‹ MirabeauChapitre 90 sur 104 · LAN · texte numérisé non relu

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il maintint avec force son opinion contre la loi des émigrations, et il eut beau jeu à reprocher à ses adversaires de n’avoir pas combattu devant l’Assemblée cette opinion qu'ils jugeaient si désastreuse pour la liberté. L'auditoire, retourné, était presque favorable.

De nouveau, la parole de Lameth le déchaîna. Orateur médiocre et terne, Lameth, fouetté par le dépit et par la haine, s’éleva au-dessus de lui-même. Son indignation le rendit éloquent. Il fut habile et véhément, pressant et perfide. Mirabeau avait parlé des « chefs d'opinions ». Ce mot, exploité par Lameth, devint un outrage pour tous les autres députés, dont il excita avec une verve meurtrière la jalousie, l’envie et la médiocrité. Avec une audace croissante, il déclara n'être pas de ceux qui pensaient qu’il fût besoin de ménager Mirabeau pour ne pas le désespérer. Il ne le ménagea pas. Il accusa les erreurs de sa jeunesse, ses contradictions, ses intrigues, ses défaillances, et cette situation équivoque qui faisait de lui le défenseur des mêmes idées que Malouet, Cazalès et l'abbé Maury. Ce fut du délire.

Mirabeau avait supporté cette formidable attaque sans Es l'interrompre d’un mot ou d’un geste. Quand il se leva, à APE son tour, pour répondre, l'auditoire manifesta une indignation encore plus violente qu'après le discours de Duport..Le président voulut écarter le tribun de la tribune É et lever la séance. L'apparition de la « terrible hure » de Mirabeau, sa volonté indomptable et impérieuse, son sangfroid dominateur, et sans doute aussi cette sorte de fasci- nation irrésistible que le courage physique impose parfois aux foules déchaînées, triomphèrent de tant de partialité révoltante. Allait-on, stupidement et lâchement, interdire la parole à cette bouche éloquente dont étaient sortis, aux heures décisives, les mots vengeurs qui avaient fait ou sauvé la Révolution? Le club s’épargna la honte de cette injustice. On écouta Mirabeau. Que dit-il? L'histoire l'ignore. Camille Desmoulins, qui a rapporté avec complaisance le réquisitoire de Lameth, ramène à quelques traits la défense de Mirabeau. Il reconnaît qu’ « il parla

n’est pas assez dire. Un Allemand, jacobin lui-même, mais désintéressé dans la querelle, s’il ne nous apprend pas ce .que furent les développements de la réplique du grand

orateur, ne permet pas de doute sur l'impression qu’elle | produisit. Mirabeau fut sublime. Aucun de ses discours

. n’égala l'improvisation bouillonnante et tumultueuse où, dénoncé, injurié et menacé, il empoigna son adversaire et, lui arrachant ses armes empoisonnées, le terrassa devant un auditoire qui, malgré ses préventions, enfin vaincu, avoua sa défaite par des applaudissements enthousiastes. « Je resterai parmi vous jusqu’à l’ostracisme », avait dit Mirabeau en terminant. Cet ostracisme, la mort

Le premier mars, prenant la parole devant 0 Assemblée nationale, au nom d’une députation de Paris, il affirmait Ja nécessité d'assurer la tranquillité publique contre les ‘ « hommes pervers » et les « factieux », dont il dénonçait les menées, dangereuses pour la Constitution. Il rappelait au peuple qu ayant des lois et des magistrats, il ne pouvait pas agir par lui-même. Admis auprès du roi avec la même députation, il proclamait qu’ « il n’y a de véritable puissance que dans la réunion de toutes les forces de

ne

que celui où la loi conserve dans son exécution toute Dipacent ainsi, il exprimait les idées qui lui étaient habi-

comme la condition et la caution de la liberté. Mais il était moins bien inspiré en proposant, en faveur de douze cents familles pauvres, un prélèvement de cinq jours de traitement par député. Robespierre fit repousser le prin- . cipe : « Toute motion, dit-il, tendant à détourner de sa destination le salaire des représentants de la nation est | © l’anéantissement d’un des principes protecteurs de la

