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en. R Conseillait au roi d’en prévenir l'effet en renvoyant les
ministres. Il faisait valoir en faveur de cette initiative les raisons les plus pressantes, dont quelques-unes le met-
taient en contradiction avec la thèse qu'il avait soutenue
au mois de juillet 1789. S'il y avait quelque flottement dans sa doctrine constitutionnelle, le conseil qu'il donnait avec une grande insistance procédait d’une vue politique très sage et très prévoyante, En suivant cet avis, le roi se serait dégagé des erreurs auxquelles il était étranger et dont on le rendait complice. « Céder sans paraître obéir, voilà, dans les temps de faiblesse, quelle doit être la politique des gouvernements. » Louis XVI ne comprit jamais la nécessité de cette politique, recommandée par Mirabeau, et, pour n’avoir pas su céder à temps, il subit constamment l’humiliation d’obéir.
À la suite d’une insurrection qui s'était produite à Brest à bord de l’escadre revenue des colonies, les comités diplomatique, colonial, militaire et de la marine, saisirent l’Assemblée d’un ensemble de conclusions dont les deux principales avaient pour objet d'affirmer la méfiance des peuples contre les ministres et d’ordonner la substitution au pavillon blanc du pavillon aux couleurs nationales. Quoique les ministres eussent perdu la confiance de l’Assemblée, l’orateur de la droite, Cazalès, qui les attaqua vivement, fit repousser la motion de renvoi en s'appuyant sur les prérogatives de l'autorité royale. Il n’y eut qu'une faible majorité. Mirabeau s'était tu dans le débat. Mais il en appréciait très exactement la portée lorsqu'il disait que si les ministres, sauvés par le scrutin nominal, avaient gagné leur cause, le roi avait perdu la sienne. De nouveau il conseillait de devancer les volontés latentes de l’Assemblée nationale et les réclamations impérieuses de l'opinion publique en imposant aux membres du gouvernement, par un acte de la souveraineté royale, une retraite inévitable. Seulement, son influence sur la cour, où sa parole n'avait pas encore réussi à déterminer un seul acte d'énergie, était encore moins grande qu’à l'ordinaire. Un discours dont il faut lui faire honneur était la cause de
LATIONS AVEC LA COUR
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ce discrédit. Dans la séance du 21 octobre, des membres
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de la droite avaient attaqué le pavillon aux couleurs nationales et l’un d’eux était allé jusqu’à dire : « Laissez à des enfants le nouveau hochet des trois couleurs ». Sous cette dérision, à cette provocation, Mirabeau bondit à la
. tribune. Interrompu par les murmures du côté droit, sou-
tenu, excité par les applaudissements unanimes et l’enthousiasme de la gauche, il prononça une improvisation magnifique en l'honneur du drapeau et de la liberté, de la Constitution et de la Révolution. Il rappela que le chef suprême des forces de la nation avait déjà ordonné que les trois couleurs fussent le signe national. Il dénonça dans le drapeau blanc la couleur de la contre-révolution, et, s'adressant à la droite, il lui porta ce défi : « Ne vous endormez pas dans une périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible! » Reprenant la célèbre parole de La Fayette, il lui donna une vibrante forme oratoire qui électrisa l’Assemblée : « Elles vogueront sur les ‘mers, les couleurs nationales; elles obtiendront le respect de toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans! »
Ce langage était-il vraiment, comme le lui reprochaient Je comte de La Marck et l'archevêque de Toulouse, un écart de sa « fougue démagogique? » Était-il en contradiction avec ses notes secrètes? Mirabeau avait-il aliéné à un tel point son dévouement à la Révolution qu'il lui fût interdit d’en défendre le drapeau? En demandant qu’on criât, à bord des vaisseaux de l’État : « Vive la nation, la loi et leroi», avait-il commis un sacrilège? Aucun incident ne révèle avec plus de force le malentendu qui existaitentre Mirabeau et la cour. Déjà, au lendemain du discours par lequel le tribun avait repoussé l'accusation d’avoir participé aux journées d’octobre, la reine avait écrit à Mercy-Argen- teau, éloigné de France pour une mission : « Avec tout son esprit et astuce, je crois qu’il aurait encore de la peine à prouver que c’est pour nous servir qu’il a prononcé ce
| RELATIONS AVEC LA COUR
| discours ». Étrange et pénible illusion! Non, Mirabeau
n'avait pas accepté de servir la cour au détriment de ses
