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RELATIONS AVEC LA COUR
tais, ou plutôt je suis prêt à le louer. » L'occasion de ces éloges ne se produisit pas.
Presque toutes les notes de Mirabeau à la cour, pen-
dant cette première période, reviennent sur ce point avec insistance. Il dénonce, surtout à la veille de la Fédération, « l'incapacité ambitieuse de La Fayette », son intention de se faire proposer le généralat, ses visées à la dictature. Ses attaques sont d’autant plus vives qu’au souci sincère de l'intérêt public se joint l’amertume d’un dépit personnel. Mirabeau, pressentant les manifestations grandioses dont les fêtes de la Fédération devaient être l’occasion, aurait voulu y figurer comme président de l’Assemblée. Le choix dépendait de La Fayette, qui, désirant un « patriote vertueux », récusa Mirabeau. On pardonne malaisément des mots aussi cruels.
Dès la première note, Mirabeau parlait du décret qui interdisait aux députés d’être ministres et de la nécessité de le faire rapporter. En attendant, il aurait voulu avoir au conseil un homme fidèle, afin de pouvoir, grâce à lui, « surveiller le courant et aviser avec méthode ». Le roi ne comprit pas.
En commençant ses relations avec la cour, Mirabeau avait défini son rôle dans une phrase : « Je serai ce que j'ai toujours été : le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois et l’apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique ». La note du 3 juillet, la huitième, précisait fortement cette situation. Elle établissait une comparaison entre l'autorité royale sous l’ancien régime et ce qu’elle était devenue depuis la réunion des États Généraux. Sous l’ancien régime, le roi n'avait pas le pouvoir absolu puisqu'il devait ménager la noblesse, le clergé, les parlements, la cour. Son autorité était « incomplète, parce qu'elle n’était pas fondée sur des lois; insuffisante, parce qu’elle tenait à la force publique plus qu’à l'opinion; incertaine, parce qu’une révolution, toujours prête à éclater, était capable de le renverser. » La Constitution donne au roi des pouvoirs à coup sûr insuffisants, mais préférables à cette précarité. Elle le
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MIRABEAU libère des sujétions qui, depuis des siècles, pesaient sur la monarchie : « N'est-ce rien que d’être sans parlements, sans pays d'États, sans corps de clergé, de privilège, de noblesse? » L'essentiel est d’administrer. « Administrer, c'est gouverner; gouverner, c’est régner : tout se réduit là. » Ce pouvoir, l'Assemblée l’a usurpé; il faut le lui reprendre. Ainsi, le roi est intéressé à la Constitution, qui lui assure de réels avantages. Il doit la maïntenir, développer ce qu’elle a de bon, corriger ce qu’elle a de défectueux. Pour amender les corps administratifs, trop compliqués, pour refaire l’armée, pour établir les impôts avec des bases nouvelles, il faut agir sur l’opinion publique, souveraine des législateurs. C’est à cet accord de l'opinion publique et du roi que Mirabeau fait appel, de telle sorte que « le parti national constitué entre les factieux et les mécontents devienne le parti du roi ». Quand on a 36 millions à employer uniquement au soutien et à l'éclat du trône, quand on veut s’appuyer sur l'influence et la puissance d'une grande Assemblée nationale, on n’a, selon lui, d'autre excuse, si l’on ne réussit pas, que d’être mal conseillé et mal servi. GA AE |
Mirabeau, pour son compte, est décidé à conseiller utilement et à servir loyalement. Mais que valent des notes, sans l'animation de la voix, de l'accent et du geste? À quoi peuvent conduire des communications écrites entre des personnes qui ne se connaissent pas et qui ne se sont jamais vues? Les « grâces inespérées » dont le roi a comblé Mirabeau par l'intermédiaire du comte de La Marck ont relevé son courage. Sa dignité, son besoin de confiance et peut-être sa curiosité désirent mieux. Il fait entendre qu’uné entrevue secrète avec le roi ou la reine servirait ses desseins et leurs intérêts. M. de La Marck gagne à cette idée M. de Mercy, qui, à son tour, y gagne la reine. L’entrevue eut lieu à Saint- Cloud le 3 juillet 1700.
