DROIT DE GUERRE ET DE PAIX || ENTREVUE AVEC LA REINE
E 4 février 1790, Louis XVI, sans y être attendu, se
présentait devant l’Assemblée nationale. Il appor-
tait son adhésion aux nouveaux décrets relatifs à l'administration générale. Mais son discours dépassait la portée de cette adhésion. C'était un acte de foi dans la liberté constitutionnelle et la promesse de soutenir le nouvel ordre de choses contre toute entreprise qui tendrait à l’ébranler. L'accent loyal et ferme de cette déclaration spontanée produisit une grande impression dans l’Assemblée et au dehors. Mirabeau, presque seul, résista à l'enthousiasme général, et dénonça « cette pantomime » à M. de La Marck. Le discours du roi lui parut étrange. Il y avait « un petit bout d'oreille échappé par malheur », où il croyait voir une absence de bonne foi, dangereuse pour l'avenir. Cette méfiance ne pouvait s'adresser qu’au passage du discours où le roi, sous une forme, à vrai dire, un peu naïve, faisait appel à la sagesse « et à la candeur » de l’Assemblée pour obtenir d'elle l’affermissement du pouvoir exécutif. Mais n’était-ce pas précisément la pensée dominante de la politique de Mirabeau ? En disant que, sans cette condition, il ne saurait exister
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aucun ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors, Louis XVI ne semblait-il pas lui emprunter son propre langage? Il y avait forcément autre chose dans le dépit de Mirabeau. Le Courrier de Provence en révélait la vraie cause. Il reprochait aux ministres
d’avoir abrité leur responsabilité derrière l’infailli-
bilité du roi. En d’autres termes, Mirabeau avait compris que la démarche était une manœuvre de Necker et de La Fayette. Il ne se trompait pas. L’ambassadeur de Suède, qui était le gendre du ministre des Finances, en faisait l’aveu dans une lettre privée à son souverain : « Monsieur, qui avait voulu faire une petite intrigue avec M. de Mirabeau pour entrer dans le Conseil et se faire chef du parti populaire, écrivait-il, est mis habilement de côté. M. Necker et M. de La Fayette, coalisés maintenant, peuvent donc être regardés comme les deux seuls ressorts du gouvernement. »
Ainsi, une fois de plus, Mirabeau pouvait mesurer l'influence de La Fayette. Également impuissant à agir contre lui ou à agir sans lui, il tenta de se rapprocher du général. Sa situation personnelle ne cessait pas d’être en proie à ces difficultés « subalternes » qui l’accablaient et l’entravaient. Inquiet pour lui-même, privé de ressources et de moyens d’action, il était alarmé de la tournure que prenaient les événements publics. De plus en plus l’autorité faiblissait devant l’anarchie menaçante. Il prit prétexte du péril de la chose publique pour passer par-dessus « ces légères convenances qui lient ou séparent les hommes », et, le 28 avril, il adressa à La Fayette une longue lettre. Elle est vraiment de belle allure, habile et forte, à la fois déférente et ferme. Les maux de l’État y sont dépeints avec une sobre énergie. Comment y faire face? Mirabeau voit dans La Fayette un point de ralliement « pour réunir les opinions par les hommes, puisqu'on ne peut réunir les hommes par les opinions ». II lui offre de contracter une liaison politique, solidaire et indissoluble, dans laquelle il associera à la popularité sur laquelle le général fonde sa dictature « son propre
MIRABEAU | talent, ses ressources et son courage ». Mais, pour que Mirabeau puisse recueillir sa portion de gloire, il faut qu’il soit débarrassé des «vers rongeurs » qui empoisonnentsa vie et qui lui rendent la faveur populaire bien plus difficile à obtenir qu’à tout autre. Il demande donc qu’on le libère des obstacles dont « les longues erreurs de sa vie privée » lui imposent l'irritante sujétion. D'autre part, ayant découvert à Constantinople le levier d’une influence nouvelle, qui peut servir les intérêts de la France, il sollicite le renouvellement de la promesse d’une grande ambassade que le roi lui avait faite antérieurement. Il est rare, dit Mirabeau, que de pareilles confidences se fassent par écrit. Mais il a voulu donner à La Fayette une preuve de confiance et laisser entre ses mains un document qui établirait sa perfdie s’il venait à violer les lois de l'union politique qu'il offre.
La Fayette ne vit dans cette démarche qu’ « un trait de génie pour enchaîner sa délicatesse ». Il faut le regretter, mais peut-on s’en étonner? Washington avait bien démêlé le caractère de son héroïque compagnon d'armes quand il lui écrivait : « Toutes vos inquiétudes viennent d’une sensibilité peu commune pour tout ce qui touche votre réputation. » Les orages de la jeunesse de Mirabeau, les désordres de sa vie, ses dettes, ses scandales, sa familiarité impétueuse, choquaient cette sensibilité et alarmaient cette réputation. Élevé par des circonstances extraordinaires à une situation unique, qui dépassait son mérite et ses services, La Fayette se croyait égal à sa destinée. Il ne jugeait pas que le concours de Mirabeau pût lui être utile : « Je ne l'aime, disait-il, ni ne l'estime, ni ne le crains. » À vrai dire, il redoutait moins son hostilité que sa collaboration. Il sentait que dans ces mains audacieuses et puissantes sa propre gloire ne serait qu'un instrument d'action. Ne voulant ni se compromettre ni s’annihiler, il refusa une union dont les dangers lui apparaissaient plus clairement que les avantages. En raisonnant ainsi, il pensait à lui. S'il eût pensé à l'intérêt public, n'aurait-il pas dû raisonner autrement?
