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… notes, il dressait des plans où le souci de l’ordre public et de l'autorité royale ne suffit pas à excuser la violence . de certaines injures et l'astuce de certaines intrigues. Les torts, il est vrai, étaient réciproques. La Fayette ne se contentait pas de prononcer contre Mirabeau des paroles blessantes où la vanité se montrait plus que le sens politique. Il semble bien qu'il ait manqué à un engagement formel de soutenir Mirabeau dans le débat provoqué par l'enquête du Châtelet sur les événements des 5 et 6 octobre. Les adversaires du grand orateur, aidés par la partialité des enquêteurs, avaient attendu cette occasion

dans l’espoir de le discréditer. La Fayette avait promis d’être à ses côtés. Il n’y vint pas. Heureusement, Mirabeau

suffisait à sa propre défense.

Cette procédure, que l’on avait entreprise, ou du moins instruite, pour l’abattre, fut la cause de l’un de ses plus grands succès. Il y déploya, non seulement une magnifique éloquence, mais une présence d’esprit, un sang-froid et une hauteur de dédain incomparables. Avant que le débat fût ouvert au fond devant l’Assemblée, de nombreux incidents se produisirent qui, tous, tournèrent à son avantage. Comme la droite paraissait craindre que la divulgation de la procédure ne provoquât la fuite des coupables il s’écria : « L’évasion des témoins est aussi probable que celle des accusés, et cependant les accusés ne prennent pas des mesures contre l'évasion des témoins ». L’arrestation d’un certain M. de Riolles, une sorte d'agent secret qui opérait en province, et qui prétendait avoir eu des relations avec Mirabeau, risquait de faire naître des doutes. Mirabeau s’empara de cet incident pour s’en faire un argument imprévu. Il rappela que sa notoriété, ses torts et ses services, ses malheurs et ses fautes, lui avaient valu des relations de toute sorte. Et sur le ton de bonne humeur d'un Titan qui s’humanise, il ajouta : « Ma position est assez singulière; la semaine prochaine, à ce que le comité me fait espérer, on fera un rapport d’une affaire où je joue le rôle d’un conspirateur factieux : aujourd’hui on m’accuse comme un consvirateur contre-révolutionnaire. Permettez

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que je demande la division. Conspiration pour conspiration, procédure pour procédure, s’il le faut même, supplice pour supplice, permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire. »

Loin d’être un martyr, il fut un triomphateur, et jamais triomphe ne fut plus mérité. La gauche l’acclama. Il avait eu la fierté ét l’habileté de dire : « Je ne suis pas assez modeste pour ne pas savoir que dans le procès fait à la Révolution je devais tenir une place ». Le débat du 2 octobre fortifia sa position. Fut-il le point de départ d'une évolution? On l’a prétendu. Il n’est pas douteux que Mirabeau se rapprocha des Jacobins. Mais il ne faut pas ramener à la mesure ordinaire, pour apprécier sa con-

duite, un homme d’une complexité aussi peu commune.

« La Révolution, avait-il écrit à Mauvillon, peut sans doute encore avorter au profit de l’anarchie; mais certes elle ne rétrogradera jamais au profit du despotisme. » Tout Mirabeau est dans cette phrase. Elle explique qu’il paraisse changer de rôle alors qu’il reste fidèle à sa ligne de conduite. L’anarchie ne se confond pas plus

. pour lui avec la Révolution que le despotisme ne se con- . fond avec la royauté. Est-il traître à la Révolution, comme

les exaltés l'en accusent, quand il flétrit l'insurrection militaire de Nancy et fait voter des remerciements aux défenseurs de l’ordre légal? Est-il traître à la royauté, comme les modérés le lui reprochent, quand il condamne avec une vigueur indignée des menées où il découvre la volonté d’un retour à l’ancien régime? Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il « soutient fortement la barrière », exposé par sa position même à recevoir les coups des partis extrêmes, et accusé de se contredire par ceux dont il n'a pas voulu flatter les passions ou servir les intérêts,

Dans ses rapports avec la Cour, il manque trop souvent de justice lorsqu'il attaque La Fayette et Necker. Gêné par leur influence, entravé par leur action, embarrassé par leur hostilité, il met trop aisément au compte de l'intérêt général la déception de ses ambitions et la ténacité de ses rancunes. Mais tout n’est pas excessif dans

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les portraits qu’il trace d’eux et sa haine ne fait pas toujours tort à sa clairvoyance. Surtout elle n’obscurcit pas son sens aigu des nécessités de la situation générale. Mounier avait dit : « N'oublions jamais que nous aimons la monarchie pour la France et non la France pour la monarchie ». C'est pour la France et pour la Révolution que Mirabeau aime la monarchie et qu'il la défend.