Depuis qu'il négociait avec la cour, Mirabeau s'était attaché à se faire entendre de la reine plus encore que du roi. Les premières lignes de sa première note étaient
RELATIONS AVEC LA COUR à cet égard singulièrement caractéristiques : « J'ai professé les principes monarchiques, lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse et que, ne connaissant ni l’âme, ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je ne pouvais pas compter sur cet auguste auxiliaire. » Cet auguste auxiliaire, il l'avait invoqué pour agir auprès de La Fayette, et en quels termes! « Le roi n’a qu’un homme, c'est sa femme. Il n’y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l’autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne; mais, ce dont je suis bien sûr, c’est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer te que peuvent une femme et un enfant à cheval, c’est pour elle une méthode de famille! »
En attendant, comme il était impossible de « sortir d’une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires », Mirabeau, l’ancien prisonnier du château d'If, du fort de Joux et du donjon de Vincennes, interdit pour dettes, condamné pour crime de rapt et de séduction, Mirabeau, l'élu du Tiers, l’orateur de la Révolution, se rendait, pour traiter des affaires de l’État, chez le roi Louis XVI et chez la reine Marie-Antoinette!
Se souvint-il, dans le cabriolet qui, au matin du 3 juillet, l’'emportait vers Saint-Cloud, des paroles que, le 17 juin 1783, il prononçait devant le Parlement d’Aix, où il plaidait contre sa femme? Ce jour-là, attirés par l'éclat du procès et de son nom déjà célèbre, l’archiduc Ferdinand d'Autriche, gouverneur du Milanais, et l’archiduchesse assistaient à l'audience. L’archiduc était le frère de Marie-Antoinette. Mirabeau ne manqua pas l’occasion d’un hommage : « Qui de nous, dit-il, s’il voulait consacrer l’image vivante de la justice, et l’embellir de tous les charmes de la beauté, n’y placerait pas l’auguste effigie de notre reine? »
Presque au même moment, le vieux marquis son père écrivait, par contraste, ces lignes curieuses : « Louis XIV serait fort étonné, s’il voyait la femme de son arrière-
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4 À MIRABEAU successeur, en habit de paysanne et tablier, sans suite, ni pages, ni personne, courant le palais et les terrasses, demandant au premier polisson en frac de lui donner la main, que celui-ci lui prête seulement jusqu’au bas de l'escalier. Autre temps, autres soins! » Autre temps, autres soins! Ramenée à Paris par la violence, épiée et prisonnière, surveillée par la haine et outragée par la malveillance, la bergère de Trianon songeait comment elle pourrait sauver les siens et le royaume, sa couronne, sa famille et sa vie. Cet homme qu'elle attendait, qu’elle avait méprisé et qui ne l'avait pas ménagée, allait-il lui montrer la voie de la délivrance et lui apporter le salut? Les scènes du 6 octobre, ses gardes égorgés, son palais envahi, sa personne menacée, la populace déchaînée et hurlante, se présentaient à ses yeux. Elle ne pouvait ni en chasser le souvenir ni, malgré tout ce qu’on lui avait dit, en séparer le nom de Mirabeau. Quand elle le vit, l'horreur et l’effroi s’'emparèrent d’elle. La secousse fut terrible. Pourtant elle se domina. A mesure qu’il parlait et que, de sa voix caressante, il disait sa soumission et son respect, ses fautes et ses remords, ses intentions et ses espérances, un homme au cœur généreux et tendre Jui apparaissait sous le monstre dont elle avait redouté l'approche. Comment douter d’une sincérité et d’une loyauté qui trouvaient de tels