‹ MirabeauChapitre 76 sur 104 · TT SA · texte numérisé non relu

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dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez

des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforcerez vainement de retenir ensemble. » En août 1791, Marie- Antoinette écrivait à M. de Mercy : « Vous connaissez la personne à laquelle j’ai affaire. Au moment où on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans qu’elle s’en doute; c’est aussi pour cela que mille choses ne sont point à entreprendre. »

Sur ce roi indécis la reine seule exerce de l'influence. Au début de son règne, il disait : « J'ai lu un peu d’histoire, et je sais que ce qui a toujours perdu cet État a été les femmes légitimes et les maîtresses ». Parole trop exacte, où il y avait une tragique prophétie. La vertu de Louis XVI éloigna les maîtresses : sa timidité le livra à sa femme. Le douloureux calvaire qui conduisit Marie- Antoinette à la mort, sa dignité dans sa prison, la fierté qui la redressa contre des accusations infâmes, son héroïsme devant l’échafaud, ne peuvent faire obstacle au jugement de l’histoire. Reine, elle lui appartient. M. de Ségur, dans son livre impartial et attachant, Au couchant de la monarchie, a écrit avec force : « La vérité, pourtant, a des droits tout comme la pitié ». Cette vérité a servi la

mémoire de Marie-Antoinette en la justifiant contre les

soupçons ignobles, et trop souvent, hélas! venus de la cour, qu’avaient fait naître, au profit de tant d’immondes libelles, sa coquetterie naturelle, son goût du plaisir, et surtout

MIRABEAU | les imprudences et les dissipations auxquelles j’entraînait un déplorable entourage. Mais’il ne faut pas qu’une sorte de magnanimité chevaleresque prive la postérité de ses droits. À nier le rôle politique de Marie-Antoinette, on nie l'évidence. Hostile à Turgot, à Malesherbes, à Necker (après son rappel), elle a servi, avant la Révolution et à son début, les intérêts, les passions et les rancunes d’une coterie dont rien, ni passé, ni talents, ni services, ne peut expliquer l'influence. Les journées des 5 et 6 octobre avaient manifesté avec une violence sanglante l’hostilité méprisante et les rancunes passionnées dont elle était l’objet. Elle avait fait face à l’émeute avec une fermeté où se retrouvait la fille de Marie-Thérèse. Mais avait-elle compris la leçon des terribles événements qui s'étaient déroulés sous ses yeux? A l'Hôtel de Ville, elle avait prononcé, avec un heureux à-propos, le mot de « confiance », qui lui avait ramené beaucoup d’esprits. Depuis, Mirabeau croyait qu’elle se désintéressait des affaires publiques. « La reine, écrivait-il le 23 décembre, reste dans son retranchement : je ne me mêle. >» Il ne s'attendait pas sans doute à la voir sortir de cette réserve pour s'adresser à lui.

On avait essayé de la compromettre dans l'affaire de Favras par un procédé renouvelé de l'affaire du Collier. En guidant et en sauvant le comte de Provence, Mirabeau Javait indirectement tirée d’embarras. Elle ne pouvait pas évidemment lui savoir gré d’une intervention qui n’impliquait pas un service. Mais peut-être appréciat-elle tout ce que l'art de se jouer dans les intrigues et de lés démêler ajoutait à la puissance de l’orateur dont elle avait, à son détriment, éprouvé la force irrésistible. Quand elle se résigna à faire appel à ses conseils, elle en avait peur encore. Mais mobile, inconséquente, incapable d’une réflexion soutenue, elle tomba, au moins au début, dans un excès contraire. L'espoir qu’elle avait conçu des services de Mirabeau lui dissimula les dangers de sa situation. M. de La Marck fut frappé de la gaîté insouciante de la reine, de son humeur aimable et gracieuse, de la facilité

avec laquelle elle échappait aux effrayantes réalités du temps présent pour se reporter aux souvenirs heureux du

passé. Dans la lettre du 16 août 1791, dont j'ai déjà cité

un fragment, elle parlait d’une « nouvelle si foile et si absurde, qu’elle ne peut provenir que de quelque tête française ». Était-elle vraiment assez appliquée dans ses réflexions et assez ferme dans ses projets pour juger aussi