Lu d h liberté publique. » La vérité démocratique était du côté PRINT de Robespierre.

avec ra ent d'art > Ue il ne nie su son succès. Ce

le lui épargna. Au lendemain de la tragique séance des Jacobins, il ne lui restait plus que quatre semaines à vivre.

l'empire vers un seul but, et de gouvernement durable l'énergie de la volonté générale qui l’a formée ». En.

tuelles. L'ordre public lui apparaissait de plus en plus

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question de la régence et deux dissertations sur le régime des mines. Cette dernière question, aride et difficile,

- échappait à sa compétence. I] la traita pour rendre service

à son ami M. de La Marck, qui y était personnellement intéressé. Ses deux grands discours sur cette matière, dont l’Assemblée adopta les conclusions, furent rédigés par son collaborateur Pellenc. Mirabeau lut le premier à la séance du 21 mars; le second, qu’il prononça le 27, fut l’occasion de sa dernière apparition à la tribune.

Déjà malade, épuisé par cet effort, il s’alita pour ne -

plus se relever. Les agitations de sa vie, ses excès de

travail et ses excès de plaisir, avaient altéré sa santé, qui.

n’offrait plus de résistance. Cabanis, dont il aimait l'esprit cultivé et brillant, ne se fit pas illusion sur la gravité de

son état : jamais aucun malade ne lui avait paru, au pre-

mier aspect, si décidément frappé à mort. Il diagnostiqua

une affection inflammatoire du diaphragme. La maladie

suivit un cours irrégulier, laissant, par intervalles, des espoirs de guérison, auxquels, il est vrai, le malade se confiait plus que le médecin. La crise dura une semaine.

Dès qu’elle fut connue, et qu’on en soupçonna le danger,

elle affecta vivement l'opinion publique. Mirabeau, depuis que ses relations avec la cour avaient changé sa vie, habitait un petit hôtel de la Chaussée d’Antin. Sa porte fut assiégée par une foule avide de nouvelles. Tous

les états et toutes les opinions s’y rencontrèrent. Barnave

y vint avec une députation de Jacobins. Maïs personne ne fut admis, tant qu'on espéra la guérison, auprès de Mirabeau, qui ne voulait pas risquer de coinpromettre par l'excës . des émotions l'efficacité des remèdes. Quand le grand orateur se sentit définitivement perdu, il appela ses amis, le comte de La Marck, Frochot, Pellenc, et sa sœur, Mme du Saillant, avec lesquels il ne cessa plus de converser. La veille de sa mort, il reçut Talleyrand et lui confia, pour le lire à la tribune, un discours sur l'égalité des partages dans les successions en ligne directe. Son

| LES TROIS DERNIERS MOIS Des interventions postérieures de Mirabeau, il ne faut retenir qu’un discours, volontairement confus, dans la.

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sang-froid était stoïque. Il s'intéressait aux nouvelles du dedans et du dehors, et, sans méconnaïitre quelle force - immense sa disparition allait enlèver au pays, il acceptait Ja mort avec une sérénité souriante où s’attestait la fermeté d’une âme peu commune. Elle vint, après d’'atroces souffrances, dans la matinée du 2 avril. | L'émotion publique fit voir tout ce que la situation de Mirabeau avait d’exceptionnel et quelle popularité son génie et ses services lui avaient acquise. La consternation fut générale. Le peuple, qui avait exigé, pendant la maladie, la fermeture de plusieurs salles de spectacle, interdit violemment des bals et des fêtes où il voyait une provocation et une profanation. Le département de Paris, ‘la municipalité, et de nombreux départements prirent le deuil. Au nom du département, le duc de la Rochefoucauld, après avoir déploré devant l’Assemblée cette calamité publique, demanda que l’église Sainte-Geneviève, | récemment construite, « fût transformée en lieu de sépulture pour les grands hommes, afin que le temple de la reli- gion devint le temple de la patrie et que la tombe d'un grand homme devint l'autel de la liberté ». Sur une initia- tive de Barnave, qui fait honneur à sa générosité, “Assemblée décida que « Mirabeau avait mérité les | honneurs qui seront décernés par la nation aux grands hommes qui l’ont bien servie ». | | Les obsèques eurent lieu le 4 avril. Elles furent magnifiques. De la Chaussée d’Antin à l’église Saint-Eustache, et de Saint-Eustache à Sainte-Geneviève, ce fut un déploiement ininterrompu. Toutes les autorités, civiles

