DES JOURNÉES D'OCTOBRE :789 AU TRAITÉ AVEC LA COUR
LE COMTE DE LA MARCK || MÉMOIRE DE MIRABEAU (15 OC- TOBRE 1789) || LA FAYETTE || MIRABEAU VEUT ÊTRE MINISTRE [| LE COMTE DE PROVENCE : PROJET DE TRAITÉ AVEC LA COUR {| MIRABEAU CONTRE CAZALËS ET CONTRE ROBESPIERRE.
ICHELET a écrit qu'après le terrible réveil des jour-
nées d'octobre, « les deux premiers hommes de
France, le plus populaire, le plus éloquent, La Fayette et Mirabeau, revinrent royalistes à Paris ». Il y a du vrai pour La Fayette. Le rôle qu'il avait joué au cours de ces événements tragiques, la peur de livrer la Révolution naissante à des excès qui risquaient de la perdre, la protection héroïque qu'il avait donnée à Marie-Antoinette sur le balcon du château de Versailles devant une populace, surprise d’abord, puis ravie et charmée, avaient rattaché à la monarchie le général républicain de la guerre d'Amérique. Mirabeau, lui, n’avait pas à se convertir. Il n'avait jamais cessé d’être et de se dire royaliste. Ses discours les plus révolutionnaires avaient admis la nécessité d’une monarchie constitutionnelle fortement établie. Mais l’inertie qui rendait vaines les meilleures intentions du roi, la résistance de la reine, les intrigues de la cour, alarmaient son patriotisme et inquiétaient sa foi monarchique. Il redoutait les pires éventualités. Au lendemain de la journée du 23 juin, il disait avec indignation à Étienne Dumont : « C’est ainsi qu’on mène les
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rois à l’échafaud ». Plus tard, vers la fin du mois de septembre, parlant de la cour, il s’écriait devant M. de La Marck : « À quoi donc pensent ces gens-là? Ne voientils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas? Tout est perdu; le roi et la reine y périront, et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres! »
Cette prédiction terrifiante troubla M. de La Marck. C'était un gentilhomme autrichien, né dans la famille d’Arenberg, qui était l’une des plus anciennes et des plus illustres maisons princières de l'Europe. Brillant officier, colonel d’un régiment en Languedoc, il était venu en France peu de temps après le mariage du Dauphin. Son origine et la protection de l’impératrice Marie-Thérèse lui avaient assuré une situation particulière à la cour. Il était admis dans l’intimité de Marie-Antoinette. Observateur pénétrant, personnellement désintéressé, obligeant, fidèle et loyal, il suivait avec attention les événements qui se précipitaient en France. Il avait fait, en 1788, dans un dîner chez le prince de Poix, gouverneur de Versailles, la connaissance de Mirabeau. L'impression qu’il avait eue mérite d’être rapportée : elle nous a valu l’un des meilleurs portraits qu’on ait tracés du célèbre tribun : « En voyant entrer Mirabeau, M. de La Marck
fut frappé de son extérieur. Il avait une stature haute,
carrée, épaisse. La tête, déjà forte bien au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont les boutons, en pierre de couleur, étaient d'une grandeur démesurée, des boucles de souliers également très grandes. On remarquait enfin, dans toute sa toilette, une exagération des modes du Jour, qui ne s’accordait guère avec le bon goût des gens de cour. Les traits de sa figure étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes, ni le langage de la société
Re A ET D dans laquelle il se trouvait, et quoique, par sa naïissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu’il manquait de l’aisance que donne l'habitude du grand monde. »
La conversation de Mirabeau, abondante et énergique, spirituelle et brillante, rachetait heureusement ce que son maintien paraissait avoir d’un peu ridicule et d'emprunté. Ses vues sur l'Allemagne, pleines d'idées justes, éloquemment exprimées, séduisirent M. de La Marck. Des relations s’ensuivirent. La réunion des États Généraux, où M. de La Marck représentait le bailliage du Quesnoy, rapprocha ces deux hommes faits pour se comprendre, malgré bien des divergences, et créa entre eux une sympathie confiante et cordiale. M. de La Marck ne tarda pas à se rendre compte du parti qu’on pouvait tirer du génie et de la popularité de Mirabeau. Repoussé par le gouvernement, méconnu et méprisé par la cour, conscient de sa force et impatient d’action, celui-ci n’hésitait pas à dire : «Le jour où les ministres du roi consentiront à raisonner avec moi, on me trouvera dévoué à la cause royale et au salut de la monarchie. » Ces paroles déterminèrent M. de La Marck à tenter auprès du garde des sceaux, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, une démarche spontanée : elle n’aboutit pas. Loin de se décourager, comprenant avec une rare clairvoyance la gravité des événements, il n’hésita pas à s'adresser à la reine. Marie-Antoinette lui marqua nettement qu’elle ne partageait pas son avis : « Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. »
En attendant, la Révolution suivait son cours : Mirabeau était toujours au premier plan. Le 5 octobre, il avait protesté, sur un ton modéré et en demandant des éclaircissements nécessaires, contre la lettre dans laquelle le roi avait accepté avec des réserves les décrets constitutionnels et ajourné la sanction de la Déclaration des droits de l’homme : il avait surtout insisté pour que
ÉCEPTIONS
MIRABEAU | | tout acte du roi fût accompagné de la signature d’un secrétaire d’État : « car sans cela la loi salutaire de la responsabilité sera toujours éludée ».