accents ? Comment ne pas s’abandonner à un dévouement qui offrait une vie en otage? Surprise de rencontrer tant de séduction et de délicatesse alliées à une aussi formidable puissance, elle sut être femme, avec toutes les grâces de son affabilité irrésistible, sans oublier ce qu’elle devait à sa dignité de reine. De son côté, le roi se montra simple, résigné aux sacrifices nécessaires, conciliant et confiant. Mirabeau, conquis et ému, s’écria-t-il, comme le prétend Mme Campan, après avoir baisé la main de la reine : « Madame, la monarchie est sauvée! » Nul ne peut le dire, mais on ne saurait douter que le mystère un peu romanesque de
cette entrevue n'ait ajouté à la conviction de Mirabeau :
qu’il fallait au plus vite restaurer l'autorité royale pour
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arracher le pays à l’abîme vers lequel il lui semblait courir. |
Malheureusement le roi était de plus en plus incapable de prendre un parti et de s'y tenir. Mirabeau avait entrevu dans les fêtes de la Fédération, qui amenaient à Paris des délégués de tout le royaume, l’occasion la plus favorable à la fois pour rattacher Louis XVI à la Révolution et pour donner au roi sa véritable place, la première. Ses conseils, prudents et faciles à suivre, n'avaient pas été écoutés. Il en éprouva une véritable amertume. Après avoir menacé d'employer sa force pour lui s’il n’en trouvait pas l'emploi pour le bien public, il reprit ses consultations. Les notes se succéäèrent, soit pour indiquer les moyens de préparer un voyage royal à Fontainebleau, soit pour réorganiser avec de sages précautions le corps des gardes, soit afin de séparer les Suisses du reste de l’armée et leur épargner une contagion que Mirabeau jugeait dangereuse pour leur fidélité.
Il eut, d’ailleurs, l’occasion de s’expliquer à la tribune :
même de l’Assemblée sur les devoirs qui incombaient à l’armée, dont des incidents divers révélaient l'agitation. Une insurrection avait éclaté dans un régiment de Metz. Quelques jours après, un assassinat avait été commis à Toulon sur un officier de marine. L'Assemblée était
portée à des mesures de circonstance, Mirabeau trouvait
préférable d'appliquer à une maladie malheureusement trop générale et contagieuse un remède plus systématique : « Un corps ulcéré, disait-il avec force, ne peut pas être pansé place à place, ulcère à ulcère. » Il proposait, pour opérer une transfusion de sang nouveau, un licenciement général des troupes, suivi immédiatement d’une
prestation de serment pour les chefs et les soldats qui
voudraient reprendre leur service. Le remède était peutêtre plus audacieux qu’il n'aurait été efficace. Ce qu'il faut retenir de cette discussion, ce sont les déclarations de Mirabeau : « L'armée ne sait pas assez qu'elle ne peut pas exister sans une discipline sévère, que la paix publique ne peut subsister avec une armée insubor-
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donnée. Vous ne pouvez pas vous dissimuler que, si la Déclaration des droits de l’homme contenait des principes hors de la portée commune, l’armée ne saurait être assez organisée pour asseoir la liberté publique que par la déclaration des devoirs de chaque citoyen. L'ordre ne sera rétabli que lorsque les soldats auront appris à ne pas séparer leurs droits de leur devoir. »
Cette fermentation ne lui laissait plus guère l'espoir qu'une guerre civile pût être évitée. Il se demandait même si elle ne serait pas un mal nécessaire. Mais « le trône, écrivait-il à Mauvillon, n’a ni conceptions, ni mouvement, ni volonté», et il ajoutait que jamais la route n'avait été plus semée de chausse-trapes.
