‹ Mirabeau: sa vie, ses opinions et ses discoursChapitre 8 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Principes du droit naturel .—Formation des sociétés.— Conditions indispensables de toute association humaine.— Le respect des propriétés ou la justice fondée sur la sensibilité physique, l'amour de soi et la raison, impérieusement érigée par noire nalurC; indépendamment de tout système religieux, est le premier titre qui lie les hommes et le seul point de réunion nécessaire k la société.

On voitj par cette énonciation éloquente dans sa simplicité, que Mirabeau déyeloppe ici la thèse leconde (déjà indiquée dans l'Essai du despotisme) de la morale naturelle et humaine indépendante de tout système religieux^ dont il fait à bon droit la base de toute la reforme sociale moderne. Cette question est assez im-

Sortante pour que nous croyions devoir reprouire le ciiapitre tout entier ;

L*liomme ne peut naître que par le moyen <i*im autre homme ; il ne peut aussi se conserver qu'à l'aide de son semblable, vu la lonr gueur de son enfance et sa faiblesse individuelle. Il s'associe avec des êtres de son espèce» parce qu'il a l'instinct, parce qu'ayant éprouvé qu'il doublait sa force en s'aidant de ses deux bras, il a compris qu'il l'augmenterait encore en les multipliant, parce que d'ailleurs il est né en famille, et que de la réunion d'une seule famille à l'agrégation de plusieurs, il n'y a qu'un pas. Mais de quelque manière que se fasse cette association entre humains, l'objet de chaque individu est de résister à des fléau]^

destructeurs qu'un être solitaire n'aurait pu braver, et de satisfaire plus aisément ses besoins journaliers. On a donc eu raison de dire que la loi de subsistance est la loi de nature, puisqu'elle est en quelque sorte le titré de notre existence.

Mais le pouvoir de satisfaire nos besoins dépend absolument de notrepropriété personnelle, c'est-à-dire de la liberté complète d'employer nos forces, notre temps et nos moyens à la recherche de ce qui nous est utUe. La prjopriété personnelle est donc notre premier droit, comme notre premier devoir est de la conserver et de la défendre.

L'association de plusieurs hommes ne peut porter que sur ce devoir et sur ce droit. Les contractants, si l'on peut parler ainsi, assurent leurs droits réciproques pour prix des devoiis et des services respectil's auxquels ils s'engagent les uns envers les autres ; cette convention tacite, qui n'est pas un contrat social, comme quelques philosophes l'ont prétendu, est simplement la loi de nature, l'intention manifeste des associés, leur intérêt évident, parce que Vhomme ne peut que par le nombre^ n*est fort que par la réunion, n'est heureux qite par la paix.

Les hommes qui seraient les plus malheureux et les plus dénués de tous les êtres, sans la raison et la société.qui la développe, la perfectionne et l'applique ; les hommes, munis de ces deux armes accordées à eux seuls, cherchent à étendre leurs propriétés et à multiplier leurs jouissances. L'inégalité des dons da la nature et la variété des circonstances les

aident diversement à y réussir. Ils n'ont pas tous la même intelligence, les mêmes talents. De là, par Tenchaînement des choses et du temps, résulte la disparité de succès, d'avantage et de rang (inégalité juste, car elle est fondée sur la nature et tend au bien* de tous : inégalité respectable, lorsqu'elle est le produit de la reconnaissance publique) : mais ils ont tous les mêmes besoins et les organes nécessaires pour satisfaire à ces besoins. L'entière propriété personnelle ou la liberté est donc le droit de tous, puisqu'elle est nécessaire à tous; et c'est en cela que les hommes sont et seront toujours égaux ; c'est là, ou du moins ce doit être, la mesure commune de la société. Un des principaux objets de l'association est d'empêcher que ce sentiment qui porte chacun à multiplier ses jouissances, ne dégénère en cupidité; que l'inégalité naturelle ou accidentelle, qui donne à quelques-uns des facilités refusées aux autres, ne devienne oppressive ; c'est, en im mot, d'obliger tout homme, quel qu'il soit, à respecter le bien d'autrui. Tel est ou devrait être le but de toutes les institutions humaines, qui varient et se multiplient selon les divers moyens de subsistance, qu'emploient les sociétés plus ou moins industrieuses et civilisées. Les hommes vivront en communauté, ou établiront des propriétés foncières ; ils se nourriront des productions spontanées de la terre, ou s'adonneront à la chasse et à la pêche ; ils élèveront des troupeaux ou inventeront et perfectionneront l'agriculture ; mais dans tous les cas le respect mutuel de leurs droits sera le gage nécessaire de leur

réunion qui, quoi qu'en aient dit quelques modernes, dépend plus encore des relations morales que des convenances physiques, puisque celles-là sont absolument nécessaires pour déterminer, régler et conserver celles-ci.