principes et de sacrifier la Révolution à la monarchie. Ce cri qu'il voulait faire pousser aux équipages de la flotte, il était l'affirmation, il n’était pas le reniement, de la doctrine qui, depuis sa profession de foi à Louis XVI, se dégageait de toutes ses notes, de toutes ses consultations, de tous ses conseils. Le roi, la loi, la nation, il n’avait ‘ jamais eu ni d’autre devise, ni d’autre programme. Quand on blämait son discours, on songeait peut-être à ce que l'on avait espéré, mais on oubliait ce qu’il avait promis. On voyait en lui le défenseur de la royauté plus que l'orateur de la Révolution, sans prendre garde qu'il n'avait jamais cessé d’être à la fois l’un et l’autre. Il s’en expliquait d’ailleurs de haut et avec une fierté noblement indignée, qui ne S’abaissait pas à une explication : « Quoi! écrivait-il à M. de La Marck, ces stupides coquins, enivrés
d’un succès de pur hasard, vous offrent tout platement la
contre-révolution, et l’on croit que je ne tonnerai pas! En vérité, mon ami, je n’ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la cour ma tête! Je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et certes messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer! Je suis l’homme du rétablissement de l’ordre, et non d’un rétablissement de l’ancien ordre! »
L'énergie irritée de ces accents rachète bien des défaillances. Lié à la cour, Mirabeau disait que, payé par elle, il ne s'était pas vendu. Au premier abord, la subtilité de la distinction déconcerte. Elle se comprend et se fait presque admettre lorsqu'on connaît la résistance de Mirabeau à des plans qui n'étaient pas les siens et son refus de trahir, même par son silence, la noble cause à laquelle il avait voué son génie. « Montrez mon billet», écrivait-il au comte de La Marck, embarrassé pour expliquer son attitude. Loin de s’en dédire, il s’y obstinait. A la suite des désordres provoqués à Belfort par des officiers, et qu’il qualifiait de crime de lèse-nation, il s’écriait : « fl est fort pressant d'apprendre à ceux qui ont osé naguère
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traiter les couleurs nationales de hochets que les révolue
tions ne sont pas des jeux d’enfants! » (30 octobre.)
Ses notes à la cour étaient l’écho de la même opinion. Sa courageuse clairvoyance n’en atténuait pas l'expression. Au roi, à la reine, il dénonçait « les prêtres et les nobles, dont l’inertie lorsqu'il fallait agir, et la résistance lorsqu'il fallait céder, ont causé tous les maux du royaume ». Il affirmait que leur influence nuirait toujours à ceux qu'ils voudraient servir, et il montrait l'avenir en traits prophétiques dans une de ses conclusions : « Voulant affaiblir le parti populaire, ils lui donneront une nouvelle
vigueur et, à force de nous menacer du retour du despo-
tisme, ils finiront par nous entraîner malgré nous à la
. République. Ce sont là des mécontents, mais non pas les
bons! » C’est aux « mécontents utiles » qu’il s’efforçait de ramener le roi. Il entendait par là les citoyens bien
intentionnés, attachés à l’ordre et à la liberté, qui ne
voulaient d'aucun despotisme, et que les excès de l'Assemblée et la résistance de la cour irritaient au même degré. « Pour se coaliser avec eux, disait-il, il faut cesser de l’être avec leurs ennemis, avec ce clergé, ces possesseurs de fiefs, ces parlements, que personne ne veut plus défendre. »
Ces conseils affaiblissaient le crédit de Mirabeau plus qu'ils ne l’augmentaient. Malgré tant de douloureuses
expériences, la cour s’obstinait dans des illusions qui lui
dissimulaient la vérité et la seule voie de salut. Louis XVI ne comprenait pas, et Marie-Antoinette, même si elle eût été capable d’un plan suivi, ne pouvait ni en surveiller ni en assurer l’exécution, puisqu'elle n’avait personne au conseil pour lui servir d’intermédiaire et d’auxiliaire. Sur ce point M. de La Marck pensait comme Mirabeau : € Tant que cela ne sera pas, nous échouerons toujours dans les projets les plus simples, ou plutôt on ne pourra rien tenter », écrivait-il au comte de Mercy-Argenteau.
La présence, supposée ou réelle, à Paris de Mme de Lamotte, l'héroïne intrigante et dangereuse de l’Affaire du Collier, excita le « dévouement audacieux » de Mira-
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e beau. F resque, il déclara qu’il « périrait sur la brèche dans une’
ART La reine é
tait menacée. Tenté par un rôle chevale-
telle affaire et dans tout ce qui toucherait à l’auguste et intéressante victime que convoitent tant de scélérats ». Il se
dépensa, en effet, avec un zèle passionné et clairvoyant qui lui valut la reconnaissance de la reine et, de nouveau, sa confiance. D'ailleurs, les menaces ou les perfidies qu'il
redoutait ne se produisirent pas.
