CHAPITRE Vfll
FAUX MYSTICISME JUSQUE DANS L^ÉGLISE. LE JANSÉNISME
Ne permettez pas qu'aucun homme VQas en impose par la philosophie et 4fi vains raisonnements, qui seraient selori la tradition des hommes et les enseignements du monde, mais non selon le Christ.
(CoL, II, 8,) Tel est l'avertissement de l'ApôtFe aux fidèles de son terpps, dès les débuts du ChHptianisme. Assurément ce même avertissement n'a rien perdu de son utilité après les dix-neuf siècles de la vie de l'Église qui viennent de s'écouler. Les épreuves variées et multipliées à travers lesquelles elle a passé, ont prouvé entre
autres choses, que non seulement hors de r Église il n'y a pas de vraie Mystique, mais que, même à l'intérieur de l'Église, il n'y a de sécurité pour la Mystique que dans une parfaite docilité aux enseignements de l'Église.
Toutes les formes de faux mysticisme qui se sont élevées de temps à autres à l'intérieur de l'Église, ne sont autre chose que des perversions de l'idée d'amour mutuel qui doit subsister entre Dieu et l'âme fervente. Elles reviennent toutes à quelque déviation grossière et palpable du véritable esprit évangélique et de l'enseignement de Noîre-Seigneur ; Une exagération ou une atténuation de l'idéal évangélique de la perfection chrétienne.
Toutes les formes de faux mysticisme tendent vers l'un ou l'autre de ces deux extrêmes : le Rigorisme pu le Laxisme.
Ou bien ils surchargent l'homme de bonne volonté qui veut aller à Dieu, de
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fardeaux que Notre-Seigneur n'a pas imposés, d'un joug qui n'est pas le sien, doux et léger; ou bien ils font trop larges la voie qui mène à la vie éternelle et la porte qui y donne entrée, lesquelles au témoignage de Notre-Seigneur, sont très étroites. Ou bien ils élèvent sans raison des obstacles entre l'âme aimante et Dieu qui est l'objet de son amour, ou bien ils ont la témérité de proclamer inutiles les sauvegardes nécessaires du parfait amour qui sont la pureté, la piété et la justice.
Qu'ils en aient conscience ou non, c'est un fait que les faux mystiques empruntent les principes qui leur sont propres, à quelqu 'hérésie formelle ou à quelque doctrine qui a un relent d'hérésie très prononcé. Le Rigorisme se lie au Jansénisme, lequel à son tour donne la main au Calvinisme. Quant au Laxisme il se relie naturellement au Quiétisme, lequel
à son tour a des affinités avec TAntinomianisme protestant et le Panthéisme de rinde.
D'ailleurs, il n'est que juste de reconnaître que beaucoup de faux mysticisme n'a de mystique que le nom, ou bien encore le jargon prétentieux dont il se sert. « Mes petits enfants, dit saint Jean, n'aimons pas seulement en paroles et du haut des lèvres, mais en vérité et par nos actes. (I Jean, m, i8.) La vraie Mystique est toute en action, non en paroles.
Il n'est point du tout difficile d'éviter de tomber dans le faux mysticisme. J'irai même jusqu'à soutenir qu'il est plus difficile de devenir faux mystique que d'en devenir un vrai ; parce que, tandis que pour devenir un vrai mystique on n'a besoin que d'aimer, pour devenir faux mystique une certaine science, une certaine érudition, une certaine habileté y sont requises. II faut pouvoir discourir avec
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subtilité sur Dieu et Thomme, la nature et la grâce, le libre arbitre et la délectation, et un tas d'autres notions abstruses, et il faut contraindre son âme à affecter des attitudes qui ne sont ni naturelles ni surnaturelles.
L'Évangile tout simplement, voilà tout ce qui est requis pour entrer dans les voies de la vie mystique et distinguer le vrai du faux. Avec beaucoup plus de raison encore que le psalmiste, le chrétien fervent peut s'écrier : Ta parole est une lampe qui éclaire mes pas et me découvre le chemin. (Ps., ii8.) Le vrai mystique a une égale horreur du Rigorisme et du Laxisme. Si quelque doctrine lui paraît suspecte il l'examine à la lumière des maximes évangéliques ; si, même ainsi, il n'arrive pas à la certitude sur la matière en question, il la soumet au jugement de la Sainte Église.