Sur ce terrain mal assuré, il avançait avec courage, faisant face aux difficultés qui surgissaient de toutes parts. La situation s’aggravait au dehors comme au dedans. Les Hlusions humanitaires qui hantaient alors tant de cerveaux n'avaient pas altéré son robuste bon sens. Lors de son premier discours sur le droit de guerre et de paix, s’il avait entrevu dans les lointains de l’avenir la liberté universelle du commerce au sein d’une Europe constituée en grande famille, il avait ajouté qu’en changeant son système politique, la France n'avait pas forcé les autres nations à changer le leur. Le fanatisme de la liberté ne lui paraissait pas devoir gagner le monde aussi rapidement que l'espéraient certains esprits abstraits de la Société des Jacobins. Il avait fait la part des nécessités de son temps en conviant l’Assemblée à renoncer aux guerres de conquête, mais la « candeur » de l’abbé de Saint-Pierre ne l'avait pas pour dupe. La paix universelle était à ses yeux un rêve philosophique, auquel il se refusait à sacrifier les intérêts d’un pays environné de jalousies et menacé d'hostilités : « Cet accord, disait-il, que nous chercherions en vain dans le plus chétif de nos villages, dans le moins peuplé de nos hameaux, s’il est louable de le désirer, il serait absurde de l’attendre du monde entier. » Aussi pensait-il que « tant que la raison du plus injuste sera la meilleure, s’il est le plus fort, la France ne pourrait
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C nb sans trouver bientôt dans sa ‘grandeur apparente le terme de sa véritable grandeur ».
C’est de ce point de vue qu'il avait envisagé, dès le début, le conflit que la possession de la baie de Nootka, en Californie, menaçait de déchaïîner entre l'Angleterre et l'Espagne. On sait avec quelle insistance il s’était prononcé, dans des écrits antérieurs à la réunion des États Généraux, en faveur de l’alliance anglaise. Les faits et ses réflexions l'en avaient définitivement détourné. II disait avec une sobriété de pensée et une expression vérita-
blement remarquables : « L’Angleterre est plutôt une
puissance commerciale qu’une puissance territoriale. Elle voit son ennemie dans toute nation qui, de quelque manière que ce soit, tend à restreindre son commerce. » Aussi se prononçait-il, dans un mémoire inédit, pour le maintien de l’alliance avec l'Espagne, dût-elle conduire à
une guerre avec l'Angleterre. Telle était, depuis cinquante
ans, la base essentielle de notre politique traditionnelle, qui avait trouvé son expression, en 1761, dans le Pacte de famille. Seulement, ces mots, qui désignaient moins l'union des deux pays que l’entente entre les Bourbons, sonnaient mal en 1790. Quand, au printemps, le conflit parut s’envenimer entre l'Espagne et l'Angleterre, Mirabeau comprit le danger. L'Espagne faisait appel à nos engagements, sans dissimuler qu'un refus pourrait l’entraîner à « chercher d’autres amis et d’autres alliés ». La gravité de cette menace était accrue par les hésitations de M. de Montmorin, qui, ne pouvant décliner des obligations formelles, hésitait pourtant à les soumettre à une Assemblée dont il redoutait l'hostilité. Du premier coup, Mirabeau indiqua le parti à prendre. Il lui apparaissait que, le traité n'étant pas national, la ratification en serait, malgré tous les efforts, impossible. Il proposait donc d'envoyer sur-le-champ en Espagne un négociateur pour obtenir et rapporter une rédaction nouvelle. Avec cette rédaction, qui tiendrait compte des changements survenus en France et des susceptibilités légitimes, on pourrait aisément mettre l’Assemblée en demeure de choisir
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entre une alliance précieuse, fondée sur des avantages. commerciaux, et un isolement redoutable. (23 juin.)