étaient donné rendez-vous. Les fenêtres, les balcons, les terrasses, les murs, les arbres, étaient couverts de monde. Les roulements des tambours et les marches funèbres prenaient dans les ténèbres de la nuit un caractère encore plus lugubre et ajoutaient à la douleur du peuple, dont l'attitude sut rester librement disciplinée. Au passage du corps, porté par douze sergents du bataillon dont Mira- beau était le commandant, il se faisait un angoissant

et militaires, y figurèrent. Trois cent mille hommes” S'y

les retrouve jamais. Le corps de Mirabeau est perdu, mais sa mémoire n’a fait que grandir. L'histoire, sans excuser

’Assemblée que tout entière Paris l'hommage de la France.

L'orateur le plus éloquent de la liberté eut des funérailles À royales. Sa gloire fit oublier ses fautes. aa

Mais les « affreux secrets », dont Marat infligeait à sa | mémoire le flétrissure et la menace, n'étaient pas enfouis 4

avec lui dans la tombe. L’armoire de fer des Tuileries,

ouverte par la Convention, livra des papiers révélateurs. ?

La statue de Mirabeau fut voilée. Puis, sur un rapport ‘436 de M. J. Chénier, l’Assemblée, « considérant qu'il nya point de grand homme sans vertu », décréta que le corps de Mirabeau serait retiré du Panthéon français. Le 21 septembre 1794, ses restes, enfermés dans un cercueil de bois, étaient déposés dans « le lieu ordinaire des sépultures ». On ne les a pas retrouvés : il est douteux qu'on HR

les faiblesses du puissant orateur, salue en lui, selon l'expression de Gambetta, « le plus glorieux génie politique qu’ait eu ce pays depuis l’incomparable cardinal de Richelieu ».

CHAPITRE XVI Y MIRABEAU HOMME D'ÉTAT LE PROGRAMME ET LA MÉTHODE ; LE tree DES TRADI-

Li non | LA MÉFIANCE DE LA COUR | PREMIER TRIOMPHE ; DE LA TERREUR.

ES contemporains mesurèrent du premier coup, äu lendemain de la mort de Mirabeau, Sinon toute l’étendue de son génie, du moins l’immensité de la perte que le pays avait faite. Leurs témoignages sont unanimes : & Personne, dit le marquis de Ferrières, n’osait s'emparer. du sceptre que Mirabeau avait laissé vacant. Ceux qui le jalousaient le plus paraissaient les … plus embarrassés. S’agissait-il d’une question importante, tous les yeux se tournaient machinalement vers la place qu'occupait Mirabeau; on semblait l'inviter à se rendre à la tribune et attendre, pour se former une opinion, qu'il eût éclairé l’Assemblée. » Mme de Staël tenait le même langage : « Le lendemain de sa mort, personne, dans l'Assemblée Constituante, ne regardait sans tris-. tesse la place où Mirabeau avait coutume de s’asseoir. Le grand chêne était tombé, le reste ne se distinguait pas. » À ces hommages d’un royaliste et de la fille de Necker, il faut ajouter celui de Camille Desmoulins. Après avoir - aimé Mirabeau « comme une maîtresse », Desmoulins J’avait abandonné pour faire écho au triumvirat et il s'était ensuite placé aux côtés de Robespierre. « À la |. nouvelle de sa mort, écrivait-il dans les Révolutions de

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