A RELATIONS AVEC LA COUR
| Hésitante, mal renseignée et mal gardée entre tant de . périls qui la menacaient, la cour ne savait pas se décider Rs à prendre un parti et à choisir, pour la diriger et pour KE la défendre, une influence énergique dans laquelle elle LORS mettrait sa confiance et son appui. Necker, de l’aveu FT de tous, avait échoué. Mais le roi, instruit et effrayé par "NE
une expérience qui avait provoqué le 14 juillet, n'osait
pas le congédier. Il avait demandé à La Fayette de lui exposer ses idées sur les prérogatives royales. À défaut
. d'action, c'était une ère ouverte de consultations.
Depuis quelques semaines, on avait accepté « la pénible extrémité » de recourir à Mirabeau. M. de La Marck était absent. L’ambassadeur d'Autriche, de Mercy-Argenteau, le fit revenir. Il lui exposa que le roi et la reine, résolus à réclamer les services de son ami, comptaient sur lui pour servir d’intermédiaire et pour pressentir le tribun. M. de La Marck, sans se faire trop d'illusions sur les effets que l'on pouvait attendre d’une intervention aussi tardive, accepta de mener les négociations, sous la seule condition que l’ambassadeur y prendrait part. Il ménagea, chez lui, une entrevue entre Mirabeau, auquel il ne dit pas de prime abord toute la vérité, et le comte de Mercy. La conversation, empreinte d’une cordiale franchise, porta sur la situation générale. Mirabeau déclara que celle-ci ne pourrait s'améliorer que si le roi consentait à sortir, non de France, mais de Paris. C'était l’idée qu'il avait exprimée en novembre dans le mémoire lu par le comte de Provence. A la suite de ces premiers pourparlers, dont Mirabeau continuait à ignorer l'intention réelle, M. de La Marck vit le roi et la reine. Marie- Antoinette, encore remplie d’horreur au souvenir des journées d'octobre, voulut être rassurée sur le rôle qu'y avait joué Mirabeau. Nul témoin n'était plus qualifié que son interlocuteur pour nier toute participation de son ami à ce mouvement. Le roi déclara que les négociations devaient se poursuivre en dehors des ministres. Aucune objection ne put réussir à le faire changer d'avis. M. de FPE La Marck, atterré par une obstination dont il entrevoyait PETER
MIRABEAUS 0
les dangers, lesquels entraîneraient des conflits inévi-
tables, avisa Mirabeau des projets de la cour. Mirabeau les accueillit avec enthousiasme, comme si, du coup, ses destinées et celles du royaume étaient changées. M. de La Marck, ainsi qu’il en avait fait la promesse au roi, lui demanda d’exposer par écrit ses idées sur la situation.
La première note de Mirabeau du 10 mai 1790, causa à Louis XVI et à Marie-Antoinette une satisfaction dont ils ne dissimulèrent pas la confiante expression. La reine questionna M. de La Marck sur ce qu’il y aurait de mieux à faire pour que Mirabeau fût content d’elle et du roi. M. de La Marck et M. de Mercy estimèrent que le plus urgent était de payer les dettes du tribun. Mirabeau
en remit la liste, dont le montant s'élevait à 208 000 francs;
elles comprenaient jusqu’à ses habits de noce! Ne croyant
pas qu’on le libérât d’une aussi grosse somme, il demanda
d’être assuré de 100 louis par mois. Quand le roi revit M. de La Marck, il lui rendit l’original de la lettre, en lui disant la bonne impression qu’il en avait reçue : « Vous la garderez, ajouta-t-il, ainsi que ces quatre billets de ma main, chacun de 250 000 livres. Si, comme il le promet, M. de Mirabeau me sert bien, vous lui remettrez, à la fin de la session de l’Assemblée nationale, ces billets pour lesquels il touchera un million. D'ici là, je ferai payer ses dettes, et vous déciderez vous-même quelle est la somme que je dois lui donner chaque mois pour pourvoir à ses embarras présents. » Le comte de La Marck proposa 6000 livres : le roi ne fit aucune objection. M. de Fontanges, archevêque de Toulouse, protégé de la reine, dont il avait l’absolue confiance, devait procéder à la liquidation des dettes.
Avisé de ce résultat, Mirabeau témoigna une « ivresse de bonheur » et une joie sans bornes dont l’excès étonna M. de La Marck. A la réflexion, M. de La Marck fut plus
vorté à excuser cette joie en l’attribuant à la satisfaction .
qu'éprouvait Mirabeau de sortir de sa vie aventureuse et à, son orgueil de penser qu’on comptait enfin avec lui. Libéré d’un lourd passé, il allait pouvoir, sinon donner,
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(ne ? fo SPA 2 “ LATIONS sous la forme où on l'employait, toute sa vraie mesure, du moins se consacrer utilement au service du pays. Cette joie de Mirabeau, indiscrète et inconsciente, ajoute à l’insurmontable tristesse que ne peuvent manquer d'inspirer à tout homme impartial les conditions d’un semblable contrat. Il ne s’agit pas d’incriminer le principe même des relations avec la cour. Elles n’entachent à aucun degré ni la probité politique ni la moralité personnelle du grand orateur. Il était monarchiste, non seulement par tradition et par principe, mais parce qu’il ne concevait le maintien et le développement des conquêtes révolutionnaires, auxquelles il avait si puissamment coopéré, que sous la sauvegarde et dans le cadre de la royauté. Dès la fin de mai 1789, un mois après l’ouverture des États Généraux, prévoyant les orages qui s’amoncelaient, il disait à Malouet : « Il s’agit de savoir si la monarchie et le monarque survivront à la tempête