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de Ti dans l’ Aube Tous se sont tus devant son cercueil. On eût dit qu'ils ne pouvaient croire que ce flambeau, qui depuis deux ans versait des torrents de lumière au milieu d'eux, eût pu s’éteindre. C’est ainsi que le “peuple, qui remplissait la rue autour de sa maison, lorsqu'il savait que la moitié de son corps était déjà glacée par la mort, ne pouvait se faire à l’idée que Mirabeau fût mortel. »
Cette émotion était due à la puissance fascinatrice que l’éloquence de Mirabeau avait exercée, aux grands sou-
venirs dont elle était inséparable, aux scènes historiques
qu'elle avait animées. Mais elle traduisait aussi la déception profonde que tant d’espérances avortées faisaient
naître. Tous les partis regrettaient Mirabeau. Le côté - e dos
douteux de cette unanimité n’avait pas échappé à la verve malicieuse de Camille Desmoulins : « Nègres, monarchiens, quatre-vingt-neuvistes, jacobins, écrivait-il, tous l’ont honoré d’une oraison funèbre à leur manière. » Était-ce donc qu’il les avait tous flattés et trompés? En aucune façon. Il était du parti de la Révolution, mais, dans la Révolution, il n “était d'aucun parti. Il était resté fidèle à sa devise de n’encenser aucune idole, de ne ménager aucune puissance, de ne prendre pour armes que la raison et que la vérité, de n’avoir « d’autre juge que le temps ». Ainsi libre de toute inféodation, conscient de sa force et confiant en elle, il ne cédait qu’aux inspirations de sa conscience politique, dédaigneux de « ces échanges | d'opinions et de complaisances dont un homme d’État
- est si souvent obligé dé se contenter ». Tandis que les
ministres, pris au dépourvu par la Révolution, n'ayant ni vues générales ni direction d'ensemble, flottaient au gré des événements et des partis, Mirabeau avait une volonté arrêtée, un plan fixe, un sens raisonné des diffi- cultés et des remèdes, du but et des moyens. Il avait fait : leur part, dans ses projets, à la liberté et à l'autorité, à la royauté et à la Révolution. Entre ceux qui, « faute d’instruction et de principes, voulaient une révolution sans
ù avait médité dès la convocation des États Généraux et =
1. pas trompé. Quelque irritation que lui eût causée 12% discussion sur le droit de paix et de guerre, il reconnaïissait que, dans toutes les journées périlleuses, Mira- :
: l’absolutisme, ne’ comprenaient pas que le pouvoir royal |
pire et sans mesure > et ceux qui, €: sans Reine foi Fa comme sans esprit, croyaient ou feignaient de croire au rétablissement de l’ancien système », 1l représentait la Révolution voulue, réfléchie et définitive, « mais sans être envieuse du temps, et désirant de la mesure, des gradations et une hiérarchie ». Ps Fa ‘À ce programme et à cette méthode il espérait rallier les hommes de bonne foi qui, n'ayant pas voulu la-Révo- - lution dès les débuts, comprenaient qu’elle était faite et n'acceptaient de la circonscrire que pour la consolider.
2 Ji voulait que le roi, seul apte à remplir ce rôle, fût à la.
fois le chef et le modérateur du régime nouveau. L’exis-
tence d’un pouvoir exécutif armé et fort lui paraissait * être, non seulement la condition de l’ordre public, mais
la garantie même de la liberté. Pour appliquer les prin- \ cipes proclamés en 1789, pour les maintenir et les développer, pour lutter en leur nom contre le despotisme et contre l’anarchie, il éprouvait la nécessité d’un gouvernement. C'était la pierre angulaire du plan qu'il
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idée maîtresse qui, depuis, avait dominé tous ses discours et tous ses actes. Camille Desmoulins ne s’y était
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beau avait été pour le pouvoir exécutif, et qu’il s'était toujours opposé à la diminution de la puissance ministérielle. « Il faut être juste, ajoutait-il ; cette remarque est plutôt en sa faveur, puisque c’est faire de son opinion du 22 mai la conséquence d’un système suivi. »
Ce système heurtait à la fois ceux qui, partisans de
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ne pouvait survivre qu’en se modérant et en se limitant, et ceux qui, par faiblesse ou par intrigue, ne voulaient pas de bornes à l’omnipotence de l’Assemblée. Mirabeau, attaché à une politique de juste milieu, s’efforçait de con cilier, à travers tous les obstacles, l'autorité royale et la liberté nationale. Quand il défendait la liberté, les révo-
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l'autorité, ils l’accusaient d’être passé du côté des adversaires de la Révolution. Camille Desmoulins lui repro-
chait son « ubiquité ». Et, à vrai dire, si l'on jugeait :
d'après les apparences, Mirabeau semblait être partout et n'être nulle part. À sa mort, chaque parti, ne retenant du rôle du tribun que ce qui convenait à ses intérêts ou à
sés passions, le revendiquait. Mais, au fond, Mirabeau
s’appartenait, n’ayant jamais consenti à s’aliéner. Il n’em-
portait pas avec lui dans la tombe le secret et l'énigme 5 ;
de sa politique. Cette politique, qu’il conseillait à la cour dans ses consultations secrètes, il l'avait vingt fois exposée
publiquement. Il détestait une certaine sorte de finesse, qui avait toujours répugné à sa robuste nature. « On
singe longtemps l'adresse, disait-il, mais non pas la
force. » Il était de la race des forts.