Un autre incident suivit, où il est moins facile d’expli- quer sa conduite. Après le duel dans lequel Charles de Lameth fut blessé par M. de Castries, la foule, irritée, :
envahit et pilla l'hôtel de celui-ci. Un débat eut lieu devant l’Assémblée, dans une atmosphère enfiévrée. Mirabeau fut gagné par l'émotion générale. Vainement chercherait-on dans le discours véhément qu’il prononça un mot direct pour blâmer l’émeute. On y trouve plutôt son excuse. Malouet lui avait cédé son tour de parole, sur la promesse de Mirabeau que, mieux écouté, celui-ci proposerait et obtiendrait plus facilement les mêmes mesures. Le ton violent que le tribun adopta dès les premiers mots
déchaîna les passions et les injures. La droite apostropha
l'orateur et le menaça. « Que voulez-vous, disait Mira-
beau à Malouet, en descendant de la tribune, je n’ai pu
marcher d'accord avec des gens qui n’aspirent qu’à me voir pendu. » (13 novembre.) ' f
Ce. « discours incendiaire », comme le qualifie M. de La Marck, affecta vivement la reine. Mirabeau, moins sûr de lui et moins fier de son attitude qu'au lendemain de l'affaire du drapeau tricolore, essaya de se justifier : « II faut dissimuler, disait-il, quand on veut suppléer à la force par l’habileté, comme on est obligé de louvoyer dans une tempête. » Explication pénible, dont il sentait lui-même la faiblesse, puisqu'il ajoutait que ce principe
était opposé à son caractère naturel.
Il était plus près de la vérité quand il invoquait une autre maxime : « Il faut que je prenne d’abord le diapason de ceux que je veux forcer personnellement à se mettre au mien. » Ce diapason, j'entends le sien, il l'avait perdu
dans affaire de Card. A la société des Jacobins, Aout où était membre depuis la fondation et qu'il avait parfois
négligée sans jamais l’abandonner complètement, il sut
fäire entendre des accents plus dignes de lui et dont l'exaltation du milieu rendait le courage plus méritoire. Élu président, il prononça, le 30 novembre, un discours
où il célébra l’ordre public comme « l’un des bienfaits
. les plus doux et le constant appui de la liberté ». Adver- /saire des factions, il proclama la nécessité de « rendre
tous les Français ennemis de la licence et auxiliaires de
la paix ». Ce langage suffirait à le justifier de s'être rapproché d’une société, avancée sans doute, mais dont il é ne faut pas confondre les différentes périodes, et où
… l'influence de Robespierre ne s’exerça qu’au lendemainde la mort de Mirabeau. Sans sa popularité, sans la con-
fiance du peuple, le génie de Mirabeau ne lui aurait pas permis, comme il le disait lui-même, de s’élancer avec
. succès dans la carrière. Ses relations avec le club des
+ Amis de la Constitution étaient nécessaires à son action.
Je ne comprends pas qu’on les lui ait reprochées comme.
une contradiction ou comme une défaillance. Elles
s’accordaient avec les conseils qu'il donnait au roi :
& Fort ou faible en escrime, disait-il, il me faut un
terrain sur lequel je puisse appuyer le pied. » Il voulait
« réduire les Jacobins à se rapprocher insensiblement de
si cour ». Ministres, ils seraient forcés de composer. Les
maux du royaume, sur lesquels l'exercice du pouvoir ne
leur permettrait pas de se faire illusion, leur révéleraient
l'insuffisance de l’autorité royale. Appelés à consolider
leur ouvrage, ils éprouveraient la nécessité de le corriger.
Intéressés à leur rester fidèles, leurs partisans, tout en se
croyant inébranlables dans leurs opinions, se relâcheraient
peu à peu de leurs principes et, sans le vouloir, sans le
savoir, ils ne seraient plus les mêmes. Machiavélisme, dira
- la morale intransigeante, qui n’a pas le souci d'adapter lés
moyens à la fin. Psychologie profonde et nécessité de
conduire les hommes par des sentiments humains, répon-
dra l’expérience politique de tous les siècles.
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Les Jacobins, ceux dont Mirabeau criait : « qu’on les nomme tous! tous! » ne furent pas ministres. Mais, si ces désirs du tribun échouèrent, ses prévisions, sur un autre point, se trouvèrent réalisées : impuissants à se maintenir, les ministres de Necker, dont la résistance fut plus ou moins longue, durent, un à un, se retirer. Malgré les efforts de Mirabeau, leurs successeurs furent désignés par La Fayette. Non seulement les noms que le tribun avait indiqués n'avaient pas été choisis, mais il se plai-