Il n'est pas même nécessaire au simple — T15 —
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fidèle de savoir qu'il y a de fausses doctrines mystiques ni en quoi elles consistent. Il n'a qu'à s'en tenir à l'Évangile et obéir aux mouvements intérieurs de la grâce ; tout comme il n'est pas nécessaire de connaître les hérésies pour les éviter : on n'a besoin que de savoir son catéchisme.
Alors, demandera-t-on peut-être, si la bonne mystique est si facile, comment expliquer qu'il y en ait de mauvaise? Je demanderai à mon tour : Et comment expliquer qu'il y a des pécheurs? Ce qui est vrai c'est que rien ne justifie le fait du pécheur, comme rien ne justifie non plus le fait du faux mystique ; toutefois Dieu a mis l'homme en possession de son libre arbitre : à lui de choisir entre le bien et le mal, et d'embrasser suivant ses prédilections soit le vrai, soit le faux.
C'est là qu'est précisément la racine du mérite, et c'est une des épreuves de — ii6 —
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notre condition présente que le choix le plus lamentable ait des attraits pour nous. Le charme de la nouveauté, le plaisir de faire école, de se singulariser aux yeux du monde, d'avoir un certain nombre de disciples ; le naturel remuant de certains esprits, l'envie de faire parade de leur érudition, de leur habileté à manier le raisonnement : tout cela et bien d'autres causes encore qu'il serait trop long de rechercher, suffiraient à rendre raison de l'existence de fausses opinions en des matières où cependant l'enseignement évangélique est clair comme le iour, et où il serait de la plus grande importance de ne pas broncher.
Saint Paul donne à son disciple Timothée, les avis suivants : La fin du précepte c'fist la charité qui jaillit du fond d'un cœur pur, d'une bonne cotiscience et d'une foi sans dissimulation : mais il y en a qui s'éloignent de ces choses et
s'adonnent à un vain bavardage, désireux quHls sont de poser comme docteurs de la loi, cependant qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent, ni les choses sur lesquelles ils tranchent avec cet air d'autorité. (I Tim., 5-6.) Et un peu plus loin dans le même épître (vi, 3-4) : Si aucun homme donne un enseignement différent, et ne se soumet pas aux paroles de salut de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à cette doctrine qui est selon la piété, c'est un orgueilleux, déniié de science ; son mal est de tout mettre en question et d'aimer les disputes, d'où naissent les rivalités, les dissensions, les blasphèmes.,. Dans sa deuxième Épître au même Timothée, saint Paul dit encore : Sache que dans les derniers temps il y aura des moments bien dangereux : Certains hommes pleins d'eux-mêmes... paraîtront avec les dehors de la piété tout en niant son pouvoir. Tels sont (dès k présent) ceux qui se fau-
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filent dans les maisons et emmènent captives, à leur suite, de sottes femmes, chargées de péchés, qui se laissent conduire par la mobilité de leurs caprices : toujours à étudier sans jamais pervenir à la connaissance de la vérité. (II Tim., m, 1-7.) On pourrait presque, en lisant ces paroles prophétiques de saint Paul, s'imaginer qu'il avait en vue TAbbé de Saint- Cyran avec sa femeuse Mère Angélique, ou bien le Barnabite Lacombe avec sa non moins fameuse Mme Guyon.
