‹ MirabeauChapitre 77 sur 104 · LE SÉRIE · texte numérisé non relu

LE SÉRIE

! — + RELATIONS AVEC LA COUR tenir, d’un droit à consacrer par la force des armes, le roi devait aviser ou convoquer le corps législatif et lui demander les fonds nécessaires. Ainsi saisie, l’Assemblée pouvait approuver ou improuver la guerre et, en cas de désapprobation, poursuivre les ministres comme criminels de lèse-nation et refuser l'argent. En tout état de cause,

le corps législatif pouvait requérir le pouvoir exécutif de négocier la paix. Le projet lui réservait le droit, au cas où le roi ferait la guerre en personne, de réunir des gardes nationales. Des précautions étaient prises pour assurer, après la paix, le congédiement des troupes. Enfin le droit était reconnu au roi de signer avec les puissances étrangères les traités de paix, d'alliance et de commerce, dont l'effet était subordonné à la ratification du corps législatif.

Les onze articles du projet de Mirabeau, amendés, d'accord avec lui, par Le Chapelier, réunirent, après de brillants et tumultueux débats, la presque unanimité de l’Assemblée. Ils ont posé les principes essentiels qui ont passé dans toutes les constitutions postérieures. Mirabeau mit au service de sa thèse une puissance d’argumentation tout à fait exceptionnelle. Les ménagements qu'il voulait garder envers l’opinion publique, mal instruite et excitée par des intrigues, le contraignirent à certaines expressions embarrassées ou obscures. Mais l’ensemble est d’une force, d'une logique et d’une clarté admirables. La vérité y prévaut, avec un enchaînement irrésistible, au profit des principes essentiels et permanents de gouvernement, contre les sophismes de parti.

Sans doute Mirabeau proclame que « la nation française renonce à toute espèce de conquête et qu’elle n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ». Mais il est de sens trop pratique pour croire, par la contagion de ce désintéressement, à la paix perpétuelle, et pour laisser la France désarmée devant une Europe en armes : « Seronsnous assez heureux pour que, dans un instant, le miracle auquel nous devons notre liberté se répète avec éclat dans les deux mondes? » Contre le droit exclusif délégué

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à une assemblée d’un millier de personnes de faire la guerre, il a des objections pressantes, qu'expriment les plus heureuses formules : « Pendant qu’un des membres proposera de délibérer, on demandera la guerre à grands cris : vous verrez autour de vous une armée de citoyens. Vous ne seréz pas trompés par les ministres; ne le serezvous jamais par vous-mêmes ? » L'histoire, qu’il a étudiée, vient à l'appui de sa thèse. N'est-ce pas par les guerres les plus ambitieuses et les plus barbares que les peuples libres se sont toujours distingués? N'est-ce pas « sous le charme de la passion » que les assemblées politiques ont déclaré la guerre? « Il ne faut pas transporter les formes républicaines à un gouvernement qui est tout à la fois représentatif et monarchique. »

En parlant ainsi, Mirabeau dépasse le débat, il le généralise, il élève jusqu’au problème constitutionnel tout entier la question particulière qui s’agite. De même il met l’Assemblée en garde contre le danger « de porter les défiances du moment dans l'avenir », d’exagérer les craintes au point de rendre les préservatifs pires que les maux, de diviser les citoyens en deux partis toujours prêts à conspirer l’un contre l’autre au lieu de les unir pour la liberté. Il attache aux droits légitimes du pouvoir exécutif et du monarque leur prix inaliénable : « Faites, dit-il, qu’un roi n’ait à regretter que ce que la loi ne peut accorder, et ne craignez plus qu’un roi rebelle, abdiquant lui-même sa couronne, s'expose à courir de la victoire à l’échafaud. » La droite murmure et d'Espremesnil proteste au nom de l’inviolabilité royale. Sans s’émouvoir, Mirabeau écarte cette inculpation de mauvaise foi. « Vous avez tous entendu, dit-il, ma supposition d’un roi desposte et révolté, qui vient avec une armée de Français conquérir la place des tyrans : or un roi, dans ce cas, n’est plus un roi. » |

A ce discours, ardent et lumineux, passionné et sage, où le sens des réalités politiques disloque habilement les sophismes et dissipe victorieusement les chimères, Barnave répond. Élevé par la grandeur du débat, par