Aux « déductions philosophiques » et aux « doctrines
travaillées », il préférait les leçons de l'expérience et la
réalité des faits. À la différence de Sieyès, il n’était pas”. >
un« citoyen philosophe », mais un homme politique, et.
il déclarait qu’ « il n'est pas toujours convenable de consulter uniquement le droit sans rien accorder aux circonstances ». Le métaphysicien et l’homme d’État ne pro=. cèdent pas de la même méthode et ne tendent pas au même but. L'un voyage sur une mappemonde et ne s’embarrasse pas des obstacles, l’autre marche sur la terre,
où il se heurte à toutes sortes de périls. Les antécé-
dents ne comptaient pas moins pour Mirabeau que les principes. Il avait le sens des traditions, qu'il voulait faire concourir, au dedans comme au dehors, au nouvel ordre de choses. Il disait qu’ « un peuple vieilli au milieu d’institutions antisociales ne pouvait pas s’accommoder des
principes philosophiques dans toute leur pureté ». Les
principes sont « immuables comme l'éternité », mais le jour qui passe leur oppose des intérêts, des prétentions
et des préjugés dont seules l'ignorance ou l’imprudence
s’obstinent à méconnaître la durée. Mirabeau ne confon-
dait pas la politique avec un « roman ». Homme d’action,
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force des choses ni les passions des hommes. Cet orateur enflammé était un puissant réaliste auquel seul le destin
de a refusé, entre Richelieu et Bonaparte, le rôle qui con-
venait à son génie, à peine inférieur au leur.
Il se sentait de taille à faire face à toutes les difficultés et à tenir tête aussi bien à Pitt, « auquel il aurait donné du chagrin », qu'aux anarchistes, dont il avait dénoncé les menées audacieuses. Ce qu'il pouvait y avoir de
- vérité dans le pamphlet de Burke ne s’appliquait pas à
lui. L'Assemblée Constituante avait moins cédé que ne le prétend une certaine école historique aux abstractions philosophiques, et son œuvre pratique estimmense., Mais,
en proclamant les « Droits de l’homme », elle avait.
heurté le sens national et traditionaliste des Anglais, dont l’âpre ironie de Burke se faisait l’interprète : « Nous avons toujours souhaité, disait Burke, dériver du passé ce que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres. Nous réclamons nos franchises, non comme
les droits des hommes, mais comme les droits des hommes de l'Angleterre... Nous sommes décidés à garder une de Église établie, une monarchie établie, une aristocratie
établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et non à un plus grand. » Ces affirmations brutales pouvaient s'opposer à certaines théories de Rousseau, mais Mirabeau ne méritait pas ce reproche. Ne semblait-il = pas répondre à Burke et le réfuter à l'avance quand üil opposait « aux sauvages de l’Orénoque » le gouverne-
__ ment, le roi et les préjugés préexistants en France avant
la Révolution? La « soudaineté du passage » était, à ses
Le yeux, le principal péril. Comme il l’écrivait au bailli, « le
passage intermédiaire entre deux révolutions est toujours pire que la situation que l’on vient de quitter, quelque fâcheuse qu’elle pût être ». Aussi s’accrochait-il, pour le franchir, à tout ce qui avait une « anse » et une « prise ».
« Tout m'est bon, déclarait-il, les événements, les hommes,
les choses, les opinions. »
Pourtant, s’il faisait au passé la part qu’on ne doit
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