À plusieurs reprises, il revint sur ce conseil, de plus en plus pressant, et il indiquait même les négociateurs que l’on pourrait choisir pour cette mission délicate. Malheureusement, en excluant les ministres des pourparlers qu’il entretenait avéc Mirabeau, le roi avait rendu la situation de son conseiller secret singulièrement difficile. Celui-ci se heurtait sans cesse à des hésitations et à des contradictions que, condamné à son rôle occulte, il ne pouvait pas vaincre. Cette « intercadence d'essais et de résignation, de demi-volonté et d’abattement », cette « faiblesse unie à tant d'audace », l'inquiétaient et l’irritaient. Effrayé par la possibilité d’une guerre où tout pouvait sombrer, et qu’il jugeait aussi redoutable pour la Révolution que pour la royauté, il allait jusqu’à écrire : « Comment ose-t-on proposer au roi de tenter pour l'Espagne ce qu’il n’ose pas pour lui-même? Comment compromet-on son existence dans une partie qui n’est pas la sienne? » Encore si l’on avait un plan, une détermination, une arrière-pensée quelconque! Cette incohérence, au dehors et au dedans, l’effrayait au point qu’il n’osait tracer au roi le tableau des conséquences « hideuses » | qu’il entrevoyait. Mal écouté, mal secondé, ou mal compris, il sentait qu’il ne pouvait prévenir que « quelques secousses de détail », et il ajoutait avec un douloureux accent de prophétie : « Je gémirai qu’un si bon prince et une reine si bien douée par la nature aient été inutiles, même par le sacrifice de leur considération et de leur sûreté, à la restauration de leur pays: jusqu’à ce que, tombant moi-même, et probablement des premiers, sous la faux du sort, je sois un exemple mémorable de ce qui est réservé aux hommes qui, en politique, devancent leurs contemporains ».
Au cours de cette note, puissante à la fois et mélancolique, il déclarait qu’au comité des Affaires étrangères il soutiendrait que « nous ne pouvons nous mêler que de nous-mêmes, et que nous ne devons chercher qu’à nous
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Er ne RE ON S AVEC LA COUR maintenir en paix avec quiconque est en paix avec
nous ». (17 août.)
.. L'Assemblée, revenant en effet à une idée de Mirabeau, dont l'examen avait été ajourné au lendemain de la discussion sur le droit de guerre et de paix, avait nommé, le 1° août, un comité diplomatique. Composé, avec Mirabeau, de Barnave, Fréteau, Menou, d'André et Duchâtelet, ce comité subissait d'autant plus l’autorité du tribun que, seul, celui-ci, par ses écrits, sa vie et son
3 extérieure. Chargé du rapport sur les demandes de l’Es- ; pagne, Mirabeau le lut dans la séance du 25 août. Une femme spirituelle, qui en attribuait le fond, inexactement d’ailleurs, au comte Louis de Ségur, lui reprocha d’avoir « louvoyé ». Piqué au vif, Mirabeau répondit, dans une
lettre au comte de La Marck, quelques lignes qui le
font bien connaître : € Il faut, disait-il, plus de peine et de véritable habileté (non pas de génie) pour louvoyer ainsi
L que pour combattre; c’est là peut-être la partie du talent = la plus rare, du moins chez les talents un peu distingués, | parce que c’est la moins attrayante, et celle qui vit de petites combinaisons accumulées, de privations et de services. Vous pouvez dire à ka belle marquise qu’en politique, l'homme public qui n’a pas renoncé à influer, et qui se considère plus comme homme d’État que comme
PE orateur, ou comme écrivain, n'avait pas un autre parti
- à prendre. »
Mirabeau se jugeait bien. L'homme d’État en lui dominait l’orateur par la hardiesse et la sagesse combinées du jugement politique, par l'aptitude à se plier aux difficultés et aux circonstances, par la connaissance avertie des hommes, par un don presque unique de mesurer l’importance réelle des événements et d'en pressentir les conséquences. Son rapport sur les affaires d'Espagne était une œuvre délicate, qui exigeait une infinie souplesse. Il fallait satisfaire l'Espagne en la modérant, avertir l’Angleterre sans la menacer, respecter une alliance conclue par l'ancien régime dans un intérêt, au moins apparent, de
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expérience avait été préparé aux questions de politique
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MIRABEAU s famille et l'accommoder aux idées de la Révolution. Mirabeau ne fut pas inférieur à cette tâche, Très habile- - ment, il soumit à l’Assemblée deux principes qui devaient avoir pour résultat de « remplir les engagements sans imprudence, de changer l’ancien système sans secousse, d'éviter la guerre sans faiblesse ». D’une part, l'Assemblée décrétait que les traités précédemment conclus continueraient à être respectés par la nation française, de l’autre que le roi ferait connaître aux puissances que seules seraient reconnues les stipulations purement défensives et . Commerciales. L'accord entre ces deux propositions n'était pas aisé. Comment les appliquer à l'Espagne? En substituant à un pacte de cabinet à cabinet, conçu par l'ambition et toujours menacé par la réalité, un pacte vraiment national qui ferait disparaître les stipulations inutiles et offensives, « assermenterait en quelque sorte les deux pays l’un à l’autre et réunirait tout à la fois de grands intérêts et de puissants efforts ».