RELATIONS AVEC LA COUR l'émulation, par les passions populaires, au-dessus de luimême, il produit une impression profonde. Son système, qui reconnaît dans le roi le dépositaire suprême du pouvoir exécutif, réserve exclusivement au corps législatif le droit de déclarer la guerre et la paix. Entraînée, moins peut-être par les raisonnements que par la crainte de donner à un roi dont elle se méfie les moyens d’abattre par la guerre les libertés si difficilement conquises, l’Assemblée veut aller aux voix. Mirabeau sent le danger : « Les amis de M. Barnave, dit-il, croient que son discours triomphera de toutes les répliques, ou ils ne le croient pas. S'ils le croient, il me semble qu’on peut attendre de la générosité de leur admiration qu’ils ne craindront pas une réplique, et qu’ils laisseront la liberté de répondre : s'ils ne le croient pas, leur devoir est de s’instruire. » On murmure, mais on cède. Mirabeau a droit à la réplique. à

La veille, il s'était dit « écrasé par un travail trop audessus de ses forces intellectuelles ». Coquetterie d’orateur. Le voici de nouveau à la tribune, plus souple, plus puissant, plus éloquent que jamais. Son sang-froid ne s’'émeut ni de l’effervescence populaire qui a jeté cinquante mille hommes autour de la salle, ni des intrigues ourdies par ses ennemis, ni des menaces de Fréron, ni

de la violence meurtrière des pamphlets que l’on distribue à la porte des séances, ni du frémissement des tribunes hostiles, ni de la fièvre d’une assemblée encore toute chaude du triomphe qu'elle a fait à Barnave. Dès les premiers mots, maître de lui, prodigieusement mesuré, digne et calme, comme s’il ne jouait pas tout son génie et peut-être même son existence, il écarte les passions, les haines, l'irascibilité de l’amour-propre : « On dirait, - déclare-t-il, qu'on ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus diffciles de l’organisation sociale! » Puis, brusquement, par une allusion rapide aux préventions populaires, au succès de Barnave, aux vengeances dont on l’a lui-même menacé, il change de ton, il s'impose à l’Assemblée, que son

sang-froid, dominant le tumulte, a réduite au silence : « Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe! Et maintenant on crie dans les rues : La Grande trahison du comte de Mirabeau. » Ce qui suit ne se résume pas. S’il est dans l’éloquence française une page que, pour la fierté de l'accent, pour la noblesse de l'inspiration, pour la force contenue de l’indignation et du dédain, pour l’ampleur du mouvement et pour le choix miraculeux des termes, on veuille égaler à l’éloquence antique, il ne faut pas en choisir une autre, car on n'en saurait trouver aucune qui associe à tant de perfection plus d'humanité durable et de vie encore palpitante.

Cet exorde magnifique a fait tort à l’ensemble du discours, dont la précision et la dialectique méritent presque une admiration égale. On avait reproché à Mirabeau de s'être évadé dans des subtilités. Il veut répondre avec une netteté assez grande pour pouvoir dire à Barnave : « S'il ne tient qu’à moi, cette journée dévoilera le secret de nos loyautés respectives. » L'essentiel de l'argumentation de son éloquent contradicteur repose sur un sophisme, qui a confondu le corps législatif avec le pouvoir législatif. Le corps législatif réside dans l'Assemblée, mais le pouvoir législatif appartient à la fois à

. l’Assemblée, qui délibère et vote, et au roi, qui sanctionne

et agit. N’attribuer le droit de guerre et de paix qu'au corps législatif, c'est supprimer, dans la crise la plus terrible qui puisse se produire, un organe qui, dans la législation ordinaire, exerce, au nom de la Constitution, des droits formellement reconnus. Faut-il, parce que la royauté a ses dangers, renoncer à ses avantages, et, parce que le feu brûle, se priver de la chaleur et de la lumière que nous lui empruntons? « Tout peut se soutenir, excepté l’inconséquence : dites-nous qu’il ne faut pas de roi; ne nous dites pas qu'il ne faut qu'un roi impuissant, inutile. >» Barnave, pour démontrer que les gouvernements tentent parfois d’esquiver leurs responsabilités en faisant là guerre, avait cité l'exemple de Périclès qui, ne pouvant rendre ses comptes, entreprit la guerre du Pélo-

RELATIONS AVEC LA COUR

ponèse. Était-ce donc un roi ou un ministre despotique? « Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et se faire applaudir à propos, en sortant de la tribune, par ses largesses ou celles de ses amis, a entraîné à la guerre du Péloponèse.... Qui? L'Assemblée nationale d'Athènes. » L'Assemblée nationale de France saisit la portée de ce trait piquant.

