AVEC LA COUR
À MIRABEAU les batailles devant l'Assemblée, là périls CÉLonté et les responsabilités assumées en pleine lumière, le choc des discussions contradictoires et les échos: retentissants de la tribune nationale. La jalousie et la peur avaient refusé cette chance à son génie. Il ne désespérait pas d'un retour de la fortune. En l’attendant, et peut-être pour la préparer, il acceptait de donner des conseils occultes et il se résignait à la direction anonyme et irresponsable, mais non moins périlleuse, que les ouvertures de la cour lui offraient. Déjà La Fayette, quoique ses tendances fussent républicaines, avait joué un rôle semblable. Et plus tard ce rôle ne répugnera ni à l’intransigeance sévère des Lameth, inquiets du salut du royaume, ni à la générosité de Barnave, ému par MANU ee infortunes.
Le tort et, il ne faut pas reculer devant le mot vrai, la tare sont ailleurs. Quand Lucas de Montigny parle dans ses Mémoires de la « vague et douteuse question d’argent, qui assurément est bien secondaire, on peut même dire bien misérable en cas si grave », il agit en fils respectueux qui jette le manteau de l'oubli sur la faute de son père. L'histoire a d’autres droits et d’autres devoirs. L'admiration que l’on éprouve pour le génie de Mirabeau, la séduction dont on ne peut se défendre devant la puissance de son esprit et la bonté de son cœur, la pitié même qu’imposent tant de douloureuses misères, ne doivent pas faire obstacle à la sévérité d’un jugement nécessaire. |
A la rigueur, on pourrait excuser, sans les justifier entièrement, le paiement des dettes et la pension mensuelle. M. de Loménie n’a pas eu tort de dire que « ce n'était nullement contrevenir à l’honneur, dans les idées de l’ancien régime et pour un gentilhomme dans la détresse, que de faire payer ses dettes et pourvoir à ses besoins par le roi ». Menacé par ses créanciers, dont les exigences risquaient de se mettre au service des intérêts ou de la haine des partis, Mirabeau était, en effet, tron aisément vulnérable. « Pourquoi ne cherche-
(RELATIONS AVEC LA COUR rait-on pas, écrivait-il en avril à La Fayette, à ravir les prétextes à mes ennemis, et à me rendre, non pour moimême, mais pour la patrie en danger, toutes mes forces ? C'est sous ce rapport seulement que je désire que mes dettes soient payées. » Des gentilshommes impeccables tels que La Marck et Mercy avaient eu spontanément cette idée, dont la réalisation, confiée à ses soins, n'avait en rien choqué les scrupules de l’honnête archevêque de Toulouse. Pour employer Mirabeau intact et lui permettre de donner toute sa mesure, il fallait le libérer des soucis que les fautes de sa jeunesse faisaient peser sur son âge mûr. Mais ne fallait-il pas aussi, puisqu'on prenait son temps, son activité, sa plume, une partie de sa vie, « assurer l'indépendance de ses talents et de son
caractère », pour qu'il pût donner à ses opinions « plus
de développement et de force? » En justifiant ainsi Mirabeau d’avoir reçu du roi une pension mensuelle, M. de La Marck, gentilhomme royaliste, a devancé le jugement du révolutionnaire Proudhon : &« Quand on ne verrait
dans Mirabeau qu’un avocat consultant dont on occupe
le talent, les journées, les veilles, les secrétaires, dont on consume la vie et le courage, on lui accorderait une légitime récompense ». Il faut ajouter, pour tout dire, que Mirabeau entretenait, par des agents nombreux, une importante correspondance dans les départements. Et je veux bien admettre que toutes ces considérations permettent, jusqu’à un certain point, de l’excuser d’avoir reçu 6000 livres par mois comme une rémunération des peines et des dépenses que lui imposaient ses services. Mais j'avoue ne pouvoir en dire autant du million promis, que les historiens, amis ou adversaires, ont généralement mêlé au reste. Ces billets souscrits par le roi, confiés à M. de La Marck, et soumis à la condition suspensive d’un bon service, ne sont-ils pas, quoi qu’on se plaise à dire, la clause injustifiable et immorale du marché secret qui liait Mirabeau à la cour? Proudhon ne recule pas devant l’idée que la Révolution aurait dû voter une pension à Mirabeau pour assurer,
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après tant de services rendus, sa sécurité et son repos. Je
vois mal comment cette pension aurait pu s’accorder avec le terrible discours sur la banqueroute. Mais du moins est-il impossible de confondre une récompense nationale de cette sorte, avouée et votée, avec un salaire occulte, incertain et éventuel, qui dépendait du prix auquel le roi apprécierait les services rendus. Mirabeau s'était ainsi livré à la merci de Louis XVI, qui, « le payant très chèrement », en parlait avec mépris comme « d’un homme non estimable ». On souffre, parce qu’on la sent méritée, de l’humiliation de ce jugement, et, sans refuser au pauvre grand tribun l’humaine pitié dont, malgré tout, il reste digne, à la question posée : Y eut-il COrruption ? la conscience et l’histoire répondent, avec Michelet, un oui inflexible et douloureux!
« Cela dit, détournons vite le regard, et attachonsnous à la LATE des choses, à l'élévation du but et des idées > (Sainte-Beuve). Car, s’il y eut corruption, il n’y eut pas trahison. Là-dessus, heureusement, tous les : témoignages, même les plus partiaux, s'accordent. La déclaration de M. de La Marck, que celui-ci souligne avec force : « Non, jamais Mirabeau ne sacrifia ses principes à ses intérêts pécuniaires; il reçut de l'argent du roi, mais pour sauver le roi lui-même, » pourrait, venant d’un ami, être sujette à caution. Mais comment douter de l'opinion de La Fayette, dont on sait les sentiments hos- . tiles, et de celle u la fille de Necker, Mme de Staël? La Fayette a dit : « Pour aucune somme, Mirabeau n'aurait soutenu une opinion qui eût détruit la liberté et déshonoré son esprit ». Mme de Staël, sous une autre forme, n'est pas moins catégorique : « Mirabeau, soit qu’il acceptât où non de l'argent de la cour, était bien décidé à se faire le maître, et non l'instrument de cette
: cour. »
Maintenant, voyons-le à l'œuvre. Entre la cour et lui, on sait les intermédiaires : le comte de La Marck reçoit les notes, il les transmet à M. de Fontanges, et l’archevêque les fait parvenir à la reine qui lui confiait à peu
. RELATIONS AVEC LA COUR près « tout ce qu'elle pensait, tout ce qu'elle disait, tout ce qu'elle faisait ».
Ainsi, le roi vient après. Ce rôle ne ressemble que trop au malheureux Louis XVI. Il faut qu'on pense, qu’on décide et qu’on agisse pour lui. Mais il est si mobile que jamais on n’est sûr qu’il n'échappera pas. La loyauté de ses intentions est toujours trahie par la faiblesse de son caractère. Les jugements que l’un de ses frères et que sa femme ont portés sur son irrésolution sont ceux de l’histoire. Après les journées d'octobre, le comte de Provence disait à M. de La Marck ces paroles célèbres : « L’indécision du roi est au delà de tout ce que l’on peut