Le souci de la Constitution naissante, autour de laquelle il était indispensable de grouper toute la force publique de l’État pour détruire les obstacles qui la menaçaient, avait dominé les délibérations du comité diplomatique. Seulement il ne suffisait pas de condamner la guerre au nom des principes pour en garantir une nation qui n’abdique pas ses intérêts et ses droits. « Pourquoi faut-il, disait Mirabeau, que la nécessité même d'assurer la paix force les nations à se ruiner en préparatifs de défense? » Il formait le vœu que cette « affreuse politique » fût bientôt en horreur sur toute la terre, et il laissait entrevoir le moment où la liberté « absoudrait l'espèce humaine du crime de la guerre et proclamerait la paix universelle ». Mais, cette part faite au succès plus ou moins lointain d'une philosophie humanitaire, il ajoutait qu’elle ne pouvait pas déterminer la conduite de la France et il concluait à l'augmentation de la flotte. Combien de débats parlementaires ont, depuis, ressemblé à celui-là!
Les applaudissements furent unanimes. Le gouvernement espagnol ordonna la traduction et la publication du
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2 AT is tr. : At ee re | LATIONS AVEC LA COUR discours de Mirabeau. Mais la diplomatie de Pitt obtint un succès plus efficace. Moins de deux mois après, le 12 octobre 1790, l'Espagne signait à l’Escurial un traité dans lequel elle abandonnait à l'Angleterre, dont elle se rapprochait, la baie de Nootka. Mirabeau n'était pas responsable de cet échec. Dès le lendemain de son discours, il redoutait les conséquences de l’habileté et de l'activité du ministère britannique. « Notre faiblesse, disait-il, a encore pensé le seconder, et la résolution que nous avons prise a été si tardive que ce ne peut être sans quelque inquiétude que nous attendons la réponse de l'Espagne. » S'ils eussent été écoutés plus tôt, les conseils qu'il donnait auraient, en ménageant, par des négociations secrètes, un rapprochement cordial avec l'Espagne, dérangé les projets de l'Angleterre et mis à néant le plan de Pitt.
L'agitation qui régnait en Europe et qui la secouait tout entière avait des causes antérieures à la Révolution française et indépendantes de son influence. Mais il était inévitable que la Révolution, inquiétant les rois en excitant les peuples, ajoutât de nouveaux éléments aux conflits déjà ouverts ou menaçants. Mirabeau, dans un prophétique mémoire, écrivait une phrase souvent rappelée : « Burke a dit que la France n'offrait plus au politique qu'un grand vide. Burke a dit une grande sottise, car ce vide est un volcan, dont on ne saurait sans imprudence perdre de vue un moment ni les agitations souterraines, ni les prochaines éruptions. » Qui pouvait prévoir les « secousses incalculables » dont cette éruption serait l'occasion? Mirabeau, sentant la nécessité de réorganiser l'armée, turbulente, désordonnée et rebelle, voulait écarter l'éventualité de la guerre. La paix extérieure n'était pas moins nécessaire € à l'honneur et à la sûreté » des auteurs de la Révolution qu'à la royauté menacée, tant que la Constitution ne serait pas achevée, par les haines et les méfiances de tous les partis. Cette paix, comment l'assurer? « Lorsqu'on est blessé, disait Mirabeau, et qu'on ne peut plus se servir du glaive, il faut
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de rapidité. » Jamais ce bouclier n'avait été plus nécessaire. Les difficultés et les dangers croissaient de toutes
parts. Si l’Assemblée nationale, harcelée et absorbée par |