Le précieux instinct de la sociabilité, ou , quelque autre cause (car j'écris dans tous les systèmes), n'a donc pas plutôt rassemblé les hommes en société que le premier titre qui les lie entre eux c'est la justice ou le respect des propriétés, puisqu'ils ne cherchent autre chose que le mieux-être, c'est-à-dire la conservation et l'extension de leurs propriétés. Ils ne sont engagés à la société qu'autant qu'elle accroît et assure leurs jouissances; qu'autant qu'ils y trouvent propriété, liberté et justice. Tous sont intéressés au maintien de la justice; les forts comme les faibles; les forts puisqu'ils jouissent de la prééminence, et qu'ainsi ils ont plus à perdre au renversement de l'ordre dans lequel ils trouveraient d'ailleurs leur ruine absolue, le nombre suppléant à la force : les faibles; puisque, , ayant moins de moyens et de puissance, ils doivent craindre davantage de violer les conditions auxquelles est attachée leur sûreté.

Ce n'est point im roman moral que je trace ici ; ce ne sont pas mes opinions particulières ou celles de quelqu'autre écrivain que j'expose, c'est la loi de la nature que je développe. Peutêtre si je ne consultais que mon cœur, j'en appellerais à celui de tous les êtres sensibles et non dépravés , et je soutiendrais, je prouverais même que la justice dérivée de la sensibilité physique et de l'amour de soi, est la

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différence est quels bon s'ordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Oelui-ci se fait le centre de toute chose; Tautre mesure de son raryon et se tient à la circonférence.

Il me semble que dans cette supposition Rousseau fait du méchant un insensé ; et la folie est un exemi^e particulier qui ne • saurait servir de preuve g-énérale. Je doute qu'à moins d'aliénation d'esprit il y ait un homme assez stiH pide, si ce n'est un despote, pour imagina* qu'il puisse être le centre d'un système quelconque. Tout humain pourvu d'entendemealt se sent incapable de soutenir les efforts d^BS rayons rassemblés; en calculant ses besoins et ses forces individuelles , il voit que celles-ci sont très disproportionnées aux autres : il se trouve une faible partie du tout, et s'aperçoit sans cesse qu'il est très dépendant; d'où il conclut qu'il lui faut ménager ses semblables. Emploierart-il l'artifice ou la violence poux satisfaire ses désirs aux dépens de ceux qui l'entourent? Il se rendra l'ennemi de tous; leur méfiance éveillée, leur industrie aiguisée, leur colère allumée les réuniront contre l'offenseur qui ne peut que succomber dans une lutte si inégale. La méchanceté est donc évidemment une erreur de calcul, aussi bien qu'un sentiment pervers : faire du mal et en recevoir sont deux choses intimement liées ; cela peut se démontrer indépendamment de toute connaissance du grand Etre, et ce qui vaut mieux (car les meilleurs arguments diéterminent plutôt nos opinions que nos actions), l'expérience journalière en est la preuve.

En un mot, la vertu est ou n'est pas arbitraire et d'institution humaine. Dans ces deux suppositions, il me paraît également inconséquent de soutenir que l'homme n'a d'autre frein que la religion. Si la vertu est fondée sur le sentiment et que l'incrédule ne rejette les opinions reçues sur l'existence et le culte de la divinité ' que par une erreur de jugement, il ne s'ensuit pas que le sentiment s'anéantisse alors que l'esprit s'égare. Si le res^ pect pour la vertu n'est qu'une institution politique fondée sur l'utilité, cette utilité existe indépendamment des menaces et des promesses de la religion, et sera pour l'incrédule, pour rinconvaincu et même pour l'athée, ce que sont les dogmes religieux pour les prosélytes des cultes divers. Que la conscience morale soit im sentiment ou un jugement, toujours existe-t-elle : elle guide les hommes plus ou moins sûrement, selon que des insti- "tutions bien ou mal combinées dirigent les passions, lesquelles, exaltées à un certain point, n'auront jamais de souverain; ce qui n'empêche pas qu'il soit possible de les faire servir au plus grand bonheur physique et moral que l'humanité puisse atteindre.