Un à un, Mirabeau prit ensuite les articles de son projet, les disséqua, les justifia, et termina par une péroraison noblement généreuse où, rappelant ses services, il les opposa, contre des libellistes effrénés, « aux glapissements de l'envieuse médiocrité ». Ce fut un triomphel

Si dédaigneux qu’il fût des injures et des calomnies, il ne put pas rester insensible à l’atroce campagne par laquelle ses adversaires (il faut en excepter Barnave) essayèrent de diminuer l'effet de son succès. Victorieux devant l’Assemblée, il porta la question devant le pays. On doit regretter qu'il ait fait subir à son premier discours, pour masquer certaines concessions de détail que la discussion l'avait entraîné à faire, des modifications dont la haine des partis s’efforça de tirer avantage. Mais la lettre qu'il adressa aux départements n’en reste pas moins un inoubliable témoignage de la franchise résolue avec laquelle il affirmait la nécessité « de passer d'un état d’insurrection légitime à la paix durable d’un véritable état social ». C'était le langage d’un homme d’État. Dans un de ses discours, il n’avait pas craint de dire que « la sagesse n’est pas dans les extrêmes » et que le courage de démolir ne doit pas faire obstacle à celui de reconstruire. On voit qu'il ne réservait pas au roi seul, sous la forme de conseils occultes, l’expression de sa pensée. Il tenait au souverain et au peuple le même énergique langage, pour leur commune éducation et pour leur profit commun.

La Fayette, sur cette question du droit de guerre et de paix, avait voté avec Mirabeau. Le roi, dans une sage pensée politique, voulait les rapprocher. Ce désir détermina Mirabeau à tenter, le 1°’ juin, une nouvelle démarche auprès du général. Mais le ton de sa lettre se ressentait du

changement qui s’était fait dans sa situation. Il y avait, à côté de vérités indiscutables, des passages dont l'ironie irrespectueuse devait froisser et irriter les susceptibilités de La Fayette. Quand Mirabeau lui disait : « Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités », il voyait et parlait avec une incontestable justesse. Il n'avait pas moins raison de proclamer que la décision était le premier besoin et l’unique moyen de salut. Mais il manquait de tact ou de prudence, si vrai que le reproche püût être, en rappelant au général «les petits hommes qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres, et dans de petites vues », essayaient de l’éloigner de lui. La Fayette trouva que ces propositions étaient faites « d’un ton à les réunir sur ua tout autre pied que celui de leur connaissance précédente ». Il se déroba. Mirabeau s’offrait à être son Père Joseph, mais, au fond, se serait-il longtemps accommodé de n'être qu’une éminence grise, et son ambition, justifiée par son génie, ne lui laissait-elle pas l'espoir de jouer le rôle de Richelieu auprès d’un nouveau Louis XIII? D'’ailleurs il avait si peu de foi dans le résultat de sa démarche que, le jour même où il la faisait, il consacrait presque exclusivement sa première note à la cour à démontrer la nécessité d’affaiblir l'autorité de La Fayette. On l’a accusé de duplicité. C’est aller trop loin. Certes le portrait qu'il trace de La Fayette manque de bienveillance et les traits en sont parfois outrés. Mais il y a une large part de vérité dans ce qu'il dit de ce « ministre sans responsabilité », auquel obéissaient les ministres responsables. La situation que les événements avaient faite à La Fayette était fausse, incertaine et dangereuse. Incapable d’affronter les périls et d'assumer les devoirs de la direction gouverne- mentale, il n’acceptait pas aisément de laisser les autres jouer le rôle auquel il était impropre. A ce point de vue, Mirabeau n'avait pas tort de lui reprocher ses complaisances et sa faiblesse : « Qu'il choisisse, dans l’affreuse tempête qui est sur le point de nous engloutir, des pilotes habiles, capables de nous sauver du naufrage, et je me

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