QUIÉTISME
Il y a une grande ressemblance entre le Laxisme et la tiédeur, mais il y a aussi une différence : c*est que du moins la tiédeur n'a pas la prétention de se justifier en se donnant des dehors théologiques.
Le Laxisme fait cela. Le Laxisme s'érige en un système de spiritualité qui voudrait concilier la piété avec les plus larges concessions à la mondanité, la sensualité et l'amour propre. C'est une prétendue liberté chrétienne qui dépasse toutes les limites raisonnables et atteint jusqu'à une licence effrénée. Jovinîen et Vigilance, dans l'antiquité chrétienne en furent des
types achevés. Un laxiste s'emparera par exemple, de cette maxime de saint Augustin : « Ama et foc quod vis. Aimez seulement Dieu et vous pouvez bien faire tout ce que vous voudrez »; laquelle maxime, entendue dans son sens lég-itime, équivaut tout simplement à affirmer que l'on peut s€ fier à celui qui aime Dieu, qu'il ne s'écartera pas de la fidèle observance des commandement de Dieu. Mais notre laxiste la détourne à un sens bien différent et que le grand évêque d'Hippone n'eut jamais dans l'esprit. Ainsi, une dame chrétienne frivole, se formera ou mieux se déformera la conscience, au point de trouver irréprochable f)our elle, de se montrer, par exemple, un matin de grande rête, Noël ou Pâques, à la vSainlc Table, modestement habillée et dans l'attitude d'une piété angélique ; et puis, le soir du même jour, au bal, en grand décolleté, prenant part aux danses h la
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mode, sans qu'il semble que son sens des convenances et la délicatesse de sa conscience en soient incommodés le moins du monde. Le monde approuve fort une telle manière de faire. Cependant que dit Notre-Seigneur dans l'Évangile sur ce sujet? « Vous avez entendu dire qu'il a été ainsi commandé aux enciens : Tu ne cornetiras pas d'alultère : et moi je vous dis que quiconque jette sur une femme des regards de convoitise, a déjà commis avec elle V adultère dans son cœur. (Matth., V, 27-28.) » Or, si c'est un péché grave pour l'homme de jeter sur une femme des legards de convoitise, ne sera-ce pas un péché pour la femme -de faire montre d'elle-même dans une toilette indécente, fjui t'st de nature à provoquer les regards de convoitise? Mais, dira celle-ci : « 11 ne saurait y avoir de péché, puisque je n'ai aucune mauvaise intention. » L'incendiaire pourrait aussi prétendre qu'il
n'avait pas l'intention de brûler la maison en y appliquant une torche enflammée. N'est-il pas de toute évidence que de pareilles exhibitions de nudité, constituent la plus puissante excitation à l'immoralité, en public et en secret, dans sa forme la plus insidieuse et irrésistible? Il paraît qu'il y a même des directeurs spirituels qui excusent de telles pratiques et les trouvent justifiées par la mode. Aveugles qui se font les conducteurs d'aveugles : au fond de quels précipices s'exposent-ils à rouler ensemble !
Sur ce terrain d'entente d'une fausse interprétation de la devise : Ama et fac quod vis, ces chrétiens à l'esprit mondain se rencontrent avec une autre classe de dogmatiseurs, qui ont inondé le monde de la piété de leurs livres sur le pur amour de Dieu, tout en autorisant sous le masque de la mystique, toute sorte de dérèglements. Cher lecteur, croyez-moi, dé-
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fiez-vous des livres qui portent Tétiquette du « Pur amour de Dieu ».
Des esprits simples pourront se scandaliser de cet avertissement ; mais quiconque a lu l'histoire du Quiétisme en comprendra fort bien l'utilité.