Le 1‘ septembre, il écrit au roi avant de l'écrire presque dans les mêmes termes à Mauvillon : « Le despotisme est pour jamais fini en France. La Révolution pourra avorter, la Constitution pourra être subvertie, le royaume déchiré en lambeaux par l'anarchie, mais on ne rétrogradera jamais vers le despotisme. »

Le 3 septembre, inquiet du rôle que La Fayette veut jouer (ou qu’on lui prête) dans les événements de Nancy, il conseille à la cour de se faire médiatrice entre l’armée et le peuple.

Le 7 septembre, il loue l’Assemblée (23° note), d’avoir réussi, au milieu de tant d'obstacles, à ébaucher une Constitution, « dont les avantages compensent plus que les fautes », et, dans un moment où « les lois sont plutôt l'ouvrage du peuple que de ses représentants », il félicite la multitude d’avoir eu la sagesse de « regarder tout à coup l’obéissance provisoire comme le seul point de ralliement de tous les partis ».

Le 12 septembre, dans une note où il essaie de secouer l’inertie du roi et de l’éclairer sur ses intérêts et sur son devoir, il prévoit l'avenir avec une sûreté impitoyable : « L'Assemblée administrera de proche en proche: elle gouvernera; et si les succès répondaient à ses soins, si cette usurpation de pouvoirs ne déplaisait pas aux peuples, si un exemple aussi dangereux se communiquait aux autres législatures, le gouvernement monarchique en France serait plus affaibli que jamais. »

Sa conception politique consiste à « allier les principes du gouvernement représentatif avec ceux du gouvernement monarchique ». Il faut donc maintenir dans la Constitution les « conquêtes communes à la nation et au

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monarque >», mais il faut en A EUbher « les idées républicaines qui en font un code d’anarchie, de dissensions civiles et de combats d’autorités ». A cette revision nécessaire, qui consolidera la Révolution en la protégeant contre les conséquences de ses propres fautes, on doit préparer et associer l'opinion, « la remettre avant de la fortifier, et la seconder plutôt que l'exciter ». La cour

doit adopter une conduite qui ne permette plus à la

calomnie de répandre ses poisons; elle doit se liguer, franchement, ouvertement, avec le parti populaire, c’est-à-dire avec le parti « qui n’est. ni populacier ni aristocrate ».

Ces conseils impressionnent d'autant plus la cour que

Mirabeau, blâmant son inaction, n’a pas hésité à dire

que. « celle-ci ne doit pas consister précisément ou à ne.

rien faire, ou à ne laisser agir que ceux qui nuisent ». On l’interroge et on l'invite à préciser ses idées, à dire ce qu'il entend par les bases de la Constitution et par le parti populaire, à expliquer comment il comprend la composition d'un nouveau ministère, dont il a préconisé l’idée en termes plus pittoresques que clairs. A ces ns il répond par la note du 14 octobre; il ramasse en traits puissants les idées qu’il a dispersées dans ses consultations précédentes et il offre à la cour un véritable programme de gouvernement.

Quelles sont les bases de la Constitution? « Les décom- ‘bres de l’ancienne, les grandes ruines dont la chute a

flatté l’orgueii de la nation et servi ses intérêts. » Les

privilèges et les exemptions pécuniaires, les distinctions . des ordres, la féodalité, les parlements, les corps de la | noblesse et du clergé, les pays d'États et les corps de pro-

vince, sont abolis à tout jamais. A leur place : la royauté héréditaire, chargée de l'exécution des lois, de l’admi-

nistration du royaume, de la direction de la force publique; un corps législatif périodiquement élu et permanent, auquel reviennent la confection des lois et la fixation des impôts. La nouvelle division du royaume, la justice gratuite, la liberté de la presse, la responsabilité des ministres, la vente des biens du domaine et du clergé,

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voilà les mesures et les réformes intangibles qui ne limi-

tent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort. La Constitution a été édifiée avec des pierres d'attente, sans clef de voûte, et, dans la peur d’une réaction, avec des

matériaux également propres à la république et à la:

monarchie. Il est temps, au lieu de l’abattre, de lui donner la forme définitive d’une « monarchie tempérée ».