Pétion avait dénoncé le banquet des gardes du corps. Mirabeau, sans vouloir élucider « ces faits coupables », proposa « d'interdire aux corps les prétendus festins patriotiques, qui insultent à la misère du peuple, et dont les suites peuvent être funestes >. Comme un membre de la droite, bien mal inspiré, insistait pour avoir de Pétion une dénonciation écrite de ce qui s’était passé, Mirabeau déclara qu’il tiendrait cette dénonciation pour souverainement impolitique, mais, relevant l’imprudent défi, il ajouta : « Cependant, si l’on persiste à la demander, je suis prêt, moi, à fournir tous les détails et à les signer; mais auparavant, je demande que cette Assemblée déclare que la personne du roi seul est inviolable, et que tous les autres individus, quels qu’ils soient, sont également
sujets et responsables devant la loi ». C'était découvrir
la reine. La menaçante parole dut retentir douloureusement à ses oreilles et lui révéler la puissance de cet homme qu’elle dédaignait.
Quand l’Assemblée fut envahie, Mirabeau protesta contre ce scandale et obtint du Président, pour la dignité de la délibération, l'évacuation de la salle. Sa popularité était telle, à ce moment, qu’il fut applaudi par ceux-là
mêmes dont il exigeait l’expulsion. Il fit rejeter par contre la proposition d'aller tenir séance chez le roi :
« Il n'est pas de notre dignité, déclara-t-il, il n’est. pas
même sage de déserter notre poste au moment où des
dangers, imaginaires ou réels, semblent menacer la chose’
publique. » Enfin, sur la nouvelle que le roi rentrait à RE Paris, il fit décréter que « le roi et l’Assemblée seraient PES inséparables pendant la présente session : J'observe à
l’Assemblée, dit-il, qu’une saine politique doit la déterminer à faire librement un acte d’une si grande importance. »
Ainsi, au cours de ces deux journées, Mirabeau se montra une fois de plus sous son double aspect : modéré
et exalté, énergique et prévoyant, défenseur des droits
du peuple, dont il blâmait les excès, indulgent au roi, .
qu'il savait plus hésitant que mal intentionné, sévère aux imprudences d’une cour dont la témérité ressemblait trop à un défi. La gravité de la situation ne lui échappait pas. Le lendemain du jour où le roi fut ramené aux Tuileries, il alla trouver M. de La Marck : « Le roi, la reine, et avec eux la France, lui dit-il, sont perdus si la
famille royale ne sort pas de Paris. Je m'occupe d’un
plan pour les en faire sortir : seriez-vous en position d'aller leur donner l’assurance qu’ils peuvent compter sur moi? » Quelques jours après,. il apportait ce plan, daté du 15 octobre. C’est une pièce capitale, aussi ferme dans la conception générale que claire, sobre et éloquente dans l'expression. La pensée de Mirabeau s’y livre avec une franchise et une confiance qui témoignent
de sa sincérité. Quoiqu’on risque de l’affaiblir en la
résumant, sa longueur exige ce sacrifice; du moins essaierai-je, sans en dénaturer l'esprit, d’en dégager les points essentiels. :
Que veut Mirabeau? Assurer le succès de la Révolu-
tion, la consommer pacifiquement, permettre au roi de se « coalitionner » avec ses peuples. Quelques erreurs fâcheuses que l’Assemblée nationale, mal composée et mal dirigée, inexpérimentée et trop nombreuse, ait commises, elle a rendu d’inappréciables services. La reconnaissance et l'espérance du peuple la soutiennent encore. En réalité, il y a eu dans ses fautes « plus d’erreurs d'administration que d’erreurs de principe ». Les exemptions et les privilèges, qu'elle a détruits en s'appuyant sur l'opinion universelle, ne peuvent plus renaître; la nation tout entière s’y opposerait. « L’abolition du système féodal était une expiation due à dix siècles de délire. » Il faut donc conserver l’Assemblée, que les peuples, au fond, trouvent très salutaire. Mais ni le roi ni l’Assemblée ne sont libres. La « populace agitée » qui
les a ramenés à Paris continuera à les dominer par « sa
tyrannique anarchie », à laquelle la faiblesse de ministres
D Me mo au DÉCEPTIONS |
MIRABEAU | sans autorité et sans moyens laisse la carrière ouverte. Comment donc rendre la paix à l'État, à l’armée sa force, au pouvoir exécutif son action, au monarque ses véritables droits, ceux dont l'exercice est indispensable à la liberté publique?
