opinion publique! » Cette haute sagesse, si avisée et si prophétique, réussit à prévaloir contre l'élan de modestie désintéressée, mais irré-
fléchie, qu'avait provoqué sur tous les bancs la motion
de Volney. On sait trop que l’inspiration n’en survécut pas à Mirabeau. Quand elle fut privée de ses lumières et soustraite aux suggestions d’un courage qui savait voir et dire où était le devoir, l'Assemblée constituante commit l'irréparable faute que le tribun lui avait épargnée.
Dans ce même discours du 19 septembre, Mirabeau acceptait, au nom du comité des finances, que l’Assemblée consacrât deux jours par semaine aux questions financières. À aucun moment, l'urgence ne lui en avait échappé : « C’est la dette publique, disait-il, le 24 avril, qui a été le germe de notre liberté ». Cette parole concise éclaire d’un jour lumineux les origines anciennes et profondes de la Révolution. L’histoire l’a faite sienne. Le déficit avait conduit aux États Généraux et, par eux, à la proclamation d’un nouvel ordre de choses. Mais la liberté, nécessaire et acquise dans le domaine des droits publics, ne suffisait pas à résoudre le problème fiscal. Necker paraissait de plus en plus inférieur à sa tâche. Quoi qu’il fit, d’ailleurs, Mirabeau ne pouvait se résigner à lui donner sa confiance. A un projet d'emprunt de 30 millions il substituait, le 8 avril, sans la faire aboutir, une proposition en vertu de laquelle, pour réserver les droits de la nation, les députés souscriraient l'engagement d'en garantir personnellement la totalité. Voté avec un intérêt de 4 1/2 p. 100, l'emprunt ne réussit pas. Mirabeau signala à l’Assemblée la faute qu'elle avait commise en imposant au ministre un taux inférieur au prix des autres fonds publics. Il écartait les « vaines déclamations contre les financiers, les gens d’affaires, les banquiers, les capitalistes », et il proclamait à deux reprises, le 17 août et le 24, la nécessité de plus en plus impérieuse de garantir contre toute atteinte la sécurité de la dette publique.
La situation s'étant aggravée, Necker proposa, le 24 septembre, avec d’autres mesures, une contribution volontaire et patriotique du quart du revenu. C’était un expédient. Mais que faire? Le rejeter? C'était impossible : « Les revenus de l’État étaient anéantis, le Trésor vide,
(0 x ET
LES PREMIÈRES SÉANCES la force publique sans ressort >». Le modifier? C'était perdre un temps précieux à examiner l’ensemble des besoins et des ressources de l'État et à contrôler des chiffres dont la seule vérification aurait risqué de prendre des mois entiers. L’acceptation pure et simple, justifiée à la fois par la gravité des circonstances les plus pressantes et par la confiance que la nation avait dans le ministre, paraissait le seul parti possible. Au nom du comité des finances Mirabeau soutenait les propositions de Necker, qu’il demandait à l’Assemblée d'adopter sans les garantir puisqu'on n'avait pas le temps et les moyens de les juger. Si elles réussissaient, tant mieux pour l’Assemblée, dont la déférence en aurait préparé le succès. Si elles échouaient, du moins l’Assemblée garderait-elle son crédit intact et prêt à faire face aux nécessités de la chose publique. « Acceptons de plus heureux présages, disait Mirabeau; décrétons les propositions du premier ministre des Finances et croyons que son génie, aidé des ressources naturelles du plus beau royaume du monde et du zèle fervent d’une Assemblée qui a donné et qui doit encore de si beaux exemples, saura se montrer au niveau de nos besoins et de nos circonstances. »
Convaincue par ce pressant langage, l’Assemblée chargea Mirabeau de rédiger un projet de décret en ce sens. Celui qu’il rapporta autorisait les mesures proposées par Necker. Mirabeau constatait, d’une part, l'impossibilité de se livrer à un examen approfondi et détaillé, et, de l’autre, « la confiance sans bornes que la nation entière avait témoignée à ce ministre, à son expérience et à ses lumières ». Cette attitude de Mirabeau, que Mme de Staël qualifie d’ « astucieuse » et dont À. de Lameth souligne la « malignité », provoqua, en effet, dans l’Assemblée, des sentiments contradictoires. La « dictature provisoire » que Mirabeau conférait à un ministre dont il n'avait jamais ménagé ni la personne ni les projets parut suspecte. Les uns l’accusaient de flatter Necker, d’autres de le compromettre. Il s’en expliqua avec une franchise et une loyauté dont son second discours est l’éloquente expres-
sion. Il ne nia, ni qu’il mît à un plus haut prix te crédit de l’Assemblée nationale que celui du ministre des Finances, ni qu'il eût préféré d’autres projets, et en particulier une contribution forcée, sagement ordonnée, à une contribution volontaire trop incertaine. Mais « cette opinion, comme toute autre, n’est pas une démonstration; je puis avoir tort, et je n’ai pas trouvé le temps de m’assurer si j'ai tort ou raison ». Et il concluait à l’adoption, « pour la patrie », du plan de Necker, dans une péroraison véhémente, où il conviait ses collègues à abjurer « toute rancune, toute méfiance, toute haine, sur l'autel du bien public ».