Sans doute, c'est un grand encouragement à la vertu que la gloire qui lui est promise : sans doute, c'est une consolation précieuse et un solide appui que la ferme croyance qu'on a pour témoin dans tous les instants un juge incorruptible et suprême, infaillible et souverainement bon, au tribunal duquel toutes les injustices humaines seront réparées^ et les bonnes actions récompensées. Le théisme est

donc la spéculation la plus sublime, la plus utile, la plus touchante, à laquelle la philosophie se soit élevée. Mais ce dogme aànirable -et simple ne fut jamais, dans toute sa pureté, la religion d'aucun peuple. Le commun des hommes, qui veut des machines, y môia constamment des modifications grossières, absurdités toujours stupides et souvent funestes, au lieu que les principes de la morale naturelle rendus intelligibles pour tous, puissants envers tous par Torgane et la protection des lois, n'exposent la société à aucun danger, et suffisent pour nous convaincre que le véritable amour de soi est Tamour de l'or- -dre; que cet ordre fondé sur la justice, ou la connaissance et le respect de tous les rapports humains, est l'ordre bon pour tous, utile et nécessaire à tous, et non à tel ou tel individu seulement ; enfin, que nul ne peut s'ordonner bien pour lui-même qu'il ne s'ordonne par rapport au tout. La justice est donc indépendante des notions quelconques de la divinité. La vertu a donc ime base solide et la justice un but réel dans l'intérêt, ce garant universel de nos engagements respectifs.

Si l'on m'objecte que les hommes s'écartent souvent des principes de la justice que je crois si évidents, et qu'ils font le mal, sachant bien qu'ils le font, ce qui paraît prouver que la morale naturelle est insuffisante pour les conduire à la pratique du bien, cette difficulté tournera contre ceux-là mêmes qui la proposent; car la religion ne possède pas une force tellement réprimante, que la société n'ait encore besoin des lois pour le maintien du bon ordre.

Jusqu'ici, les choses restent donc égales; peutêtre ne sera-t-il pas difficile de prouver qu'elles ne le sont point et que l'avantage est du côté des sectateurs de la morale naturelle, dont l'inflexible pratique est après tout un hommage assez digne de la Divinité, pour rassurer les esprits bienfaits sur leurs scrupules et leurs doutes ; car quoi de plus grand que de célébrer dans la justice la raison sublime qui préside à la nature? Etendons et approfondissons ces idées au risque d'une digression ; l'importance seule du sujet la ferait pardonner ; mais le despotisme sacerdotal est uni par des liens trop étroits au despotisme civil, et le mélange des préceptes religieux et des principes politiques a fait trop de mal aux hommes pour que cette discussion soit absolument déplacée dans cet ouvrage.

CHAFITTIE in.

Les principes i^récédents sont indépendants de tout système religieux, et ce serait un grand bien que cette vérité fût généralement admise, Despotisme sacerdotal, cause nécessaire du despotisme civil.

En effet « si l'établis^ment d'une religion est nécessaire à l'organisation de la société, il faut presque nécessairement un ordre sacerdotal. » Telle fut l'origine et l'intarissable

source de ï^ntolérance qui a embrasé le grlobe entier, et après avoir dëpeint, en quelques pages vigoureuses, les maux causés par la fanatisme^ auxiliaire du despotisme^ MinUbeau lU'oute :

Concluons de tout ceci, en d^épit des clameurs des zélés dévots, et des officieux critiques qui confondent toujours ou feignent de confondre la cause de l'autorité et celle des hommes qui Texercent, concluons, dis-je, qu*il faudrait s'en reposer. entièrement pour la pratique du bien sur le perfectionnement des législations, la sagesse des lois, la vigilance des magistrats et les encouragements donnés à l'instruction qui répandra cette grande et immuable vérité, que l'homme est toujours in- .dressé à être juste; car selon l'ingénieuse et profonde observation d'un ancien, quand un méchant tire quelque profit de son crimer, ce profit n'est qu'une arrhe sur l'infortune qui le menace, et la perversité boit elle-même la plus grande partie de son venin...

Les principes du bien moral étant fondés sur l'intérêt de l'humanité et de chaque individu, ils sont absolument indépendants de tout système religieux ; et si nous n'imputons pas à la morale naturelle les désordres qu'introduisent dans les sociétés les mauvaises lois et les institutions superstitieuses qui l'altèrent ou la détruisent, les gouvernements tyranniques qui mettent en opposition l'intérêt particulier et l'intérêt général, et entourent l'homme de préjugés fâcheux et funestes qui l'asservissent et le dénaturent; enfin si nous ne

cherchons que les principes essentiellement nécessaires à la tranquillité et au bonheur universel, nous les trouverons les mêmes chez tous les humains; et c'est sur cette base solide et indestructible qu'il faut asseoir la société; et non sur les sables mouvants qu'amoncelle et renverse sans cesse le cours des passions.

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