De même qu'il faut rendre le Jansénisme responsable, en principe, de l'éloignement en masse des gens du peuple, de la pratique de leur religion, dans les pays catholiques; de même il faut mett'-e à la charge du Quiétisme avec toutes ses sottises, l'odieux et le ridicule qui ont été jetés sur l'idée même de la mystique, comme aussi les préjugés contre elle qui se sont perpétués jusqu'à nos jours. Il ne manque pas de personnes qui enveloppent dans une égale réprobation la vraie et la fausse mystique. On ne fait aucune dis-^ tinction entre elles. On mettra d'emblée h l'index tous les livres de mystique, même ceux qui ont été écrits par des
Saints et qui sont pleins de l'esprit des divins Évangiles. On a peur de lire ces livres. Non seulement on se garde de les recommander mais on prendra sur soi d'en dissuader la lecture aux autres. On ira s'abreuver de préférence à la littérature pieuse de qualité inférieure, écrite par des auteurs sans expérience des voies de Dieu. Ainsi s'explique ce fait, que îes âmes se meurent de faim, et que la piété moderne soit descendue à ce niveau de débilité et d'insignifiance où nous la voyons. Et ce n'est encore là que le résultat indirect de l'influence néfaste du Quiétisme. S'il nous fallait entrer dans le détail du mal qu'il a fait à la religion €t dont il est responsable en droite ligne, s'il nous fallait suivre sa trace empoisonnée, dans toutes les branches de la vie spirituelle, et montrer comment, surtout au • xvni® siècle, des livres de piété, bons souB les autres aspects, ont
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été gâtés par le contact du Quiétisme sur un seul point, ce n'est pas seulement un chapitre mais un volume, et un de généreuses dimensions, qu'il faudrait écrire pour faire justice à ce sujet. Il suffira au dessein que je me propose, d'exposer ici les principes essentiels du Quiétisme. D'ailleurs, nous aurons à revenir sur ce sujet, dans nos volumes suivants, lorsque nous traiterons à fond de la Divine Contemplation et de l'Action Sainte.
L'erreur capitale des Quiétistes est de proposer au mystique un état d'union k Dieu impoF.sible en cette vie. Ils font consister la perfection dans une contemplation ininterrompue. Mais les mots nous trompent ici. Car toute personne à l'esprit droit et sans préjugé, entendant le mot de contemplation, se persuadera naturellement qu'ils veulent parler d'une application de l'esprit à la pensée de
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JDieu. Mais ce n'est pas là du tout ce que ces sectaires veulent dire. Dans l'état de quiétude auquel ils veulent réduire l'âme, il faut cesser de raisonner, de réfléchir et même de penser, soit à soi-même, soit à Dieu. Il faut même s'arrêter de faire aucun des actes ordinaires de foi, d'espérance et de charité : la seule fonction de l'homme spirituel consistant selon eux, dans la réception passive de la lumière céleste infuse, qui est l'accompagnement supposé de cet état de contemplation inactive.
Poussé logiquement jusqu'à ses dernières conséquences, le Quiétisme aboutirait infailliblement à l'Antinomianisme, c'est-à-dire à la monstrueuse erreur de ceux qui prétendent qu'aux parfaits tout est permis, fût-ce les plus directes violations de la loi de Dieu ; parce que, d'après eux, il n'est pas possible aux parfaits de perdre la sainteté par quelqu'acte que ce
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soit. Dans un état de contemplation si sublime, toutes choses extérieures sont tenues pour indifférentes à l'âme, toute absorbée en Dieu. C'est pourquoi les bonnes œuvres, les sacrements et la prière ne sont point alt)rs nécessaires : ils sont même incompatibles avec l'état de quiétude de l'âme. C'est pourquoi aussi, dans une si complète absorption d'elle-même, l'âme (toujours d'après ces doctrinaires) deviendrait tellement indépendante du corps, que des regards licencieux, des mouvements impudiques, des actes obscènes, ne sauraient souiller cette âme contemplative ou lui faire encourir la culpabilité du péché.