Pourtant l’Assemblée hésitait encore. Des motions diverses lui étaient soumises. Comment la convaincre? Pour la troisième fois, Mirabeau parut à la tribune. Il avait tout dit. Que pourrait-il ajouter? Avec tout autre, une répétition aurait risqué de compromettre l’argumentation. Lui, magnifique, impétueux, exalté par les difficultés mêmes de la situation et de sa tâche, ne se répète qu'en se renouvelant, en se transformant, en se
surpassant. Son exorde, familier et pressant, pose la
question qui domine tout : « Avez-vous un plan à substituer à celui que le ministre nous propose? » Un owi, isolé, anonyme et imprudent, lui répond. Interruption heureuse. Il la saisit, il s’en empare, il la retourne, il la
disloque, il la réfute, et, quand il l'a anéantie, il revient
au plan de Necker. Une fois encore, il en proclame la nécessité inéluctable, et, pénétrant des desseins qui n’osent s’avouer, mais qui tiennent les esprits incertains, il prononce l’ « infâme mot de banqueroute ». Dès ce moment, le discours change de ton. C’est comme une révélation qui s'annonce, un secret qui se livre. un mystère qui s'éclaircit : « Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. » Cet auditoire attentif, recueilli, haletant et inquiet, l’orateur le conduit sur les bords du « gouffre effroyable, qu'ont creusé deux siècles de déprédations et de brigandages ». Ce gouffre, il faut le combler. « Eh bien! voici la liste des propriétaires français : choisissez, parmi les
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Th LES PREMIÈRES SÉANCES plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez! car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple! Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l’abîme, il va se refermer. Vous reculez d'horreur! Hommes inconséquents, hommes pusillanimes! » La banqueroute n'est-elle pas un acte mille fois plus criminel, qui va soulever dans une explosion terrible des millions et des millions d'hommes? Privés de ressources, trompés et perdus, que ne doit-on pas redouter des ressentiments légitimes de leur formidable colère! « Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d’autres, et d’autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n’aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémirez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances! » A ce tableau, effrayant et brutal, l’auditoire se sent frémir, son jugement et sa volonté ne lui appartiennent plus. Un génie tout-puissant le subjugue, le domine et l’entraîne. Il ne lui parle plus des principes et de la liberté. Il fait appel, avec une audace de réalisme qui ne songe même pas à se dissimuler, à « la prudence la plus ordinaire, à la sagesse la plus triviale », à l'intérêt le plus grossier. Cet intérêt ne permet plus ni une hésitation ni un délai. « Gardezvous de demander du temps; le malheur n'en accorde jamais. Eh! messieurs, à propos d’une ridicule motion du Palais-Royal, d’une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés Catilina est aux portes de Rome, et l’on délibère! Et certes, il n’y avait autour de nous ni Catilina, ni
MIRABEAU périls, ni factions, ni Rome. Mais aujourd’hui la banquetoute, la hideuse banqueroute, est là; elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez! » A ces accents, l’Assemblée se lève, « comme si elle eût vu tout à coup devant elle l’abîme du déficit appelant ses victimes » (Ferrières), elle va aux voix, elle vote le décret d'un élan enthousiaste, et Mirabeau lui apparaît comme un être unique qui pour l’éloquence ne connaîtra plus de rival. Amis et adversaires s’inclinent devant la supériorité de son génie. La fille de Necker, Mme de Staël, est conquise par cette voix « impressive », par ces