Quel est le parti populaire auquel il faut se réunir? Celui qui veut maintenir la Constitution contre les mécon-

tents. La cour doit « abandonner sans retour l’ancienne

magistrature, la noblesse et le clergé », et ne leur donner aucun espoir. Sa force sera dans la majorité : « Se réunir

à elle, c’est acquérir le droit et le moyen de la diriger, et .

diriger, c'est gouverner. » Il ne faut pas craindre de rendre la majorité plus redoutable en la secondant. Le danger vient plutôt de la défiance qu’on montre à son égard et de la résistance qui en résulte. Ta O RS

Jusqu'ici il est impossible de relever dans le langage de Mirabeau une inconséquence ou une contradiction. À la prendre dans son ensemble, et dans ses lignes directrices, la politique du tribun est ce qu’elle a été dès le début. Comme l’a dit M. de La Marck, qui ne l’approuvait pas toujours, mais qui le jugeait avec beaucoup de clairvoyance, Mirabeau voulait la monarchie par la Révolution.

Était-ce donc de sa part une nouveauté et une hardiesse

intéressée que de conseiller à la cour, si le décret d'interdiction était rapporté, de prendre, au moins en partie, les

ministres parmi les Jacobins? Dès le 7 septembre, il disait dans un passage qu'on n’a pas assez remarqué : « Il est

impossible que pendant longtemps, le club de 89 (com-

posé de modérés) ne soit pas regardé comme antipopu-

laire, par cela seul qu’il ne peut obtenir un succès sans se réunir au côté droit ». Les ministres de Necker, qui avaient survécu au départ de leur chef, pourraient-ils se prêter à d’autres principes sans s’exposer au soupçon trop mérité d’hypocrisie? Pour appliquer, dans la Constitution améliorée, les principes de la Révolution, c’est aux révolutionnaires qu’il faut faire appel. Ne sait-on pas que

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< la place de ministre fait d'un homme un tout autre homme », et que « des jacobins ministres ne seraient pas des ministres jacobins. Pour un homme, quel qu’il soit, une grande élévation est une crise qui guérit les maux qu’il a et lui donne ceux qu’il n’a point ». En rassurant ainsi le roi, auquel on faisait craindre d'étendre la forme républicaine à tout le royaume, Mirabeau montrait la profondeur de sa psychologie politique. L'application trop tardive que fit Louis XVI de ce conseil perspicace n’en est pas la condamnation. Combien d'exemples le régime parlementaire n’a-t-il pas fournis, depuis la Révolution, de la sagesse de ces « démagogues enragés, placés au timon des affaires » et transformés par l’expérience et par la responsabilité en véritables hommes d'État? Le seul tort de Mirabeau est d’avoir reproché à La Fayette de « concerter avec les chefs des Jacobins le succès d’un plan que les Jacobins devaient le plus redouter ». Sa haine le portait à blâmer chez autrui ce qu’il conseillait lui-même : c’est là et non ailleurs que se trouve la contradiction dont on peut lui faire un juste grief.

Personnellement intéressée, mais dans le sens de l’ambition la plus légitime et la plus haute, l'hostilité de Mirabeau contre les ministres exprimait le sentiment unanime . de l’Assemblée et devançait l’inévitable condamnation | que seul leur départ pouvait leur permettre d’éluder. Ni Champion de Cicé, ni Saint-Priest, ni La Tour du Pin, ni Montmorin, n'étaient de taille à suffire à la tâche difficile où Necker avait échoué. Ne les voyait-on pas « exposés, depuis six mois, à la plus redoutable tempête, laisser en simples spectateurs le vaisseau de l’État s’engloutir, sans toucher à une seule voile, à un seul cordage? » Leur indécision avait réussi à liguer contre eux à peu près tous les partis. Les trois comités de l’Assemblée avaient résolu de solliciter du roi la nomination d'un nouveau ministère capable de faire exécuter ses décrets. Mirabeau n'avait pas été étranger à cette décision, qu'il présentait comme « une grande et belle mesure », mais il

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