Le prêtre espagnol Molinos (1640- 1696), le père du Quiétisme moderne, n'a pas craint de formuelr ces doctrines monstrueuses, comme on peut le voir dans I'Enchiridion Symbolorum de Denzinger. Là se trouve une liste de
(bS propositions, extraites de ses ouvrages, et dûment condamnées par le Pape Innocent XI. Mme Guyon, la propagandiste française du Quiétisme, quoiqu'elle protestât n'avoir jamais lu les ouvrages de Molinos, et professât de l'horreur pour les conclusions logiques qui peuvent être tirées de ses propres principes, mérita pleinement les dénonciations énergiques et les mesures rigoureuses dont elle fut l'objet en même temps dé la part de l'Église et de l'État. Fénelon lui-même, l'Archevêque de Cambrai, d'ailleurs si recommandable, peut à peine échapper au reproche de témérité et d'entêtement dans le cours de la controverse qui fit rage autour de son livre intitulé Maximes des Saints et qui aboutit à sa condamnation par Innocent XII.
Le Quiétisme est la parfaite antithèse de la Mystique. S'il y a quelque chose de particulièrement en évidence dans la
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Mystique, c'est l'activité du commerce d'amour entre Dieu et l'âme fervente ; le Quiétisme, lui, condamne toute activité comme quelque chose de mauvais. Les Quiétistes pour arriver à la simplification de rhomme, ne tiennent pas compte de sa nature complexe, ni des conditions de la vie présente ici-bas, qui sont si incompatibles avec l'intuition directe de Dieu. La Mystique catholique, au contraire, prend l'homme tel qu'elle le trouve dans sa condition présente, et sans essayer de réduire sa nature à une simplification impossible, elle simplifie sa vie en le sanctifiant corps et âme, par l'efficacité des Sacrements et la pratique de toutes les vertus, ramenant toutes ses affections sur un centre unique, Dieu, par l'entremise de Notre-Seig'neur Jésus-Christ.
Notre déification, comme elle est décrite par la théologie catholique et procurée par la vraie mystique, n'est pas une
absorption de notre propre substance dan.* celle de Dieu, car alors nous cesserions d'être nous-mêmes, c'est-à-dire nous cesserions tout-à-fait d'être. Dieu (pour parler d'une manière humaine) n'y gagnerait rien, et nous, nous perdrions tout. Notre déification n'est point non plus une espèce de transsubstantiation de nous-mêmes en Dieu, comme Eckart le prétendait:
car cela aussi équivaudrait à la suppression pure et simple de notre être. Le chrétien, le vrai mystique, sait bien que dans son union avec Dieu, soit dans ce monde, soit dans l'autre, son identité personnelle sera toujours intacte. Il restera lui-même à tout jamais, dans la substance individuelle de son propre être créé, personellement distinct de tout le reste du monde et de Dieu ; un dieu en miniature par l'efficace de la grâce ou de la gloire, mais non pas Dieu. La transformation divine qui s'accomplit graduellement en lui par
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son union vitale avec Jésus-Christ, laquelle sera consommée dans la gloire, est sans doute un changement prodigieux mais ne cesse pas d'être accidentelle. Ce n'est pas un changement de son essence, mais seulement un changement dans la qualité de sa substance et les habitudes psychologiques de ses facultés et dans le mérite de ses actes. Dans sa personne, il reste essentiellement le même homme à tout jamais, marqué au coin de sa propre individualité, telle qu'il se l'est façonnée à lui-même. Adam sera Adam pendant toute l'éternité. Paul sera Paul à tout jamais. C'est même dans cette inviolable conservation de leur identité qu'il faudra placer la racine et comme le fondement de leur bonheur éternel.
Par conséquent, lorsque sainte Thérèse, par exemple, nous assure que dans ses ravissements il y avait des moments où elle ne pouvait plus distinguer son
propre être de celui de Dieu, nous devons entendre que, quoiqu'elle-nvême à ces moments-là se trouvât incapable de faire la distinction entre son être propre et celui de Dieu, la distinction cependant demeurait réelle.
Le Quiétisme a un penchant très prononcé vers l'erreur du Panthéisme, tandis que la Mystique orthodoxe en a une invincible horreur.