gestes, par ces paroles mordantes, par cette « prodigieuse puissance de vie », et quand, plus tard, elle en évoquera de sang-froid l’inoubliable souvenir, elle rappellera, après Garat, le mot d’Eschine sur Démosthène : « Que serait-ce si vous aviez vu le monstre? » Sur la proposition de Mirabeau, l’Assemblée avait: décidé d'envoyer une adresse au peuple pour lui expliquer les mesures prises et pour faire appel à son enthousiasme et à son honneur. Chargé de la rédaction, l’illustre orateur, qui ne pouvait suffire à tout et qui avait d’ailleurs l'habitude et le besoin de ces collaborations, en confia le soin à Dumont. Lue dans la séance du 2 octobre, cette adresse, écho affaibli et déclamatoire des grands discours de Mirabeau, eut moins d’effet sur la nation qu'ils n’en avaient eu sur l’Assemblée. Déjà, dans le cours précipité des événements, l'attention des esprits était ailleurs. On avait appris avec indignation que, la veille, dans un banquet des gardes du corps, à la fin duquel le roi et la reine avaient eu l’imprudence de se rendre, la cocarde blanche avait été bruyamment arborée à la place de la cocarde tricolore. Ces scènes se renouvelèrent deux jours après, avec des détails qui en aggravaient l'audace contrerévolutionnaire. Elles furent, sinon la raison, du moins l’un des prétextes qui provoquèrent l’exode d’une partie du peuple parisien à Versailles, les 5 et 6 octobre, et l’envahissement du château royal pour obtenir le retour du roi à Paris. La cause réelle de cette courte insurrec-
LES PREMIÈRES SÉANCES tion reste assez obscure et il est difficile d’en déterminer les responsabilités et les complicités. Était-ce un mouvement spontané de l’irritation, de la défiance et de l’impatience populaires? Était-ce un complot du duc d'Orléans contre la cour et surtout contre la reine, qu'il détestait? Était-ce une conspiration désespérée des partisans de l’ancien régime pour perdre la Révolution, par ses excès mêmes, dans une répression sanglante? N’était-ce même pas une combinaison imprévue de tous ces éléments? Chaque historien a sa thèse, qu’il appuie sur des témoignages, ou sur des préventions.
La participation de Mirabeau à ces journées d’anarchie sanglante, soit pour le compte du duc d'Orléans, soit
pour la réalisation de ses propres desseins, soulève les
mêmes contradictions. C’est Mounier qui s’est fait son principal accusateur. Malgré l'autorité de ce nom, l’histoire s’est prononcée dans un autre sens. Elle a confirmé l’opinion loyalement exprimée par un des adversaires les plus passionnés de Mirabeau, Mallet du Pan. Dix ans après l'événement, celui-ci écrivait qu’ « après avoir cherché très longtemps à approfondir le mystère du 6 octobre, après avoir comparé les rapports de toute espèce et recueilli des autorités suffisantes, il s'était convaincu que Mirabeau ne participa ni à la méditation, ni à l'exécution de ce crime, dont les ressorts peu uniformes ne seront jamais bien connus ». La procédure ouverte par le Châtelet de Paris donna à Mirabeau lui-même l’occasion de s’expliquer dans un discours qu’il prononça le 2 octobre 1790. Il n’en est pas où il ait déployé plus de dignité et plus de modération, plus de clarté et plus de logique, plus d’habileté alerte, spirituelle et séduisante. Je le tiens pour un de ses chefs-d’œuvre. Le fond en est aussi décisif que la forme en est particulièrement heureuse. Il est impossible de ne pas partager la conviction qui l’anime. A cette plaidoirie M. de La Marck a apporté la probité de son témoignage, soit en attestant que Mirabeau avait passé avec lui la plus grande journée du 5 octobre à étudier les troubles du Brabant, soit en présentant sous leur véritable
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