Il faut écarter certaines solutions, pires que le mal, qui. détermineraient les plus effroyables conséquences et entraineraient la perte inévitable du roi : « Se retirer à Metz ou sur toute autre frontière, serait déclarer la guerre à la nation et abdiquer le trône. Un roi qui est la seule sauvegarde de son peuple ne fuit point devant son peuple. Il le prend pour juge de sa conduite et de ses principes, mais il ne brise pas d’un seul coup tous les liens qui l'unissent à lui, il n’excite pas contre lui toutes les défiances, il ne se met pas dans la position de ne pouvoir rentrer au sein de ses États que les armes à la main, ou d'être réduit à mendier des secours étrangers. » Mirabeau ajoute : « Moi-même, après un tel événement, je dénoncerais le monarque ».
Il ne serait pas moins dangereux de se retirer dans l'intérieur du royaume pour faire appel à la noblesse et se réunir à elle. Ce serait opter entre un grand peuple et quelques individus que ce peuple regarde en masse comme ses plus implacables ennemis.
Ces moyens écartés, « comme il ne faut pas s’imaginer pouvoir sortir d’un grand péril, sans un péril », le départ du roi est la dernière ressource qui reste pour le bonheur public et pour son propre salut. Rouen serait, militairement, politiquement, économiquement, la ville qui conviendrait le mieux. Le départ, sagement préparé, aurait lieu en plein jour. Le roi invoquerait la nécessité de recouvrer sa liberté pour se rapprocher de son peuple et pour enlever aux mécontents tout prétexte de méconnaître l'autorité des décrets de l’Assemblée. Il proclamerait qu’il ne prend pas à la Révolution moins d'intérêt que les plus ardents amis de la liberté; que, le premier de sa race, il a formé le dessein d'investir la nation de tous ses droits; qu’il renouvelle, invariablement et sans réserve,
la sanction et l'adhésion qu'il a données aux décrets de l'Assemblée; que la dette publique engage l’honneur national; que les Parlements sont définitivement abolis: enfin, que, voulant vivre comme un simple particulier, il se contentera désormais d’un million pour sa dépense d’homme et de père de famille.
L'Assemblée serait invitée à se rendre auprès du monarque, dont elle s'était déclarée inséparable, et, en cas de refus, remplacée par une autre législature. Des proclamations, des instructions, des correspondances, éclaireraient l'opinion publique, et « l’on verrait bientôt ce que peuvent sur une nation fidèle et généreuse le respect et l’attachement pour un bon prince, qui n’a jamais voulu que le bien et qui est lui-même plus malheureux que le peuple ».
Ce « plan de salut public », qui reposait sur l’indivisi= bilité du monarque et du peuple, fut confié par M. de La Marck à Monsieur, comte de Provence, frère du roi, pour être remis à la cour. Monsieur, tout en faisant des
réserves sur certains moyens d'exécution, en approuva
l’ensemble. Mais il se refusa à le communiquer à la reine, et sans doute n’en donna-t-il pas davantage connaissance au roi, dont l’irrésolution le rebutait.
Ainsi repoussé, négligé ou mal compris par ceux-là mêmes dont il voulait entreprendre le salut, auquel il liait le sort de la nation, Mirabeau put croire qu’une autre ressource s'offrait à lui. Il n’aimait pas et n’estimait pas La Fayette, dont la quasi-dictature ne lui paraissait justifiée par aucun des dons de l'esprit et du caractère qu'il prisait le plus. Mais il ne pouvait se dissimuler que la popularité du général était un formidable moyen d'action. De son côté, La Fayette avait contre Mirabeau les terribles préventions qu'expliquaient trop les écarts de la jeunesse du tribun.
Le départ du duc d'Orléans, imposé par La Fayette au prince après les journées d'octobre, irrita violemment Mirabeau, qui trouvait « ce despotisme très imprudent ». Ï faillit y avoir un éclat. Duport, Alexandre de Lameth et