Une préférence affectée pour les opinions extrêmes en matière de foi ou de morale, est communément le défaut des hommes sans expérience, tels que ces théologiens qui passent tQUte leur vie à étudier en chambre sans se mêler au monde extérieur, ou encore tels que de jeunes hommes, un peu téméraires, qui n'ont pas encore eu les leçons du contact avec la vie réelle et avec les âmes. Par
contre, il est rare de trouver le rigorisme chez les ouvriers évangéliques, parmi les prêtres et les religieux dont les cheveux ont blanchi au milieu des soucis du ministère des âmes. Leur zèle, mûri au soleil de l'expérience, est naturellement adouci par un mélange de charité et de miséricorde ; leurs opinions doctrinales, conformes à l'esprit de l'Évangile, sont toujours celles qui exaltent la miséricorde au-dessus de la justice. Ils savent combien il est nécessaire de soutenir les faibles, de consoler les affligés, surtout d'encourager le pauvre pécheur qui vient de se convertir, dans la lutte terrible qu'il lui faudra soutenir contre de mauvaises habitudes invétérées, enfin de prêter main forte aux justes eux-mêmes et aux saints eux-mêmes dans les moments difficiles. Ils savent quel danger il y a pour les faibles de se laisser choir dans le découragement et le désespoir. Ils savent
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enfin avec quelle tendresse d^amour le cœur humain de Notre-Seigneur et le cœur de Dieu, désirent le salut de tous les hommes, même de ceux d'entre eux qui s'abandonnent aux péchés les plus abominables.
Les Jansénistes nous avaient dessiné une image horrible de Dieu, une carica* ture, le représentant, non pas comme le Père Céleste et le Divin Sauveur et l'Esprit de Joie qui se révèle dans le Nouveau Testament, mais comme un maître capricieux et tyrannique, dénué d'amour et d'amabilité. Ils changèrent le sacrement de Pénitence en un procédé si hérissé de difficultés que les hommes finirent par s'en éloigner en désespoir de cause. Ils inspirèrent la terreur de la Sainte Communion. Ils répandirent une couleur si sombre sur toutes les pratiques de la religion qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si des populations entières aban-
donnèrent la vie chrétienne et refusèrent d'avoir rien à faire avec l'Église
Est-il possible que ces docteurs aient jamais lu l'Évangile? ou bien qu'ils n'y aient point lu qu'e Dieu est amour? N'ont-ils donc pas compris que Dieu nous a faits, nous, ses créatures raisonnables, à son image et ressemblance, c'est-à-dire capables, avec le secours de sa grâce de l'aimer et de mériter d'être aimés de Lui? Se peut-il qu'ils aient jamais lu les discours pleins de miséricore de Notre-Seigneur, l'histoire de ses miracles, les touchantes paraboles de l'Enfant Prodigue, du bon Samaritain, du Bon Pasteur, enfin le drame émouvant de sa Passi'on douloureuse? Pour fabriquer leur nouvel Évangile, si dur et qui ne peut engendrer que le désespoir, il faut qu'ils se soient forcés à tourner le dos à l'Évangile de Jésus, tout comme les Pharisiens se détournaient méchamment de la personne
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de Notre-Seigneur ; il faut qu'ils se soient bouché exprès les oreilles, pour ne pas écouter les accents de la miséricorde et de la tendresse divines, qui se font entendre dans les Épîtres de saint Paul et des autres Apôtres.
Un esprit de rigorisme persista longtemps après la déroute définitive des doctrines et des maximes du Jansénisme.
Ceux d'entre nous qui ont dépassé la durée moyenne d'une vie d'homme, peuvent se souvenir d'avoir connu dans leur enfance, des prêtres vertueux, dont les œuvres de zèle dans l'Église de Dieu étaient compromises par une inflexible sévérité.
Grâces à Dieu ! ce rigorisme a enfin été exorcisé du milieu de nous. Le Pape Pie X, de sainte mémoire, lui a porté le coup de grâce, dans ses décrets sur la Communion quotidienne pour les chrétiens de toutes conditions et même pour l<\s petits enfants. Il n'est pas difficile à
MIRACIE ET MYSTIQUE
présent, de découvrir et rejeter les restes de venin janséniste qui peuvent encore se rencontrer çà et là dans quelques vieux livres de piété.
Malheureusement il n'en est pas de même pour cette autre variété de faux mysticisme, que représente et que résume le Quiétisme, comme nous allons voir.