sévèrement le pays dont elle était la reine? Le prince

Xavier de Saxe ne lui avait-il pas fait le même reproche? « Elle est fort légère, disait-il, et toute autrichienne. » Légère, elle le demeura jusqu'aux heures tragiques qui exaltèrent son courage. Et elle ne cessa pas d’être toute autrichienne. Malheureuse femme, abandonnée et étrangère, à laquelle sa destinée ne permit de connaître tout son devoir que tardivement, dans la prison et au prix de la mort!

La lettre que Mirabeau, encore ignorant des conditions dans lesquelles il prêterait son concours, écrivit, le 10 mai 1790, au roi Louis XVI, est une profession de foi, noble, généreuse et ferme, qui domine, explique et prépare son action. S’étant voué, dit-il, au silence du mépris, il ne renonce à prendre sa retraite, que pour

essayer de sauver le royaume de l’anarchie et pour con-

tribuer « à autre chose qu’à une vaste démolition ». Dès les premiers mots, il déclare que « le rétablissement de l’autorité légitime du roi est le premier besoin de la France et l’unique moyen de la sauver ». Il veut mettre à sa place, dans la Constitution et dans la main du roi, le pouvoir exécutif pour appliquer toute la force publique

‘au respect de la loi. Mais, s’il déplore les excès auxquels la Révolution s’est laissé entraîner, il affirme, à deux

reprises, son horreur d’une contre-révolution, qu’il qualife à la fois de « dangereuse et de criminelle ». Guidé par ces principes, il donnera son opinion écrite sur les événements, pour les diriger, pour les prévenir ou pour y remédier. Hors le succès, qui ne dépend jamais d’un seul, il promet tout ce qu’il peut donner, sa loyauté, son zèle, son activité, son énergie et « un courage dont peut-être

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MAR EAU En ee ER PNR on est loin d’avoir une idée ». Sachant à quoi il s'engage et ce qu'il veut, il demande que son écrit soit déposé dans un lieu sûr, car, dit-il avec une fierté où déjà se montre le courage qu'il promet, « il restera à jamais mon arrêt ou mon témoin ».

Les circonstances s’offrirent à lui tout de suite. M. de Montmorin avait saisi, le 14 mai, l’Assemblée nationale d'une demande de subsides pour répondre par l’armement de quatorze vaisseaux de ligne aux préparatifs que faisait l'Angleterre. Alexandre de Lameth profita de l'incident pour soulever la question de savoir à quiappartenait le droit de paix et de guerre, à la nation ou au

roi. Avant de laisser s'ouvrir un débat théorique et

solennel qui devait occuper plusieurs séances, l’esprit politique de Mirabeau alla au plus pressé. Ayant fait constater que le droit d’armer et de se mettre subitement en mesure appartiendrait toujours à l’exécuteur suprême des volontés nationales, il fit voter des remerciements au roi pour avoir pris les dispositions nécessaires au maintien de la paix.

La discussion mit en opposition deux tendances absolues et extrêmes. Les uns, à droite, voulaient donner au roi seul le droit de guerre ét de paix; les autres, à la gauche extrême, prétendaient en réserver l'exercice exclusivement à l’Assemblée. Mirabeau, dans un premier discours prononcé le 20 mai, prit position, entre les deux thèses, en faveur d’un système qui faisait leur part aux deux pouvoirs et tenait compte à la fois de l’action et de la volonté, de l'exécution et de la délibération. Il posait en principe que le droit de faire la paix et la guerre appartient à la nation. Puis il en déléguait concurremment l'exercice au corps législatif et au pouvoir exécutif. Son projet attribuait au roi le soin de veiller à la sûreté extérieure du royaume, d’entretenir les relations et de conduire les négociations extérieures, de faire les préparatifs de guerre, de distribuer les forces de terre et de mer et, en cas de conflit, d’en régler la direction. Dans le cas d’hostilités imminentes ou commencées, d’un allié à sou-

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