les événements du dedans, avait, au cours de la première année de son existence, négligé la politique extérieure, elle en était maintenant accablée et inquiète. L’archevêque de Toulouse n’avait pas été le seul à discerner que cette politique étrangère, depuis si longtemps étudiée et pratiquée par Mirabeau, était précisément la « partie brillante » du tribun. Même ses adversaires les plus acharnés ne lui contestaient rien de cette supériorité. Dans toutes ces questions si graves, où s’agitaient des intérêts et des idées si contradictoires, où il ne fallait ni briser le passé ni démentir la Révolution, où la suprématie du peuple devait répudier et s'approprier à la fois les maximes et les procédures dont avait usé la suprématie royale, Mirabeau intervenait à point pour dégager de l’indécision de débats confus la solution juste, le moyen pratique, la formule de conciliation et d'action. C’est ainsi que, dans l'affaire des princes allemands possessionnés en Alsace, il avait donné sa vraie conclusion, difficile à trouver, au rapport du comité féodal, présenté par le juriste Merlin de Douai. Il avait fait prévaloir le principe de la souveraineté de la nation dans tout l'empire français, mais en reconnaissant, pour les princes du Rhin, le droit à une indemnité. (28 octobre 1790.) C'est ainsi encore que, « muselant une assemblée vorace », il avait mis fin, le 20 novembre, par une proposition très simple, aux « dissertations philosophiques >», au demeurant assez périlleuses par leurs conséquences, qu'avait provoquées la situation de la ville d'Avignon et du comtat Venaissin. : Mais, groupant toutes les manifestations par lesquelles s’affirmait la politique extérieure de Mirabeau, je dois signaler surtout son rapport du 28 janvier 1791 qui passe, à bon droit, pour son chef-d'œuvre diplomatique. Concis,
prudent et terriblement perspicace, ce rapport n'est indigne ni du succès unanime qui l’accueillit ni de la
AL ÿ PEN pl € : PeURNTAT » airs
DRE RÉLATIONS A réputation qui lui a survécu. Son optimisme n’est qu’une habileté de plus pour préparer et pour obtenir les
mesures de préservation que la situation exigeait. Suc-. cessivement, l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, :
sont passées en revue. Que peuvent gagner ces pays à une guerre injuste? Si la Révolution leur donne des craintes, ces craintes ne sont-elles pas pour la France le gage même de leur tranquillité?
: C’est sur l'Angleterre que Mirabeau insiste : elle lui fournit la partie la plus fouillée et la plus importante de Son rapport. La Grande-Bretagne, selon lui, peut hésiter entre deux politiques : ou jeter les grandes bases d’une
éternelle alliance, ou attendre les événements pour se mettre en mesure de jouer un rôle et peut-être d’agiter l'Europe. Que choisit-elle? L'union ou l'intrigue? Elle
a accueilli avec enthousiasme « la grande charte de l’hu-
manité, trouvée dans les décombres de la Bastille ». Comment pourrait-elle s'associer à une croisade contre un peuple qui, pour conquérir la liberté et se donner une constitution, n’a fait que suivre son exemple? Mais, d'autre part, l'influence croissante que les Réflexions sur la Révolution Française de Burke gagnent dans l'opinion anglaise n'échappe pas à Mirabeau. Le redoutable publiciste a repoussé, avec une indignation dont l’orgueil national a été flatté, l'assimilation que l’on a tenté de
faire entre la révolution de 1688 et la révolution de 1789.
Loin d’y voir un hommage, il l’a rejetée comme une injure. À part quelques courageuses résistances, son pamphlet a réuni contre la France toute la nation, qui n’a pas oublié la guerre d'Amérique. Quand Mirabeau tente de séparer de Burke le peuple anglais, on sent que la tactique domine chez lui la conviction. Il ne redoute pas une guerre ouverte, qui manquerait de prétextes et déjà serait sans objet, mais son génie devine et dénonce « les manœuvres sourdes, les moyens secrets pour exciter la désunion, pour balancer les partis, pour les déjouer l’un par l’autre, pour favoriser la discorde, pour s'opposer à notre prospérité ». Il faut donc veiller, « compter pour quelque chose